Quelle époque ! de Anthony Trollope

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En 1873 à Londres, un personnage attire l’attention de toute la bonne société. Augustus Melmotte est un financier à la réputation sulfureuse mais c’est son argent qui lui vaut sa popularité. La vieille noblesse, à bout de souffle pécuniairement, voit en Melmotte une occasion de se refaire une santé. Pour récolter une partie du pactole, deux possibilités s’offrent aux Lords : adhérer à la compagnie du chemin de fer du Pacifique Centre et Sud et du Mexique, dont Melmotte est le président pour l’Angleterre, ou épouser la fille du financier, Marie. Certains, comme le futile et dépravé Sir Felix Carbury, tentent de faire les deux. La course à la spéculation et au mariage est lancée dans l’aristocratie londonienne.

Ce résumé ne vous donne qu’un mince aperçu de ce que contient ce foisonnant roman d’Anthony Trollope. « Quelle époque ! » (« The way we live now » en anglais mais le titre français traduit bien l’ironie de l’auteur) passe au tamis du sarcasme l’aristocratie, les milieux financiers, littéraires et journalistiques. Anthony Trollope a écrit une vaste et dynamique fresque qui fourmille de personnages et d’intrigues.

Au centre de cette satire se trouve donc Augustus Melmotte. Personne ne sait d’où il vient ni comment il est devenu si riche. Les rumeurs vont bon train et il semble évident que cette immense fortune a des origines malhonnêtes. Néanmoins les aristocrates courtisans ne manquent pas. Les Lords ne sont pas très regardants. « La noblesse gaspille l’argent ; le commerce le gagne ; et alors le commerce achète la noblesse, en lui permettant de redorer son blason. » Anthony Trollope nous montre précisément ce moment où l’argent change de main. La finance prend l’ascendant sur les vieilles familles aristocratiques en achetant leurs propriétés, en faisant des mariages pour acquérir des titres ou en se présentant au parlement comme le fera Melmotte. Ce thème est très moderne et finalement toujours d’actualité. La compagnie du chemin de fer du Pacifique Centre et Sud et du Mexique n’est qu’une vaste supercherie basée uniquement sur la spéculation. Peu importe que le chemin de fer soit construit du moment que les actions se vendent. Melmotte incarne parfaitement ce monde financier corrompu. C’est un homme détestable, méprisant et imbu de lui-même. Il considère sa femme et sa fille comme des marchandises et les maltraite. Marie Melmotte doit épouser le prétendant choisi par son mère et non l’élu de son cœur, Sir Felix Carbury. Même si ce choix est loin d’être judicieux, la jeune femme fera preuve de beaucoup de force de caractère pour défier son terrible père. La révolte de Marie correspond au moment où la chute de l’empire Melmotte est amorcée.

Le financier n’est pas le seul personnage détestable, d’ailleurs peu sont ceux qui sont véritablement honnêtes et bons. Seuls Roger et Hetta Carbury, le cousin et la soeur de Sir Felix, n’ont rien à se reprocher. Sir Felix remporte la palme de la bêtise et de la suffisance. Le livre s’ouvre sur trois lettres envoyées par Lady Carbury à des journalistes pour obtenir de bons articles sur son essai historique. Si elle est obligée de s’abaisser à flatter les critiques, c’est uniquement pour espérer rembourser les lourdes dettes de son fils.  L’obséquieuse Lady Carbury est en fait une mère aimante et pardonnant trop à son fils unique. Sir Felix dilapide l’argent de la famille dans son club minable où il passe des soirées arrosées autour de la table de jeu. Il n’a aucune conscience, aucun sentiment, seul son intérêt et son bien-être l’intéressent. C’est Hetta Carbury qui devrait se sacrifier pour sauver les finances familiales. Sa mère la voudrait mariée à son riche cousin Roger mais elle est amoureuse d’un autre homme, Paul Montague. Mais les jeunes femmes ont du caractère chez Anthony Trollope. Hetta, comme Marie Melmotte, ne laissera pas sa famille choisir son destin.

« Quelle époque ! » est une grande réussite : les intrigues sont parfaitement menées, les personnages sont complexes et ne laissent pas indifférents, l’écriture et fluide et pleine d’humour. Un grand auteur victorien que j’aimerais voir plus réédité en français.

Une lecture commune organisée par Adalana et avec Shelbylee, Camille, Syl, Céline et Denis.

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Saison de lumière de Francesca Kay

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« Saison de lumière » est la biographie fictive de l’artiste Jennet Mallow née en 1924 dans le Yorkshire. Son enfance se passe à la campagne entre son père pasteur et sa mère qui regrette sa Jamaïque natale. Attirée très tôt par le dessin et la peinture, Jennet fait ses études aux Beaux-Arts de Londres. C’est là qu’elle rencontre le séduisant et mystérieux David Heaton. Jennet tombe enceinte et est obligée par ses parents à épouser David. Les premiers temps sont difficiles : manque d’argent, grisaille londonienne démoralisante, alcool et drogue pour David. Jennet se sent totalement piégée par son nouveau rôle de mère et de femme au foyer. Il lui est impossible de peindre et elle décide d’emmener sa famille (un garçon et deux filles) en Espagne où la lumière éclabousse les paysages. Jennet se remet à peindre et commence à créer de grandes oeuvres. Mais David finit par s’ennuyer, les soirées londoniennes lui manquent et les galeristes réclament le couple d’artiste. La famille rejoint alors la sombre lumière de l’Angleterre pour le pire et le meilleur.

Ce premier roman de Francisca Kay ne m’a pas totalement convaincu. Je n’ai pas réussi à m’attacher au personnage central. Jennet était pourtant un beau personnage complexe, tiraillée perpétuellement entre sa peinture et sa famille. Elle aimerait être une mère présente et attentive mais elle en est parfaitement incapable. Sa vocation d’artiste la rend égoïste, elle parle de ses enfants comme des entraves, des poids l’empêchant de peindre. Jennet passe de l’ombre à la lumière en vivant des moments difficiles. Et pourtant je n’ai ressenti aucune empathie, le personnage reste assez froid et nous avec ! Sa psychologie manque d’épaisseur et de souffle pour convaincre complètement.

Néanmoins, il faut souligner la qualité d’écriture de Francisca Kay. Elle possède une plume très sensitive qui réussit brillamment à décrire la lumière, la couleur et les paysages qui inspirent Jennet. Les peintures et leur processus créatif sont bien rendus et crédibles. A chacun de se recomposer les toiles dans sa tête en fonction de sa sensibilité. Les œuvres de Jennet existent finalement plus que leur créatrice !

« Néanmoins, quel lieu devait-elle faire sien ? Il y avait les paysages du souvenir et les paysages du désir. Le va-et-vient rythmique des vallées du Yorkshire, les champs moussus et les douces tonalités brun-roux des fougères séchées, le chant de l’alouette et du courlis. Ou les contours des algues gravés sur un ciel crépusculaire, les embruns sur la mer cornouaillaise prenant leur envol et devenant oiseaux. Ou les rochers et le sable et l’eau délavés de toute couleur par la brutalité du soleil, miroitant dans l’atmosphère embrumée de chaleur. « 

Une belle écriture poétique qui ne réussit pourtant pas à faire de ce livre un coup de cœur, je suis restée sur ma faim avec les personnages.

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Saison de lumière par Francesca Kay
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Lady Ludlow de Elizabeth Gaskell

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Margaret Dawson revient sur sa jeunesse et son séjour à Hanbury Court chez Lady Ludlow dans les années 1810. La grande dame aidait des familles en difficultés en accueillant chez elle des jeunes filles. Margaret a pu profiter de son hospitalité pendant plusieurs années. C’est avec une grande tendresse qu’elle évoque Lady Ludlow.

Ce court roman d’Elizabeth Gaskell ressemble énormément à « Cranford ». Il est constitué de différentes anecdotes sur la vie à Handbury ou sur les proches de Lady Ludlow. A l’instar de « Nord et Sud », Elizabeth Gaskell nous parle ici d’un monde en pleine mutation. Lady Ludlow est une grande aristocrate terrienne attachée aux traditions et à son rang. Elle est profondément choquée par ce qui s’est passé en France pendant la Révolution. Elle en parle à plusieurs reprises et nous raconte une longue et émouvante histoire à propos d’un ami de son fils. Ces français sont vraiment révoltants ! Lady Ludlow se querelle  fréquemment avec le nouveau pasteur : Mr Gray. Ce dernier est un terrible réformiste qui voudrait que les enfants du village aillent à l’école. Lady Ludlow ne voit absolument pas quelle aide  l’instruction pourrait apporter aux pauvres. Sa position va cependant évoluer grâce au jeune Harry, fils d’un braconnier qui apprend à lire grâce à Mr Horner l’intendant d’Handbury.

Comme toujours, Elizabeth Gaskell ne juge pas ses personnages, elle les fait doucement évoluer. Lady Ludlow, qui semble au départ fermement accrochée à ses principes, va s’assouplir face à la détermination de Mr Gray et aux évènements. C’est un beau personnage plein d’humanité et de bonté qui s’adapte comme elle peut à l’arrivée de temps nouveaux.

« Lady Ludlow » a vraiment les mêmes qualités et défauts que « Cranford ». Cela manque un peu de fil conducteur mais la description de la vie de cette grande aristocrate est réussie et plaisante. Les personnages sont comme toujours bien dessinés et attachants.

Malgré les petits défauts, j’ai toujours grand plaisir à lire la grande Elizabeth Gaskell. Je rappelle également que ce roman fait partie de l’adaptation en série tv de la BBC qui comprenait également « Cranford » et « Les confessions de Mr Harrison ».

Lecture commune organisée par George.

Au temps du roi Edouard de Vita Sackville-West

Nous sommes en 1905, le roi Édouard, fils de Victoria et d’Albert, est sur le trône d’Angleterre depuis quelques années. Sébastien a 19 ans, étudie à Oxford et est le cinquième duc de Chevron. Il s’ennuie parmi ses pairs durant les week-ends où sa mère invite. Sébastien est viscéralement attaché à sa terre, son domaine mais il préfèrerait s’épargner les mondanités inhérentes à son rang. Lors d’un de ces week-ends, il fait la connaissance de Léonard Anquetil, un aventurier revenant du pôle Nord. Celui-ci apprécie le jeune homme et tente de le sauver de son destin tout tracé : « (…) Vous ne vous demandez jamais pourquoi vous suivez telle ligne de conduite ; vous la suivrez parce que c’est ce qui est admis. Croyez-moi, c’est la passé qui est responsable de tout cela, l’héritage, la tradition, l’éducation, votre nurse, votre père, votre précepteur, votre école, Chevron, vos ancêtres, toute la gamme. Vous êtes condamné d’avance, mon pauvre Sébastien, vous êtes perdu. » Il lui propose alors de le suivre lors de sa prochaine expédition. Sébastien refuse pour des raisons sentimentales. Il va devenir l’amant de Sylvia, Lady Roehampton, une amie de sa mère. Son destin aristocratique commence à ce moment et la prédiction d’Anquetil semble s’accomplir.

« Sébastien se trouvait au milieu d’un ordre de choses qui, pour un esprit de 1905, était immuable. Pourquoi changeraient-elles, puisqu’elles n’avaient jamais changé ? » L’excellent roman de Vita Sackville-West nous montre justement un monde en mutation, entre deux époques. L’époque victorienne s’est terminée, l’atmosphère peut se détendre mais la première Guerre Mondiale n’est pas loin.  A beaucoup d’égards, « Au temps du roi Édouard » m’a fait penser à la série de Julian Fellowes « Downton Abbey ». L’aristocratie se complait dans ses traditions, dans son luxe, dans son snobisme. Les terres héréditaires et les domestiques aussi. Mais les habitudes changent imperceptiblement comme par exemple le fils de Wickenden, l’intendant de Chevron, qui veut devenir mécanicien au lieu de succéder à son père. Ou Viola, la sœur de Sébastien, qui veut s’émanciper et vivre seule à Londres (elle fait penser à la Sybil de « Downton Abbey »). Les mœurs deviennent décadentes derrière la façade lisse. Tout le monde connaît les amants des autres mais rien ne se dévoile au grand jour. C’est ce que ne comprend pas Sébastien, il faut sauvegarder les apparences, éviter le scandale quitte à sacrifier son amour. Après Sylvia, Sébastien se grisera à séduire d’autres femmes, rejoindra la garde royale, s’étourdira dans des réceptions et regrettera amèrement de n’avoir pas suivi Anquetil.

« Au temps du roi Edouard » est, avec « Toute passion abolie », mon roman préféré de Vita Sackville-West. Elle ressuscite ce monde d’avant la première Guerre Mondiale, avec une plume élégante et sarcastique. Ce monde aristocratique sur le point de disparaître fut admirablement peint par John Sargent dont j’admire l’œuvre et qui est cité plusieurs fois dans le roman (Eliza en parle également dans son beau billet sur ce même roman). C’est toujours un immense plaisir de retrouver cette grande romancière.

Un livre lu avec ma copine Lou.

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Le temps des métamorphoses de Poppy Adams

Dans le manoir familial délabré, Virginia Stone vit seule, loin du monde. Âgée, elle s’est petit à petit isolée. Aux être humains, elle préfère les papillons. Suivant la passion familiale pour les lépidoptères, Virginia est devenue une scientifique de renom. Mais un grand évènement bouleverse son quotidien : le retour de sa sœur cadette Vivien. Les deux sœurs ne se sont pas vues depuis presque cinquante ans. Virginia guette avec anxiété à la fenêtre l’arrivée de Vivi. Comment vont se passer les retrouvailles ? Qu’est-ce qui a séparé les deux sœurs ?

Virginia est la narratrice de ce roman, l’histoire nous est racontée selon son point de vue. Son récit alterne des scènes du présent et du passé. Le retour de Vivien réactive les souvenirs. Les deux sœurs étaient proches étant enfants. Inséparables mais très différentes : Virginia s’est toujours effacée face aux caprices de sa cadette, elle a toujours eu du mal dans ses rapports humains alors que Vivien enchantait tous ceux qui la croisaient. L’une est restée prisonnière de ses papillons pendant que l’autre vivait sa vie à l’extérieur, loin du manoir familial.

Petit à petit, on découvre que la vie de la famille Stone fut émaillée de drames. Le premier est l’accident de Vivien qui, enfant, est tombée d’une tour et s’est empalée sur un balcon. Elle réchappe à la mort mais ne pourra jamais avoir d’enfant. Évènement qui prendra son importance au moment où Vivien va se marier et montrera à quel point Virginia est soumise à sa cadette. Une fois Vivi partie, la famille va se déliter complètement. Le père ne vit que pour ses recherches et expériences. La mère devient alcoolique et passe ses nerfs sur sa fille. L’intrigue va de rebondissements en rebondissements et le ton de Virginia devient au fur et à mesure intrigant et angoissé. Elle se referme sur elle-même, vide entièrement le manoir de ses meubles. Sa santé mentale semble vacillante et du coup cela questionne son récit. C’est ce qui fait l’intérêt du roman. Quelle est la part de vérité dans le discours de la narratrice ? La voix de Vivien se fait entendre par moment et finit par apporter un éclairage différent sur l’histoire familiale.

Poppy Adams est diplômée en sciences et cela se sent … un peu trop ! Il est beaucoup question des lépidoptères, leur chasse et leur conservation. On sent une vraie documentation mais ces passages sont parfois beaucoup trop longs. Cela n’apporte pas grand chose à l’intrigue et je trouve même que cela la ralentit. Les passages scientifiques diluent le suspense et la tension dramatique.

L’ambiance du « temps des métamorphoses » est plaisante et très anglaise. Néanmoins, l’intrigue aurait gagné en intensité en étant plus ramassée.

Une lecture commune avec Céline, Manu, Soukee et Tiphanie.

Peter Pan de JM Barrie

Un soir où M et Mme Darling étaient sortis et où Nana la chienne-garde d’enfants était attachée dans la cour de derrière, Peter Pan vint enlever Wendy et ses deux frères John et Michael. Il les emmena au Pays Imaginaire : « De toutes les Cythères, l’Ile de l’Imaginaire est la mieux abritée et la plus dense, pas du genre qui s’étire en longueur avec d’ennuyeuses distances d’une aventure à l’autre mais pleine comme un œuf. Le jour, quand on y joue, avec la nappe et les chaises, elle n’a rien d’effrayant ; mais deux minutes avant de s’endormir, elle devient presque vraie. C’est pourquoi l’on a inventé les veilleuses. » Pour Wendy et ses frères, cette île merveilleuse devient bien réelle. Ils y rencontrent la troupe de Peter : les enfants perdus, tombés de leur berceau ils furent recueillis par lui. Grâce à l’arrivée de Wendy, ils vont connaître le plaisir d’avoir une maman. Mais ils ne sont pas seuls, Wendy et ses frères rencontrent des fées, des sirènes, des indiens et des pirates. A leur tête, l’ennemi juré de Peter Pan : le terrible capitaine Crochet. Les dangers sont grands au Pays de l’Imaginaire et les aventures des enfants seront palpitantes.

Je n’avais jamais lu l’œuvre de JM Barrie et j’ai été enchantée par son univers fantaisiste où les oiseaux sont soupe au lait et les chapeaux peuvent se transformer en cheminée. Au centre de ce monde est Peter Pan, ce « (…) charmant petit gars, vêtu de feuilles et des résines qui suintent des arbres. » Il est orgueilleux, vantard, fanfaron. Il tue les enfants perdus qui grandissent car lui a décidé qu’il ne grandirait jamais. Il refuse l’âge adulte et ses désillusions. Sa vie est un tourbillon d’aventures, de rencontres (il oublie tout très vite ce qui lui évite de souffrir). Ce personnage fantasque sait aussi être galant avec Wendy, héroïque face au capitaine Crochet et qui pleure la nuit pendant ses cauchemars. La dualité du personnage principal se retrouve chez les autres. Wendy est prête pour l’aventure, elle joue le jeu de Peter Pan. Mais elle est aussi l’archétype de la femme victorienne, elle rêve uniquement d’être une bonne mère de famille.  La fée Clochette, folle d’amour pour Peter, est jalouse et tente de tuer Wendy. Le capitaine Crochet (qui s’est fait manger la main par un crocodile qui a également avalé une montre dont le tic-tac permet au capitaine de se méfier) est bien sûr le mal incarné, l’ennemi à abattre. Mais il n’est pas complètement antipathique. Il lutte avec panache et a le sens de l’honneur.

« Peter Pan » de JM Barrie a amplement mérité sa réputation de chef-d’œuvre. L’univers qu’il a créé est incroyablement imaginatif, ses personnages sont ambigus et attachants.

Les amoureux de Sylvia

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« Tout le monde dépendait de la pêche à la baleine, et presque tous les hommes de la ville avaient été marins, ou espéré l’être. Près de la rivière pendant certaines saisons, l’odeur était presque intolérable, hormis aux habitants de Monkshaven ; mais sur les quais nauséabonds, vieillards et enfants s’attardaient pendant des heures, malgré des relents d’huile de poisson dont ils paraissaient presque se délecter.  » C’est dans ce petit port du Yorkshire que prend place « Les amoureux de Sylvia », chez des petites gens : pêcheurs ou fermiers. La jeune et jolie héroïne est fille unique de fermiers. Choyée, surprotégée par ses parents, Sylvia est frivole, capricieuse et insouciante. Elle est passionnément aimée par son cousin Philip, trop sérieux, trop morne pour séduire sa charmante cousine. La vie de la jeune fille sera bouleversée par l’arrivée de Charley Kinraid, un séduisant harponneur. Il s’éprend également de Sylvia mais les évènements historiques vont changer leurs vies.

A l’instar de « Nord et Sud » ou « Femmes et filles« , Elizabeth Gaskell a écrit une grande fresque se déroulant sur plusieurs années. Elle y mêle des faits historiques à une étude psychologique poussée de ses personnages.

En 1796, au début du roman, l’Angleterre se bat contre la France révolutionnaire. Le pays a besoin d’hommes et notamment de marins. Le recrutement se fait de force et à peine rentrés chez eux, les baleiniers de Monkshaven sont réquisitionnés. Cela provoque des scènes de violence, de révolte chez les habitants qui sont  décrites par l’auteur à plusieurs reprises. Mais les recruteurs font pire, ils kidnappent. Et c’est précisément ce qui arrive à Charley Kinraid. Il est fait prisonnier par les recruteurs du roi George III. Seul Philip assiste à la scène. Charley lui demande de prévenir Sylvia mais le cousin transi d’amour ne manque pas l’occasion d’éliminer son concurrent. La tragédie se noue à ce moment-là, que de vies seront brisées par le silence de Philip !

« Les amoureux de Sylvia » est un roman sur l’amour non réciproque. Le motif se décline parmi les différents personnages. Philip aime Sylvia qui aime Charley. Philip est lui-même aimé par Hester Rose, avec qui il travaille, qui est aimée par un autre commis. Elizabeth Gaskell explore les différents sentiments naissant du rejet de l’être aimé. Le dépit posé d’Hester s’oppose à l’obsession dévorante de Philip. L’étude psychologique des personnages est comme toujours très fine et précise. On suit tout particulièrement l’évolution du personnage central, son apprentissage douloureux. Pendant six ans, nous voyons changer Sylvia. Jeune fille coquette et sans éducation, elle évolue à la force des drames qui émaillent le récit. Son personnage passe de la lumière à l’ombre, de la joie à la détresse la plus profonde. L’expérience chez elle remplace l’éducation, qui lui apporte gravité et empathie.

Le talent d’Elizabeth Gaskell s’exprime une nouvelle fois superbement dans « Les amoureux de Sylvia ». Les personnages sont plongés dans les soubresauts de l’histoire et des sentiments. Un drame qui m’a totalement captivée.

Une lecture commune avec ma copine Céline.

De grandes espérances de Charles Dickens

Le jeune Pip est orphelin, il vit avec sa sœur et le mari de celle-ci, Joe Gargery. Ce dernier est forgeron et Pip deviendra un jour son apprenti. Ces deux-là sont très proches, très complices face à la brutalité de la sœur de Pip. La petite famille évolue dans un village plongé dans l’humidité et la brume des marais. Un endroit idéal pour les forçats qui s’évadent parfois des pontons où ils sont enfermés. Ce qui vaut une rencontre effrayante et désagréable à Pip, contraint à nourrir un prisonnier en fuite. Passé cet évènement terrifiant, le cours de la vie de notre héros reprend avec le plaisir de bientôt travailler aux côtés de Joe dans la forge.

Une rencontre modifie pourtant les espérances de Pip. Son oncle Pumblechook est locataire de Miss Havisham, une riche femme recluse et mystérieuse. Lors d’un paiement de loyer, celle-ci fait part à Pumblechook de son envie d’avoir la compagnie d’un jeune garçon. Celui-ci pense immédiatement à Pip et espère bien pouvoir tirer des subsides suite aux visites. Pip se rend donc chez Miss Havisham où il découvre un univers totalement figé dans le temps. Il y fait surtout la connaissance d’Estella, la fille adoptive de Miss Havisham. Son amour pour elle change complètement sa destinée.

Charles Dickens écrivit à partir de décembre 1860 « De grandes espérances » pour sa revue « All the year around ». Le roman fut publié en feuilleton jusqu’en 1861 et rencontra un vif succès. Dix ans après « David Copperfield », Dickens choisit de nouveau la narration à la première personne du singulier. Il est vrai que « De grandes espérances » est très imprégné de l’enfance de l’auteur. La région où se situe l’action est celle du Kent, de Gadshill où Dickens a grandi et où il acheta une maison devenu adulte. Lui-même croisait des forçats et leur misère le frappa durablement. La prison de Newgate a un rôle important dans l’intrigue et Dickens enfant avait contemplé cette prison avec des « sentiments mêlés de crainte et de respect » et il soulignait, dans « Les esquisses de Boz », le côté effrayant de la construction qui semblait construite pour enfermer les gens sans aucune chance de les voir ressortir un jour.  Ces références expliquent peut-être l’ambiance mélancolique du livre. « De grandes espérances » est un roman initiatique douloureux. Pip va connaître la fortune, la réussite mais aussi la chute. Ce jeune prolétaire devient un monsieur en sacrifiant son cœur et sa générosité. La vie se chargera de lui faire la leçon. La fin devait être dans la même tonalité mais un ami de Dickens lui conseilla d’achever son roman sur une note plus joyeuse. Il n’en reste pas moins que c’est un sentiment de tristesse qui domine.

La grande force des « Grandes espérances » réside dans sa galerie de personnages tous plus fantasques les uns que les autres. M. Wemmick, travaillant pour le tuteur de Pip, s’est construit un petit château-fort avec pont-levis en plein Londres. Il tire des coups de canon pour amuser son père. Mrs Pocket, totalement perdue dans son monde et insensible à ceux qui l’entourent, demande des nouvelles de sa mère à Pip… Et puis il y a l’incroyable Miss Havisham. Quel formidable témoignage de l’inventivité de Dickens ! Cette femme, délaissée le jour de son mariage, a décidé que le temps devait s’arrêter. Tout est resté intact depuis ce jour fatidique : « Je vis que tout ce qui aurait dû être blanc dans le champ de mon regard l’avait été jadis, mais était aujourd’hui sans lustre, jauni et fané. Je vis que la mariée dans sa robe nuptiale, était flétrie comme la robe et comme les fleurs et qu’elle n’avait plus d’éclat, sinon l’éclat de ses yeux au fond de leurs orbites. Je vis que la robe avait été posée jadis sur le corps arrondi d’une jeune femme, et qu’elle béait à présent sur un corps qui n’était plus qu’os et peau. » Le gâteau de mariage trône toujours sur la table, les horloges sont arrêtées sur l’heure où Miss Havisham apprit que son fiancé ne viendrait pas. Je suis fascinée par ce personnage, l’idée de Dickens est brillante et est l’illustration parfaite de l’idée centrale du roman : les espérances déçues.

Je vous l’ai déjà dit, Charles Dickens est un génie et ce ne sont pas « De grandes espérances » qui me feront changer d’avis ! L’auteur y fait preuve d’une grande sobriété qui convient parfaitement à la tonalité mélancolique du récit. La truculence est moins présente mais l’émotion est bel et bien là. Pip est un beau personnage, profond et infiniment humain.

Le chapeau de M. Briggs de Kate Colquhoun

Le 9 juillet 1864, un évènement fait basculer la tranquillité du royaume de la reine Victoria. En ce fameux été pestilentiel, le chef de gare Benjamin Ames fit une découverte macabre : un compartiment de 1ère classe de la North Londaon Railway est tâché de sang. A l’intérieur, il découvre également un sac de cuir, un chapeau et une canne à lourd pommeau maculé de sang. Après des recherches, le corps d’un homme est trouvé sur les voies. L’homme est sévèrement blessé à la tête et décèdera quelques heures plus tard. Les objets retrouvés dans la compartiment permettent d’identifier la victime, il s’agit de Thomas Briggs, employé de banque à la City. Un homme respectable, très probablement assassiné dans un train, voilà une affaire épineuse qui nécessite une résolution rapide pour calmer les esprits. Les enquêteurs de Scotland Yard ont un point de départ : le chapeau découvert dans le wagon n’est pas celui de M. Briggs. Tout le mystère réside dans cet objet : à qui appartient-il et où se trouve le chapeau de M. Briggs ?

L’historienne Kate Colquhoun s’est emparé de manière magistrale de ce fait divers qui en dit long sur l’époque victorienne. « La mort de Thomas Briggs signifiait que, pour la première fois depuis l’invention du chemin de fer, un meurtre avait eu lieu à bord d’un train anglais. » Le train est l’une des inventions majeures du XIXème siècle et on sait à quel point l’Angleterre y a passionnément adhéré. Il réduit les distances, le transport de marchandises, permet les loisirs et le développement des affaires. Des romanciers comme Charles Dickens en font l’apologie. Mais le train défigure les paysages (c’est une des peurs des habitantes de Cranford dans l’adaptation BBC) et les accidents frappent les esprits (Dickens ne se remettra jamais de son terrible accident à Stappelhurst). L’image du train est déjà fragilisée et le meurtre du banquier va augmenter l’angoisse des Anglais. La sécurité de ce moyen de transport est remis en doute. La rapidité, la brutalité de l’agression stupéfient mais pire que tout : personne n’a rien vu ou entendu. La méfiance s’installe.

Et ce sont des inspecteurs modernes qui sont chargés de enquête. Depuis 1842, existent les premiers détectives. « Encouragée par l’adulation que leur vouaient des auteurs comme Dickens, l’Angleterre s’était largement laissé convaincre de l’intelligence supérieure de ces inspecteurs en civil, perspicaces et obstinés. » De nouvelles techniques se mettent en place. Les faits sont étudiés de manière logique et méthodique. Par exemple, les échantillons de sang sont testés et l’on peut déterminer s’il est d’origine humaine ou non. Ce sont les balbutiements de la police scientifique et on constate d’ailleurs que les résultats priment totalement sur les faits.

L’affaire du meurtre de M. Briggs déchaîne l’opinion publique pour deux raisons. Tout d’abord l’engouement des romans à sensation. Les œuvres de Wilkie Collins et Mary Elizabeth Braddon connaissent un succès fou. Les Anglais aiment se faire peur d’autant plus que leurs livres se terminent toujours par la résolution du mystère et l’arrestation du meurtrier. Le cadre de cette littérature est, comme dans le cas de l’assassinat de la North London Railway, la haute société. Le crime sort littéralement du cadre des romans. La deuxième raison qui a rendu ce fait divers si connu, est le développement de la presse à scandale. Les journalistes s’emparent de l’évènement. Les faits sont analysés, décortiqués quotidiennement de manière pléthorique. Aucun détail morbide n’est épargné et le principal suspect est jugé coupable à la une de tous les journaux bien avant le véritable jugement. Le sensationnel l’emporte rapidement sur la véracité des faits. Ces journaux peu scrupuleux déchaînent la haine de l’opinion publique contre le pauvre suspect qui n’avait dès lors plus aucune chance.

« Le chapeau de M. Briggs » est un livre passionnant et haletant de bout en bout. Ce fait divers illustre parfaitement les évolutions engendrées par le progrès galopant et les peurs inhérentes à celui-ci. Kate Colquhoun nous éclaire intelligemment sur l’époque victorienne et l’incroyable retentissement de ce fait divers.

Affinités de Sarah Waters

Margaret Prior est une jeune femme de la haute société londonienne. Sortant de convalescence, elle cherche à occuper son temps libre. La visite de M. Shillitoe, directeur de la prison de Millbank, répondra à sa préoccupation. Il est à la recherche de dames patronnesses pour rendre visite à ses prisonnières. Margaret s’y rend dès que possible  malgré l’avis contraire de sa mère qui sait sa fille fragile. S’ouvre alors à elle, un monde inconnu et terrifiant. La prison est un gigantesque dédale de couloirs sombres où s’accumulent les cellules malsaines. Margaret y rencontre les bas-fonds de Londres. La misère prend des formes différentes : de l’arnaqueuse à l’infanticide en passant par la proxénète. Mais parmi les prisonnières, une va spécialement attirer l’attention de Margaret. Selina Dawes est à part, elle était spirite avant d’être condamnée pour escroquerie et coups et blessures. Elle va petit à petit captiver Margaret qui bientôt ne pensera plus qu’à elle jour et nuit.

« Affinités » était mon premier roman de Sarah Waters  et je ne pense ne pas avoir débuté par le plus intéressant. Certes la reconstitution du Londres victorien et de la vie des prisonnières est minutieuse. Les conditions de détention de ces femmes sont terribles : les cellules sont sombres et insalubres, les punitions inhumaines. A côté de cela, on sent bien également le carcan dans lequel évolue Margaret dans son monde. Une jeune femme de l’époque victorienne se doit de se trouver un bon mari et de fonder une famille. Sinon elle est vouée au rôle de dame de compagnie pour sa mère.

Le problème d' »Affinités » n’est donc pas l’atmosphère bien retranscrite mais dans son intrigue. Celle-ci s’étire désespérément et aurait facilement pu être amputée de moitié. Les visites à la prison se suivent et se ressemblent. J’attendais un retournement de situation, un évènement qui relancerait l’histoire mais rien ne vient. Ou plutôt il n’intervient que quarante pages avant la fin du livre et la patience du lecteur est déjà bien entamée ! D’autre part, le livre est constitué par deux journaux intimes : celui de Margaret qui est le présent de l’histoire et celui de Selina qui raconte sa vie avant la prison. Peut-être suis-je passée à côté de quelque signification cachée, mais je ne vois pas du tout ce qu’apporte le journal de Selina. Je pensais qu’il allait nous éclairer sur les raisons de son incarcération mais pas du tout.

Fort heureusement, le dénouement est bien troussé et réserve quelques surprises. L’ambiance victorienne étant parfaitement rendue, je relirai très certainement Sarah Waters dont on m’a toujours dit beaucoup de bien.

Il s’agit de ma 1ère participation au challenge « I love London » créé avec ma copine Maggie.