La sequestrée de Charlotte Perkins Gilman

La condition féminine au XIXème est au coeur de ce court roman de Charlotte Perkins Gilman. Ce thème, très présent dans les romans de cette époque, est traité ici de manière tout à fait originale. Le confinement sociétal des femmes est matérialisé par un véritable enfermement.

La narratrice et son mari passent l’été dans une grande demeure louée pour l’occasion. Le couple vient d’avoir un enfant. On comprend assez vite qu’ils ne sont pas venus dans le domaine pour des vacances mais pour s’isoler du monde. La jeune femme souffre d’« une simple dépression passagère, un léger penchant à l’hystérie. » Son mari médecin décide qu’elle a besoin d’une cure de repos pour se rétablir. Au début du récit, le mari est présenté comme attentif, aimant et ne voulant que le bien être de son épouse. En réalité ce qu’il cherche c’est à faire rentrer sa femme dans le rang, qu’elle se consacre à ses devoirs : la maison, les enfants et les relations mondaines. Notre narratrice n’a que faire de ce type d’occupation, ne s’intéresse que peu à son enfant : « Il m’est impossible de m’en occuper moi-même, cela me rend trop nerveuse. » Elle aimerait écrire, elle pense que cette activité créatrice l’aiderait à sortir de la neurasthénie.

La cure de repos imposée par son mari est sévère quant aux activités intellectuelles. Tout l’entourage estime que c’est l’écriture qui a rendu malade la jeune femme. Il  faut donc l’empêcher de se livrer à ce penchant. Pour ce faire chaque activité de la journée est prévue, contrôlée. La jeune femme ne peut voir personne, pas d’amis en dehors de la famille de son époux. Ils reçoivent d’ailleurs la soeur de ce dernier, décrite ainsi : « C’est une maîtresse de maison parfaite et convaincue; elle n’a pas d’autre ambition. » L’anti-thèse de sa belle-soeur!

Celle-ci se confine alors dans sa chambre dont le papier peint jaune et malodorant devient son unique obsession. « Rien que la couleur en est hideuse, douteuse, exaspérante, quant au dessin, il est une véritable torture. Vous croyez l’avoir maîtrisé, mais juste quand vous pensez en avoir fait le tour, voilà qu’il s’inverse et vous laisse ahuri. Il vous gifle, vous assomme, vous écrase – un vrai cauchemar. » La jeune femme est absorbée par le papier-peint jusqu’à la folie.

Charlotte Perkins Gilman écrit « La séquestrée » (en vo « The yellow walpaper ») en 1890 et c’est une oeuvre en grande partie autobiographique. La mère de l’auteur l’empêcha très tôt d’exprimer ses talents littéraires. Charlotte tomba en dépression dès le début de son mariage et dut  rencontrer un médecin qui préconisait l’isolement total des patients. Ce même médecin fût consulté par Alice James (la soeur de Henry) et Edith Wharton, toutes deux également en dépression comme nous le montre la remarquable post-face de Diane de Margerie. Toutes ces femmes avaient des vélléités créatrices qu’il fallait réprimer, il fallait laisser aux hommes les joies de la littérature.

« La séquestrée » condense toute cette thématique. La chambre exigüe au papier-peint mortifère est le symbole de la place occupéee par la femme dans la société victorienne. On exigeait d’elle qu’elle soit une potiche sans cervelle, respectable et respectée des autres membres de la communauté. La jeune narratrice voit apparaître une femme derrière le papier-peint qui se libère la nuit. Elle aimerait elle aussi passer derrière le papier-peint, se libérer des obligations qu’on lui impose.

« La séquestrée » est une oeuvre intense, incandescente. Le récit de la folie est saississant, j’ai senti le glissement lent vers la démence. C’est un roman tout à faut essentiel, que m’ont fait découvrir les excellentes éditions Phébus, aussi bien du point de vue littéraire, que du point de vue du témoignage sur la condition des femmes du XIXème. 

La pluie avant qu'elle tombe de Jonathan Coe

Rosamond, 73 ans, vient de mettre fin à ses jours. Gill, sa nièce, est son exécutrice testamentaire et elle doit notamment retrouver une quasi inconnue se prénommant Imogen. Rosamond a en effet laissé des cassettes enregistrées à son intention. Malheureusement quatre mois après la mort de Rosamond, Gill n’a toujours pas trouvé de traces d’Imogen. Elle décide donc d’écouter avec ses filles les fameuses cassettes dans l’espoir d’avoir des indices lui permettant d’accomplir les dernières volontés de sa tante.

Sur les cassettes, Rosamond raconte sa vie à partir de la description de vingt photos marquantes. Elle choisit ce procédé car Imogen est aveugle et ne peut profiter de cet héritage en images. « Ce que je veux te laisser par dessus tout, Imogen c’est la conscience de ton histoire, de ton identité; la conscience de tes origines et des forces qui t’ont façonnée. »

L’histoire de Rosamond commence pendant la guerre où petite fille elle est envoyée loin de Londres, à la campagne, chez un oncle et une tante. Elle s’y lie d’amitié avec sa cousine, Beatrix, la grand-mère d’Imogen. Les deux fillettes font ensemble les 400 coups d’autant plus que le sexe féminin est mis à l’écart dans la ferme. Avec Beatrix commence une longue lignée de filles qui ne sont pas aimées par leur mère et Rosamond, avec le recul, prend conscience  que tous les problèmes à venir sont le résultat de ce manque d’amour. « Mais malgré tout, il me paraît important, il me paraît essentiel de ne pas sous-estimer ce qu’on doit ressentir quand on se sait mal-aimé par sa mère. Par sa mère, celle qui vous a donné le jour! C’est un sentiment qui ronge toute estime de soi et détruit les fondements même d’un être. Après ça, il est très difficile de devenir une personne à part entière. »

Beatrix se marie très (trop) vite afin de quitter la ferme, avec un homme qu’elle n’aime pas. De cette union naît Thea, la mère d’Imogen. Elle est ballotée au gré des envies, des amours de sa mère qui la néglige de plus en plus au fil du temps. Thea reproduira alors les mêmes erreurs que sa mère jusqu’au plus terrible des drames.

L’écrivain anglais Jonathan Coe laisse, avec son nouveau roman, son terrain de jeu habituel, à savoir : la critique sociétale. Il sa consacre ici à l’intime, à l’étude d’une famille marquée par une fatalité dramatique. Il explore ainsi l’autre grande voie de la littérature anglaise qui est plus tournée vers l’expression des sentiments, de la psychologie des personnages à l’instar de Rosamond Lehman que Jonathan Coe prend pour modèle. En racontant sa vie, Rosamond tente de trouver un sens à cette suite de vies gâchées. Gill, qui est dans le roman le double du lecteur, espère retrouver une Imogen qui aurait coupé le fil familial du désamour et du malheur.

Jonathan Coe nous entraîne dans cette histoire grâce à une architecture rigoureuse. Chaque chapitre correspond à la description d’une photo qui n’est qu’un point de départ au récit de Rosamond. J’ai été happée par l’histoire qui nous est racontée, et déçue comme Gill lorsque la narration revient au présent. « Elle (Gill) était certaine qu’Elizabeth et même Catherine éprouvaient le même sentiment : ce récital (…) ne représentait plus guère qu’un intermède, une interruption frustrante dans le cours du récit de Rosamond, une intrusion du présent à un moment où seul leur importait le passé, la révélation progressive d’une histoire familiale secrète et insoupçonnée. »

Jonatahn Coe nous livre aujourd’hui l’un de ses meilleurs romans, le plus vibrant d’émotions et le plus sensible.

Titus d'Enfer de Mervyn Peake

Au pied de la montagne, au bord de la rivière, se dresse le château de Gormenghast, immense et labyrinthique, majestueux et en partie en ruine. C’est le domaine des comtes d’Enfer. Aujourd’hui est un grand jour : Titus est né, soixante-dix-septième comte d’Enfer. Gormenghast a un héritier, « l’héritier de milliers d’hectares de pierres croulantes et de vieux ciment, l’héritier de la tour des Silex et des douves stagnantes, des monts déchiquetés et du fleuve glauque […] ». L’héritier également d’une loi et de rites absurdes, dont l’origine remonte à des temps immémoriaux et la signification s’est perdue, mais qui n’en rythment pas moins la vie des habitants du château.

Dans les dédales sombres se croisent quantité de personnages : Lord Tombal, le mélancolique comte ; sa femme, Lady Gertrude, rousse, énorme, toujours entourée d’une nuée d’oiseaux ou d’un tapis de chats blancs ; Fuschia, leur fille, sombre et rêveuse, avide d’affection ; Craclosse, l’arachnéen serviteur, dévoué à son maître et à la tradition de Gormenghast ; le jovial docteur Salprune, qui doute et le cache sous ses airs mielleux ;  Grisamer, le vieux docteur de la loi des comtes d’Enfer ; et aussi Lenflure, Nannie Glu, Brigantin, Irma Salprune, les jumelles Cora et Clarice… Sans oublier Finelame, personnage clé, hautes épaules et front bombé, jeune marmiton évadé des sombres cuisines du château et qui aspire à une destinée plus haute.

Se nouent entre eux des intrigues, des colères et des tendresses, des haines et des attirances, des suspicions et des alliances, qui font du château un théâtre des passions humaines. La quête de l’amour, la jalousie, la recherche de l’identité, la soif du pouvoir, le crime animent leur cœur et inspirent leurs actes culminant dans des scènes d’anthologie grandioses.

L’humour et un sens certain de la dérision enrichissent un récit qui sinon tournerait à la tragédie pure. La nature humaine a aussi ses côtés comiques. Conte, roman gothique, fantasmagorie, « Titus d’Enfer » est tout cela à la fois, et surtout autre chose : un univers singulier. Gormenghast est de pur imaginaire, il existe dans un temps et un lieu indéterminés, mais ce qui se trame dans le château est de tout temps et de tout lieu : des humains, trop humains, se débattant pour s’affirmer et exister. C’est pourquoi les personnages et l’histoire nous fascinent tant.

C’est aussi grâce à la qualité de l’écriture, flot lyrique et sensuel, dense et précis, déversant dans la tête du lecteur une litanie d’images. Le style flamboyant du dessinateur anglais Mervyn Peake (1911-1968), concepteur de livres pour enfants, caricaturiste et illustrateur, ayant laissé quatre ou cinq livres, en particulier La Trilogie de Gormenghast, dont Titus d’Enfer est le premier épisode. Elle comprend également Gormenghast et Titus errant. Une œuvre épique et poétique, ayant inspiré nombre de commentaires et d’études tant elle est riche d’interprétations. En France ses livres sont plus ou moins tombés dans l’oubli pendant vingt-cinq ans. Erreur (faute ?) réparée grâce aux éditions Phébus (encore elles), qui nous permettent découvrir un écrivain unique. Et un livre inoubliable.

Affaires urgentes de Lawrence Durell

De 1949 à 1952, l’écrivain britannique Lawrence Durrell est attaché de presse de l’ambassade du Royaume-Uni à Belgrade. Plutôt désoeuvré, il a tout le loisir d’observer l’univers des missions diplomatiques, sorte de monde en vase clos, dans ce pays communiste en temps de guerre froide, où les étrangers ne peuvent établir aucun contact avec les Yougoslaves. Ce repli forcé explique peut-être l’atmosphère de douce folie décrite par Durrell dans ces chroniques hilarantes de la vie diplomatique en terre hostile.

Le comique des récits de Durrell tient beaucoup de la personnalité de certains employés de la chancellerie. Il nous offre une galerie de personnages tous plus gentiment frappés les uns que les autres. Ainsi Aubrey de Mandeville, troisième secrétaire de l’ambassade, joueur de flûte, parvenu affublé d’un chauffeur répondant au doux nom de Purfitt-Purfitt, avec qui il se lance dans un cancan déchaîné, déguisés en vierges des neiges, lors d’une réception officielle. Ou encore Trevor Dovebasket, l’attaché militaire adjoint, sourcils qui se touchent, bricoleur diabolique, fabrique des cigares explosifs , ou un train électrique pour servir les repas (bien sûr il déraille…), et organise avec de Mandeville une course de scarabées. Il y a aussi Butch Benbow, l’attaché naval, féru de spiritisme et d’astrologie, qui fait venir de Londres son « swami » indien, sorte de gourou qui se révèlera beaucoup plus attaché aux biens matériels que spirituels. Il faut bien sûr évoquer aussi Drage, le maître d’hôtel gallois, baptiste aux visions mystiques, dont la cérémonie de baptême par l’évêque de Malte tourne à la bouffonnerie. Sans oublier l’ambassadeur lui-même, Polk-Mowbray, aux lubies extravagantes, et qui doit souvent user de trésor de diplomatie pour rattraper certaines situations périlleuses.

Emulation, rivalités amoureuses ou cupidité, ennui et alcoolisme entraînent ce petit monde dans des aventures burlesques qui détonent dans l’univers guindé et extrêmement codifié de la diplomatie : un voyage dans un train vétuste devient une expédition dangereuse et éprouvante ; une mouche inopinément avalée lors d’un dîner officiel provoque des réactions en chaîne, ou comment un pudding peut se transformer en bombe incendiaire ; l’ambassadeur japonais et sa femme, ivres, se lancent dans une valse apocalyptique ; une réception sur un radeau à quai vire à l’expédition fluviale avec bataille navale et naufrage ; un match de football entre les ambassades anglaises et italiennes finit en pugilat, à deux doigts de l’incident diplomatique déclaré ; un diplomate de passage à Paris se retrouve poursuivi par la police en compagnie d’un individu douteux et d’un squelette revêtu d’un imperméable vert !…

Ce ne sont là que quelques-uns des épisodes truculents qui jalonnent le livre. Les coulisses de la vie diplomatique ont été de toute évidence une source vive d’inspiration pour l’humoriste Durrell. Réalité ou fiction ? Certainement extrapolation à partir de choses vues et entendues, étant donné l’outrance de certaines situations. Au fond peu importe, l’essentiel étant de savourer un cocktail détonant d’humour dévastateur, arrosé d’un doigt de slivovitza (eau-de-vie locale). Tout abus est recommandé.

Drôle de temps pour un mariage de Julia Strachey

« Drôle de temps pour un mariage » est un diamant noir, un petit livre rempli d’amertume et de douleur sourde. Le livre nous narre la journée de mariage de Dolly Thatcham avec Owen Bigham. Le futur mari est diplomate et à la fin de la journée il emmène sa femme en Amérique du Sud où il est en poste. Les amis et la famille de Dolly sont présents mais l’atmosphère est lourde : « La porte vitrée du jardin grinça et s’ouvrit brusquement de l’extérieur. Une violente bourasque s’engouffra dans la pièce. Les rideaux se gonflèrent d’un coup et faillirent se décrocher de leurs tringles. Déchirante et virulente, une longue plainte se fit entendre sous la porte du couloir, et tous les cœurs se serrèrent dans les poitrines, saisis d’un funeste pressentiment. »

L’un des amis de Dolly est à l’image de ce passage, il s’agit de Joseph Patton qui se tient à l’écart. Il est étudiant en anthropologie à Londres et il attend Dolly pour lui parler. Il n’a qu’une idée en tête, celle d’arrêter le mariage de Dolly. Joseph et Dolly ont passé l’été précédent ensemble et il n’a pas pu lui exprimer ses sentiments. Ensuite Dolly est partie et le mariage s’est décidé très rapidement. Il espère que sa chance n’est pas passée.

A l’étage, la mariée se prépare sans enthousiasme. Elle s’habille mécaniquement. « Ces différentes opérations furent exécutées à la manière d’un éléphant de cirque qui aurait procédé à sa toilette au centre de la piste, avec langueur et maladresse, comme si Dolly avait des bras de fer. » Ses amies la découvrent avec une bouteille de rhum à moitié vide ! La mariée est ivre et fond en larmes dans les bras de sa meilleure amie. Dolly repense à son été avec Joseph et se demande ce qu’elle ferait s’il lui demandait de tout abandonner pour lui.

La cérémonie se rapproche et la famille de Dolly ne lui laisse pas le temps de réfléchir. Elle retrouve Joseph dans le hall, mais auront-ils le temps de laisser parler leurs sentiments ?

« Drôle de temps pour un mariage » de Julia Strachey a un goût de gâchis. Deux jeunes personnes se croisent, s’aiment sans jamais se l’avouer pensant que leurs sentiments sont clairement lisibles. Joseph et Dolly ne font que se frôler, laissant le temps les séparer. Joseph, pendant le mariage, tente de se consoler en se disant : « Il vaut mieux avoir aimé et perdu que ne pas avoir aimé du tout. » Mais il n’arrive pas à se convaincre lui-même. L’amertume de Joseph teinte le court roman d’une infinie tristesse malgré la vie quotidienne qui bat son plein autour de lui. Chacun vaque à ses occupations sans se rendre compte du drame qui se joue dans la maison.

Julia Strachey (1901-1979) est la nièce de Lytton Strachey, critique et écrivain faisant partie du groupe de Bloomsbury mené par Vanessa Bell et Virginia Woolf. C’est d’ailleurs cette dernière qui publiera ce roman avec son mari en 1932. « Drôle de temps pour un mariage » a d’ailleurs un côté très woolfien. Julia Strachey décrit de manière très sensible le monde qui entoure les personnages. « Les fougères transparentes qui se dressaient en masse devant la fenêtre ressortissaient avec clarté, silhouettes un peu effrayantes. Elles avaient presque l’air vivantes. On aurait dit qu’elles venaient à l’instant de cambrer leur dos graciles, bombant leurs torses déliés et dentelés en un geste menaçant, s’entortillant avec souplesse les unes autour des autres, dardant leurs minces langues fourchues et onduleuses les unes vers les autres, mues soudain comme par une force irrésistible. » Une même attention est tournée vers chaque personne présente dans la demeure de la famille Thatcham, même les plus insignifiantes. « Jimmy avait une bouille toute ronde, et aussi brune qu’une coquille d’œuf. C’était un garçonnet minuscule. Quant à ses traits, ils étaient tellement petits que c’est à peine si on les voyait, resserrés qu’ils étaient au milieu de son visage, comme les raisins secs dans les petits pains lorsqu’ils se concentrent au cœur du gâteau. » Ce Jimmy est le fils d’un cousin, il n’apparaît que deux fois dans le roman et bien sûr sa présence n’influe en rien sur l’intrigue !

« Drôle de temps pour un mariage » évoque également les nouvelles de Katerine Mansfield qui sont précises dans les descriptions, attentives à chaque personne et teintées de la même mélancolie, du même engourdissement des sentiments.

De la beauté de Zadie Smith

« De la beauté » de Zadie Smith nous montre le délitement de la vie professionnelle et personnelle d’Howard Belsey. Au début du roman, sa situation semble stable. Howard est professeur d’esthétique à l’université de Wellington près de Boston, spécialiste de Rembrandt sur lequel il tente depuis des années d’écrire un livre. Il est anglais et a épousé une afro-américiane, Kiki, avec qui il a trois enfants forts différents les uns des autres. L’aîné, Jérôme, est ultraconservateur, croyant à l’opposé de ses parents. Zora est étudiante à Wellington, travailleuse, défendant les idées de gauche et totalement en admiration devant le milieu universitaire. Levi, le dernier de la tribu, cherche sa place socialement et racialement. Métisse élevé dans un milieu privilégié, il se veut noir luttant pour sa survie dans les banlieues défavorisées de Boston. Levi explique d’ailleurs à un haïtiens vendant des sacs à la sauvette : « (…) Tu te démerdes, mec. Et c’est différent. C’est ça, le bitume. Se démerder, c’est rester vivant, t’es mort si tu sais pas te démerder. Et t’es pas un renoi si tu connais pas la démerde. »

Le monde d’Howard se fissure lentement tout au long du roman. Son mariage est en danger suite à une incartade entre Howard et une enseignante en poésie de Wellington. Kiki tente de pardonner à Howard mais il « (…) faisait le dur apprentissage des niveaux de purgatoire inclus dans le pardon. »

Son fils Jérôme, incompris par le reste de sa famille, se réfugie chez l’ennemi juré de son père : Monty Kipps également universitaire, ultraconservateur et auteur d’un livre sur Rembrandt. Howard commence à perdre totalement pied lorsque Monty Kipps est invité à faire une série de conférences à l’université de Wellington. La guerre est déclarée entre les deux familles, chacun participe : Howard et Monty s’affrontent à propos de la discrimination positive, leurs filles se battent pour le même homme… Aucun camp ne sortira indemne de la lutte des deux grands cerveaux…

A la manière de David Lodge, Zadie Smith égratigne le milieu universitaire dans son roman notamment à travers le personnage d’Howard. Ce dernier se pense fort important, ses idées sont supérieures au commun des mortels. Au final, Howard n’est pas fichu de terminer un livre et son cours semble abscons à la majorité des étudiants. « Ils prendraient des notes comme des sténographes détraqués et seraient tellement concentrés sur les mouvements de sa bouche qu’Howard serait persuadé d’avoir en face de lui une classe de sourds lisant sur ses lèvres ; chacun, sans exception -et en toute sincérité- noterait son nom et son e-mail, bien que le professeur Belsey eût martelé : « S’il vous plaît, marquez votre nom seulement dans le cas où vous avez sérieusement décidé de suivre ce cours. » Et le mardi suivant, il y aurait 20 gosses. Et le mardi d’après, 9. » le débat intellectuel opposant Howard à Monty sur la discrimination positive et la place d’élèves défavorisés à Wellington, n’est en réalité qu’un combat de coqs. L’ego brillant de chacun veut écraser celui de l’autre en public et remporter l’admiration de tous. Les deux universitaires ne sont pourtant pas d’une irréprochable moralité. Chacun prfite de sa position pour conquérir de jeunes étudiantes.

La jeune Zora prend d’ailleurs la mauvaise voie tracée par son père. Elle défend devant les institutions et à coups de pétitions la présence en cours de poésie d’un jeune slammeur ne payant pas de droits universitaires. Mais la belle amitié de Zora est loin d’être désintéressée, le slammeur au corps d’Apollon lui plaît beaucoup.

Heureusement au milieu du désagrégement des sentiments, l’amitié véritable et profonde de Kiki Belsey et de Carlene kipps nous permet de croire encore aux liens affectifs.

C’est avec une féroce ironie et une grande inventivité verbale que Zadie Smith nous narre les aventures de la famille Belsey. On rit, on grince des dents, on est finalement touché par cette humanité si imparfaite et fragile.

Sur les traces du serpent de Mary Elizabeth Braddon

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Slopperton est une petite ville d’Angleterre où de bien sombres évènements vont se dérouler sous la plume de Mary Elizsabeth Braddon (1835-1915). Le bien et le mal vont s’affronter et s’incarner en deux personnages.

Le premier à nous être présenté est Jabez North. Il est orphelin et a été recueilli dans les eaux de la Sloshy par les habitants de Slopperton, il travaille beaucoup et au début de notre roman Jabez North est maître d’études à l’académie de Dr Tappenden. La population accorde amitié et respect à cet homme : « Ainsi chacun à Slopperton louait ce jeune homme modèle et l’on prophétisait souvent que l’enfant trouvé serait à l’avenir l’un des plus grands hommes de la plus grande des villes – Slopperton. » Ce personnage n’est pourtant pas si parfait, un professeur de phrénologie a déclaré à son propos qu’il était singulièrement dépourvu de morale. Le lecteur comprend rapidement que le mal arrivera par la main de Jabez North.

Le deuxième personnage est Richard Marwood qui revient auprès de sa mère après 7 ans d’absence. il a profité avec excès des plaisirs qu’offre la vie. Mais il est de retour avec la ferme intention de reprendre sa vie en main. Son oncle, Montague Harding, veut l’aider grâce à la grande fortune qu’il a acquise aux Indes. Il lui propose de partir à l’aube dès le lendemain matin avec de l’argent et une lettre de recommandation dans une ville voisine. Malheureusement ce départ hâtif est le début des ennuis pour Richard puisque ensuite son oncle est retrouvé la gorge tranchée. Tout porte à croire à la culpabilité de Richard : il quitte le domicile à l’aube avec l’argent de son oncle et il est pris à la gare. Bien entendu le narrateur omniscient n’a pas laissé son lecteur dans le doute. On sait que Richard est innocent et que Jabez North est l’auteur de ce crime infâme. On le découvre dans toute sa noirceur : il laisse mourir un de ses élèves qui l’avait vu sortir par la fenêtre la nuit du meurtre ; il se rit d’une jeune femme qu’il a mise enceinte et la pauvre se jette dans la Sloshy ; il ira même jusqu’à tuer son frère jumeau pour faire croire à son propre décès et disparaître de Slopperton.

Pendant ce temps, Richard Marwood est jugé et plaidant la folie il est interné. Fort heureusement Richard a de nombreux amis qui ne le laisseront pas dépérir dans son asile. Ils feront tout pour retrouver les traces du serpent Jabez North.

L’intrigue du roman de Mary Elizabeth Braddon est d’une grande inventivité. Les fils de l’histoire nous entrainent à Paris, à Londres ; les surprises et les retournements de situation sont légion mais jamais le lecteur n’est perdu grâce à une solide construction. « Sur les traces du serpent » mélange une detective story, genre qui naît à cette époque, et le roman gothique où les morts ressuscitent. Ce type d’oeuvre s’est beaucoup développé au XIXème en Angleterre avec E.A. Poe comme géniteur, on pense notamment à Wilkie Collins dont on a redécouvert les livres il y a peu.

S’ajoute à cette poursuite du démon un narrateur omniscient qui commente avec une grande ironie l’histoire que nous sommes en train de lire. Il nous parle par exemple de la société philanthropique de Slopperton et précise que « (…) le fondateur était un un excellent citoyen, qui battait sa femme et avait chassé du foyer leur fils aîné. » Plus loin dans le roman, un personnage a recueilli un enfant dont la mère s’est suicidée et voici ce que cela donne : « Bébé est fortement attaché à Kuppins, et manifeste son affection par des démonstrations aimables, comme celles de donner des coups de poing dans sa gorge, de se suspendre à son nez, d’enfoncer une pipe dans ses narines, et autres preuves également charmantes de tendresse enfantine. »

Mary Elizabeth Braddon a écrit « Sur les traces du serpent » à l’âge de 25 ans et son exceptionnel talent narratif lui offrit une très grande popularité. Inconnue en France de nos jours, Mary Elizabeth Braddon était admirée par de grands auteurs comme Robert Louis Stevenson ou Henry James. On ne peut que se féliciter de l’initiative des éditions Joëlle Losfeld de remettre à jour ce grand talent de l’époque victorienne.

Avril enchanté d’Elizabeth Von Arnim

avril enchanté

Mrs Charlotte Wilkins est une jeune londonienne récemment mariée et qui s’ennuie. Son mari, avocat et pingre, ne considère sa femme que comme un accessoire de sa respectabilité. Charlotte ne rêve que de sortir de la grisaille londonienne et elle trouve sa possible évasion dans une petite annonce du Times : « A tous ceux qui aiment les glycines et le soleil. Italie. Mois d’avril. Particulier loue petit château médiéval meublé en bord de Méditérranée. Domesticité fournie. » Elle entraîne dans ce rêve Mrs Rose Arbuthnot, une autre mariée malheureuse. Rose est une femme pieuse dont le mari écrit des romans sur les grandes courtisanes et qui se désintéresse totalement d’elle.

Le problème qui se pose aux deux jeunes femmes est celui du prix de la location. Mrs Wilkins, fermement décidée à réaliser son rêve, trouve la solution : louer la demeure avec deux personnes supplémentaires. La première locataire est Mrs Fisher, une veuve vivant dans le passé. « Aux yeux de Mrs Fisher, il n’était rien au monde qui pût se comparer aux merveilles de l’univers dans lequel elle avait vécu autrefois. Autrefois, ce seul mot était à la fois magique et rassurant. » La deuxième locataire est Lady Caroline, une aristocrate fuyant son monde et les nombreux hommes lui faisant la cour.

Les quatre femmes finissent par partir pour l’Italie et Mrs Wilkins découvre, ravie, le paradis tant souhaité : « Toute la splendeur d’un avril italien semblait rassemblée à ses pieds. La mer bougeait à peine sous le soleil éclatant. De l’autre côté de la baie, de charmantes montagnes aux couleurs délicates paraissaient somnoler elles aussi dans l’éblouissante lumière. Sous la fenêtre, au pied de la pente herbue, fleurie, d’où s’élevait la muraille du château, on voyait un grand cyprès qui tranchait parmi le bleu, le violet et le rose tendre des montagnes et de la mer comme une immense épée noire. »

Ce lieu enchanteur va transformer nos visiteuses. La première à succomber à la perfection des lieux est Charlotte qui se met à rayonner de bonheur et veut que chacune bénéficie de l’harmonie de la propriété. Les trois autres ont plus de mal à se libérer. Lady Caroline cherche la solitude, la tranquilité et se met à l’écart. Mrs Fisher vit avec ses chers disparus, ses chers souvenirs de sa brillante vie passée avec l’élite intellectuelle londonienne. Rose Arbuthnot fait le point sur sa vie, se trouve ennuyeuse à mourir et elle est « (…)accablée par le contraste entre la beauté généreuse de la nature qui l’entourait et la solitude désolée de son coeur. » Charlotte Wilkins, instigatrice du voyage, cristallise peu à peu toutes les amitiés à force de bonne humeur et de naturel enjoué.

« Avril enchanté » d’Elizabeth Von Arnim porte fort bien son titre. Ce roman du début du XXème siècle est un concentré de légèreté et de joie simple. Les personnages sont tous attachants, bien campés par une écriture ciselée. Elizabeth Von Arnim nous conte une histoire merveilleuse dénuée de cynisme qui donne du baume au coeur.

C’est également un hymne à l’Italie, les descriptions de la villa, des paysages sont toutes enchanteresses et gorgées de soleil. « La suavité des parfums qui flottaient dans l’air de San Salvatore, chacun provenant d’une partie différente du château mais se fondant à la perfection dans une harmonie supérieure, aurait dû susciter, à son imitation, l’accord de toutes les âmes. » L’Italie est le pays de tous les possibles pour nos londoniennes engourdies dans leur quotidien si gris et monotone.

On se laisse totalement emporter par ce roman lumineux et à l’optimisme forcené. Un peu de douceur ne fait jamais de mal…

A noter les deux adaptations cinématographiques du roman d’Elizabeth Von Arnim : la 1ère date de 1935 et a été réalisée par Harry Beaumont; la seconde de 1992 est l’oeuvre de Mike Newell.

Augustus Carp de Sir Henry H. Bashford

Nous sommes à Londres, certainement au tout début du XXe siècle. Augustus Carp est le digne fils de son père. Comme lui, il s’appelle Augustus. Comme lui, il a une certaine tendance à l’embonpoint et le teint vif. Et surtout, comme lui, c’est un personnage parfaitement ridicule. Ils sont tous deux l’incarnation du petit-bourgeois anglais puritain, étroit d’esprit et imbu de lui-même. Ils se font un devoir de pourfendre le péché sous quelque forme qu’il se manifeste, et certes les occasions ne leur manquent pas.

La page de titre du livre s’intitule : Augustus Carp Esq. par lui-même ou l’autobiographie d’un authentique honnête homme. Il s’agit en effet des mémoires d’Augustus fils (qui a alors 47 ans) dans le but d’édifier le lecteur. Il commence d’ailleurs ainsi : « Dans un âge où toutes les règles de la bienséance sont soit bafouées, soit menacées de destruction, […] c’est à l’évidence une tâche indispensable que d’offrir au monde quelque exemple d’élévation. » Toute occasion de plaisir ou de divertissement sont proscrits, il rejette tabac, alcool, sexe, théâtre et danse. Or, tout en combattant le « vice » chez les autres, Augustus père et fils se révèlent eux-mêmes mesquins, hypocrites, vaniteux, avares, bêtes et méchants, et se comportent en parasites. Ils n’hésitent pas user de la délation et du chantage, et pour des broutilles se lancent dans des procédures judiciaires longues et compliquées. Ils sont incapables de la moindre compassion et, pour couronner le tout, ils traitent leur épouse et mère comme une domestique. Ils accomplissent leurs méfaits en toute bonne conscience, convaincus qu’ils sont de la justesse de leurs actions. Cela ne va pas bien sûr sans quelques mésaventures. Et s’il arrive que les victimes de leur zèle moralisateur se rebiffent ou se vengent, ils n’y voient qu’ingratitude ou malveillance.

Cette tartufferie étalée de bonne foi est du plus grand effet comique. Tout comme le style ampoulé, pédant, adopté par le narrateur/mémorialiste. Augustus use et abuse de tournures de phrases alambiquées pour exprimer ce qui pourrait l’être en quelques mots. Ou de l’art de couper les cheveux en quatre, révélant la pudibonderie excessive d’Augustus. L’humour survient aussi lorsqu’il rapporte des propos ou des attitudes ironiques, voire franchement moqueurs à son endroit, mais que, dans son insondable bêtise, il ne perçoit pas comme tels.

La préface nous apprend que ce type d’humour « se situe dans la tradition nationale du flegme et de l’humour pince-sans-rire, la deadpan comedy (ou « comédie de marbre »). Son auteur, Sir Henry H. Bashford (1880-1961), était entre autres médecin du roi George VI. On peut supposer qu’il a eu maintes fois l’occasion de rencontrer ce type de personnages, parangons de vertu « à la Augustus Carp ». Le livre a été publié anonymement en 1924 et ignoré par la critique, ce qui ne l’a pas empêché d’avoir de nombreux admirateurs dans tout le monde anglo-saxon. Alors merci aux éditions Phébus de nous permettre de découvrir ce petit chef-d’œuvre d’humour, so british.