La fileuse de verre de Tracy Chevalier

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1486, Venise est à son apogée commerciale. Murano, île située de l’autre côté de la lagune, regroupe les maîtres verriers depuis 1201, mesure prise pour éviter les incendies dans la Sérénissime. Les Rosso sont verriers de père en fils. Le père, Lorenzo, est un homme prudent qui gère son commerce en produisant peu de modèles : pas de lustres ou de chandeliers tarabiscotés, des objets simples mais de qualité. Ses fils Marco et Giacomo travaillent avec lui pour un jour prendre sa suite. Malheureusement, ce jour arrive plus vite que prévu, Lorenzo décède accidentellement. Marco est l’aîné et il doit devenir maestro pour prendre la tête de l’atelier. Mais il est encore jeune, fougueux et il écoute peu les conseils avisés de ceux qui l’entourent. Voyant les mauvaises décisions de son frère, Orsola décide d’apprendre à faire des perles à la lampe alors que les femmes n’ont pas leur place dans l’atelier. Outre les revenus générés par la vente de son travail, cela pourrait lui apporter une certaine indépendance.

Tracy Chevalier a l’art de nous plonger de façon immersive dans un métier, un artisanat. Avec « La fileuse de verre », la création de perles à l’aide d’une lampe à suif et soufflet n’aura plus de secret pour vous. Les couleurs, les formes (rosetta, canella, ulivetta, paternostro, etc…), tout est formidablement détaillé. Autre point fort du roman, les personnages, que l’on suit durant toute leur vie, sont attachants et incarnés. Le roman est une fresque familiale avec à sa tête Orsola qui tente de s’imposer dans un monde d’hommes.

Malheureusement, je n’ai pas été convaincue par le choix narratif de Tracy Chevalier. Le temps « alla veneziana » s’écoulerait beaucoup plus lentement que sur la terre ferme. Orsola et sa famille vont donc traverser les siècles en vieillissant très peu et en ne changeant pas du tout. J’avoue ne pas bien saisir ce choix et ce qu’il apporte. La famille Rosso traverse l’histoire et ses soubresauts (épidémie, peste, occupation autrichienne, 1ère guerre mondiale, etc…). Si le but est de montrer l’évolution du commerce du verre, de la place de la femme, de la perte d’hégémonie de Venise, il était possible de le faire avec la descendance d’Orsola. D’autant que les différences flagrantes d’époques ne se manifestent qu’à partir du 20ème siècle où les technologies évoluent et modifient vraiment le quotidien des personnages. Cela n’a pas perturbé ma lecture et c’est sans doute pour cela que je n’en vois pas l’intérêt.

Roman familial, fresque historique très documentée, « La fileuse de verre » reste un roman plaisant à lire malgré un choix narratif qui ne me semble pas pertinent.

Traduction Anouk Neuhoff

La disparition de Chandra Levy de Hélène Coutard

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Le 1er mai 2001, à Washington DC, Chandra Levy, stagiaire au bureau fédéral des prisons, disparait sans laisser de traces. La jeune femme avait quitté Modesto en Californie, où résident ses parents, en septembre 2000 après un master d’administration publique. Chandra a la tête sur les épaules, elle est sérieuse et très mâture sauf quand il s’agit de ses relations amoureuses. Elle apprécie les hommes plus âgés. « C’est quand l’amour frappe qu’elle ressemble de nouveau à ce qu’elle est une jeune fille naïve de 20 ans. Les hommes dont elle tombe amoureuse, c’est l’angle mort de sa sagesse. » A Washington, elle rencontre le député du parti démocrate Gary Condit et devient sa maitresse. Serait-il impliqué dans sa disparition ? Et qu’est-il arrivé à la jeune femme ?

Je lis pour la deuxième fois un livre de la collection « True crime » lancée par 10/18 et Society et l’enquête menée par Hélène Coutard est passionnante. Autant le dire dès le départ, la disparition de Chandra Levy fait partie des affaires non résolues et ce pour plusieurs raisons. L’affaire a été surexposée par les chaines d’info en continu qui, après la guerre du Golfe, se sont intéressées aux faits divers. La question de la moralité de Chandra, de sa vie sexuelle et sentimentale passe au premier plan dans les médias. Sa vie est analysée, jugée. Sa ressemblance avec Monica Lewinsky n’est pas étrangère à ce traitement médiatique. Le 11 septembre va stopper net cette enquête qui cumulait les erreurs de la part de la police : les bandes de la vidéosurveillance de l’immeuble de Chandra non visionnées, son ordinateur rendu inutilisable par un policier. Et cela continue après la découverte du corps de Chandra dans le Rock Creek Park en mai 2002. Gary Condit aura également menti longtemps sur sa relation avec Chandra ce qui ne facilita pas le travail de la police.

« La disparition de Chandra Levy » est une affaire très touchante, les parents de la jeune femme prometteuse ne sauront sans doute jamais ce qui lui arriva. Son amant voulait-il la voir disparaître ? A-t-elle été victime d’un serial killer ? Hélène Coutard décortique avec minutie cette enquête, les différentes pistes et témoignages et nous offre un récit immersif et prenant.

L’amour comme par hasard d’Eva Rice

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Pénélope Wallace vient d’une famille d’aristocrates anglais malheureusement désargentés. Elle vit avec sa mère, la superbe Tabitha qui se lamente sur leurs problèmes financiers, et son frère Inigo, qui rêve de devenir chanteur et n’écoute que de la musique américaine. La demeure familiale, Milton Magna Hall, est splendide et imposante mais elle a beaucoup souffert pendant la guerre. L’armée s’y était installée et a causé des dégâts que les Wallace tentent de réparer en vendant divers objets d’art et mobilier. La vie de Pénélope va basculer en novembre 1954 lorsqu’elle rencontrera de Charlotte Ferris à un arrêt d’autobus. La charmante inconnue va entraîner notre héroïne dans un taxi pour aller prendre le thé chez sa tante Clare. Pénélope y fait également la connaissance de Harry, le cousin de Charlotte, qui rêve de devenir magicien. Les bals, les diners mondains vont alors s’enchainer pour les trois amis devenus inséparables.

« L’amour comme par hasard » est un roman léger, pétillant comme une bulle de champagne qui coule à flot dans les réceptions où se rend Pénélope. Même si le contexte de la guerre est très présent (le rationnement prend seulement fin, les dégâts matériels), la jeunesse anglaise semble vouloir s’amuser pour mieux oublier cette période difficile. Les Teddy boys dictent la mode, tandis que la bonne musique vient forcément d’Amérique (Elvis fait ses débuts et la grande star du moment est Johnnie Ray). Tout est forcément plus glamour de l’autre côté de l’Atlantique !

Ce roman d’apprentissage m’a fait penser à d’autres romans : « La poursuite de l’amour » de Nancy Mitford pour l’élégance des tenues et le champagne, « I capture the castle » de Dodie Smith pour la famille excentrique et la demeure décrépite et « Rebecca » de Daphné du Maurier car Milton Magna Hall joue un rôle essentiel dans l’intrigue. D’excellentes références donc pour ce roman !

Malgré quelques longueurs, « L’amour comme par hasard » (en vo « The lost art of keeping secret » ce qui est beaucoup plus joli) est un roman plein de charme, lumineux et dont les personnages fantasques sont très attachants.

Traduction Martine Leroy-Battistelli

Les Brontë de Jean-Pierre Ohl

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En prévision d’un voyage dans le Yorkshire, j’ai relu l’excellente biographie que Jean-Pierre Ohl a consacré aux sœurs Brontë. Dans un style très fluide et en s’appuyant  sur de nombreuses sources, l’auteur nous propose un portrait précis et juste de cette fratrie qui fascine par son originalité et sa créativité. L’auteur revient sur les grands moments fondateurs qui ont nourri l’imaginaire des enfants Brontë : le jeu des masques institué par leur père Patrick pour que les enfants s’expriment librement, le pensionnat où seront envoyées les quatre filles aînées Maria, Elizabeth, Charlotte et Emily (les deux aînées décèderont après leur passage dans cette institution maltraitante que l’on retrouvera dans « Jane Eyre), les soldats de bois offert à Branwell par son père et qui seront le point de départ de leurs royaumes imaginaires Angria et Gondal, la liberté laissée par le révérend Patrick Branwell à ses enfants dans le choix de leurs lectures (romans, journaux, magazines).

Jean-Pierre Ohl rend à chaque enfant Brontë sa place dans la fratrie soulignant ainsi leur complémentarité, et il dessine des portraits très fins de chacun. Charlotte est celle que l’on connaît le mieux grâce à sa correspondance avec ses amies Mary Taylor et Helen Nussey. Elle est celle qui est curieuse du monde extérieur et veut être publiée (elle pousse ses sœurs à le faire également). Elle souffrira toute sa vie de dépression et après la mort de ses frère et sœurs, elle éprouvera de grandes difficultés à écrire ce qui la rend très touchante. Emily est celle qui est la plus attachée à Haworth et à sa lande. Elle est inflexible, revêche et montre un incroyable courage physique. Anne est la plus discrète, la plus calme, elle fait montre de beaucoup de stoïcisme, d’altruisme et d’abnégation. Jean-Pierre Ohl replace à leur juste valeur ses deux romans, malheureusement moins lus que ceux de ses brillantes aînées. Et il ne faut pas oublier Branwell, le plus prometteur et le plus protégé de la fratrie, sans doute plus doué avec les mots qu’avec des pinceaux. Vulnérable, il plonge, après de nombreuses déconvenues, dans l’alcool et l’opium. Mais Jean-Pierre Ohl rappelle à juste titre le rôle essentiel qu’il joua dans la dynamique familiale : « En tout cas, le rôle d’aiguillon, d’étincelle, de perpétuel stimulant dans la construction d’un univers imaginaire collectif à nul autre pareil ne peut guère lui être dénié. » 

Jean-Pierre Ohl revient sur la création du mythe autour des sœurs Brontë et la malédiction supposée qui les aurait frappées. Il tord le cou aux légendes et analyse de façon critique certaines biographies notamment celles d’Elizabeth Gaskell et de Daphné du Maurier. Enfin, il remet en perspective la vie de la famille Brontë dans le contexte historique et sociétal particulièrement mouvementé à l’époque.

Comme celle consacrée à Charles Dickens, Jean-Pierre Ohl a écrit ici une biographie passionnante, très agréable à lire et complète sur la famille Brontë que je vous invite à découvrir si, comme moi, elle vous fascine.