Buvard de Julia Kerninon

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« J’étais venu poser quelques questions négligeables, et elle m’a livré plus que je ne saurai jamais retranscrire. Cent seize cassettes de quatre-vingt-dix minutes. Cinq cent cinquante-quatre pages de notes périphériques. Papier et bande magnétique – sa vie. » Lorsque Lou, jeune étudiant de 21 ans, débarque chez Caroline N. Spacek dans le Devon, il n’imagine pas que son écrivain préféré va se livrer à lui comme à personne d’autre. A 39 ans, Caroline vit comme une recluse dans la campagne proche d’Exeter. Elle connaît le succès très jeune mais également la haine des critiques, des journalistes. Tout en reconnaissant son immense talent littéraire, ils lui reprochent la violence de ses mots. De livres en livres, Caroline N. Spacek est autant adulée que détestée, se sentant poursuivie, harcelée, elle s’est mise à l’abri dans la campagne anglaise. Lou n’est pas le premier admirateur à venir interroger Caroline sur son travail. Mais il est le seul à qui elle va entièrement se confier sentant chez lui une sensibilité, une douleur venue de l’enfance semblable à la sienne.

J’étais passée à côté de ce premier roman lors de sa sortie, ce sont les articles élogieux sur « Une activité respectable », le dernier texte de Julia Kerninon, qui m’ont mené à lui. Les deux livres parlent d’ailleurs de la même chose : l’écriture. Ce que Caroline raconte à Lou, c’est la manière dont elle a rencontré la littérature. Venue d’un milieu pauvre et brutale, elle n’était pas prédestinée à devenir écrivain. C’est une rencontre qui fait basculer sa vie, celle de Jude Amos, un poète et écrivain reconnu, qui l’embauche comme secrétaire. Caroline, comme un buvard, va absorber, assimiler et sublimer tout ce qu’elle apprend à ses côtés. A partir de ce moment, la littérature ne la lâchera plus. Et c’est un personnage dévorée par l’écriture, les mots que nous présente Julia Kerninon. Caroline vit pour et par la littérature, par ses livres. Sa créativité exclut totalement son entourage, ses maris successifs. Elle l’empêche d’être simplement au monde. Ce huit  clos est également le récit d’un passage de témoin. C’est au tour de Lou de devenir un buvard, à lui de se lancer dans l’écriture. Lou est le miroir de Caroline, celui dans lequel elle peut enfin se regarder.

« Buvard » est un premier roman brillamment écrit et composé. Rythmé par de courts chapitres, « Buvard » est un hommage éclatant à la littérature et à l’inspiration.

Article 353 du code pénal de Tanguy Viel

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Martial Kermeur vient d’être arrêté par la police. Il a jeté à la mer Antoine Lazenec, promoteur immobilier qui pendant six ans a escroqué le village de la presqu’île en face de Brest. Martial explique au juge comment tous ont cédé au charme d’Antoine Lazenec, comment tous avaient besoin de rêve et d’espoir. Le projet, présenté à la mairie, était celui d’une station balnéaire sur la côte brestoise, un St Tropez breton. « Lui, Antoine Lazenec, il a fait comme un pionnier qui débarque sur une nouvelle terre. Nous, en Indiens effarés et naïfs, on a hésité sûrement entre une flèche empoisonnée et l’accueillir à bras ouverts, mais il semblerait bien qu’on ait choisi la deuxième option. Ce matin-là, dans la salle de la mairie, quand il a reçu le micro de la main de Le Goff, on a tous eu cette impression-là, qu’il y avait comme un projecteur qui aussitôt s’était braqué sur son visage, comme si tout un village à l’unisson attendait cela, la parole d’un promoteur. » Et Martial, comme les autres, va confier ses économies à Lazenec. Toute sa prime de licenciement reçu de l’arsenal va y passer. Et le projet n’avancera jamais.

« Article 353 du code pénal » ne démentit pas l’admiration que je porte à Tanguy Viel depuis « L’absolue perfection du crime ». Le roman est la confession de Martial Kermeur devant le juge. Il est l’unique narrateur et il se livre totalement comme sur le divan d’un psy (c’est d’ailleurs l’impression que lui donne le juge peu loquace). Martial ne raconte pas seulement le meurtre de Lazenec mais toute une vie faite de déceptions et d’échecs. Une vie ouvrière qui se termine en licenciement, une vie familiale qui se termine en divorce, une relation père-fils faite essentiellement d’incompréhension. L’épisode du loto est symptomatique de la sensation de Martial d’être passé à côté de sa vie : toutes les semaines, il joue les mêmes numéros, le jour où ils sortent Martial a oublié de valider son ticket. Sa rencontre avec le promoteur immobilier ne fait que renforcer son impression d’être floué par la vie.

La vie de Martial Kermeur est grise, monotone, sans espoir. Ce que montre Tanguy Viel c’est cet engrenage de désillusions qui va faire basculer Martial dans le crime. L’auteur s’interroge depuis toujours sur la morale, la frontière poreuse entre le bien et le mal. Sa description de la vie de Martial, de cet homme las, m’a fait penser à Simenon. Mais contrairement à l’auteur belge, il y a beaucoup d’empathie chez Tanguy Viel, beaucoup d’humanité dans son récit. Martial est un personnage attachant que l’on plaint et que l’on voit plus comme une victime qu’un assassin.

Admirablement tenu et maîtrisé, « Article 353 du code pénal » se lit d’une traite. Si vous voulez savoir ce qu’est l’article 353 du code de procédure pénal, il vous faudra attendre les dernières pages surprenantes de ce roman noir.

Vango, I de Timothée de Fombelle

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A Paris, en avril 1934, quarante hommes sont allongés sur le sol devant le parvis de Notre-Dame. Ces hommes sont là pour être ordonnés prêtres. Avant que le cardinal ait pu prononcer un mot, la police, emmenée par le commissaire Boulard, fend la foule venue assister à la cérémonie. Le commissaire recherche l’un des hommes allongés au sol : le jeune Vango Romano. Ce dernier réussit à fuir en escaladant de manière extraordinaire la façade de la cathédrale. Mais un mystérieux tireur tente de le tuer durant son ascension. C’est grâce à une hirondelle que Vango a la vie sauve et qu’il peut s’évader. Sans cesse poursuivi, Vango ne sait même pas pourquoi la police veut l’arrêter. Il découvre rapidement qu’il est accusé du meurtre du frère Jean, son seul ami au séminaire. Une course-poursuite s’engage avec la police mais elle n’est pas la seule à rechercher Vango. Celui-ci doit faire éclater son innocence et trouver la vérité sur ses origines, lui l’orphelin sauvé d’un naufrage au large des îles éoliennes.

Les éditions Folio ont eu l’excellente idée de sortir ce roman jeunesse dans leur collection adultes. Il aurait été dommage que ceux qui ne connaissent pas la littérature jeunesse (c’est mon cas mais je me soigne) passent à côté de ce petit bijou. « Vango » est un extraordinaire roman d’aventures qui est la quête d’identité de Vango Romano sur fond de bouleversements historiques. Timothée de Fombelle nous entraîne à Paris, à Berlin, à Everland en Ecosse, à Salina en Italie, en Russie de 1918 à 1936 pour ce premier tome. Nous montons à bord du célèbre Graf Zeppelin, nous croisons Joseph Staline, nous nous réfugions dans un monastère invisible où les moines fuient Hitler ou Al Capone. C’est un tourbillon, c’est palpitant, virevoltant et l’intrigue est addictive. Les rebondissements et les découvertes tiennent le lecteur en perpétuelle haleine.

« Vango » c’est également une incroyable et attachante galerie de portraits. Vango est un jeune homme charismatique, talentueux dans de nombreux domaines mais il est, comme le lecteur, ignorant de ses origines. Ce jeune homme mystérieux s’attire la sympathie et la bienveillance de Hugo Eckener, le propriétaire du Zeppelin qui tente de résister à la montée du fascisme, le père Zefiro, fondateur du monastère invisible où se cachent un marchand d’armes russe, la Taupe, jeune fille riche qui tue son ennui en escaladant les immeubles de Paris. Et puis, il y a Ethel, l’orpheline écossaise qui retrouva le goût de vivre grâce à un voyage en Zeppelin aux côtés de Vango et qui cherche à le retrouver et à le protéger.

Timothée de Fombelle brasse toutes ces thématiques, y imbrique ses personnages avec beaucoup de talent et une grande intelligence dans la construction de son intrigue. Un conseil : procurez-vous le tome 2 avant d’atteindre la dernière page du tome 1, cela vous évitera de trépigner d’impatience comme je l’ai fait en attendant la suite des aventures de Vango.

Merci aux éditions Folio pour cette découverte.

Une autre saison comme le printemps de Pierre Pelot

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François Dorall est un auteur de polars à succès. Il vit aux États-Unis et revient en France pour un festival à Metz. Un soir, après une conférence, un homme l’attend au bar de l’hôtel. Il lui demande de le suivre pour lui faire rencontrer quelqu’un. François obtempère et a la surprise de retrouver Elisa, une ancienne amie d’enfance. Celle-ci lui demande de retrouver son fils qui a été kidnappé.  François Dorall est spécialiste des disparitions mystérieuses mais uniquement pour ses livres. Peut-être pour échapper à ses souvenirs douloureux, peut-être par goût de l’aventure, François accepte d’aider Elisa. Il se lance sur les traces du jeune garçon. Il découvre assez vite que le ravisseur ressemble étrangement au père de l’enfant. Le problème c’est que ce dernier est mort un an auparavant.

Pierre Pelot mélange les genres dans ce court roman qui a été initialement publié en 1995. Nous sommes tout d’abord plongés dans un véritable roman policier avec kidnapping, morts suspectes et atmosphère sombre et pesante. Comme souvent dans les romans policiers contemporains, l’enquêteur est aussi mal en point que ceux pour qui il travaille. François Dorall a un passé douloureux hanté par deux morts brutales. Les morts qui ne nous quittent pas est bien le thème central du roman de Pierre Pelot et c’est avec celui-ci qu’il nous entraîne à la lisière du fantastique. Les hommes, les animaux décédés récemment semblent revenir à la vie. Bien sûr cette histoire évoque celle de l’excellente série « Les revenants » et malheureusement cela fait perdre un peu d’originalité au livre de Pierre Pelot. Le lecteur d’aujourd’hui est sans doute moins surpris que celui de 1995.

Mais la langue de Pierre Pelot est à elle seule une raison de lire son roman. Elle est très plaisante à lire, très inventive et poétique : « Il lui avait fallu un peu de temps pour s’habituer aux grimaces des routes départementales du Doubs enlisées dans la grisaille et les averses intermittentes, ainsi qu’à la conduite pour le moins osée des autochtones. » ; « La pluie tombait en crachin. Dès que Dorall eut arrêté les essuies-glaces, le pare-brise s’opacifia, recouvert de moirures et d’irisations qui estompaient les reflets lumineux provenant d’une lampe d’éclairage public, devant le portail du cimetière, à cent mètres. » ; « Les scintillements tombés des lustres dansaient dans les bulles de son gin tonic. »

« Une autre saison comme le printemps » est un roman plaisant dont l’écriture m’a beaucoup plu mais dont j’ai compris rapidement le ressort central.

Merci aux éditions Héloïse d’Ormesson pour cette lecture.

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La duchesse de Vaneuse de Gustave Amiot

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En 1826, la sœur Marie de la Rédemption, ancienne lectrice de la duchesse de Vaneuse, met en ordre les papiers, le journal de cette dernière pour les publier. Ce journal débute en 1765. La duchesse de Vaneuse a alors 42 ans, elle n’est pas mariée et n’a pas d’enfant. Elle s’est toujours voulu indépendante et cultive son stoïcisme et sa raison. C’est une grande lectrice de Voltaire, de La Bruyère et de Montaigne qu’elle admire tout particulièrement : « Je les relis sans cesse, mais j’apprends par cœur des pages de Montaigne. Il a dit ce qui valait d’être dit, et avec une si admirable négligence que tout me semble colifichet ou pathos quand je le quitte. »  Cultivée, raffinée, la duchesse prend garde à s’éloigner des viles passions humaines. Mais sa rencontre avec un jeune anglais, Reginal Burnett, va mettre à mal ses grands principes et la plonger dans un abîme de souffrances.

 Ce court texte de Gustave Amiot (1836-1906) a été retrouvé dans une malle entreposée dans un grenier et a été publié à titre posthume. La langue utilisée par l’auteur a la pureté et l’élégance de celle du XVIIIème siècle. On sent dans ces mots toute l’admiration de l’auteur pour cette période. C’est un délice de retrouver la perfection de cette langue.

Mais « La duchesse de Vaneuse » n’est pas qu’un exercice de style. Elle montre le combat de cette femme contre ses sentiments. Elle se veut raisonnable et son indépendance lui semble mériter le sacrifice de l’amour. Mais l’esprit ne peut pas tout contrôler et l’arrivée des sentiments dans la vie de la duchesse va être brutale et douloureuse. Elle devient peu à peu torturée par la pensée du jeune homme, elle brûle de recevoir ses lettres tout en repoussant ses avances. Son esprit se perd dans la force de sa passion, il revient sans cesse vers Reginald Burnett. « J’essaye en vain de me convaincre que j’attends sans impatience la prochaine lettre de Reginald. Quand j’aurai fait la paix dans mon cœur, comment ma curiosité ne serait-elle pas irritée au dernier point ? Je ne parviens pas à imaginer ce que peut être cette lettre. Sans doute, je n’éprouverais pas cet embarras s’il s’agissait de tout autre (…). Mais sortons de cette méditation stérile. Il faut tuer les minutes. » Comme dans « La princesse de Clèves » et avec la même langue précieuse, ce court texte nous raconte comment une femme peut se perdre dans les filets du sentiment amoureux. C’est la défaite de la raison, du renoncement face à la puissance de l’amour.

« La Duchesse de Vaneuse » est un petit bijou méconnu à la langue remarquable qui dissèque le sentiment amoureux chez une femme qui vénère les philosophes des Lumières.

Le grand n’importe quoi de J.M. Erre

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Le samedi 7 juin 2042 à 20h42 à Gourdiflot-le-Bombé (J.M. Erre n’est pas grolandais pour rien !), Alain Delon prit une décision importante après avoir ingurgité deux yaourts aux fruits : il allait se suicider. Au même moment, Arthur, un réfugié monégasque, arrive à une soirée déguisé en spider-man. Il est accompagné par sa future ex-petite amie et est invité par Patrick, un culturiste. Pendant ce temps-là, Lucas, un auteur de SF, tente d’écrire le chef-d’œuvre qui le révèlera mais il est interrompu par Marilyn Monroe qui sonne à sa porte. Enfin, toujours à la même heure, J-Bob et Francis refont le monde accoudés au comptoir du « Dernier bistrot avant la fin du monde ». Tous vont être amenés à se croiser dans les minutes qui suivent.

Comme ce résumé vous le montre, le dernier roman de J.M. Erre est vraiment du grand n’importe quoi ! Il plonge sa galerie de personnages fantasques dans un mixte entre « Un jour sans fin » et « 2001, l’odyssée de l’espace ». La France de 2042 est très différente de celle de 2016 : Monaco est devenu un Califat, W9 est la chaîne culturelle n°1 depuis la reconversion d’Arte dans le télé-achat, Rocco Siffredi a reçu le prix Femina en 2037 pour « Y en a un peu plus, je laisse ? » et les malgaches dominent l’économie mondiale grâce à une nouvelle source d’énergie : « La découverte du carburant nouvelle génération à partir d’une molécule contenue uniquement dans le poil du lémurien, espèce endémique de l’île malgache, avait bouleversé l’ordre mondial. Grâce à cette mine d’or inespérée, Madagascar, jusqu’alors un des pays les plus pauvres de la planète, avait connu un développement prodigieux. La manne financière avait été telle que les Malgaches avaient délocalisé leurs usines sur toute la planète et racheté Apple, MacDonald’s, facebook, Google, ainsi que le PSG, car même les meilleurs font des erreurs. « 

C’est dans cet univers étrange et délirant que va se dérouler une folle équipée où tous les personnages vont se croiser : certains cherchant des martiens, d’autres voulant éviter une horde de culturistes énervés, d’autres passant leurs nuits à faire des blagues aux habitants du village ou à refaire le monde au bar.

Comme à chacun de ses romans, J.M. Erre nous entraîne dans son univers jubilatoire, totalement loufoque et original. Ce n’est pas mon préféré, je n’ai pas eu mal aux zygomatiques comme pour les deux précédents, mais je me suis quand même bien amusée à Gourdiflot-le-Bombé.

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La grande panne de Hadrien Klent

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Dans le sud de l’Italie, l’explosion, accidentelle ou volontaire, d’une mine de graphite sème la panique. En effet, un immense nuage s’en est échappé et risque de s’enflammer au contact des lignes à haute tension. Il est donc décidé de plonger le pays dans le noir. En France, c’est le branle-bas de combat puisque le nuage se déplace vers le nord. Le black-out s’impose également pour la population française. Un seul endroit conservera l’électricité grâce à un générateur : l’île de Sein. Et c’est là que le gouvernement va venir s’installer durant toute la durée de la coupure. Tous les conseillers, le président et les ministres débarquent sur cette île paisible. L’un de ses habitants n’est pas enchanté par cet envahissement. Normand, ancien conseiller du premier ministre devenu président, est venu vivre sur l’île pour fuir la vie politique et écrire un livre. Il est d’autant plus agacé que dans les conseillers se trouve Alexandrine, son ancienne petite amie. Mais d’autres se réjouissent de ce futur blackout. Un journaliste décide d’éditer un journal à l’ancienne et d’être la seule voix durant la coupure, une belle façon de relancer sa carrière. Jean-Charles, un activiste de l’ultra-gauche, veut lancer une nouvelle Commune sur les collines de Belleville et va profiter du noir total pour prendre possession des lieux. Le blackout sera-t-il synonyme de chaos en France ?

Sur un mode humoristique, Hadrien Klent nous présente une situation parfaitement plausible et tout à fait d’actualité. Entre les attentats et les pénuries possibles de carburant, « La grande panne » fait totalement écho à notre quotidien. Avec légèreté, l’auteur épingle les travers de notre époque. Les conseillers du président n’ont aucune réflexion profonde sur le long terme. Leur but est uniquement la communication, l’image du président qui en a bien besoin pour faire oublier qu’il est cyclothymique. La panne aura peut-être la vertu d’ouvrir les yeux des français  sur les absurdités de notre société et sur nos délires technologiques. Sans le courant, les français réapprennent à vivre sans toutes les nouvelles technologies et finalement ils s’en sortent très bien. Ils prennent le temps, ralentissent le rythme de leurs vies. Et c’est exactement ce que Normand est venu faire sur l’île de Sein, même s’il n’ose pas l’avouer à l’hyperactive Alexandrine lorsqu’elle lui demande ce qu’il a fait de sa vie pendant tout ce temps : « Cette fois-ci, il ne répondra pas, non plus. Même Normand, même l’autre Normand, celui qui ne baissait jamais la garde, même celui-ci ne pourrait répondre, n’oserait répondre : rien. Rien du tout. Je n’ai rien fait, juste le temps a glissé sur moi et c’était bon. » Presque une philosophie  de vie qu’il est décidément fort plaisant de lire dans un roman.

Roman catastrophe, réflexion sur la société contemporaine, histoires d’amour et d’amitié, « La grande panne » de Hadrien Klent est tout ça à la fois et exploite différents types de narration. C’est drôle, réaliste, intelligent, un roman qui donne envie de ralentir et de couper le courant.

Merci aux éditions tripode pour cette lecture.

Rien où poser sa tête de Françoise Frenkel

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« Rien où poser sa tête » fut écrit en 1943-44 en Suisse et publié en 1945. Tombé dans l’oubli, le livre a été redécouvert en 2010 dans un vide-grenier d’Emmaüs. Incroyable destin pour le seul et unique livre de son auteur Françoise Frenkel, juive polonaise qui avait ouvert une librairie française à Berlin.

Le livre que nous avons dans les mains est quasiment le journal du périple à travers l’Europe de Françoise Frenkel pour échapper à la terreur nazie. Elle décrit son quotidien, ses tracas administratifs, ses frayeurs, ses coups de chance aussi.

Françoise Frenkel quitte Berlin en 1939 pour Paris, sa ville de cœur. Mais elle ne peut y rester bien longtemps et elle tente de gagner le sud en passant par Vichy, Annecy, Avignon et Nice où elle séjourna plus longuement comme de nombreux réfugiés étrangers. « Des solitaires de tous pays, détachés du reste de leurs familles, stationnaient devant le casino, les devantures de magasins, au hasard des rues et des places. Ils s’installaient sur les bancs et les chaises en location, remplissaient l’intérieur et les terrasses des cafés du matin au soir. Des juifs, de tous les pays occupés, tournaient dépaysés, sans but et sans espoir, dans une inquiétude et une agitation toujours grandissantes. » Ce qu’elle montre parfaitement c’est la montée progressive de l’horreur. Cela commence par le recensement des étrangers, la mention de la judéité sur la carte d’identité, les rafles. Ce qui frappe également c’est la grande solitude de celle qui fuit. Cette traque incessante, épuisante oblige Françoise Frenkel à confier sa vie à de parfaits inconnus. Se met en place à l’époque un odieux commerce autour de la cache des juifs. Elle ne sait donc jamais dans les mains de qui elle est.

Fort heureusement, Françoise Frenkel fit de nombreuses très belles rencontres et notamment un couple de coiffeurs à Nice, les Marius, au courage et à l’amitié sans commune mesure. « Rien où poser sa tête » semble d’ailleurs être un hommage à l’humanisme de toutes les personnes que l’auteur a croisées. Ressort de ce témoignage un grand sentiment de fraternité, de générosité malgré les coups durs et l’angoisse.

Françoise Frenkel fait preuve d’une infinie dignité dans son récit. L’écriture est neutre, factuelle. Jamais l’auteur ne tombe dans le pathos, la plainte, qui pourtant était légitime. On ne ressent aucune colère, aucun ressentiment envers ceux qui ont profité de sa situation.

Malgré la redécouverte de « Rien où poser sa tête », Françoise Frenkel garde des mystères. Après la guerre, nous n’avons que la mention de son décès ce qui en fait un personnage hautement modianesque. On imagine parfaitement Patrick Modiano, qui signe la préface du livre, chercher la trace de Françoise Frenkel à travers le passé, les souvenirs. Autre zone d’ombre, le récit n’évoque jamais le mari de Françoise Frenkel avec qui elle avait ouvert sa librairie française. Peut-être son souvenir était-il trop douloureux puisqu’il fut déporté à Auschwitz où il décéda en 1942.

« Rien où poser sa tête » est un témoignage poignant où l’on peut voir à l’œuvre le pire mais également le meilleur de la nature humaine.

 

Les jonquilles de Green Park

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Londres, 1940. Tommy Bratford, sa sœur Jenny et ses parents tentent de vivre le plus normalement possible malgré les bombes et les ruines qui s’accumulent dans la ville. La mère travaille dans une usine de fabrication d’ampoules pendant que le père met au point des inventions fantasques. La dernière en date est une sorte d’armure-moyen de locomotion en forme de tatou. Jenny veut s’engager comme volontaire à l’hôpital, pas tellement pour aider ses concitoyens mais pour voir Clark Gable qui y passerait régulièrement. Tommy a 13 ans et il rêve de devenir écrivain. Il écrit déjà des nouvelles aventures pour Buck Rogers, un de ses héros préférés. Comme tous les garçons de son âge, ils jouent avec sa bande de copains, se mesurent aux petites frappes du coin et surtout tombe amoureux de la belle Mila Jacobson. Une alerte à la bombe, les entraînant tous dans les sous-sols de Lord Papoum, permet à Tommy de se rapprocher d’elle. Celle-ci lui avoue que ce qui la fait tenir durant ses moments difficiles, c’est l’espoir de revoir les jonquilles de Green Park en avril, lorsqu’elles se dressent « belles et fières (…) ». Tommy se jure alors de les voir à ses côtés.

Après « Aide-moi si tu peux » et son policier nostalgique des années 80, Jérôme Attal change complètement d’atmosphère et nous entraîne dans le quotidien des habitants de Londres au moment du Blitz. L’angle de vue choisi, le regard d’un adolescent et son quotidien, ne l’empêche pas de montrer l’horreur de la guerre. Les enfants, pour se repérer dans la ville sinistrée, comptent les cratères et rencontrent à cette occasion la photographe Lee Miller. Winston Churchill est à leurs yeux un super-héros qui les défend contre l’ennemi. Les monceaux de vêtements, de détritus amoncelés et sortis des immeubles en ruines, deviennent un possible terrain de jeu. Les aventures de Tommy, les inventions farfelues de son père sont autant de trouvailles qui poétisent et éloignent pour un temps le conflit.

Mais le véritable sujet de Jérôme Attal est ailleurs et il est au cœur de son œuvre. Ce thème récurrent c’est l’enfance, sa préservation, la protection et l’amour d’une famille. Chaque livre de Jérôme Attal ravive cette période de notre vie : « J’avais l’âge d’être un homme et pourtant je ne désirais qu’une chose : rester môme le plus longtemps possible parce que, j’en étais certain, il n’y avait pas de plus grand bonheur que d’avoir un chez-soi et d’être dans sa chambre, et que votre mère vienne vous border et qu’elle vous autorise à lire une dernière page de votre BD de Superman, et qu’ensuite elle revienne vous border. Tout le monde devrait avoir une mère et un chez-soi. » 

Comme dans chacun de ses livres, Jérôme Attal traite avec poésie et tendresse de son rapport à l’enfance. Tommy Bratford se voit forcer de grandir rapidement sous la pluie de bombes qui s’abat sur Londres mais son âme reste celui d’un enfant rêveur. Un joli moment de lecture comme toujours avec Jérôme Attal.

Merci aux éditions Robert Laffont pour cette lecture.

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Veronica de Nelly Kaprièlian

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« Les bijoux Cartier ruisselaient dans les piscines Art déco, le Dom Pérignon coulait 24 h sur 24, parfois, un revolver tonnait au rythme d’un faux suicide. Ils aimaient le drame, ils avaient beau traverser les grilles après leur journée de travail, ils exportaient le cinéma jusque dans leurs vies. »  L’envers du décor de Hollywood est ce qui empoisonne la vie de Veronica, née Nicole Smith d’un père disparu tôt et d’une mère envahissante. C’est cette dernière qui poussa sa fille sous les lumières aveuglantes des plateaux de cinéma. Veronica devint rapidement une icône, une star reconnaissable à sa longue chevelure blonde, une mèche lui barrant le visage. Elle joue les femmes fatales mais sa vie privée est chaotique. Elle boit beaucoup, jalouse ses autres partenaires féminines, devient difficile et capricieuse sur les tournages. Sa vie devient un cauchemar, Hollywood l’étouffe, la rend littéralement folle. La descente aux enfers commence pour elle… C’est une journaliste française, présente à Los Angeles pour la vente d’une partie des cendres de l’actrice, qui revient sur son parcours tumultueux et revisite les lieux de sa vie.

Le deuxième roman de Nelly Kaprièlian reprend la trame et les thématiques de son premier roman « Le manteau de Garbo« . Une vente aux enchères est le prétexte à une enquête sur une star des années 40 (le prétexte de départ était le même dans le premier roman). Ici, on pense bien évidemment à Veronica Lake et à sa célèbre chevelure. Mais elle n’est pas clairement nommée. Nelly Kaprièlian joue subtilement entre la réalité et la fiction, et c’est également le cas du portrait de la journaliste qui est elle sans l’être totalement.

L’auteur aborde toujours le thème de la féminité et le rapport avec les hommes, le cinéma est au centre de son travail et celui du double également. Il est même ici le thème principal de l’intrigue. Nelly Kaprièlian convoque ici le « Mulholland drive » de David Lynch mais on pense également à « Sueurs froides » d’Alfred Hitchcock, les deux cinéastes y traitant du double et de la femme fatale. L’écriture et la forme du récit de « Veronica » est par ailleurs totalement lynchien. Il n’est pas si évident de rentrer dans ce texte, il en est de même pour les films du réalisateur américain tant le rêve (ou plutôt le cauchemar) et la réalité se mélangent. Mais une fois entré dans le roman, l’univers créé est passionnant, étouffant et totalement crépusculaire. Le reportage de la journaliste se transforme en enquête (on pense également à Chandler et à son univers désenchanté) où se croisent les doubles de Veronica et ceux de la journaliste. De même, le Los Angeles d’autrefois se superpose avec celui d’aujourd’hui et semble être une ville fantôme où l’illusion est toujours reine.

Nelly Kaprièlian  creuse son sillon littéraire dans ce deuxième roman singulier et dont il faut saluer l’audace.

Merci à NetGalley pour cette lecture.