Les hommes de Shetland de Malachy Tallack

Jack Paton a presque 63 ans et il a toujours vécu sur une île de l’archipel de Shetland. Il habite dans la maison où vivaient ses parents. Sa vie est faite de solitude et de routine. Il fait ses courses dans la petite épicerie tenue par une amie d’enfance, occupe un boulot d’homme de ménage dans des bureaux, ce qui lui laisse le temps de se balader et surtout d’écouter de la musique. Car Jack est totalement habité par la musique country, il a une belle collection de disques et il compose également. Parallèlement à la vie de Jack, on découvre également celle de ses parents Kathleen et Sonny. Ce dernier a commencé par travailler sur un bateau de chasse à la baleine dans l’Atlantique sud avant de se fixer sur son île du nord de l’Écosse. 

« Les hommes de Shetland » est le récit d’une vie simple, sans prétention. Jack a toujours vécu ainsi, sans ambition particulière. Il sait profiter des paysages sauvages et rudes de son île, il les parcourt chaque jour. Petit à petit, on découvre que Jack a été obligé de rester sur son île et qu’un terrible souvenir l’y attache. J’ai au départ préféré les chapitres consacrés à la vie de ses parents, le premier chapitre est particulièrement réussi et résonnera cruellement avec le dernier. La vie terne de Jack va pourtant s’ouvrir et le personnage se révèle de plus en plus touchant. Se dégagent de sa vie de la douceur et une humanité qui était en sommeil. Le roman est par ailleurs émaillé de textes de chansons écrites par Jack que Malachy Tallack a réellement enregistrées et qui nous accompagnent durant notre lecture.

« Les hommes de Shetland » est un roman au rythme lent à l’image de la vie de son personnage principal, un joli texte touchant. 

Traduction Anne Pouzargues

A petit feu d’Elizabeth Jane Howard

Alice, la fille du colonel Herbert Browne-Lacey, décide de se marier avec Leslie Mount. Ce n’est pas par passion amoureuse qu’elle prend cette décision mais pour fuir l’autorité de son père et toutes les tâches qui lui incombent dans la sinistre demeure de celui-ci. Alice est peinée d’abandonner sa belle-mère May qui va devoir affronter seule les exigences d’Herbert. Les deux enfants de May, Lizzie et Oliver, viennent également de quitter la maison en raison de leur profonde mésentente avec leur beau-père. Oliver est un jeune homme brillant qui se cherche paresseusement un avenir et organise de nombreuses fêtes dans l’appartement de sa mère à Londres. Quand Lizzie vient s’installer avec lui, elle trouve rapidement du travail grâce à ses talents de cuisinière et pourvoit ainsi aux dispendieuses dépenses de son frère. Heureusement, Lizzie va croiser le chemin de John, un homme plus âgé, qui va tomber sous son charme.

L’ouverture du roman d’Elizabeth Jane Howard est légère, le ton est badin et amusé notamment grâce au personnage d’Oliver qui ne prend pas grand chose au sérieux. Il est une sorte de dandy dans le Swinging London qui n’a pas tout à fait les moyens de son peu d’ambition. Derrière l’humour, toujours caustique de l’autrice, se cache en réalité beaucoup de solitude, un fort besoin de reconnaissance et d’affection. C’est principalement le cas des trois femmes de la famille écrasées par le poids des injonctions d’une société patriarcale. May déteste la maison où elle habite, qu’elle a entièrement financée, mais elle abdique devant les desiderata de son odieux et détestable mari. Alice passe de la soumission à son père, à celle de son mari et se trouve toujours aussi malheureuse. Lizzie est celle qui s’approche le plus du bonheur, mais sa relation avec un homme plus âgé posera problème. Comme toujours, l’intelligence d’Elizabeth Jane Howard à construire ses personnages et à analyser leurs errements est très appréciable et elle nous offre à nouveau une belle variété de caractères.

Malgré l’humour mordant, « A petit feu » est un roman sombre, proposant peu d’espoir et de moments de joie à ses personnages. Oscillant entre comédie et tragédie, ce roman d’Elizabeth Jane Howard m’a totalement séduite.

Traduction Cécile Arnaud

Vine street de Dominic Nolan

2002, Billie et son époux Mark Cassar reçoivent une drôle de visite à leur domicile. Deux inspecteurs de police leur annoncent que deux corps ont été trouvés dans un champ des Cotswolds, l’un d’eux semble être Leon Geats qui fut sergent de la police de Westminster avant la deuxième guerre mondiale. Billie et Mark étaient également policiers et ont travaillé avec lui à Londres. Juste avant et pendant la guerre, tous trois enquêtaient sur une série de meurtres sordides.

« Vine Street » est le premier roman de Dominic Nolan traduit en français et l’auteur a écrit une fresque historique allant de 1936 à 2002. Très solidement documenté, le roman nous plonge dans le quartier de Soho où Leon Geats travaille à la brigade des mœurs et night-clubs. Un Soho, interlope dans les années 30, où la vie nocturne est intense et sulfureuse. Leon croise aussi bien des prostituées, que de mafieux mais également des personnalités de la haute société venues s’encanailler. C’est le cas de Unity et Diana Mitford que l’on croise à plusieurs reprises. Dominic Nolan mélange habilement la fiction et la réalité. Il excelle à rendre l’atmosphère de Londres à différentes époques montrant son évolution et celle de la criminalité que ce soit durant le Blitz ou les années 60. Sur ce fond historique, se noue une enquête extrêmement bien construite et maitrisée qui ne s’essouffle à aucun moment.

« Vine Street » est un excellent roman noir, aux personnages tenaces et réalistes. Un portrait saisissant de Londres et d’un quartier de Soho sombre et dangereux.

Traduction Bernard Turle

Narcose de Christianna Brand

A Heresford dans le Kent, l’ancien sanatorium est transformé en hôpital pendant la seconde guerre mondiale. Des volontaires arrivent nombreux, comme les patients, militaires et civils, victimes des bombardements allemands. Joseph Higgins, facteur de son état, s’y fait hospitaliser pour une fracture du fémur. Son opération n’a rien d’inquiétant pourtant le vieil homme ne se réveillera pas. L’inspecteur Cockrill est mandaté pour attester qu’il s’agit bien d’un accident et que le protocole médical a bien été respecté. Ce qui se présentait comme une banale enquête de police va rapidement se compliquer et la mort d’Higgins est requalifiée en meurtre. Six suspects sont identifiés, six membres du personnel médical qui travaillaient le jour de l’opération et se connaissent très bien. « C’était l’évidence même. La raison leur prouvait que l’un d’entre eux était un assassin. Mais leurs sentiments leur interdisaient de croire à une réalité aussi atroce. Car, après tout, qui avait tué ? Pas le bon vieux Moon ! Pas Gervase, cet être si plein de charme ! Et en tout cas pas Barnes ! Et pas Esther, la douce et fière Esther ! Ni l’adorable Freddi ! Ni cette brave grosse Woods au cœur si généreux ! « 

« Narcose » (« Green for danger ») fait partie des romans de l’âge d’or des whodunits anglais et il a été publié en 1944. Il s’agit presque d’un huis clos puisque l’intrigue se déroule entièrement dans les locaux de l’hôpital. Le lieu est particulièrement bien choisi, il est anxiogène en soi puisque la vie des patients est en jeu, se rajoutent à cela des bombardements réguliers qui accentuent la tension. Le roman est très bien écrit et surtout très bien construit. Christianna Brand sème habilement des petits cailloux pour nous mettre sur une fausse piste, tout en plaçant également des indices menant à l’assassin. La révélation finale est une surprise totale et Christiana Brand tient son lecteur en haleine jusqu’au bout.

Si vous me lisez depuis longtemps, vous savez que j’affectionne les whodunits de l’âge d’or. « Narcose » en est un très bon représentant, l’enquête est certes classique mais le lieu est original et la fin surprenante.

Traduction Michel Averlant,

Bleu d’août de Deborah Levy

Elsa M. Anderson, 34 ans, est une pianiste virtuose, très célèbre. Sa carrière s’est  arrêtée brutalement après un concert à Vienne. Durant le concerto pour piano n°2 de Rachmaninov, elle perd pied et quitte la scène. Après le confinement, elle part en Grèce où elle va donner des cours particuliers de piano. A Athènes, Elsa observe une femme qui achète dans une boutique des chevaux mécaniques. Elle convoite alors les deux jouets de manière obsessionnelle comme s’ils pouvaient lui révéler un secret sur elle-même. De Londres à Paris, Elsa aura l’impression de croiser sans cesse cette femme et dialoguera intérieurement avec elle.

« Bleu d’août » marque le retour de Deborah Levy au roman après le succès de sa formidable « autobiographie vivante ». Ici, son héroïne semble enfermée dans une vie qu’elle n’a pas totalement choisie. Prodige du piano à un très jeune âge, elle a été adoptée par Arthur Goldstein qui fit d’elle une musicienne de renom. Sa carrière, sa vie étaient donc toutes tracées. Elsa semble maintenant avoir besoin de reprendre les choses en main et surtout d’éclaircir son passé. Dans « Bleu d’août » , elle est un personnage en mouvement, s’échappant d’un lieu à l’autre pour mieux appréhender sa nouvelle vie. Deborah Levy explore avec finesse la psyché de son personnage au travers d’objets qui entrent en résonance avec des souvenirs oubliés. Le roman suit l’affirmation d’une personnalité, une libération d’un passé pesant.

J’ai à nouveau été séduite par l’écriture de Deborah Levy, par sa manière de construire un personnage toutes en nuances et très touchant. Un beau et singulier portrait de femme en mouvement et en devenir.

Traduction Céline Leroy

Une volière en été de Margaret Drabble

Récemment diplômée à Oxford, Sarah passe deux mois à Paris où elle  donne des cours d’anglais à de jeunes filles. Elle est rappelée en Angleterre pour être demoiselle d’honneur au mariage de sa sœur Louise. Celle-ci épouse Stephen Halifax, un écrivain et riche héritier. Sarah n’apprécie pas son futur beau-frère, un homme vaniteux et détestable. Pourquoi la sublime Louise a-t-elle décidé d’épouser un tel homme si ce n’est pour l’argent ? « J’imaginais que ce devait être assez agréable de se faire inviter par lui de temps en temps, pour le plaisir de commander tout ce qu’il y a de plus cher sur une carte, mais de là à l’épouser… Et à ce que Louise l’épouse. » Malgré une certaine distance physique et psychologique, Sarah va tenter de mieux comprendre les choix de son aînée.

De Margaret Drabble, je n’avais lu que son formidable recueil de nouvelles « Une journée dans la vie d’une femme souriante ». « Une volière en été » est son premier roman publié en 1963. Le titre original est « A summer birdcage », tiré d’une citation de John Webster qui est mise en exergue par l’autrice. Elle exprime parfaitement l’ambivalence vis-à-vis du mariage et l’opposition entre Sarah et Louise. Le mariage attire les jeunes filles mais ressemble à une prison pour celles à qui on a passé la bague au doigt. Margaret Drabble aborde dans son roman les choix qui s’offrent aux jeunes femmes sortant de l’université. Nombreuses sont celles qui, comme Louise, choisissent de se marier dès la fin de leurs études. La plupart le regrette, comme Louise qui n’est pas heureuse, ou comme Gill, une amie de Sarah, qui vient de se séparer de son mari après un avortement. Sarah cherche encore sa voie, n’est pas contre le mariage mais elle espère  que sa vie ne se réduira pas à cela. Ses attentes intellectuelles vont au-delà des conventions bourgeoises dans lesquelles la société voudrait encore enfermer les femmes. On sent bien ce moment charnière de possible émancipation pour les femmes et notamment celles qui sont éduquées.

Les personnages sont extrêmement bien construits et décrits avec un grande acuité,10 dans une langue sensible et ironique. « Une volière en été » est un roman d’apprentissage qui souligne les difficultés pour les femmes à choisir leur destinée.

Traduction Elisabeth Janvier

Woolf d’Adèle Cassigneul

En cette année du centenaire de la publication  de « Mrs Dalloway », de nombreuses publications sur Virginia Woolf ont fleuri sur les étagères des librairies. La plus originale est sans aucun doute celle d’Adèle Cassigneul dans la collection « Icônes » des éditions Pérégrines. La forme du texte est surprenante puisqu’elle mélange des paragraphes denses de réflexions avec des passages plus poétiques, plus déstructurés. L’essai est également singulier dans la manière qu’a Adèle Cassigneul de regarder, d’analyser l’œuvre woolfienne. 

« Défitichisons » me semble le maitre mot de « Woolf ». Le statut d’icône de l’autrice anglaise (sa photo de profil est devenue un objet commercial), qu’elle n’a jamais souhaité, masque en effet son œuvre mais également celles d’autres artistes ou penseuses. Adèle Cassigneul souhaite donc faire descendre Virginia Woolf de son piédestal pour mieux la lire et mettre en lumière celles qui ne le sont jamais (c’est notamment le cas des femmes qui ont travaillé pour les Woolf à la Hogarth Press ou à Monk’s House). 

L’essai aborde de nombreux thématiques : l’importance de la mère disparue trop tôt, le travail d’éditrice (la composition typographique des textes publiés aurait permis à VW de déconstruire la langue), de journaliste (VW a toujours vécu de sa plume), de remodelage de la phrase pour bouleverser l’ordre établi. 

Mais Adèle Cassigneul souhaite également montrer les limites de Virginia Woolf. Elle a tendance à perpétuer « (…) un canon de génies littéraires reconnues » au travers de ses  textes et ainsi d’invisibiliser la grande diversité et richesse  des écrits publiés à la même époque. De même, les questions de race semblent absentes de ses réflexions. Malgré ses efforts pour sortir des carcans de son époque. « VW était une femme de son temps, un temps qu’elle n’a pas su excéder et dont elle reflète les possibles comme les limites. » 

Loin de l’image mélancolique et spectrale de Virginia Woolf, Adèle Cassigneul nous offre un portrait vivant, foisonnant de l’autrice. Il ne faut pas figer Virginia Woolf mais sans cesse la lire et la relire en la faisant dialoguer avec des textes de féministes contemporaines. Une lecture particulièrement enrichissante. 

En caravane d’Elizabeth Von Arnim

Pour célébrer ses noces d’argent (les siennes, pas celles de sa seconde épouse Edelgard), le baron von Ottringel décide de quitter sa très chère Storchwerder pour passer des vacances en Angleterre. Ce choix peut surprendre car l’officier prussien n’apprécie que peu ce pays. Mais le coût peu onéreux du voyage n’est pas indifférent au choix du baron. Avec des compatriotes et des anglais, il traversera le Kent et le Sussex en caravane. Malheureusement pour lui, la météo ne sera pas clémente. « Plus tard on essaya de me persuader que nous jouions de malchance et que les étés anglais étaient normalement inondés de soleil. Je n’en crois rien. La Providence doit au contraire châtier chaque année l’exécrable pays pour le punir d’exister. » Pire, le baron va se voir contraint de participer aux tâches ménagères comme faire la vaisselle,  allumer un feu ou négocier de la nourriture auprès des fermiers des alentours.

Pour écrire « En caravane », Elizabeth von Arnim s’est inspirée d’un voyage qu’elle fit durant l’été 1907 en roulotte à cheval pour rencontrer H.G. Wells dans le Kent. Elle entraina ses trois filles et E.M. Forster dans cette aventure (elle rencontra également Henry James à Rye). Le roman est doublement autobiographique puisque le personnage du baron von Ottringel est le double fictionnel du mari de l’autrice. Elle règle ses comptes avec lui avec un humour savoureux et caustique. Le portrait du baron est en effet particulièrement gratiné : vaniteux, égoïste, nationaliste, misogyne, radin. Il est donc parfaitement imbuvable, insupportable pour ceux qui voyagent avec lui et font tout pour l’éviter ! Mais notre baron est tellement sûr de lui qu’il ne se rend compte de rien et nous parait totalement ridicule. On sent qu’Elizabeth von Arnim s’est bien amusée à croquer ce personnage détestable et à le placer dans des situations inconfortables et rocambolesques. 

Je me suis régalée à lire « En caravane », journal fictif d’un baron allemand, imbu de lui-même, à travers le sud de l’Angleterre. L’humour d’Elizabeth von Arnim fait des merveilles et m’a réjoui.

Traduction François Dupuigrenet Desroussilles

 

Une bonne tasse de thé et autres textes de George Orwell

« Une bonne tasse de thé et autres textes » est un recueil composé de onze articles de George Orwell, écrits entre 1936 et 1948. On y retrouve l’humanisme, les convictions politiques et la clairvoyance de l’auteur. Mais les textes ne sont pas uniquement sérieux, ils sont également emprunts de beaucoup d’humour, d’ironie et de légèreté.

Une partie du recueil porte sur la culture anglaise auquel Orwell reste très attaché. Il nous donne ses conseils pour réaliser le thé parfait ( ce qui n’est pas anodin en cas de rationnement), défend les qualités de la cuisine anglaise et ses spécialités, il imagine le pub idéal avec cheminée, stout sous pression et repas peu couteux.

Les livres sont également très présents dans les articles. George Orwell évoque ses souvenirs de libraire (épousseter et trimbaler des livres d’un endroit à l’autre l’ont dégouté), de critique littéraire qui doit trop souvent écrire sur des livres insignifiants et il insiste sur le fait que acheter des livres coûte moins cher que d’acheter un paquet de cigarettes ! Aucune raison donc de ne pas se mettre à lire ! L’auteur exprime également la nécessité pour les artistes à s’engager. « En tout cas, comme je l’ai déjà dit, dans une époque comme la nôtre, aucune personne sensée ne peut ni ne doit vraiment se tenir à l’écart de la politique. » 

Justement les autres textes du recueil aborde cette thématique au travers du sport, trop souvent vecteur d’un fort nationalisme et de violence, ou des conditions de vie des pauvres (notamment dans un hôpital parisien). George Orwell se montre également visionnaire. Il voit arriver un monde de loisirs, de divertissement qui empêcherait de réfléchir. De même, il souligne l’importance de la préservation de la nature et du plaisir que procure l’observation de celle-ci au printemps.

« Une bonne tasse de thé et autres textes » montre bien l’humanisme, la lucidité mais aussi l’humour du grand écrivain qu’était George Orwell.

Traduction Nicolas Waquet

Trompeuse gentillesse d’Angelica Garnett

Au mois de mai, j’ai eu le plaisir de visiter Charleston Farmhouse où Vanessa Bell, la sœur de Virginia Woolf, s’installa à partir de 1916 avec Duncan Grant et son amant David Garnett. Dans cette maison, magnifiquement décorée, se retrouvent tous les amis du groupe de Bloomsbury : Clive Bell, Lytton Strachey, Maynard Keynes, les Woolves comme les intimes appelaient Virginia et Leonard, Roger Fry, E.M. Forster, etc…

« Trompeuse gentillesse » est le récit de l’enfance d’Angelica Garnett à Charleston. Elle travailla sur son livre durant sept ans et elle y analyse de façon précise ses relations avec sa mère Vanessa Bell et le reste de sa famille. Le traumatisme majeur de la vie de la jeune femme est la révélation à 17 ans du nom de son véritable père. Elle pensait être la fille de Clive Bell mais Duncan Grant était son géniteur. Cette révélation ne fit que compliquer une relation mère-fille qui n’en avait pas besoin. Angelica relève un véritable problème de communication entre elles. Vanessa, qui ne manquait pas d’amour pour ses trois enfants et pour sa sœur, n’exprimait pas ses sentiments et avait des difficultés à les montrer. Virginia Woolf, comme sa nièce, était pourtant désespérément en attente de tendresse et de signes d’affection. Angelica dresse le portrait de sa mère avec beaucoup d’acuité et avec le plus d’objectivité possible. Elle montre une femme complexe, passionnée par sa peinture mais manquant de confiance en elle, trop modeste, amoureuse désespérée de Duncan Grant tellement plus léger, insouciant et sûr de son talent. Ce qui m’a surprise, c’est le manque d’ambition intellectuelle que Vanessa avait pour sa fille. On sait à quel point Virginia regrettait de ne pas pouvoir suivre ses frères à Cambridge mais Vanessa fait peu de cas de l’éducation. Sa fille étant celle d’un peintre génial, elle doit forcément être talentueuse dans ce même domaine, son avenir est donc tout tracé. 

Angelica Garnett dresse de très beaux portraits des membres du groupe de Bloomsbury. C’est notamment le cas du couple Woolf. Virginia se révèle une tante attentive, aimante, malicieuse, perspicace, à l’imagination débordante. Leonard incarne une force morale inflexible, une autorité naturelle et un grand sérieux.

« Trompeuse gentillesse » est un livre passionnant pour tous ceux qui s’intéressent à Virginia Woolf et au groupe de Bloomsbury. Angelica Garnett donne un éclairage original et sans fard sur la vie à Charleston et nous offre des portraits très touchants des membres de sa famille. 

Traduction Traduction Sabine Porte