Les sœurs Field de Dorothy Whipple

A Underwood, Lucy se réjouit à l’idée de recevoir ses deux sœurs Vera et Charlotte. Elles n’ont pas été réunies depuis plusieurs années depuis que chacune s’est mariée. A la mort de leur mère, Lucy a endossé la responsabilité d’élever ses sœurs et ses frères. Elle n’a pas profité de sa jeunesse contrairement à eux. Lucy épousa William, qui lui ressemble : calme, posé, réfléchi. L’éblouissante Vera avait tous les hommes à ses pieds mais elle choisit Brian, un homme bon mais surtout riche. Tandis que Charlotte se maria avec Geoffrey, un homme qui se révélera égoïste et vaniteux. Lucy reste le pilier de la famille, le lien qui unit ces familles si disparates. Durant leurs vies d’adultes, elle tente de veiller sur ses sœurs dont les mariages sont loin d’être heureux.

Grâce aux éditions de la Table Ronde, j’ai enfin pu découvrir « Les sœurs Field » de Dorothy Whipple qui fait partie des autrices republiées par Persephone Books. Le roman, publié en 1943, est un régal et il se dévore. L’autrice y parle de déception amoureuse et de désillusion. A part Lucy qui a choisi judicieusement son mari, Vera et Charlotte ont fait des choix inconsidérés. Ceux-ci définiront leurs vies d’adultes, d’épouses : tyrannie et brutalité pour Charlotte, frivolité et abandon pour Vera. Dorothy Whipple caractérise chaque personnage avec beaucoup de profondeur et d’acuité. Malgré leurs défauts, ils sont tous attachants (sauf Geoffrey) et les enfants ne sont pas laissés de côté. J’ai été particulièrement touchée par le destin de Judith, la fille de Charlotte, et de Sarah, celle de Vera. Bien évidement, Lucy est un personnage merveilleux, altruiste et généreuse, on aimerait que ses sœurs écoutent plus souvent ses conseils.

« Les sœurs Field » est un roman familial, à la narration tendue où Dorothy Whipple parle avec beaucoup de modernité de sororité, de domination masculine et nous offre des portraits plein d’empathie.

Traduction Amélie Juste-Thomas

Petit déjeuner chez les Nikolidès de Rumer Godden

1942, Louise Pool arrive au Bengale avec ses deux filles Emily et Barbara. Elle rejoint son mari Charles qui cultive la terre et enseigne l’agronomie à l’université. Le couple était séparé depuis huit ans, Louise vivait en France et a été contrainte de partir. Elle déteste immédiatement l’Inde, sa chaleur étouffante, les bruits et les odeurs du bazar. Emily au contraire est séduite par ce nouveau pays, tout attise sa curiosité. L’opposition entre Louise et sa fille ainée va s’aggraver suite à un grave évènement autour de Don, l’épagneul d’Emily.

« Petit déjeuner chez les Nikolidès » nous est proposé par les éditions Feuillantines dans la collection « Dans la bibliothèque de ». Ce formidable roman de Rumer Godden faisait partie de celle de Jean Renoir qui a adapté une autre de ses œuvres « Le fleuve ». Dès les premières pages, une tension, un malaise sont palpables et cela ne fera que s’accentuer durant tout le roman. De nombreuses oppositions irriguent l’intrigue : les colons face aux Indiens, la modernité face aux traditions, les castes entre elles mais aussi des tensions plus intimes entre Charles et Louise ou Louise et Emily. Le drame autour de Don marquera la fin de l’innocence, de l’enfance pour la jeune fille. Les différents personnages sont parfaitement construits, leur psychologie est complexe et passionnante.

Le cadre de l’intrigue est décrit de manière saisissante par Rumer Godden. L’Inde se ressent dans chacune de ses descriptions : la touffeur moite, les différentes célébrations et cérémonies, le Gange omniprésent et qui rythme la vie et les saisons.

Voilà déjà quelques temps que je souhaitais découvrir Rumer Godden et j’ai été enchantée par ma lecture de « Petit déjeuner chez les Nikolidès », un roman incandescent aux airs de tragédie classique, superbement écrit.

Traduction Andrée de Stouz révisée par Hervé Lavergne

Muncaster de Robert Westfall

Chez les Clarke, on est cordiste de père en fils et l’on répare les hautes cheminées comme les clochers. Joe Clarke se souvient parfaitement du jour où on lui a proposé le chantier de la cathédrale de Muncaster. Jamais il n’avait pu travailler sur un chantier aussi prestigieux. Etonnamment, aucun de ses concurrents n’était disponible pour réparer la tour sud-ouest. Joe va rapidement comprendre pourquoi car dès son entrée dans la tour il ressent un malaise. Celui-ci se renforce à la découverte d’une gargouille qui semble soutenir son regard. Le cordiste et son collaborateur essaient de se raisonner mais l’étrange impression demeure. Joe découvre par la suite que les pierres autour de la gargouille étaient remplacées tous les vingt ans et que des accidents avaient lieu à chaque fois.

« Muncaster » a été publié en 1991 et nous le découvrons pour la première fois en France grâce aux éditions du Typhon. Robert Westall a écrit des romans jeunesse jusqu’au décès de son fils qui change radicalement son écriture. Ce détail biographique est vraiment intéressant car « Muncaster » est également une histoire de filiation puisque Joe tentera de protéger son fils des effets néfastes de la gargouille. Le roman de Robert Westall nous plonge dans une intrigue gothique, proche de l’univers de Lovecraft. Le récit de Joe à la première personne prend des airs de témoignage et se révèle haletant. Difficile de lâcher ce texte de 140 pages parfaitement efficace et intrigant.

Encore une fois, il faut souligner la qualité des choix éditoriaux des éditions du Typhon qui nous permettent de découvrir des textes jusqu’alors inconnu en France. « Muncaster » fut une excellente découverte.

Traduction Benjamin Kuntzer

Love d’Elizabeth von Arnim

Lors d’une représentation de « The immortal hour », Catherine Cumfrit fait la connaissance de Christopher Monchton. Leur passion pour ce drame musical, qu’ils ont vu plusieurs fois, les rapproche. Le jeune homme, d’une vingtaine d’années, tombe rapidement amoureux de Catherine. Mais celle-ci a dépassé la quarantaine, est veuve depuis dix ans et a une fille mariée de l’âge de son jeune prétendant. Discrète, d’une grande dignité, Catherine ne pouvait imaginer plaire un jour à un autre homme que son mari George. Ce dernier, très riche, avait d’ailleurs fait en sorte que les hommes intéressés par l’argent n’approchent pas Catherine après son décès, en laissant tout ses biens à leur fille Virginia. Très respectueuse des conventions de la société anglaise, Catherine va pourtant se laisser peu à peu séduire par Christopher.

« Love » a été publié en 1925 et c’est l’un des plus beaux d’Elizabeth von Arnim. Le thème de la différence d’âge (surtout lorsque la femme est plus âgée) est au cœur du roman et il est d’une grande modernité. Il résonne d’ailleurs toujours aujourd’hui avec beaucoup de force. Catherine devrait être effacée, dévouée entièrement à son intérieur et à sa fille. Son histoire avec Christopher ne peut que faire scandale. Mais la fine et intelligente Elizabeth von Arnim nous entraîne vers une autre voie et aborde la peur de vieillir chez les femmes. Catherine avait peur du regard des autres sur son couple et c’est finalement le sien sur son physique qui va mettre en danger son histoire avec Christopher. « Love » se révèle être un roman cruel, emprunt de tristesse, de mélancolie. On s’attache infiniment à Catherine dont on suit chaque mouvement du cœur, chaque doute, chaque souffrance. J’ai également beaucoup apprécié le personnage de Virginia, qui défend sa mère face à sa belle famille même si elle est en désaccord avec ses choix. L’amour du titre est également celui qui existe entre une mère et sa fille.

« Love » est un formidable roman, une satire sociale qui passe de la légèreté au drame sous la plume élégante d’Elizabeth von Arnim.

Traduction Bernard Delvaille

Les enfants du chemin de fer d’Edith Nesbit

« Au commencement, Roberta, Peter et Phyllis n’avaient aucun intérêt particulier pour le chemin de fer. Ce n’était à leurs yeux qu’un moyen de transport pour se rendre à Londres et assister à des spectacles de magie, admirer les animaux du jardin zoologique ou visiter le musée de Madame Tussaud. » Les trois enfants vivent paisiblement dans la banlieue de Londres avec leurs parents. Leur vie va être bouleversée lorsque deux hommes débarquent un soir chez eux et emmènent leur père. Leur mère, souhaitant les protéger, ne leur explique pas la raison du départ de leur père. Mais rapidement, les finances de la famille chutent. La mère écrit des histoires sans que cela soit suffisant pour les faire vivre. Ils doivent quitter Londres pour la campagne du Yorkshire. Les enfants s’habituent à leur nouvelle vie notamment grâce au chemin de fer et à ses salariés chaleureux et accueillants.

« Les enfants du chemin de fer » est un classique de la littérature jeunesse anglaise qui date de 1906 et il est publié pour la première fois en français. Il a été adapté à plusieurs reprises pour le cinéma ou la télévision. Roberta, Peter et Phyllis vont vivre de nombreuses aventures et vont se montrer extrêmement ingénieux et courageux (pour prévenir le conducteur d’un train d’un éboulement sur les voies ou pour sauver un enfant d’un départ de feu). Ce sont aussi des enfants ordinaires qui se chamaillent et font des bêtises même s’ils essaient de se comporter le mieux possible pour soulager leur mère. Inutile de vous dire que ces trois-là sont très attachants et qu’il est bien difficile de les quitter.

De l’aventure, du suspens, de l’émotion, de l’amitié, de l’humour, de la tendresse, voilà les ingrédients qui rendent « Les enfants du chemin de fer » précieux et intemporel.

 Traduction Amélie Sarn

Les causes perdues de Violet Trefusis

Emilie Rateau, jeune femme née à Poitiers, est embauchée comme préceptrice de la nièce de la comtesse Gertrude de Béanthes à Paris. Dans un hôtel particulier somptueux, la comtesse mène une vie très austère et sa pingrerie est légendaire. Elle veut conserver tout son héritage pour Ghislain, son neveu, qui la flatte à chacune de ses visites. Emilie et la jeune Yolande ont la vie dure : peu de nourriture, pas de chauffage, aucun amusement. C’est la baronne Solange de Petitpas, la cousine de la comtesse, qui a proposé ce poste à Emilie en pensant l’aider. La baronne vit à Poitiers et avait de l’affectation pour le père photographe de la jeune fille.

Violet Trefusis, membre de la haute société anglaise, a écrit ce roman en français en 1941 et il faut souligner la très grande qualité de son écriture. « Les causes perdues » est une étude de mœurs se déroulant dans l’aristocratie française. Le roman est composé de deux parties. La première est consacrée à la vie d’Emilie chez la comtesse alors que la deuxième se déroule à Poitiers dans l’entourage de la baronne (elle parle notamment de jeune femme qui héritera du frère de la baronne). Les portraits sont piquants, plein d’une ironie mordante. Mais l’ensemble est assez décousu, on perd totalement de vue Emilie Rateau dans la deuxième partie alors que son journal ouvre le roman.

Je découvre Violet Trefusis, qui fut l’amante de Vita Sackville-West, avec ce roman qui malheureusement ne m’a pas totalement convaincue malgré une écriture remarquable.

Absolument et pour toujours de Rose Tremain

Rose

A l’âge de 15 ans, Marianne Clifford tombe éperdument amoureuse de Simon Hurst, un jeune homme de 18 ans qu’elle a rencontré dans une boom. Il est beau, prometteur puisqu’il va tenter l’examen d’entrée à Oxford. Après avoir perdu sa virginité à l’arrière de la voiture de Simon, Marianne se languit de lui dans son pensionnat. Elle néglige ses études puisque son avenir est tout tracé : elle va épouser Simon. Malheureusement, le jeune homme rate son examen et déçoit profondément les espoirs de ses parents qui décident alors de l’envoyer à la Sorbonne. Loin des yeux, loin du cœur, Simon écrit peu à Marianne qui dépérit. L’avenir dont elle avait tant rêvé s’effondre.

« Absolument et pour toujours » nous permet de suivre le destin de Marianne à travers le temps et de voir le cours prit par sa vie après le départ de Simon. Une fois devenue adulte, Marianne continue à vivre avec le fantôme de la vie dont elle avait rêvé. Elle semble tout faire par dépit, sans réelle envie. Le personnage de Marianne est follement romanesque, plein de fantaisie, pétillant et avec un humour piquant. J’ai pris plaisir à la suivre durant le roman, à la voir chercher sa place, sa propre voix. Rose Tremain évoque également les relations parents-enfants dans les années 50 faites de non-dits, de secrets enfouis et d’une froideur qui est en fait de la pudeur.

J’ai été séduite par « Absolument et pour toujours », par son personnage principal attachant, par sa fin qui éclaire de manière différente l’histoire que l’on vient de lire.

Traduction Françoise du Sorbier

King Winter’s birthday de Jonathan Freedland et Emily Sutton

Winter

C’est l’anniversaire du roi Hiver et il souhaite organiser une fête spéciale. Il veut faire venir ses frères et ses sœurs : la reine Printemps, le roi Eté et la reine Automne. Le roi Hiver se souvient avec émotion des moments passés ensemble durant l’enfance et il est enchanté d’accueillir sa famille dans son palais. Mais pendant que la fratrie festoie, de drôles d’évènements se déroulent dehors. La nature est déboussolée.

« King Winter’s birthday » est un très joli conte qui met en avant le respect de la nature, du rythme des saisons. En prenant connaissance de l’origine de cette histoire, on peut y voir d’autres thématiques. Jonathan Freedland s’est inspiré d’un texte écrit par Ullrich Alexander Boschwitz, un juif allemand qui fut interné dans un camp sur l’île de Man en 1939. C’est là qu’il rédigea ce conte. « King Winter’s birthday » peut alors être lu comme un retour à l’ordre normal des choses après une période chaotique. Le texte évoque aussi le fait d’être séparé de ses proches et de les retrouver dans ses souvenirs. Le contexte historique de son écriture rend ce conte particulièrement émouvant. Il est sublimé par les splendides dessins d’Emily Sutton, l’une de mes illustratrices favorites. Les illustrations sont lumineuses, colorées et regorgent de détails.

Un véritable régal que cet album aussi bien pour sa beauté formelle que pour sa touchante histoire.

Le clarinettiste manquant de Cyril Hare

Hare

Francis Pettigrew, un ancien avocat, s’est installé à la campagne à la fin de sa carrière pour faire plaisir à sa jeune épouse. Celle-ci fait partie de l’orchestre du Markshire et, contre son gré, Francis a été désigné trésorier de l’association en charge de celui-ci. Il s’ennuie copieusement aux réunions préparatoires des concerts. Pour le prochain, le chef d’orchestre Clayton Evans souhaite inviter une violoniste de renom : Lucy Egal. Il se trouve qu’elle est l’ex-femme de Robert Dixon, membre également de l’association de l’orchestre de Markshire. Les choses se mettent peu à peu en place (le choix du programme, trouver un premier clarinettiste malgré les difficultés) et le concert peut enfin avoir lieu. Mais un tragique évènement va venir interrompre la représentation.

J’avais beaucoup apprécié « Meurtre à l’anglaise » qui reprenait les codes du whodunit de l’âge d’or. Et de nouveau, je me suis délectée de la lecture du « Clarinettiste manquant ». Le livre fut publié en 1949 et il fait partie d’une série mettant en scène Francis Pettigrew. Le personnage est un clin d’œil à la carrière de Cyril Hare qui fut lui-même magistrat. Le roman se situe dans la campagne anglaise dans une petite communauté qui offre une belle galerie de personnages. L’intrigue est bien menée avec son lot de fausses pistes et d’individus patibulaires. Et comme dans « Meurtre à l’anglaise », Cyril Hare fait la part belle à un humour subtil so british.

Ce roman de Cyril Hare s’inscrit parfaitement dans la tradition du whodunit anglais et il ravira les amoureux du genre.

Traduction Mathilde Martin

Mrs Miniver de Jan Struther

Mrs-Miniver

« Mrs Miniver » a été au départ publié sous forme de feuilleton dans le Times, à raison d’un chapitre tous les quinze jours entre 1938 et 1939. L’ensemble fut réuni en un seul volume en octobre 1939 et le livre de Jan Struther  connut un énorme succès. Le roman était comme un miroir pour les lecteurs anglais de l’époque. Chaque chapitre évoque un moment de la vie de Mrs Miniver, mariée à Clem, et mère de trois enfants : Vin qui est au collège à Eton, Judy 9 ans et le petit dernier Toby. Le roman parle du bonheur paisible de cette famille et des joies simples de leur quotidien. On suit l’héroïne et sa famille au retour de leurs vacances dans leur maison de campagne, lors des feux d’artifices du jour de Guy Fawkes, au moment de Noël, de l’achat d’une poupée ou d’un nouvel agenda. Jan Struther porte une attention toute particulière au passage des saisons, leurs signes avant-coureurs, leur frémissement dans l’air et leur beauté singulière.

Le public anglais ne pouvait que s’identifier à cette famille unie, à leur vie ordinaire qui tend à l’universel. Et comme dans la vie des contemporains de la publication de « Mrs Miniver », la menace de la guerre commence à poindre. La famille doit se doter de masques à gaz, la question de l’évacuation des enfants à la campagne et celle de la mise en place d’un blackout se posent. Mrs Miniver, qui observe beaucoup les personnes qu’elle croise, n’arrive pas à comprendre cette guerre, elle pense que les hommes ont plus de points communs qu’ils ne l’imaginent et elle continue à avoir foi en la nature humaine. « En outre, tout ce qui compte vraiment ne change pas : le plaisir de réfléchir sérieusement à quelque chose, et le bonheur d’en être tout simplement conscient, mais surtout la fascination sans fin des relations humaines. Sans parler de ces sujets insignifiants que sont l’amour, le courage, la gentillesse, l’intégrité et l’étonnante résilience de l’esprit humain. La guerre peut détruire les histoires personnelles mais elle ne peut rien contre la matrice de ces choses-là. » 

« Mrs Miniver » est un roman plein d’un charme désuet, qui met en lumière la douceur et le bonheur du quotidien d’une famille anglaise à l’aube de la 2nd guerre mondiale. L’attention aux petits détails, au variation de la lumière, au passage du temps, à la délicatesse des relations entre les membres de la famille Miniver m’ont enchantée et ravie.

Traduction Berthe Vulliemin et Josette Chicheportiche