Les dames de Grâce Adieu de Susanna Clarke

 « Les dames de Grâce Adieu » de Susanna Clarke est un recueil de huit contes féériques. Il a été écrit deux ans avant le grand succès de l’auteur « Jonathan Strange & Mr Norrell ». les différentes histoires ont pour point commun de nous montrer la proximité entre le monde réel et le pays des fées. Le monde magique peut se trouver au détour d’un pont, derrière un bosquet, le passage de l’un à l’autre se fait insensiblement.

L’imagination débordante de Susanna Clarke peuple ses contes de personnages plus incroyables les uns que les autres : le fantasque Tom Brightwind capable de construire un pont en une nuit, Mrs Mabb si nuisible et invisible, les dames de Grâce Adieu magiciennes féministes. Susanna Clarke mêle à ses créations des personnages historiques comme le Duc de Wellington ou Marie reine d’Écosse qui tous deux ont des problèmes de broderies ! Certaines légendes européennes sont présentes également comme celle de Rumpelstiltskin tiré d’un conte des frères Grimm. L’univers développé dans les nouvelles n’est pas sans faire penser « Au songe d’une nuit d’été » de William Shakespeare, d’ailleurs Obéron et Titania sont bien présents. On retrouve la même magie, la même féérie. L’atmosphère y est également légère et bucolique : « Des arbres majestueux d’un âge et d’une ramure vénérables entouraient une grande pelouse d’un vert velouté. Les arbres étaient tous taillés dans des formes égales et arrondies, chacun plus grand que le clocher de l’église de Kissingland, chacun un mystère à part entière, et chacun doté par le soleil du soir d’une longue ombre, aussi mystérieuse que lui. Loin, bien loin au-dessus, une lune minuscule pendait dans le ciel bleu comme son propre fantôme inconsistant. »

Les histoires peuvent aussi être humoristiques comme la dernière « John Uskglass et le charbonnier ». John Uskglass « roi du nord de l’Angleterre et de parties de Féérie, et le plus grand magicien qui eût jamais vécu » va voir ses pouvoirs contrecarrés par un simple charbonnier mécontent et têtu !

Pour les admirateurs de « Jonathan Srange & Mr Norrell », le premier des deux magiciens fait son apparition dans la nouvelle éponyme du roman. Il semble que celle-ci soit un épisode retranché du best-seller. Jonathan Strange y découvre que, contrairement à ce qu’il pensait, les femmes aussi s’y connaissent en magie.

L’ambiance onirique de ces huit contes est délicieuse et charmante. Toutes les histoires ne m’ont pas autant séduite mais l’ensemble reste fort plaisant. Un petit passage amusant contre la littérature anglaise et probablement les romans de Jane Austen : « Il sembla méditer une minute ou deux, puis, n’arrivant nulle part, il secoua la tête et poursuivit :

Que disais-je ? Ah oui ! Alors, naturellement, j’ai beaucoup à dire. Ces sottes, elles, ne font rien. Absolument rien ! Un peu de broderie, quelques leçons de musique. Oh ! Et elles lisent des romans anglais ! David ! Avez-vous jamais ouvert un roman anglais ? Eh bien, ne vous donnez pas cette peine. ce n’est qu’un tas d’inepties sur les perspectives de mariage de demoiselles aux noms fantaisistes. »  Les magiciens n’ont pas forcément bon goût !

Un grand merci à Christelle et aux Éditions Robert Laffont pour cette découvert.

Le billet de ma copine Cryssilda avec qui j’ai eu le plaisir de lire ce livre est ici.


Les mystères de la forêt de Ann Radcliffe

 

Le livre s’ouvre sur un carrosse qui s’enfuit en pleine nuit. A son bord, M et Mme La Motte qui tentent d’échapper à la justice. La Motte a mené une vie dispendieuse faite de luxure et de jeu. Ayant largement abusé de la crédulité de ses contemporains, La Motte doit tout abandonner pour sauver sa peau. Au cours de sa fuite, le couple s’arrête à côté d’une maison isolée sur la lande. La Motte se fait alors kidnapper par de bien étranges bandits. Ces derniers acceptent de rendre sa liberté à La Motte à condition qu’il prenne en charge leur prisonnière. Celle-ci est une très belle jeune fille du nom d’Adeline. Pour garder la vie sauve, La Motte l’embarque avec lui. L’équipage en fuite va trouver refuge dans une abbaye en ruines au beau milieu d’une forêt. C’est dans ce cadre inquiétant que vont se dérouler les mésaventures d’Adeline.

Ann Radcliffe est la reine du roman gothique anglais. « Les mystères de la forêt » a été publié en 1791, trois ans avant son grand succès « Les mystères d’Udolphe ». L’intrigue se situe au XVIIIème siècle et est inspiré d’un fait divers. La traduction est très XVIIIème, c’est une langue un peu désuète qui donne beaucoup de charme au roman. « Les mystères de la forêt » est un récit initiatique, l’apprentissage de la pureté face au vice. Adeline incarne la vertu malmenée par les mauvaises pulsions des hommes. Tous semblent la convoiter, l’envier, la désirer. Adeline doit faire face à toutes les sollicitations et résiste fermement. Elle est enlevée à plusieurs reprises, est enfermée, doit s’enfuir, cela fait beaucoup pour une si jeune fille. Surtout pour une personne à la sensibilité exacerbée, Adeline pleure en effet beaucoup et s’évanouit régulièrement. C’est un personnage féminin typique des romans gothiques : forte face aux épreuves mais avec beaucoup d’effusions. Sur 520 pages, c’est un peu lassant.

Il ne faut pas non plus attendre un quelconque réalisme dans le déroulement de l’intrigue. Le roman gothique est du romanesque pur. Les rebondissements se suivent sans discontinuer et tous les fils de l’histoire finissent par se rejoindre. Le récit est totalement rocambolesque et improbable ; mais l’écriture est rythmée et au final cette succession d’aventures passe très bien.

Comme dans tout roman gothique, la nature est au cœur de l’intrigue. Les paysages sont source de sublime, de frissons, mais aussi d’extase. Ann Radcliffe suit les préceptes de Rousseau qui plaçait la nature au centre de tout. La forêt où se situe la première partie du roman symbolise la dialectique du roman gothique : elle est à la fois effrayante et protectrice du monde extérieur.  » Le temps que Pierre fut absent son inquiétude (celle de La Motte) l’employa à examiner les ruines et à parcourir les environs. Ils étaient agréablement romantiques et les arbres touffus dont ils abondaient semblaient séparer cet asile du reste de l’univers. Souvent une trouée entre les arbres découvrait un immense paysage terminé par des montagnes qui se confondaient dans le lointain avec le bleu de l’horizon. Un ruisseau chatoyant serpentait dans un doux murmure au pied de la terrasse où s’élevait l’abbaye. Il s’écoulait en silence sous les ombrages, en désaltérant les fleurs qui émaillaient ses bords et en répandant la fraîcheur alentour. »

« Les mystères de la forêt » est un roman gothique parfaitement classique : il allie les aventures d’une jeune femme vertueuse, les ruines, le surnaturel avec des rêves prémonitoires, la nature sublime et des émotions exacerbées. Malgré les torrents de larmes versés par Adeline, le roman de Ann Radcliffe est plaisant à lire et reste un excellent témoignage du style gothique si prisé à l’époque.

Un grand merci à Lise des éditions Folio.

Le cousin Henry de Anthony Trollope

 « C’était un principe auquel il fallait obéir religieusement que, dans l’Angleterre, une terre passât du père au fils aîné, et, à défaut du fils, à l’héritier mâle le plus proche. L’Angleterre ne serait pas ruinée parce que Llanfeare serait transmis en dehors de l’ordre régulier, mais l’Angleterre serait ruinée si les Anglais n’accomplissaient pas les devoirs qui leur incombaient à chacun dans la situation à laquelle Dieu les avait appelés, et, dans ce cas, son devoir à lui était de maintenir le vieil ordre des choses.  »

Indefer Jones a longuement hésité avant d’établir son testament. Il aimerait tant pouvoir laisser ses terres de Llanfeare à sa nièce Isabel. Celle-ci vit avec lui depuis des années et est appréciée de tous les fermiers et villageois. Mais Indefer Jones veut respecter la tradition et se décide en faveur de son neveu Henry. Il le connaît à peine et ne le porte pas dans son estime mais c’est un mâle. Indefer Jones a néanmoins une idée pour régler son cas de conscience : et si Isabel épousait son cousin Henry ?

Anthony Trollope utilise une thématique très anglaise dans ce court roman, la propriété ne peut revenir qu’à un homme. C’était déjà la problématique de « Raison et sentiment » de Jane Austen. Les femmes sont les laissées pour compte de la succession anglaise ! Alors même qu’il n’a jamais rencontré son neveu auparavant Indefer Jones préfère lui laisser ses biens plutôt qu’à Isabel qui lui tient compagnie chaque jour. L’oncle sera rongé par des doutes et des regrets jusqu’à son dernier souffle.

Comme dans « Miss Mackenzie », il ne se passe pas grand chose dans « Le cousin Henry ». Anthony Trollope est plus intéressé par la psychologie de ses personnages que par une intrigue à rebondissements. Les caractères de Henry et Isabel sont au cœur du roman. Le cousin Henry est la lâcheté incarnée et d’une mollesse de caractère incroyable. Il n’agit jamais par méchanceté mais il est totalement incapable de prendre la moindre décision. Néanmoins, il n’est pas totalement antipathique. A son arrivée au village gallois de son oncle, tout le monde le déteste alors que le pauvre n’a rien fait. Il n’inspire que mépris à son oncle et sa cousine. Rien n’est fait pour l’aider ! Quant à elle, Isabel est affectueuse avec son oncle, elle incarne l’abnégation et la droiture. Mais on se rend vite compte que tout cela n’est que fierté et orgueil. Elle n’est finalement pas très sympathique.

« Le cousin Henry » est finalement une nouvelle occasion pour Anthony Trollope de déployer son immense talent pour les analyses psychologiques. Fin connaisseur de la nature humaine, il nous montre l’effet dévastateur de l’argent de l’héritage d’Indefer Jones. Cette deuxième lecture de Trollope confirme mon envie de découvrir toute son œuvre.

 


La vie très privée de Mr Sim de Jonathan Coe

Maxwell Sim est seul, désespérément seul. Sa femme l’a quitté et est partie avec leur fille, plongeant Max dans la dépression. Quand le livre s’ouvre, il est en Australie chez son père avec qui il a les plus grandes difficultés à communiquer. C’était une idée de son ex-femme que de recréer du lien entre les deux hommes. C’est raté… Néanmoins, le goût des contacts humains revient à Max lorsqu’il observe une mère et sa fille dans un restaurant. Leur intimité le fait pâlir d’envie. Max est bien décidé à changer sa vie lorsqu’il reprend l’avion pour l’Angleterre. Mais, c’était compter sans la malchance. La première personne avec qui il arrive à communiquer est son voisin dans l’avion. Pendant que Maxwell lui parle, celui-ci meurt d’une crise cardiaque. Etant donné le manque de place dans l’avion, Max voyage avec le cadavre à côté de lui. Mais, il en fallait plus pour démonter son moral. Arrivé à Watford, il s’installe sur un banc pour arrêter les passants. Le seul qui s’arrête le fait pour lui voler son portable ! La dernière chance de rétablir un lien social pour Maxwell se présente sous la forme d’une offre d’emploi. Un ancien ami lui propose de devenir VRP d’une entreprise de brosses à dent bios. Maxwell doit se rendre sur les îles Shetland à bord d’une Prius dont la voix du GPS ne le laisse pas indifférent…

« La vie privée de Mr Sim » est un livre très ironique sur le monde contemporain. Maxwell Sim se sent extrêmement seul malgré les nombreux moyens de communication. « Les contacts humains, j’en avais perdu le goût. L’humanité, vous l’aurez remarqué, multiplie désormais avec une grande ingéniosité les moyens d’éviter de se parler, et j’avais pleinement profité des plus récents. Au lieu de retrouver des amis, je déposais des mises à jour ironiques et enjouées sur Facebook, histoire de montrer à tout le monde que ma vie était bien remplie. » Le livre de Jonathan Coe critique l’excès de virtualité dans laquelle se perd Maxwell Sim. Il pousse l’idée à son paroxysme puisque son personnage tombe amoureux de son GPS. L’auteur élargit son propos avec de petites piques sur les banques et les marchés qui fonctionnent sur la spéculation. De la virtualité encore, du vent. Les paysages traversés par Maxwell sont à l’image de sa dépression, des aires d’autoroutes, des banlieues tristes, des chaînes de restaurant. Les villes finissent par toutes se ressembler et se confondre. Rien de réjouissant à l’horizon pour notre VRP.

Fort heureusement, le voyage de Mr Sim sera salutaire. Ce déplacement vers les îles Shetland va rapidement prendre un tour initiatique. Maxwell y rencontre de vieux voisins, une ancienne amie, dîne pour la première fois avec sa fille depuis son divorce. Toutes ces personnes croisées obligent Maxwell à réfléchir sur lui-même jusqu’à un retour auprès de son père en Australie. Sur une plage, Maxwell va comprendre le sens de sa vie et la roublardise de Jonathan Coe va le laisser pantois. « La vie privée de Mr Sim » est un livre infiniment drôle et ironique sur nos modernes solitudes. L’auteur reprend son terrain de jeu habituel après « La pluie avant qu’elle tombe », l’Angleterre contemporaine et ses travers. Ce fut un plaisir de retrouver la plume fluide, satyrique de Jonathan Coe.

Time3

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Mari et femme de W. Wilkie Collins

Anne Silvester et Blanche Lundie sont amies d’enfance comme l’étaient leurs mères. Suite à l’annulation de son mariage, la mère d’Anne est morte de chagrin laissant la petite aux bons soins de la mère de Blanche. Les deux enfants grandissent ensemble et deviennent inséparables. Arrivée à l’âge adulte, Anne Silvester se met dans une position très délicate. Elle est tombée amoureuse de Geoffrey Delamayn, un sportif sans âme et sans moralité. La malheureuse Anne va rapidement se retrouver dans la même situation que sa mère : les lois écossaises iniques sur le mariage vont mettre sa vie en péril. Anne refuse de demander de l’aide à Blanche qui prépare elle-même son mariage. Mais cette dernière sera mêlée bien malgré elle aux problèmes de son amie.

Dans « Mari et femme », Wilkie Collins se lâche et dénonce fortement la société britannique. Son point de départ est le problème des lois sur le mariage totalement injustes envers les femmes. La mère d’Anne Silvester a été répudiée par son mari du jour au lendemain à cause de la loi irlandaise sur le mariage inter-religieux. Quant à Anne, elle se retrouve mariée sans le savoir à cause d’une loi écossaise ! Wilkie critique bien évidemment ces différentes lois. Mais ce qui le révolte le plus c’est l’apathie des Anglais face à cela. Il trouve parfaitement inacceptable que ses compatriotes acceptent de pareilles aberrations au sein de leur royaume. Il n’est pas tendre avec les Anglais et dénonce leur mode de vie et leurs goûts. Notamment celui qui les porte à admirer les sportifs. Wilkie Collins présente ces derniers comme de parfaits crétins, tous semblables et incapables d’ouvrir un livre. « Est-il besoin de les décrire ? Le portrait que nous avons donné de Geoffrey les caractérise tous. Il y a autant de diversité dans une réunion d’athlètes anglais qu’au sein d’un troupeau de moutons anglais. » Comme vous pouvez le voir, Wilkie est féroce ! Sa dénonciation de la société anglaise se fait, comme souvent chez lui, avec beaucoup d’ironie.

Au risque de perdre une amie, je dois vous avouer que j’ai connu un passage à vide vers la page 350. Wilkie prend vraiment son temps pour faire décoller son intrigue. Il annonce régulièrement en fin de chapitre qu’il va très bientôt se passer quelque chose de terrible mais 30 pages plus loin on en est toujours au même point ! Je sais bien que la publication en feuilleton l’obligeait à tenir son lectorat en haleine, mais lorsqu’on le lit d’un trait (784 pages en 6 jours…) c’est un peu agaçant… mais je ne lui en ai pas voulu bien longtemps. L’intrigue finit par repartir et il est alors impossible de lâcher le livre. Car une histoire ficelée par Wilkie Collins est toujours un attrape-lecteur (et je ne dis pas ça pour regagner les faveurs de l’amie citée plus haut !). Et celle-ci est pleine de rebondissements et de surprises.

Malgré ma petite réserve, « Mari et femme » m’a fait passer un moment agréable. Wilkie Collins y défend farouchement la liberté des femmes contre une société fascinée par le culte de la virilité. J’apprécie toujours autant son ironie féroce et son art des intrigues complexes. 

Je remercie Bénédicte et les éditions Phébus pour cette réédition qui m’a accompagnée pendant mes vacances.

Victoria

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Le mystère d’Edwin Drood de Charles Dickens

Cloisterham est une petite ville anglaise paisible dont l’activité tourne autour de la cathédrale. John Jasper est musicien, il fait chanter les choeur des moines. Son neveu, Edwin Drood, est promis depuis l’enfance à Rosa Bud, orpheline et pensionnaire dans une école de la ville. Les deux jeunes gens se posent beaucoup de questions sur leur avenir. S’aiment-ils assez pour passer leur vie ensemble ? Leurs doutes sont renforcés par l’arrivée de M. Neville et de sa soeur Helena, séduisants et fascinants personnages venus de l’étranger. Neville n’est pas insensible aux charmes de Rosa. Ce qui occasionne une violente dispute entre Neville et Edwin. Durant la nuit de Noël, Edwin Drood disparaît. Bien entendu Neville est tout de suite suspecté. Faute de preuves, ce dernier est relâché mais M. Jasper lui voue une haine terrible. Il jure de retrouver l’assassin de son neveu et de se venger.

« Le mystère d’Edwin Drood » est le dernier roman de Charles Dickens et il est malheureusement inachevé. Le romancier n’en a écrit que la moitié. Il ne laisse cependant pas de doute sur l’identité de l’assassin. Néanmoins de nombreuses questions restent en suspens à la fin : qu’est-il arrivé à Edwin Drood ?  Que va devenir Rosa ? Qui est le mystérieux M. Datchery qui semble espionner M. Jasper ? Le lecteur ne peut compter que sur son imagination pour y répondre.

J’ai retrouvé dans « Le mystère d’Edwin Drood » tout ce qui me plaît chez Charles Dickens. Il crée une extraordinaire galerie de personnages. Ceux qui sont au centre de l’intrigue sont très vivants, très attachants, ou terrifiant pour le criminel supposé. Comme toujours les nuances ne sont pas de mise dans la caractérisation des héros. Les personnages secondaires sont très pittoresques et souvent victimes de la plume acide de Dickens : M. Sapsea est un âne à la stupidité suffisante, M. Durdles est un prodigieux abruti et M. Honeythunder est « un peu semblable à une pustule sur le visage de la société. »

Les descriptions de Dickens sont saisissantes et son écriture de toute beauté comme dans ce passage : « Le lendemain matin, un soleil éclatant brille sur la vieille cité. Ornés d’un lierre vigoureux qui luit au soleil, entourés d’arbres somptueux qui se balancent dans l’air embaumé, ses monuments anciens et ses ruines sont d’une beauté incomparable. Les jeux d’une lumière radieuse, qui changent avec le mouvement des branches, les chants des oiseaux, les parfums qui s’exhalent des jardins, des bois et des champs – ou plutôt de cet immense jardin qu’est toute l’Angleterre cultivée à cette époque de la récolte – tout cela pénètre dans la cathédrale, triomphant de son odeur terreuse et prêchant la résurrection et la vie. Les froides tombes de pierre, vieilles de plusieurs siècles, se réchauffent, le soleil lance des points lumineux sur le marbre jusque dans les coins les plus austères de l’édifice, où ils palpitent comme des ailes. » 

Ces quelques lignes montrent à quel point Charles Dickens était au summum de son style au moment de sa mort. Même inachevé « Le mystère d’Edwin Drood » reste un excellent témoignage du génie de l’écrivain anglais. D’ailleurs, le fait que le roman ne soit pas terminé a attisé la curiosité de nombreux écrivains cherchant à élucider la disparition d’Edwin Drood, nous donnant ainsi l’occasion de retrouver le personnage de Charles Dickens.

Victoria

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La maison sur le rivage de Daphné du Maurier

Richard Young vient passer quelques jours de vacances dans la maison de son ami Magnus Lane en Cornouailles. Ce dernier est professeur et chercheur en chimie. Il a un laboratoire dans son cottage et propose à Richard de tester une de ses potions. Seul en attendant l’arrivée de sa femme et de ses fils, Richard se fait rat de laboratoire pour Magnus. Il est loin d’imaginer l’incroyable effet de la potion. Après l’avoir ingérée, Richard se retrouve au XIVème siècle dans le même village des Cornouailles. Il suit un intendant de domaine nommé Roger et découvre la vie des nobles familles Champernoune, Bodrugan et Carminowe. Le problème, c’est qu’une fois revenu au XXème siècle, Richard n’a qu’une envie, c’est de reprendre de la potion. Il se prend de passion pour la belle Isolda Carminowe. « Plus que jamais encore, je mesurais en cet instant tout ce qu’avait de fantastique, et même de macabre, ma présence parmi eux. Invisible, pas encore né, monstrueux jouet du temps, j’étais témoin d’événements qui s’étaient passés plusieurs siècles auparavant et dont il n’avait été conservé aucune trace. Je me demandais pour quelle raison, tandis que j’étais là dans l’escalier, invisible mais présent, je me sentais tellement concerné et troublé par ces amours et ces morts. » Le quotidien entre deux mondes de Richard va se compliquer avec l’arrivée de sa femme, d’autant plus qu’il commence à ressentir des effets secondaires…

« La maison sur le rivage » est un roman passionnant et particulièrement réussi. Ce qui m’a frappée, c’est l’incroyable imagination de Daphné du Maurier. Sur le thème classique du voyage dans le temps, elle réussit à développer une intrigue particulièrement originale. Richard est transporté au XIVème siècle au même endroit en Cornouailles. Il est invisible pour les personnes qu’il croise, mais il se déplace réellement avec eux. Ce qui est la source de situations ambiguës et compromettantes lorsque l’effet de la potion s’atténue. Que fait-il dans ce champ ou dans le jardin d’une maison particulière ? Lorsque sa femme arrive, Richard ne peut lui expliquer ces situations étranges. Qui à part Magnus pourrait croire qu’il voyage dans le temps ? 

Daphné du Maurier s’empare également de questions métaphysiques sur la mort. La potion de Magnus abolit le temps, mais également la mort. Richard rencontre des personnes mortes il y a six siècles. L’hier, l’aujourd’hui et le demain existent-ils au même moment sur des strates différentes du temps ? Cette idée est bien entendu fort plaisante puisque nous pourrions voyager à notre guise dans les différentes strates. On comprend que Richard devienne rapidement accro à la potion de Magnus !

Enfin, je tiens à souligner le fait que les deux narrations sont réussies. On s’attache aussi bien à Richard et Magnus qu’aux personnes du XIVème siècle. Daphné du Maurier réussit à mener de front deux histoires captivantes. Je me suis inquiétée pour Richard, mais aussi pour Isolda Carminowe et Otto Bodrugan.

Un tour de force maîtrisé, passionnant et en prime la splendeur des Cornouailles chère à Daphné du Maurier.

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En quête du rien de W. Wilkie Collins

William, le narrateur de cette nouvelle, est exténué, à bout de force. Son médecin lui conseille donc un repos total et absolu. William ne doit rien faire, ni lire, ni écrire, ni réfléchir. Il s’en réjouit car il aspire à la tranquillité. Direction la campagne, une auberge perdue au milieu de nulle part où William et sa femme pourront mettre en oeuvre les prescriptions du médecin. Mais, le calme n’est pas si simple à obtenir. Les animaux et les habitants mettent beaucoup de soin à rendre le village bruyant, mouvementé. Et le silence tant espéré se perd sous les insanités ! « En ce monde de vacarme et de confusion, je ne sais où nous pourrons trouver le bienheureux silence, mais ce dont je suis sûr à présent, c’est qu’un village isolé est sans doute le dernier endroit où le chercher. Lecteurs, vous que vos pas guident vers ce but qui a nom tranquillité, évitez, je vous en conjure, la campagne anglaise.« 

Qu’à cela ne tienne, si la campagne ne convient pas, pourquoi pas une station balnéaire ? Le narrateur et son épouse s’y installent et le calme est enfin au rendez-vous… peut-être trop : « La mer. Oui, la mer, bien sûr. Si vaste, si grise, si calme… si calme, si grise, si vaste. Qu’en dire de plus ? Rien ! » Que la quête du rien est difficile !

Ce très court livre recèle tout l’humour de W. Wilkie Collins. Le narrateur est plein d’ironie envers lui-même et le monde qui l’entoure. On constate d’ailleurs que la société était déjà pleine de bruit et de fureur, de ce côté-là nous n’avons pas évolué ! Pour notre plus grand plaisir, ce narrateur graphomane (on est victorien ou on ne l’est pas !) doit se forcer à la paresse. Un petit bijou d’humour que l’on aurait aimé plus long.

Victoria

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Virginia Woolf de Michèle Gazier et Bernard Ciccolini

Cette bande-dessinée raconte la vie de la plus grande romancière anglaise du XXème siècle : Virginia Woolf. Le portrait tracé par Michèle Gazier et Bernard Ciccolini est tout en nuances. Virginia Woolf s’exprime à la première personne, ce qui pouvait être assez risqué mais est parfaitement réussi.  Elle nous raconte son enfance si joyeuse entre ses parents, ses frères et sœurs. Les étés à St Ives sont paradisiaques pour Virginia : la mer, la chaleur, les pommes, l’heure du thé lui procurent un plaisir infini. Ce sont ces moments de pure félicité que Virginia cherchera toujours à recréer. Car la mort vient très tôt tout gâcher : celle de la mère, puis de la demie-soeur exemplaire Stella, le père et enfin le frère adoré Thoby. La profonde mélancolie de l’auteur vient de là mais également des viols perpétrés par son demi-frère George.

Après la mort du père, les enfants Stephen s’émancipent et déménagent au 46 Gordon Square dans le quartier de Bloomsbury. Leurs talents peuvent alors s’exprimer au milieu d’intellectuels et artistes  tels que Lytton Stratchey, Clive Bell, Duncan Grant ou Roger Fry.

Virginia et Vanessa

La bande-dessinée laisse voir le bouillonnement de cette période de la vie de Virginia Woolf, son envie de devenir écrivain, son engagement auprès d’ouvrières et son sens de l’humour que l’on néglige trop souvent. C’est également à ce moment qu’elle rencontre Leonard Woolf. Je trouve les passages consacrés à leur couple assez juste : d’une grande richesse intellectuelle mais assez triste au niveau de la passion amoureuse. Leonard couve Virginia comme une porcelaine trop fragile. Ensemble ils fondront la Hogarth Press.

Virginia et Leonard

Les oeuvres de Virginia Woolf sont bien entendu évoquées tout au long de la bande-dessinée. Le succès grandit au fil des années et des romans publiés. L’écriture : le bonheur et le malheur de Virginia Woolf. Ceci est très bien exprimé dans ce livre : « J’ai toujours aimé lire, rédiger des critiques. Mais ce qui est pour moi aussi nécessaire que destructeur, c’est ce long travail de l’écriture, transformer la vie, les frustrations, les souvenirs en mots. » J’ai beaucoup aimé les vignettes qui représentaient les oeuvres comme celle sur « Orlando » :

Orlando

Vita Sackville-West fait partie des grandes rencontres de la vie de Virginia Woolf. On croise également dans cet album : Katherine Mansfield, Sigmund Freud, Julia Margaret Cameron et toute la bande de Bloomsbury. L’entourage de Virginia fait rêver.

Vita

Mais tous les amis de Virginia ne peuvent empêcher l’angoisse de la gagner. La montée du fascisme amplifie sa mélancolie et son désespoir. J’ai toujours pensé que le suicide de Virginia Woolf était comparable à ceux de Stefan Zweig ou Walter Benjamin.  Devant le fascisme et l’antisémitisme de Hitler, y-a-t-il un autre avenir que la mort ? La bande-dessinée rejoint cette idée : « Les troupes d’Hitler sont entrées dans Paris. C’est la fin. Comment l’Angleterre pourrait-elle leur résister ? Et nous, juifs, leur échapper ? Le suicide est notre seule issue. »

Les textes de Michèle Gazier et les dessins de Bernard Ciccolini sont d’une grande délicatesse et dessinent un portrait remarquable de Virginia Woolf avec ses zones d’ombre et ses moments de joie. Le suicide de Virginia Woolf notamment est suggéré avec beaucoup de finesse : la canne de l’auteur repose au bord de l’Ouse, le thé est servi mais personne n’est plus là pour le boire. Cette biographie dessinée de Virginia Woolf est une grande réussite et un bel hommage à cette immense écrivain.

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Cranford de Elizabeth Gaskell

 « Disons, pour commencer, que Cranford est aux mains des Amazones : au-dessus d’un certain loyer, ses demeures ne sont occupées que par des femmes. » C’est le quotidien de ces femmes que nous allons découvrir dans le livre d’Elizabeth Gaskell. La narratrice Mary Smith habite à Drumble mais elle rend régulièrement visite aux soeurs Jenkyns. Chacune de ces rencontres permet à la jeune femme de décrire la vie de Cranford. Les femmes de la haute société de ce petit village anglais sont toutes vieilles filles ou veuves. Elles sont toutes très à cheval sur les bonnes manières, la bienséance alors que le manque d’argent est patent. Chacune tente de faire des économies de bout de chandelle à droite à gauche pour sauver les apparences. Ce qui occasionne souvent des scènes très cocasses.

L’activité favorite de ces dames c’est bien entendu les cancans sur les autres habitants. Elles commentent chaque évènement, chaque nouveauté. Leurs jugements sont souvent assez durs comme lorsque Lady Glenmire épouse en seconde noce un homme socialement inférieur. How shocking ! Mais les avis changent vite car les dames de Cranford ont un bon fond. Le respect des conventions sociales n’empêche pas une profonde amitié entre elles. Elizabeth Gaskell a su créer des personnages sensibles, émouvants. Au fil des chroniques, on découvre les blessures, les fêlures de nos habitantes. Miss Matty Jenkyns est celle qui cristallise l’affection du lecteur et du village. Durant sa jeunesse, sa famille a refusé l’homme qu’elle aimait. Miss Matty  consacre alors toute sa vie à sa soeur Deborah. Lorsque cette dernière décède, Miss Matty se retrouve seule. C’est alors que sa banque fait faillite, ses billets ne valent plus rien. Les dames de Cranford oeuvreront dans l’ombre pour tirer leur amie de l’embarras. Cette entraide humble et discrète rend les dames de Cranford vraiment touchantes.

« Cranford » fut publié de 1851 à 1853 dans le magazine de Charles Dickens « Household Works ». Elizabeth Gaskell fait d’ailleurs un clin d’oeil à son ami à travers la querelle de Miss Deborah Jenkyns et du Capitaine Brown qui s’opposent sur les qualités littéraires du Dr Johnson et de Boz. Ces chroniques provinciales mélangent l’humour et la tendresse. L’auteur est toujours très attentive à la construction de ses personnages. Elle met en scène ici une belle galerie de femmes. Je n’ai pas retrouvé le souffle romanesque de « Nord et Sud » ou de « Femmes et filles ». Les petites anecdotes manquent au début de fil conducteur. Mais les scènes finissent par se suivre réellement pour nous conter les déboires de Miss Matty. Malgré cela, j’ai retrouvé avec délice Elizabeth Gaskell. J’apprécie sa finesse psychologique, son regard perçant mais néanmoins indulgent sur les faiblesses humaines. Un délicieux voyage dans la campagne anglaise des années 1830 que je vais prolonger grâce à l’adaptation de la BBC.

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Jour 1 : Cryssilda, Lou , Eliza, Karine:), Maijo, Soukee, Syl, Somaja , Choupynette , Maggie , Val et Maeve.