Christmas in Exeter Street de Diana Hendry et John Lawrence

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C’est la veille de Noël et les premiers à arriver dans la maison d’Exeter Street, où habite la famille Mistletoe, sont les quatre grands-parents. Deux belles chambres ont été préparées à leur attention. Puis ce sont les amis des enfants qui viennent s’installer au grenier. L’oncle Bartholomew leur fait également la surprise de débarquer d’Australie. Au fur et à mesure de la soirée, la maison se remplit avec des invités plus ou moins attendus : le vicaire et sa famille qui ont vu le toit de leur maison s’envoler, les voisins qui veulent participer à la petite fête, des inconnus qui sont tombés en panne de voiture. La famille Mistletoe regorge d’ingéniosité pour réussir à caser tout le monde ! Et chacun est arrivé avec un présent (un arbre de Noël, de la confiture de cranberry, des chapeaux en papier, des crackers, etc…) qui sera très utile pour le lendemain. Mais le père Noël  réussira-t-il à n’oublier personne ?

« Christmas in Exeter Street » est un album plein de charme. L’ambiance est chaleureuse dans la maison des Mistletoe à l’image des dessins de John Lawrence. Ce qui le rend vraiment attachant, c’est son petit brin de folie. Les invités de la maison d’Exeter Street vont vraiment passer la nuit dans des endroits étranges comme le dessus de la cheminée ou le vaisselier ! Une magnifique double page montre la maison en coupe et ses habitants endormis. L’album de Diana Hendry est habité par l’esprit de Noël : le sens du partage, la générosité, la joie. Tout le monde est accueilli à bras ouverts à Exeter Street !

« Christmas in Exeter Street » est un album délicieux, amusant et parfait pour se mettre dans l’esprit de Noël.

Les choses de la mort de Celia Fremlin

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Imogen est veuve depuis deux mois. Son mari, Ivor, était un historien de l’Antiquité très réputé et il s’est tué dans un accident de voiture. Imogen se fait peu à peu à son nouveau statut qui ne cesse de jeter  un froid en société. Elle y est aidée par Edith, sa voisine, veuve également qui est très prodigue en conseils sur la manière de vivre son deuil. Imogen réalise qu’il va être dorénavant difficile de se retrouver seule. D’ailleurs, pour les fêtes de fin d’année, toute la famille d’Ivor s’invite pour lui tenir compagnie. Ce sont non seulement ses enfants et leur famille qui s’installent mais également la deuxième épouse d’Ivor ! Tout ce beau monde ne semble pas pressé de quitter les lieux… Et pour couronner le tout, Imogen reçoit un coup de fil en pleine nuit l’accusant d’avoir assassiné son mari. Suite à cela, des évènements étranges se déroulent dans la maison, des objets sont déplacés, réapparaissent alors qu’ils étaient au grenier.

Le résumé du roman de Celia Fremlin donne une bonne idée de ce qui s’y joue. D’un côté, il y a beaucoup d’humour, d’esprit, d’ironie dans cette réunion familiale pour les fêtes de fin d’année. Imogen ne s’ennuie pas entre Robin, aussi égocentrique que l’était son père et sans situation, Dot et sa famille qui envahit chaque instant de la vie de sa belle-mère et Cynthia, l’extravagante ex-femme d’Ivor. Les fêtes de fin d’année sont animées pour Imogen et cela est réjouissant à lire.

De l’autre côté, un suspens se met en place à bas bruit durant tout le roman pour éclater dans les derniers chapitres. « Les choses de la mort » m’a par moments fait penser aux « Diaboliques » d’Henri-Georges Clouzot. Comme je le disais précédemment, des objets sont déplacés, notamment les manuscrits d’Ivor. Le mort semble réinvestir sa demeure pour déstabiliser sa veuve. Par petites touches, au milieu de la comédie familiale, Celia Fremlin place des éléments plus proches du thriller, du roman noir. L’intrigue est très habilement menée et la tournure qu’elle prend à la fin surprend le lecteur bien installé jusqu’à présent au coin du feu.

Je découvre avec ce livre Celia Fremlin, qui, comme Cyril Hare dont je vous parlais récemment, faisait partie du Detection Club. Ingénieux, drôle, étonnant, « Les choses de la mort » me donne envie de découvrir d’autres romans de cette autrice.

Traduction Michel Duchein

La bonne Lady Ducayne de Mary Elizabeth Braddon

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Bella Rolleston est une jeune femme pauvre qui vit avec sa mère dans un petit logement londonien. Après un mariage malheureux, Mrs Rolleston a du se mettre à travailler pour subvenir à ses besoins et à ceux de son enfant. A 18 ans, Bella ne veut plus être une charge pour sa mère adorée et elle cherche à se placer comme demoiselle de compagnie. Son peu d’expérience et de qualification complique grandement sa recherche d’emploi. Dans l’agence, où elle a présenté sa candidature, elle va avoir la chance de rencontrer Lady Ducayne. Cette dame, très âgée, recherche une jeune personne en excellente santé pour passer l’hiver en Italie à ses côtés. Le salaire sera également plus élevé que ce qu’espérait Bella. Impossible donc de refuser une telle proposition. En Italie, la jeune femme est éblouie par la beauté des paysages et par la libéralité de Lady Ducayne qui ne lui demande que peu de travail. Les choses prennent un tour inquiétant  lorsque Bella apprend que les deux dames de compagnie précédentes de Lady Ducayne sont mortes après un mois au service de la vieille dame. Elle-même se sent étrangement lasse…

Je n’avais pas lu Mary Elizabeth Braddon depuis plusieurs années, j’ai donc craqué pour la publication de cette nouvelle aux éditions Corti. En la lisant, l’histoire de Bella m’a semblé familière…je l’avais déjà lue en anglais en 2010 avec ma comparse Lou ! Mary Elizabeth Braddon s’amuse ici à revisiter (et à médicaliser !) le mythe du vampire. Il faut dire que la spécialité de cette autrice victorienne était plutôt le roman gothique ou le roman à suspens. Ici le surnaturel prend une tournure très moderne.

Bien entendu, cette nouvelle évoque également la condition des femmes et les différences flagrantes entre les classes sociales. La pauvre Mrs Rolleston s’est retrouvée bien démunie après l’abandon de son mari. La modernité de ce petit texte réside également dans les propos concernant le mariage. Bella ne rêve en aucun cas d’un foyer confortable, elle ne souhaite que soulager sa mère. Quant au jeune médecin, croisé en Italie, peu lui importe que la femme qu’il aime soit riche ou pauvre. Une réaction bien loin des valeurs de la société victorienne !

« La bonne lady Ducayne » est une nouvelle où Mary Elizabeth Braddon détourne de manière originale le mythe du vampire ce qui est fort plaisant et amusant.

Traduction Jacques Finné

Peinture fraîche de Chloe Ashby

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« C’était le tableau préféré de Grace et sa fascination pour cette œuvre était contagieuse. Je ne sais combien de fois Suzon nous a dévisagées depuis des écrans d’ordinateurs crasseux à la fac. Nous  l’examinions bouche bée pendant des heures à essayer de lire dans ses pensées. Aujourd’hui, je braque mon regard sur le sien. Comment fais-tu ? A rester là debout toute la journée. Avec ce maintien impeccable. Tu ne t’énerves donc jamais ? » Depuis le décès de sa meilleure amie Grace, Eve trouve du réconfort devant « Le bar des Folies Bergères » de Manet. Elle se rend tous les mercredis à l’Institut Courtauld pour se couper du monde en s’installant devant Suzon. En dehors de ce musée, la vie d’Eve est chaotique. Elle est serveuse à temps partiel, hébergée par un couple dans un appartement miteux, et a arrêté ses études d’histoire de l’art. Elle ne voit plus son père qui a sombré dans l’alcoolisme après le départ de sa femme. La situation d’Eve s’aggrave lorsqu’elle quitte son travail à cause de la main baladeuse d’un client. A l’Institut Courtauld, elle découvre une petite annonce qui va infléchir le cours de sa vie. Un atelier de dessin cherche des modèles, Eve s’y rend et est embauchée. De nouvelles opportunités et amitiés vont s’offrir à elle. Tout semble enfin s’améliorer dans la vie de la jeune femme jusqu’à ce qu’elle découvre que « Le bar des Folies Bergères » a été prêté pendant des mois au musée d’Orsay.

« Peinture fraîche » est le premier roman de Chloe Ashby et il a pu évoquer à certains la géniale série « Fleabag » ou les romans de Sally Rooney. Eve est effectivement une jeune femme perdue, déboussolée comme les personnages de Sally Rooney et elle est aussi imprévisible et excessive que l’héroïne de Phoebe Waller-Bridge. Eve est un personnage attachant en raison de  sa fragilité ; sa solitude au milieu de la foule londonienne est poignante. Le roman de Chloe Ashby n’est pas que noirceur et désespoir : il est parsemé de pointes d’humour  caustique et plusieurs rencontres seront des sources de lumière et d’espoir. L’une des relations d’Eve est des plus singulières puisqu’il s’agit de la Suzon de Manet. J’ai beaucoup apprécié le rôle de l’art dans ce roman : il console, il protège du chaos du monde. Ce qui est également très intéressant, c’est la place du corps des femmes, celui d’Eve reste un objet (attouchements et brutalité, le regard des élèves lors des cours de dessin) comme ce fut souvent le cas dans l’histoire de l’art.

« Peinture fraîche » est un premier roman très réussi, sensible, touchant et dont l’écriture est extrêmement fluide. Chloe Ashby vient de publier son deuxième roman en Angleterre et je ne manquerai sa traduction française sous aucun prétexte.

Traduction Anouk Neuhoff

Un château au loin de Lord Berners

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Dans « Une enfance de château », nous avions quitté notre cher Gerald Hugh Tyrwhitt-Wilson, futur Lord Berners, à Elmley qu’il quitte au printemps 1897 à 14 ans et demi avec un volume des Poèmes de Scott sous le bras. La question de la carrière du jeune homme se pose alors de manière récurrente. « On me fit comprendre que j’allais devoir gagner ma vie, alors que j’étais entouré de personnes qui semblaient n’avoir d’autre préoccupation que de se divertir, ce que je trouvais d’une injustice flagrante. Pourquoi mon grand-père, à l’immense richesse, ne pouvait-il me permettre de vivre dans le confort du luxe comme mes oncles et mes tantes ? A quoi bon devenir un gentleman si c’était pour s’embarrasser d’un métier ? » Un métier artistique, auquel il aspire, étant toujours exclu, sa mère l’oriente vers la voie diplomatique. C’est donc ainsi qu’il fit son entrée à Eton. Il y rencontra sensiblement les mêmes problèmes qu’à Elmley puisque les sports collectifs y restent « le test ultime de la perfection morale et sociale ». Il réussit néanmoins à éviter le cricket qu’il déteste au grand désarroi de sa mère, pour se consacrer, médiocrement, à l’aviron. Il rencontra des difficultés à s’intégrer et à nouer des amitiés durables. Entre professeurs farfelus et camarades peu avenants voire brutaux, Lord Berners connaîtra quelques révélations : la découverte de la musique de Wagner et l’élégance vestimentaire. La sexualité commence également à le questionner.

Comme dans le premier volet de ses mémoires, Lord Berners souligne le poids des traditions victoriennes qui pèsent sur ses épaules. Ses domaines de prédilection ne sont pas assez virils aux yeux de sa mère qui ne jure que par la chasse et le cricket. Il reste en décalage avec son époque et ses valeurs, s’ennuyant profondément lors des réceptions données par ses parents où les hommes parlent sport et politique. Encore une fois, il faut souligner l’humour et l’ironie de Lord Berners dans le récit de ses mémoires. Son flegme anglais et son autodérision font merveille.

Je ne peux que remercier Les Cahiers Rouges de chez Grasset de nous faire connaître l’excentrique et charmant Lord Berners et ses anecdotes piquantes et parfois mélancoliques.

Traduction Valentin Grimaud

Meurtre à l’anglaise de Cyril Hare

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Lord Warbeck est alité, un anévrisme menace très sérieusement son existence. Pour son dernier Noël, il a souhaité réunir ses proches dans sa propriété. Sont invités son fils Robert, odieux membre d’une ligue fasciste, Sir Julius, son cousin et chancelier de l’Échiquier, Mrs. Carstairs, dont le père fut recteur de la paroisse et Lady Camilla Prendergast,  nièce du premier mari de Lady Warbeck. Se trouvent également à Warbeck Hall le majordome Briggs, fidèle aux traditions et à son maître, et sa fille, ainsi que Wenceslaus Bottwink, historien spécialiste de la constitution anglaise venu étudier les archives de la famille, et l’inspecteur Rodgers qui assure la sécurité de Sir Julius. Les invités disparates se réunissent après le repas pour le toast de Noël. Quand les douze coups de minuit retentissent, Robert Warbeck lève son verre, boit son champagne et s’effondre. Mort par empoisonnement.

Cyril Hare a écrit « Meurtre à l’anglaise » en 1951 comme un pastiche des whodunit de l’âge d’or et c’est parfaitement réussi. On se croirait chez Agatha Christie ! L’intrigue se déroule en huis clos puisque la demeure des Warbeck se retrouve rapidement coupée du monde extérieur par la neige. L’inspecteur, présent sur les lieux, va prendre les choses en main, mais il se sentira vite dépassé par les événements. Car, bien entendu, le meurtrier ne va pas s’arrêter là. Une épée de Damoclès pèse sur les invités puisque l’assassin est l’un d’eux. Le dispositif fonctionne toujours merveilleusement bien. Et celui qui résoudra le mystère, le professeur Bottwink, a des airs d’Hercule Poirot, un petit bonhomme érudit et un rien pédant. Sous couvert de cette enquête, Cyril Hare nous parle d’un changement d’époque. Après la deuxième guerre mondiale, les grandes familles aristocratiques perdent leur statut et leurs propriétés. Briggs est le seul, en dehors de la cuisinière, à s’occuper de la maison et l’entretien de celle-ci sera un bien lourd héritage pour le futur lord Warbeck.

« Meurtre à l’anglaise » est un roman délicieusement suranné, ludique, parsemé d’humour. Un Cluedo que n’auraient pas renié les membres du Detection Club dont Cyril Hare a lui-même fait partie.

Traduction Mathilde Martin

Un meurtre sera commis le… d’Agatha Christie

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« Un meurtre annoncé, qui aura lieu le vendredi 29 octobre, à 6h30 de l’après-midi, à Little Paddocks. Les amis sont priés de tenir compte de cette invitation, qui ne sera pas renouvelée. » Voici l’étrange annonce découverte par les habitants de Chipping Cleghorn dans leur Gazette. Après la surprise, chacun imagine qu’une murder party est organisée dans la propriété de Miss Blacklock. Aussi, chacun décide de s’y rendre pour 6h30. La propriétaire des lieux est également stupéfaite par la macabre annonce. Mais comme tout le village, elle pense qu’une plaisanterie de mauvais goût lui est faite et elle s’apprête à recevoir ses voisins qui ne résisteront pas à leur curiosité. Et pourtant, c’est bien un drame qui va se dérouler à 6h30 dans le grand salon de Little Paddocks. Un homme va y trouver la mort.

L’ouverture de « Un meurtre sera commis le… » est particulièrement originale. La petite annonce de la Gazette nous fait pénétrer dans les foyers des habitants du village qui la découvrent tour à tour. Ces différents protagonistes vont devenir les suspects du meurtre. L’intrigue est parfaitement ficelée, elle comporte de nombreux rebondissements et surprises comme sait en ménager Agatha Christie. Ce roman concentre tout le charme de ceux consacrés à Miss Marple : la campagne anglaise, une petite communauté où tout le monde se connaît mais où les secrets sont légion. J’ai toujours eu une tendresse particulière pour ce personnage qui, sous des airs inoffensifs et humbles, est une redoutable observatrice de ses semblables et de leurs travers.

Décidément, je pense que je ne me lasserai jamais de lire ou relire Agatha Christie. « Un meurtre sera commis le… » est la lecture parfaite pour cette fin du mois d’octobre et l’histoire est totalement réussie.

Traduction Michel Le Houbie

La maison dorée de Jessie Burton

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Amsterdam, 1705, nous retrouvons la famille Brandt et leur splendide demeure du Herengracht. Petronella, Otto, l’ancien secrétaire de Johannes Brandt, et Cornelia, l’autre fidèle domestique, s’apprêtent à fêter les 18 ans de Thea, nièce de la première et fille du second. Depuis la disparition de Johannes et de sa sœur Marin, les difficultés financières se sont accumulées et la maison s’est peu à peu vidée de ses tableaux et objets précieux. Pour Nella, la solution serait le mariage de Thea avec un  beau parti. La jeune femme n’entend pas sceller son avenir avec un inconnu. Elle est d’ailleurs éperdument éprise du peintre des décors du théâtre de Schouwburg où elle se rend très souvent. Cette relation peut mettre en péril la réputation de Thea, si essentielle à Amsterdam. Bientôt, la jeune femme va recevoir des miniatures à son domicile, comme cela était arrivé à sa tante Petronella dix-huit ans plus tôt.

J’ai, jusqu’à présent, considéré “Miniaturiste” comme le roman le plus réussi de Jessie Burton et j’ai été ravie de retrouver la famille Brandt. Nous l’avions laissée dans une position extrêmement délicate : l’opprobre et le déshonneur s’étaient abattus sur elle. Nella tente depuis de restaurer leur réputation. En dix-huit ans, Amsterdam la rigoriste n’a pas changé et les apparences restent essentielles. Jessie Burton a une nouvelle fois l’art de nous plonger dans cette ville et les us et coutumes de ses habitants. Je regrettais dans “Miniaturiste” que les secrets de la miniaturiste ne soient pas dévoilés aux lecteurs. Bien entendu, cela sert aujourd’hui “La maison dorée” et nous permet de retrouver cet énigmatique et romanesque personnage. Et finalement, je préfère ne pas en savoir plus sur elle ! Et, “La maison dorée” n’est en rien une copie du “Miniaturiste”. Le personnage de Thea n’a pas grand chose en commun avec celui de Petronella. Même si leurs destinées se constituent en miroir, elles seront bien différentes. L’indépendance et la liberté questionnent beaucoup plus Thea, ce qui la rend particulièrement intéressante et attachante.

Jessie Burton a réussi à écrire une suite parfaite et captivante à son premier roman pour le plus grand plaisir de ses lecteurs.

Traduction Laura Derajinski

Père d’Elizabeth Von Arnim

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A la mort de sa mère, Jennifer Dodge a promis qu’elle n’abandonnerait jamais son père. Elle devient donc sa secrétaire, il est écrivain, et son souffre-douleur. Pendant douze ans, Jen va se dévouer à ce tyran domestique et vivre une vie morne et sans joie. A 65 ans, Père apprend à sa fille qu’il vient de se marier avec une jeune femme. Remise de sa surprise, Jen envisage son avenir avec espoir, son père n’aura plus besoin d’elle. « La liberté, la liberté de sa personne, le droit d’être seule, voilà ce à quoi elle aspirait et qui lui était miraculeusement donné, la possibilité d’agir avec naturel, d’arranger les choses comme elle l’entendait, de décider (cela semblait un détail, mais faisait elle en était sûre, toute la différence entre vivre et s’étioler) ce qu’on ferait ensuite. » Mais Père n’a pas l’intention de la laisser partir. Durant sa lune de miel, Jen va devoir préparer sa fuite.

« Père » d’Elizabeth Von Arnim est un roman plein de charme, de légèreté et d’humour. De nombreuses scènes sont très cocasses, basées sur des malentendus, des situations incongrues. Le talent d’Elizabeth Von Arnim fait merveille dans ces moments comiques qui rendent la lecture particulièrement agréable et plaisante.

Mais le ton amusant et optimiste du roman n’empêche pas l’autrice de nous montrer la réalité des femmes célibataires dans les années 30. En raison de la première guerre mondiale, on image que les jeunes femmes avaient peu de prétendants et que les vieilles filles devaient être nombreuses. Leur situation financière était bien entendu compliquée. Jen n’a que cent livres de rente annuelle grâce à sa mère. Elle est un peu inexpérimentée et la faible somme ne semble pas l’inquiéter outre mesure. Alice, la sœur du pasteur du village où Jen va louer un cottage, est un personnage détestable et odieux avec son frère. Elle veut à tout prix qu’il reste célibataire car elle dépend totalement de lui économiquement. Alice est prisonnière de son frère comme Jen l’est de son père et leur position de célibataire les affaiblit. L’argent reste  le nerf de la guerre lorsque l’on veut conquérir sa liberté. Et Jen n’en apparait que plus courageuse dans sa volonté d’enfin prendre son destin en main, de vivre seule pour la première fois de sa vie.

Je me suis régalée à la lecture « Père », l’ironie, les charmantes descriptions de la campagne anglaise, les personnages bien incarnés et attachants en font un roman réussi et réjouissant.

Traduction Marguerite Glotz

Laura Willowes de Sylvia Townsend Warner

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Laura Willowes a presque 30 ans lorsque son père décède l’obligeant à quitter le Somerset pour habiter à Londres avec l’un de ses frères. La jeune femme n’avait jamais eu envie de briller en société et n’appréciait guère les réceptions : « Elle n’aimait pas les simagrées et ne voyait pas pourquoi elle aurait feint  de s’amuser. Le manque de coquetterie la rendait indifférente au devoir qu’à toute jeune fille à marier de se montrer charmante, que son charme soit destiné à une personne précise ou, à défaut, qu’il s’exprime plus largement au travers d’un amour désintéressé pour l’humanité. » Sans époux, Laura doit passer de la tutelle de son père à celle de son frère aîné. C’est ainsi que pendant des années, elle resta dans l’ombre et devint tante Lolly. Vingt ans plus tard, ses neveux et nièces devenus grands, Laura décide de déménager pour habiter seule à la campagne, dans le Buckinghamshire à Great Mop. La famille Willowes est stupéfaite devant une telle excentricité mais Laura ne semble pas prête à revenir sur sa décision.

« Laura Willowes » est le premier roman de Sylvia Townsend Warner, publié en 1926. Je souhaitais le lire depuis des années et je suis enchantée de l’avoir enfin découvert. Ce roman est original, singulier et étonnamment moderne. Il se compose de trois parties qui pourraient presque être des histoires indépendantes. La première partie nous raconte la jeunesse de Laura, ignorée par ses frères mais choyée par son père. Elle n’est déjà pas prête à se fondre dans le moule, à se plier au destin que la société assigne aux femmes. Néanmoins docile, elle accepte de vivre chez son frère à Londres. La deuxième partie du roman voit Laura s’émanciper à 47 ans et s’installer à la campagne où elle peut goûter à la liberté pour la première fois de sa vie. La troisième partie est extrêmement surprenante et féministe. Elle a un petit côté « Le maître et Marguerite » puisque Laura devient une sorcière ! Atypique, imprévisible, indépendante, farouchement libre, tout ce qui caractérise Laura s’incarne dans cette figure surnaturelle. Elle explique ainsi son envie de devenir sorcière : « C’est au contraire pour échapper à tout cela – pour mener sa propre vie, et non plus une existence parcimonieusement accordée par les autres, pour ne plus se contenter du trop plein charitable de leurs pensées, tant de tranches de vie rassise par jour, tout comme le régime des asiles de pauvres qui est scientifiquement calculé pour maintenir la vie. » Une vieille fille qui vit seule dans un cottage à la campagne, voilà une transgression très moderne pour ce début de 20ème siècle et qui m’a ravie.

Avec une écriture élégante, Sylvia Townsend Warner met en scène une héroïne attachante qui fait fi des conventions sociales pour gagner son indépendance. Un roman surprenant et malicieux.

Traduction Florence Lévy-Paoloni