L'hypocrite heureux de Max Beerbohm

« Parmi tous ceux qui s’amusent à la cour du Régent, nul ne posséda, dit-on, la moitié de la malfaisance de Lord George Hell. Je n’ennuierai pas mes petits lecteurs avec un long récit de sa grande vilenie. Mais il serait bon qu’ils sachent qu’il fut cupide, destructeur, et désobéissant. Je crains qu’il ne soit établi qu’il veilla souvent à Carlton House bien après l’heure du coucher afin de s’adonner au jeu, et qu’en général, il buvait et mangeait plus qu’il n’était bon pour lui. Son penchant pour le beau linge était tel qu’il avait l’habitude de se vêtir les jours de semaine aussi magnifiquement que les honnêtes gens le dimanche. Il avait 35 ans et il faisait l’immense chagrin de ses parents. » Nous voilà prévenus : Lord George Hell est un dandy peu fréquentable ! Il est déplaisant, tricheur et cela se voit sur son visage. Les enfants, qui le croisent, ont peur de lui et son nom est associé au croquemitaine dans les nurseries pour calmer les petits. Mais le mécréant est bientôt frappé par le destin. Celui-ci prend les traits de Cupidon et transperce le coeur du dédaigneux Lord George. Il est séduit par une petite danseuse de chez Garble, lieu de rendez-vous des débauchés de la haute société. Sa Seigneurie se jette aux pieds de la jeune femme qui prend peur en voyant son visage. Comment faire disparaître ce vil aspect pour que la danseuse tombe amoureuse ?

« L’hypocrite heureux » fut écrit en 1897 par Max Beerbohm et fut publié dans « The Yellow Book », revue artistique dirigée par Aubrey Beardsley. Oscar Wilde y publia également. Le court roman de Beerbohm est d’ailleurs un clin d’oeil au « Portrait de Dorian Gray ». L’auteur utilise l’idée du visage marqué par les vices du personnage. Celui de Lord George est effrayant car il n’est que méchanceté et défauts. Son nom Hell est significatif comme celui qu’il se choisira par la suite : Heaven. Comme dans le chef-d’oeuvre de Wilde, le bien et le mal s’affrontent. Max Beerbohm fait également appel au surnaturel. Dorian Gray faisait faire son portrait pour cacher sa vraie nature. Lord George porte un masque qui se fond à son visage, le masque de l’amoureux transi.

Mais le sous-titre du livre est essentiel : « Un conte de fées pour hommes fatigués. » Et c’est ce qui différencie l’histoire de Lord George de celle de Dorian Gray. Max Beerbohm a composé un conte moral, nous assistons à la rédemption d’un homme et non à sa perte. L’âme du dandy n’est pas totalement perdue et elle finit par déteindre sur le physique. Les hommes fatigués du sous-titre ont de quoi espérer à nouveau.

« L’hypocrite heureux » a l’élégance du dandy qu’était Max Beerbohm. L’humour, l’espoir insufflés par l’auteur m’ont enchantés. So witty !

 

La maison du Marais de Florence Warden

Violet Christie est une jeune femme de milieu modeste qui cherche une place d’institutrice. Manquant d’expérience en la matière, l’annonce qu’elle découvre dans le Times est inespérée. Une jeune institutrice est recherchée pour l’éducation d’une petite fille dans la propriété des Sureaux. Violet se précipite sur le poste. Son arrivée dans la maison de Mr et Mrs Rayner est quelque peu glaçante : « Un effroyable sentiment de solitude s’empara de moi. Mr Rayner, qui pendant le trajet s’était complètement absorbé dans la lecture de son courrier, était rentré dans la maison et m’avait tout simplement oubliée. La servante avait disparu avec ma dernière caisse ; au lieu de suivre cette femme, je restai à la même place, suivant des yeux le dogcart de Mr Reade, qui bientôt disparu, jusqu’à ce que je fusse tirée de ma rêverie par une voix rêche. » La pauvre Violet fait connaissance de l’étrange famille Rayner. La maîtresse de maison est totalement fantomatique, mutique et murée dans la mélancolie. Haidée, dont Violet a en charge l’éducation, déteste cordialement son père. Mona, la deuxième fille, est une sauvageonne qui passe son temps dans les marais environnants et est perpétuellement couverte de boue. Heureusement pour Violet, il y a Mr Rayner, séduisant musicien qui est dévoué à sa triste femme. Mais qu’a-t-il bien pu arrivé à ce couple ? Et pourquoi la servante nommée Sarah haît tel tant Violet ?

« La maison du marais » est un roman à suspense dans la veine de Mary Elizabeth Braddon. Florence Warden parvient à créer une ambiance inquiétante à souhait. Le cadre s’y prête naturellement. En raison des marais, la maison est très humide, malsaine et perpétuellement noyée dans le brouillard. La galerie de personnages est intéressante, notamment l’opposition de caractère entre Mr Rayner et sa femme, l’un est brillant et charmeur alors que l’autre est terne et apathique.

Mais l’intrigue m’a posé deux problèmes. Tout d’abord, la résolution du mystère est par trop évidente. On devine presque dès les premiers chapitres le canevas de l’histoire. Il est vrai que j’ai lu un certain nombre de romans du même type et les intrigues finissent par beaucoup se ressembler. Le deuxième problème c’est le personnage principal. Je suis plutôt tolérante avec les héroïnes victoriennes, oies blanches s’il en est. Mais Violet dépasse les limites de ma patience. Tant de naïveté est désespérant. D’ailleurs, à ce niveau, ce n’est plus de la naïveté mais de la bêtise.  Alors que les indices se multiplient, Violet ne voit rien, ne comprend rien à ce qui se passe autour d’elle. Mais rassurez-vous quant au destin de notre jeune péronnelle, elle trouvera quand même un mari !

« La maison du marais » est l’archétype des romans à suspense victoriens : un lieu inquiétant, des personnages mystérieux et une jeune femme innocente au cœur d’un complot. Pas déplaisant à condition de ne pas avoir abusé du genre auparavant !

La mort s'invite à Pemberley de PD James

A Pemberley House, en ce vendredi 14 octobre 1803, se prépare un grand bal. Elizabeth Darcy et son époux ont décidé de remettre au goût  du jour le bal de Lady Anne, la mère de Fitzwilliam Darcy. Tous les habitants de la splendide demeure sont bien occupés par ce grand évènement qui doit avoir lieu le lendemain. Plusieurs membres de la famille sont déjà arrivés : Jane Bingley, la sœur d’Elizabeth, et son mari, ainsi que le colonel Fitzwilliam, cousin de Mr Darcy. Dans la soirée, une tempête se déchaîne : « La tempête qui faisait rage au-dehors ne contribuait guère à détendre l’atmosphère. Le vent s’engouffrait de temps en temps dans la cheminée, le feu sifflait et crachotait comme un être vivant et il arrivait qu’une bûche embrasée se brise dans un spectaculaire jaillissement de flammes, projetant sur les visages des convives un bref éclat rouge qui leur prêtait un aspect fiévreux. » C’est dans cette ambiance agitée qu’arrive, dans la cour de Pemberley à vive allure, un équipage à bord duquel se trouve une femme hystérique. Celle-ci est en fait Lydia Wickham, la sœur d’Elizabeth et Jane. Elle venait assister au bal auquel elle n’était d’ailleurs pas invitée. En descendant de sa voiture, Lydia se met à hurler : « Wickham est mort ! Denny l’a tué ! Allez donc le chercher voyons ! Mais que faites-vous ? Ils sont là-bas, dans les bois ! Faites quelque chose ! Oh, mon Dieu, il est mort, j’en suis certaine ! » Mr Darcy lance alors les recherches sur son domaine.

Quel plaisir de retrouver Pemberley et ses habitants ! PD James rend hommage à Jane Austen et son roman le plus connu « Orgueil et préjugé ». Pour ceux qui ne l’auraient pas lu (eh oui il y en a encore !), l’auteur anglais rappelle les différents évènements de l’intrigue d’origine dans son prologue et au fil du livre. Le dernier PD James peut donc être lu par tous. Mais bien entendu il s’adresse en priorité aux amoureux de la grande romancière du XVIIIème. Le cadavre retrouvé dans les bois de Pemberley est un prétexte pour PD James. L’intrigue policière n’est pas extrêmement prégnante. Le système judiciaire de l’époque est certes fort bien documenté mais j’ai trouvé la fin un peu rapide.  La révélation finale arrive très brusquement, à point nommé et du coup semble artificielle. L’intérêt du livre est bien évidemment la reconstitution de l’univers austenien. PD James écrit dans la langue, l’esprit de Jane Austen. La psychologie des personnages est parfaitement respectée. Elle décrit parfaitement l’univers, les mœurs dans lesquels les Darcy évoluent. Des clins d’œil aux autres romans amuseront également les amoureux de la romancière. Il ne manque que la piquante ironie de Jane Austen pour rendre le style de « La mort s’invite à Pemberley » parfait.

PD James rend un  hommage délicieux à « Orgueil et préjugé » qui ravira les lecteurs de l’original. Voici une austenerie de qualité, respectant l’univers, la langue et les personnages.

Une lecture commune avec ma chère Lou.

Ma cousine Phillis de Elizabeth Gaskell

 Le jeune Paul Manning a la joie de devenir réellement indépendant. A 17 ans, il a été embauché par une ligne de chemin de fer qui met en place une voie ferrée entre Etham et Hornby. Loin de ses parents, il découvre les plaisirs de la vie adulte et travaille assidûment avec M. Holdsworth, ingénieur de son état. Les travaux avancent petit à petit durant un an et approchent du petit village de Heathbridge. A la lecture de ce nom, la mère de Paul l’informe que son oncle et sa tante Green habitent le village. Le jeune leur rend donc visite et fait la connaissance de sa cousine Phillis : « Je la revois encore – ma cousine Phillis. Le soleil déclinant l’éclairait directement et déversait un flot de lumière oblique dans la pièce qui s’ouvrait derrière elle. Sa robe, en tissu de coton bleu sombre, lui montait jusqu’au cou et descendait sur ses poignets, avec un petit ruché assorti partout où le vêtement touchait sa peau blanche. Et Dieu sait qu’elle était blanche, cette peau ! Je n’en ai jamais vu de pareille. Sa chevelure était claire, plus proche du jaune que de tout autre couleur. Elle me dévisageait sans ciller, de ses grands yeux paisibles et étonnés, mais que la vue d’un inconnu n’était pas pour inquiéter. »  Une forte affection lie dès cet instant les deux cousins. Paul assistera avec tendresse et inquiétude à l’éveil sentimental de sa cousine Phillis.

Cette longue nouvelle fut publiée en feuilleton dans The Cornhill Magazine de novembre 1863 à février 1864. Elizabeth Gaskell avait tout juste achevé « Les amoureux de Sylvia » (enfin disponible en français aux éditions Fayard) et allait s’atteler en 1865 à l’un de ses chefs-d’œuvre « Femmes et filles ».  A travers « Ma cousine Phillis », Elizabeth Gaskell parle de ce qui lui tient à cœur : la beauté de la campagne anglaise et sa disparition programmée par l’industrialisation galopante. Ce thème est présent dans toutes les grandes œuvres de l’auteur : « Cranford », « Femmes et filles » et « Nord et sud ». Elizabeth Gaskell décrit avec une tendresse nostalgique cette vie rurale. La campagne profonde semble un lieu paisible, protégé. La ligne de chemin de fer, symbole de la modernité, brisera le calme de cette vie.

Elizabeth Gaskell exploite également son talent pour la psychologie de ses personnages. Phillis en est un bel exemple, elle est décrite avec beaucoup de délicatesse. La jeune femme est pleine de fraîcheur, d’authenticité. Elle connaîtra les palpitations de l’amour mais aussi ses souffrances.  » Ma cousine Phillis » n’est pas simplement la chronique d’un premier amour, c’est également celle d’une famille. L’amour des parents de Phillis est immense, ils l’entourent, la choient comme un petit enfant. L’harmonie de la famille séduit Paul qui bénéficiera lui aussi des largesses affectives de son oncle et sa tante.

Les éditions de l’Herne continuent la publication des œuvres de Elizabeth Gaskell qui reste méconnue en France. « Ma cousine Phillis » est une œuvre mineure, néanmoins elle concentre ce qui fait le talent de l’auteur : l’amour de la vie rurale et la finesse psychologique.  La mélancolie due à un monde qui disparaît, la tendresse pour ses personnages font encore une fois merveille. « Ma cousine Phillis » séduira sans peine les amoureux tels que moi de la grande romancière anglaise.

Un grand merci aux éditions de L’Herne et à Caroline pour cet envoi qui m’a enchantée.

 

Délivrez-moi de Jasper Fforde

Après avoir modifié la fin de « Jane Eyre », Thursday Next, toujours agent chez les LittéraTecs, aurait aimé un peu de repos. Mais c’était sans compter sur Cordelia Flakk, attachée de presse, qui veut voir Thursday sur toutes les chaînes de tv. Notre agent est devenue une véritable vedette mais au discours limité et très encadré. Thursday se lasse donc vite du monde médiatique et heureusement l’apparition de « Cardenio », un manuscrit inédit de Shakespeare, va lui permettre de reprendre du service. La vie pourrait reprendre son cours mais Goliath (multinationale malfaisante) ne l’entend pas de cette oreille. A la fin de « L’affaire Jane Eyre », Thursday avait enfermé un de leurs agents dans « Le corbeau » d’Edgar Allan Poe. Goliath veut le récupérer et pour forcer la main de Thursday, son mari Landen est éradiqué ( c’est-à-dire que sa vie est totalement effacée, seule Thursday se souvient de lui). Mais comment retourner dans « Le corbeau » sans le portail de la prose ?

L’uchronie créée par Jasper Fforde est toujours fort plaisante puisque la littérature y joue une place centrale. Il est très amusant d’imaginer un monde où Shakespeare serait aussi populaire qu’une rock-star : « Mrs Hathaway34 s’épanouit dans un large sourire et nous ouvrit grand sa porte. En entrant, nous remarquâmes que les murs étaient tapissés de portraits de Shakespeare, d’affiches encadrées, de gravures et de plaques commémoratives. La bibliothèque croulait sous les innombrables œuvres et études shakespeariennes; sur la table basse était artistiquement disposés les numéros rares du magazine hebdomadaire de la Fédération Shakespeare, « Willy, on t’aime », et dans le coin de la pièce se dressait un Shakesparleur-magnifiquement restauré- des années trente. A l’évidence, nous avions affaire à une vraie fan. Pas enragée au point de parler uniquement par citations, mais pas loin. »

L’imagination de Jasper Fforde est toujours aussi foisonnante : l’avocat de Thursday communique avec elle à l’aide des notes de bas de page, les Néandertals ont été recréés pour servir aux expériences scientifiques. On découvre l’univers de la Juridiction où sont stockés tous les livres jamais écrits. Thursday y est accueillie par le chat du Cheshire et sa tutrice pour voyager dans les livres est la Miss Havisham de Dickens. Les personnages littéraires voyagent en effet de livre en livre en évitant de perturber l’intrigue. Ce n’est pas toujours le cas, Miss Havisham est à un moment en retard d’un paragraphe et s’exclame : « -Eh bien, Dickens n’a qu’à radoter un peu plus longtemps. »

Cet univers, où l’on croise également Marianne Dashwood, Heathcliff et un homme-mode d’emploi de machine à laver, est bien évidemment agréable pour les lecteurs avertis que nous sommes. Mais comme pour le premier opus, je n’ai pas été totalement emballée par ma lecture. L’intrigue se traîne au milieu et manque de rythme. Et j’éprouve très peu d’empathie pour Thursday. Ma lecture fut sympathique mais je ne suis toujours pas conquise.

 

 

Mémoires d'un valet de pied de William Makepeace Thackeray

 

Charles James Harrington Fitzroy Yellowplush est valet de pied de son état. Après avoir servi brièvement un gentleman au métier douteux, il se retrouve aux ordres de l’Honorable Algernon Percy Deuceace. Ce jeune aristocrate est bien entendu désargenté. Sa haute respectabilité l’empêchant de travailler, Algernon va plutôt utiliser la rouerie pour renflouer ses caisses. C’est ainsi que le jeune Dawkins, voisin de Deuceace, se retrouve totalement plumé au jeu de cartes. Notre jeune aristocrate, ayant fait le coup avec un autre mais n’ayant aucune intention de partager, se réfugie en France. Loin de ses dettes et de la justice, Algernon profite très agréablement de la vie. Il rencontre une jeune veuve et sa belle-fille riches à millions. Algernon souhaite assurer sa fortune par le mariage. Mais à laquelle des deux femmes bénéficie le testament de feu le mari ?

L’ouverture de ce court roman de William Makepeace Thackeray donne le ton : « Les mémoires sont à la mode. Pourquoi donc n’écrirais-je pas les miens ? Je possède toutes les qualités requises pour réussir dans ce genre de littérature : une haute opinion de mon propre mérite et une bonne envie de médire de mon prochain. » C’est donc avec beaucoup d’ironie que Thackeray critique la haute société anglaise. Algernon est totalement désargenté mais il veut continuer à tenir son rang. Mieux vaut la tricherie, le vol, le mensonge que de s’abaisser à travailler. Son valet participe à ses nombreux forfaits et s’en délecte.

Mais le cynisme d’Algernon n’est rien à côté de celui de son père. Il faut croire que la tromperie et la ruse sont transmissibles génétiquement chez les aristocrates anglais. Et à la fin des « Mémoires d’un valet de pied », ce n’est pas la vertu qui triomphe loin de là ! Ce sont le vice, la cupidité et la perversité absolue. Et le valet ne vaut pas mieux que ses maîtres. Il espionne, trompe les huissiers et s’offre au plus offrant sans remords ni morale.

« Mémoires d’un valet de pied » est d’un cynisme réjouissant. La plume acérée de Thackeray est extrêmement drôle. Je me suis régalée de l’amoralité de tous les personnages. Je ne résiste pas à un dernier exemple des traits d’esprit de l’auteur : « Milady, veuve de deux années de date, était grande, blonde, rose et potelée. Elle avait l’air si froid, qu’on craignait presque de la regarder une seconde fois de peur de s’enrhumer (…). »

La vie en sourdine de David Lodge

Desmond Bates est un universitaire à la retraite, il enseignait la linguistique au nord de l’Angleterre. Son temps se partage entre la lecture du Guardian, tasse de thé, des soirées mondaines organisées par sa femme et son vieux père résidant à Londres. Outre le fait que Desmond s’ennuie, son principal problème est de comprendre ce qu’on lui dit. Desmond est en effet sourd comme un pot. C’est à cause de ce handicap qu’il va se retrouver dans une situation délicate.  Lors d’un vernissage d’exposition, Desmond rencontre une jeune et jolie étudiante, Alex Loom. Celle-ci converse avec lui, mais lui n’entend absolument rien, le lieu est particulièrement bruyant. Desmond dit oui à tout ce qu’elle lui propose. Il a sans le savoir accepté de l’aider dans sa thèse et de la revoir le lendemain chez elle. Alex va rapidement devenir très envahissante et Desmond va avoir du mal à se dépêtrer de cette relation.

David Lodge commence son roman sur un thème qui lui est cher : les affres des universitaires. Le campus novel a fait sa gloire et son succès notamment avec sa trilogie (« Changement de décor », « Un tout petit monde » et « Jeu de société »). Mais on se rend rapidement compte que le thème principal de « La vie en sourdine » est tout autre. La vie universitaire sert de décor a des sujets plus sombres : la vieillesse, la diminution des capacités, le crépuscule de la vie et la mort. David Lodge traite cela avec plus ou moins d’humour. La surdité de Desmond est l’occasion de passages hilarants. Bien entendu, il comprend tout de travers ce qui donne des quiproquos cocasses. Desmond se lance également dans une comparaison entre cécité et surdité. Le premier handicap est toujours perçu comme tragique alors que le 2ème est source de rire voire d’agacement. Desmond tente de comprendre cette différence de traitement : « Les aveugles sont touchants. Les gens qui voient les considèrent avec compassion, se donnent de la peine pour leur porter assistance, les aider à traverser des rues passantes, les avertir des obstacles, caresser leur chien. Le chien, la canne blanche, les lunettes noires sont des signes visibles de leur infirmité qui suscitent un mouvement spontané de sympathie. Nous autres durs de la feuille ne disposons d’aucun signe de ce genre susceptible d’induire de la compassion. Nos prothèses auditives sont presque invisibles et nous n’avons pas d’adorable animal chargé de s’occuper de nous. »

La tonalité humoristique change au fil du roman et devient plus mélancolique. Le père de Desmond décline rapidement, il vit seul et se refuse obstinément à entrer en maison de retraite. Cette relation père/fils est l’occasion pour David Lodge de nous parler du temps qui passe, de la vieillesse avec beaucoup de délicatesse et d’émotion.

« La vie en sourdine » est un roman très réussi avec un David Lodge au mieux de sa forme. Le roman est tour à tour drôle et émouvant. Le vécu de l’auteur se sent beaucoup puisque lui aussi souffre de surdité. David Lodge fait montre de beaucoup d’autodérision et de recul. Encore une lecture savoureuse en compagnie de ce grand écrivain anglais !

Les 39 marches de John Buchan

« Et voilà ! A 37 ans, ayant bon pied bon oeil, pourvu d’une fortune suffisante pour ne songer qu’à me distraire, je bâillais toute la journée à me décrocher la mâchoire. J’étais donc décidé à mettre un point final à mon séjour et à repartir vers le veld, car dans tout le Royaume-Uni, on n’eût trouvé personne qui s’ennuyât autant que moi. » Revenu d’Afrique du Sud, Richard Hannay a du mal à s’habituer à la tranquillité du quotidien anglais. Mais l’aventure ne va pas tarder à frapper à sa porte. Un voisin de Richard, un dénommé Scuder, fait irruption chez lui et lui demande de le cacher. Scuder serait poursuivi par une organisation criminelle : la Pierre Noire. Celle-ci cherche à déstabiliser l’Europe en faisant assassiner le premier ministre grec  (oh le joli McGuffin qui a dû plaire tout de suite à Hitchcock !). Richard Hannay accepte bien entendu d’héberger Scuder, un peu de piment dans sa vie est exactement ce qu’il cherchait. Sa situation va se compliquer lorsque le corps de Scuder est retrouvé sans vie dans son salon. Richard Hannay n’a plus qu’à fuir loin de Londres et essayer de sauver l’Europe.

« Les 39 marches » est un court récit d’aventure, mené à un rythme trépidant. Richard Hannay trouve refuge dans un endroit reculé et sauvage : l’Écosse. A partir de là, le héros n’aura aucun moment de répit. Il devra trouver les moyens  les plus fous pour se cacher, comme se déguiser en laitier, remplacer un casseur de pierres ou soutenir un candidat libéral aux élections locales. Le récit des aventures de Richard Hannay est totalement rocambolesque et parfois improbable. Il est accueilli par tout le monde, personne ne se méfie de lui même lorsqu’il explique qu’il est recherché par la police pour meurtre ! Peu importe la vraisemblance puisque le récit nous emporte avec bonne humeur et humour.

Un homme ordinaire sur qui tombe l’aventure et qui est accusé à tort, voilà un point de départ qui cadrait parfaitement avec l’univers Hitchcockien. La course-poursuite à travers la lande écossaise est hautement cinématographique. « Les 39 marches » est un petit livre enlevé, un divertissement fort sympathique.

Cryssilda a, elle aussi, parcouru l’Écosse pour sauver le Royaume-Uni.

        

Le billet récapitulatif du challenge est ici.

La dernière conquête du Major Pettigrew de Helen Simonson

A Edgecombre Saint Mary, la vie du Major Ernest Pettigrew se déroule entre tasses de thé, parties de golf, balades et littérature. Veuf depuis quelques années, le Major apprend le décès de son seul et unique frère Bertie. La solitude gagne le cœur du Major et son fils Roger n’est d’aucune aide. Arriviste, il ne pense qu’aux marchés financiers et aux relations aristocratiques de son père. Heureusement le cœur du Major est bientôt illuminé par Mme Ali. Cette veuve d’origine pakistanaise tient l’épicerie du village. Une forte affinité naît entre eux grâce à l’œuvre de Rudyard Kipling. Le rapprochement entre cette étrangère et un retraité du Royal Sussex va créer des vagues dans la petite communauté de Edgecombe Sainte Mary. Le major va rapidement se trouver tiraillé entre les traditions et son coup de cœur pour Mme Ali.

« La dernière conquête du Major Pettigrew » est le premier roman d’Helen Simonson et c’est un vrai feel-good book ! L’ambiance est bien entendu hautement british et le thé coule à flot, toutes les occasions sont bonnes pour déguster une tasse du délicieux breuvage ! « Ils burent leur thé à une petite table en fer partiellement abritée par un hortensia pléthorique aux feuilles rouillées, encombré de floraisons automnales desséchées. Ils gardèrent le silence et Mme Ali dégusta sa tranche de cake sans la moindre trace de ce grignotage affecté si fréquent chez d’autres dames. Il porta le regard vers la mer et se sentit gagné par une sensation de plénitude tout à fait absente de sa vie récente. «  Le Major Pettigrew découvre les petits bonheurs de la vie au contact de Mme Ali. Il se dégage une grande douceur des moments partagés entre ces deux personnages. Helen Simonson nous livre un message plein d’optimisme. Le Major et Mme Ali montrent le rapprochement possible entre deux communautés que l’histoire coloniale a opposées. Cette relation va faire souffler un vent de fraîcheur sur Edgecombe Saint Mary. Mais aussi de folie à l’occasion d’un bal épique qui restera dans les annales de la campagne anglaise ! Les personnages sont attendrissants et notamment le Major Pettigrew, personnification de la gentry campagnarde, qui se laisse finalement emporter par ses sentiments.

« La dernière conquête du Major Pettigrew » a un charme désuet tout à fait plaisant. L’ambiance so british, les personnages, la romance sont un baume de bonne humeur. Et l’auteur n’est pas dénué d’humour ce qui ne fait que rajouter au plaisir de lecture. A lire paisiblement dans un bon fauteuil et une tasse de thé, of course !

Merci à Christelle et aux Editions Robert Laffont pour cette découverte et pour la boîte de thé assortie à la très jolie couverture.

La dame en noir de Susan Hill

La veille de Noël, au coin du feu, la famille d’Arthur Kipps tente de se faire peur en se racontant des histoires de fantômes. Quand vient le tour d’Arthur, il se crispe et quitte brutalement la pièce. Et ce n’est pas faute de connaître une histoire à raconter :  » Ils m’avaient reproché d’être un rabat-joie pour m’inciter à raconter l’histoire de fantômes que je devais forcément connaître, comme tout un chacun. Et ils avaient raison : je connaissais une histoire, une histoire véridique, mêlant l’obsession et le mal, la peur et l’incompréhension, l’horreur et la tragédie. Mais en aucun cas il ne s’agissait d’un récit à narrer pour le simple plaisir de se divertir au coin du feu le soir du réveillon. » C’est cette histoire qu’Arthur décide de coucher sur le papier afin de l’exorciser.

Jeune notaire, il fut envoyé à Crythin Gifford pour régler la succession de Mrs Drablow. Arthur a pour mission de trier tous les papiers laissés par la défunte dans son manoir du Marais. Après un long voyage, Arthur découvre la typographie du lieu : le manoir se trouve sur une presqu’île extrêmement isolée du reste du village. L’endroit est sinistre. Pire, lors de l’enterrement de Mrs Drablow, Arthur voit une dame en noir au visage inquiétant et ravagé. Qui est cette dame en noir ?

Susan Hill a écrit un roman gothique classique, hommage à ceux de W. Wilkie Collins ou Mary Elizabeth Braddon. Elle sait créer une atmosphère propice à l’angoisse. Le manoir de Mrs Drablow est bordé de marais, coupé du monde dès que la mer monte. La brume marine envahit très subitement les lieux : « En me retournant, je fus surpris de constater que le manoir avait disparu, effacé non par les ombres du crépuscule mais par un épais brouillard marin qui déferlait sur les marais et enveloppait tout : moi, la maison dans mon dos, l’extrémité de la chaussée et la campagne à l’horizon. »  Le lieu est particulièrement propice à l’apparition de fantômes, de cris inquiétants au milieu des sables mouvants.

La fin de l’histoire d’Arthur Kipps n’est pas vraiment renversante, on devine assez vite comment cela va s’achever. Malgré cela, Susan Hill arrive à tenir son lecteur en haleine. L’inquiétude monte au fil des pages avec des pics de tension comme par exemple lorsque Arthur pénètre dans la nursery pour la première fois. Il est évident que le héros n’est pas un froussard, à sa place je ne serais jamais rentrée dans cette pièce et serais restée sous les couvertures ! Il faut également souligner la sobriété de Susan Hill qui n’en rajoute pas dans les effets effrayants. La suggestion est de mise et je lui en sais gré. D’ailleurs le roman est assez court et s’achève sur la révélation du drame vécu par Arthur. Pas besoin d’en rajouter, le lecteur reste sur l’effroi de l’évènement.

Rien de révolutionnaire dans ce roman à l’ambiance gothico-victorienne mais il ne faut pas bouder son plaisir. « La dame en noir » est un divertissement agréable dont l’intrigue est bien menée et où l’angoisse est véritablement palpable.

PS : Depuis ma lecture, j’ai eu l’occasion de voir l’adaptation de James Watkins en compagnie de Lou. L’intrigue a été très largement modifiée et j’ai trouvé ça un peu dommage car elle était bien menée dans le livre. Daniel Radcliffe  (qui s’en sort bien d’ailleurs) incarne Arthur Kipps et il est en mode dépressif tout le long du film. Il faut dire que le sort s’est acharné sur lui dès le commencement contrairement au livre qui le laisse un peu respirer. Le destin du jeune homme est entièrement tragique dans l’adaptation, aucune lueur de joie n’apparaît (sauf à la toute fin mais c’est assez déprimant également !). C’est donc un film très sombre, très noir à l’image du fantôme qui hante le manoir du Marais. La reconstitution est très réussie, les décors sont absolument splendides. Il faut dire que ce film est l’occasion de retrouver la Hammer qui avait totalement sombré dans l’oubli. Cette maison de production était spécialisée dans les films d’épouvante, notamment la série des Dracula avec Christopher Lee. La Hammer n’a pas perdu la main et sait toujours créer des atmosphères angoissantes et gothiques à souhaits. On sursaute sur son fauteuil à chaque apparition de la dame en noir, le contrat d’effroi est donc parfaitement rempli.

Dans l’ensemble, c’est plutôt un film réussi. (Par charité chrétienne, je ne m’étendrais pas sur la scène où un cadavre est sorti des marais presque intact après y avoir séjourné une cinquantaine d’années…) L’ambiance est inquiétante, les décors magnifiques, les acteurs justes. J’aurais sans doute plus apprécié ce film si je n’avais pas lu le livre car l’histoire a été trop modifiée à mon goût. Un petit divertissement bien sympathique qui vous fera passer un bon moment de frayeur !