
A Liverpool, ville industrielle florissante, Florence Maybrick, une américaine de 26 ans, est mariée avec Jame Maybrick, un négociant en coton. Ce dernier est de 20 ans plus âgé que sa femme ; ils ont eu deux enfants. James est hypocondriaque et ne cesse de se plaindre de différents maux. Au début de l’année 1889, il tombe pour de bon malade et décède le 11 mai. Les médecins sont dans l’incapacité totale de déterminer les causes de sa mort. Pourtant, rapidement, les frères de James accusent Florence de l’avoir empoisonné à l’arsenic. L’affaire est relayée avec fracas dans les journaux et deux procès retentissants vont avoir lieu pour déterminer si oui ou non Florence Maybrick a assassiné son époux.
Comme dans l’admirable « Chapeau de Mr Briggs », Kate Colquhoun choisit l’angle du fait divers pour étudier au plus près la société victorienne. Ici, c’est bien évidemment la place , le rôle de la femme qui sont mis en valeur par le procès de Florence Maybrick. Nous sommes à la fin du règne de Victoria et les mouvements féministes se font de plus en plus entendre : « On aurait parfois dit qu’il y avait dans le box des accusés non seulement Florence Maybrick, mais également le caractère et le rôle des femmes en général. »
L’empoisonnement était en effet impossible à prouver puisque James était un grand hypocondriaque. Il prenait une multitude de médicaments, de potions à base de strychnine, arsenic, antimoine, etc… Ce qui fut en revanche démontré, c’est que Florence s’était absentée quelques jours de son domicile pour se rendre à Londres et y retrouver un homme. Un homme, vil et lâche, qui ne lui apporta aucun soutien durant le procès, bien au contraire. Florence se renseigna également sur les modalités du divorce. Comme les jeunes américaines de Henry James et Edith Wharton, Florence Maybrick était fort malheureuse auprès de son mari et aspirait à retrouver sa liberté.
C’est donc ce comportement qui fut jugé. L’époque victorienne finissante s’accrochait désespéramment à ses principes et notamment à la moralité des femmes de la haute société et de la bourgeoisie. « Une demande de divorce allait douloureusement à l’encontre du statu quo. Les Victoriennes comme Florence étaient censées être fortes lorsqu’elles dirigeaient leur personnel, mais faibles et passives en tant qu’épouses, masquer des sentiments excessifs et contrebalancer leur indépendance d’esprit par le fait qu’elles étaient assujetties tant selon la loi qu’en vertu des conventions. » Le fait que James était infidèle depuis de nombreuses années et avait installé sa maîtresse dans une maison, n’entrait en revanche pas en ligne de compte.
De nombreux procès de femmes pour empoisonnement eurent lieu à la même période. Le personnage de la femme perverse et criminelle se développait également dans la littérature comme chez Wilkie Collins ou Mary Elizabeth Braddon. Les Victoriens faisaient le lien entre crime et sexualité féminine. La luxure, la libido non contrôlée étaient extrêmement dangereuses chez les femmes qui devaient être modestes et soumises. D’autres voix se firent entendre durant les deux procès de Florence qui dénonçaient le mariage comme un carcan, une prison. Les romanciers, comme Anthony Trollope ou Thomas Hardy, s’en faisaient l’écho. Malheureusement pour Florence Maybrick, c’est bien la morale victorienne qui triompha.
« L’a-t-elle empoisonné ? » est, à l’instar du premier livre de Kate Colquhoun, captivant de bout en bout. L’historienne étaye son propos par de nombreuses références culturelles (littérature, peinture). Son livre est parfaitement construit, vivant et nous montre une société victorienne en train de s’éteindre.

