Série Z de JM Erre

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Félix Zac est fan de série Z et tient un blog, CinéBisBlog, sur son sujet de prédilection. En dehors du visionnage de nanars tous plus navrants les uns  que les autres (quelques titres pour égayer votre journée : « Arrête de ramer, t’attaques la falaise », « L’attaque de la moussaka géante », « Y a un os dans la moulinette »), Félix ne fait pas grand chose au grand dam de sa femme Sophie, enseignante et écolo militante, et de sa sœur Marie-Jo, urgentiste chez les pompiers de Paris. Mais la situation va changer, Félix va leur montrer que sa passion n’est pas vaine et inutile : il a écrit un scénario. Il y est question d’une maison de retraite pour anciens acteurs de seconde zone où les morts suspectes se multiplient. Le problème c’est que la résidence existe réellement et les décès également. Félix devient le suspect numéro un de l’inspecteur Galachu.

Amis du grand n’importe quoi, bienvenus dans l’univers génialement loufoque de JM Erre ! J’avais déjà eu l’occasion d’admirer le talent délirant de l’auteur dans « Le mystère Sherlock » et j’ai eu la chance de gagner ce roman chez Miss Léo. Et encore une fois, j’ai ri de la première à la dernière page. « Série Z » est composé de nombreux niveaux de lecture et de mise en abîme : extraits du scénario de Félix ainsi que de son carnet aide-mémoire, articles et commentaires de CinéBisBlog, journal de l’inspecteur Galachu, progression de la lecture de « Série Z » par Hubert C., lecteur à Knokke-le-Zoute. L’intrigue est rythmée, bien construite et les personnages sont tous totalement frappés. Vous croiserez au fil des pages un chat nommé Krasucki, un producteur de film-boucher résidant avenue Crosfeld-Jacob à Rungis, un directeur de maison de retraite passionné de taxidermie (en voilà un qui n’a pas choisi son métier par hasard…), un inspecteur tirant son sens déductif des épisodes de « Columbo », un apprenti policier au français approximatif et vous assisterez à une superbe et palpitante course-poursuite en déambulateur. De plus, les pensionnaires de la maison de retraite sont d’une méchanceté réjouissante et ils se débinent à longueur de journée.

JM Erre manie le nonsense et l’absurde avec brio et se permet une fin surprenante nous faisant réfléchir sur la vieillesse et la mort. Son roman fourmille d’idées, de trouvailles hilarantes qui ne laisseront pas vos zygomatiques en paix. Je vous conseille à tous cette cure de franche rigolade, de reboostage de moral instantané.

N’oublie pas les oiseaux de Murielle Magellan

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Devant l’enthousiasme de George, L’irrégulière et Leiloona, j’ai eu envie de découvrir le dernier livre de Murielle Magellan « N’oublie pas les oiseaux ». Ce récit autobiographique est un hommage vibrant à l’homme slave, Francis Morane, le grand amour de sa vie.

A 17 ans, Murielle Magellan débarque à Paris pour entrer à l’École des chansons. L’un de ses professeurs est l’homme russe et elle est tout de suite subjuguée par son charisme et son intelligence. La jeune femme s’éprend de cet homme qui a plus du double de son âge. Celui-ci ne remarque pas tout de suite cette provinciale timide et effacée. Il faut dire qu’il ne manque pas de belles et jolies femmes dans son entourage, l’homme slave est un séducteur impénitent. Pourtant, il finit par se laisser séduire par Murielle et c’est une longue et orageuse histoire d’amour qui commence.

Je suis, comme George, peu friande d’autofiction mais j’ai été emportée par cette histoire. Il faut bien reconnaître que cette histoire d’amour est particulièrement romanesque et l’on comprend le besoin de Murielle Magellan de nous la raconter. L’homme slave sortait totalement de l’ordinaire et cherchait sans cesse à surprendre, à embellir le quotidien : il offre des bouquets de fleurs à 600 Fr ; ne paie pas ses impôts par principe ; organise un feu d’artifice pour le 14 juillet dans son jardin. Cet homme fantasque ne pouvait que captiver une jeune femme sortant tout juste de l’adolescence. Mais cette médaille brillante a son revers sombre. L’homme russe est un Don Juan, un goujat qui blesse profondément par désinvolture ou par peur d’un engagement. Cette histoire d’amour se déroule en huit mouvements, entre rupture et retrouvailles. Murielle Magellan apprend la puissance constructive aussi bien que destructrice d’un amour fou. Pendant vingt ans, elle ne pense qu’à cet homme, n’aime que lui et grandit personnellement et professionnellement grâce à lui.

Murielle Magellan décrit parfaitement le sentiment amoureux dans ses bonheurs comme dans ses affres. L’identification fonctionne pleinement.  Toute personne ayant connu ce sentiment, se souvient de l’angoisse de l’attente, des papillons dans le ventre au premier rendez-vous, de la joie de l’accomplissement, de la douleur infinie de la séparation. Murielle Magellan nous raconte son histoire d’amour sans étalage, sans voyeurisme. Une grande honnêteté se dégage de ce texte.

Une seule chose m’a gênée dans ma lecture, ce sont les extraits tirées des journaux intimes de Murielle Magellan qui ponctuent le texte. Elle semble vouloir nous prouver que ce qu’elle écrit aujourd’hui correspond bien à ce qu’elle pensait à l’époque. Ces passages me semblent redondants par rapport au texte principal. Et sa sincérité ne me parait pas avoir besoin d’être renforcée, elle est évidente dès les premières lignes.

Malgré ce petit bémol, « N’oublie pas les oiseaux » est un texte prenant, un hymne à la gloire d’un amour fou, un portrait magnifique et sensible de l’homme slave.

Mon nom est Dieu de Pia Petersen

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Morgane est une jeune journaliste vivant à Los Angeles. C’est lors d’une enquête sur Jansen, le fondateur d’une secte, qu’elle fait la connaissance de Dieu. Ou du moins d’un SDF grincheux qui dit être Dieu. Ce dernier souhaite que Morgane écrive ses mémoires pour que les hommes puissent l’aimer à nouveau. Profondément athée, Morgane se laisse néanmoins captiver par cet homme allant jusqu’à le loger chez elle et lui proposer d’être son assistant. « Morgane aimerait qu’il arrête de parler pour qu’elle puisse penser. L’homme qui s’appelle Dieu l’intrigue, l’attire, elle a envie d’aller vers lui et en même temps elle veut qu’il s’en aille, elle a envie de lui dire de s’en aller le plus loin possible mais il semble si sûr de lui, comme s’il en savait plus long que quiconque sur toute chose et ça la fascine et la dérange. » Mais bientôt, elle s’interroge sur l’identité de cet homme. Des faits très étranges se produisent autour de lui : des ombres inquiétantes apparaissent lorsqu’il se met en colère, la mer s’ouvre autour de lui et une lumière blanche et intense apparait quand on le prend en photo. Morgane n’est pas la seule à remarquer les dons de celui qui se fait appeler Dieu, Jansen s’y intéresse de près et il se voit déjà l’utiliser comme emblème pour son église.

On retrouve dans « Mon nom est Dieu » la formation philosophique de Pia Petersen. Dans la tradition des écrits de Voltaire, elle interroge notre rapport à la religion sous la forme d’une fable. Ici Dieu s’inscrit dans le quotidien de Los Angeles, il porte des tongs, boit de la bière et aime se faire draguer par de belles femmes. Mais s’il est revenu sur terre, c’est surtout pour essayer de comprendre sa création. Les hommes le détestent, lui en veulent pour tous leurs malheurs et Dieu veut réhabiliter son image. Il pense avoir laissé trop de liberté à l’homme : « Il dit d’un ton maussade qu’il est trop démocrate, voilà tout. S’il n’avait pas donné le libre-arbitre aux hommes, il n’en serait pas là. On lui en veut. Pour se venger, on le rebaptise, on dispense des interprétations farfelues de ce qu’il est censé avoir dicté et là encore, c’est à cause de sa gentillesse. » Les différentes églises tentent de récupérer Dieu dont le discours pourrait remettre en cause leurs règles, leurs diktats. Il se sent plus aimé par la secte de Jansen mais il se rendra compte qu’il ne s’agit que de l’exploiter, de l’utiliser pour embrigader plus de fidèles. L’idée de Dieu défendue par Pia Petersen est intéressante puisque son personnage remonte aux mythologies antiques. Dieu s’appelait, avant, Zeus et il aimait les histoires qui se racontaient sur lui. Le Dieu du livre aime la vie, l’amour et est tolérant. Un message qui est clairement dévoyé par les différentes églises.

« Mon nom est Dieu » questionne le besoin d’un esprit transcendant, d’une hiérarchie supérieure chez l’homme d’autant plus crucial en ces temps troublés. Pia Petersen dénonce les intermédiaires (religion ou secte) qui transforment le message de Dieu en obligations et en contraintes. Elle met surtout en avant ce qui pour elle doit rester le plus important : la liberté de vivre et de penser. Liberté qui est de nouveau portée par une écrivaine comme dans « Instinct primaire ». Une fable drôle et pertinente.

14 de Jean Echenoz

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C’est en ce début d’août, pendant qu’Anthime se baladait à vélo dans la campagne vendéenne, que le tocsin retentit. Anthime et ses copains sont tout de suite mobilisés. Le méprisant Charles pense que la guerre ne durera que quelques jours. Sur le quai de la gare, sa fiancée Blanche vient l’embrasser tout en jetant un regard inquiet vers Anthime. La guerre bien sûr ne durera pas que quelques semaines. Et pendant que le bien nanti Charles sera exempté du front, Anthime et ses copains connaîtront l’horreur des tranchées.

Je ne vous ai que peu parlé de mon immense admiration pour le travail de Jean Echenoz qui n’a pas été déçue par la lecture de « 14 ». La sortie de ce nouveau roman me permet de corriger cela. En cette année de célébration du centenaire de la Grande Guerre, il est bien évident que Jean Echenoz n’apportera pas ce que Céline, Henri Barbusse ou Maurice Genevoix nous ont déjà donné. Leur expérience en tant qu’acteurs de cette guerre est irremplaçable. « 14 » n’a d’ailleurs pas comme but de nous la raconter, Echenoz le dit d’ailleurs dans son roman. Il se contentera de passages brefs mais néanmoins forts sur les conditions de vie des soldats. « On s’accroche à son fusil, à son couteau dont le métal oxydé, terni, bruni par les gaz ne luit plus qu’à peine sous l’éclat gelé des fusées éclairantes, dans l’air empesté par les chevaux décomposés, la putréfaction des hommes tombés puis, du côté de ceux qui tiennent encore à peu près droit dans la boue, l’odeur de leur pisse et de leur merde et de leur sueur, de leur crasse et de leur vomi, sans parler de cet effluve envahissant de rance, de moisi, de vieux, alors qu’on est en principe à l’air libre sur le front. »

Ce qui intéresse Jean Echenoz, ce sont les conséquences de la guerre sur les destins de ses personnages. Que va-t-il advenir d’Anthime et de ses copains ? Comment leur participation à ce carnage organisé va influer sur le cours de leurs vies ? Et Jean Echenoz exploite toutes les possibilités : ceux qui reviennent, ceux qui désertent, ceux qui meurent dans le cloaque des tranchées, ceux qui rejoignent les rangs des gueules cassées. Anthime et ses copains forment un échantillon de cette génération sacrifiée sur l’autel de la nation. Et c’est toujours avec une langue admirable de précision et de laconisme que Jean Echenoz nous raconte cette histoire. Une langue extrêmement travaillée, allant vers l’épure mais qui arrive toujours à dire l’essentiel d’un personnage, d’une situation, d’un paysage.

« 14 » démontre une nouvelle fois la perfection de l’écriture de Jean Echenoz et son formidable talent de conteur.

Une partie de chasse de Agnès Desarthe

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Quatre hommes sont à la chasse. L’un d’eux, Tristan, tire sans le vouloir sur un lapin. Ce dernier a juste été assommé, le couperet est passé tout prêt. Soulagé, Tristan décide de protéger l’animal en le glissant dans sa gibecière. Il ne voulait pas venir à la chasse, il ne supporte pas l’idée de tuer. C’est Emma, sa femme, qui l’a forcé à participer à cette partie de chasse. Le jeune couple est arrivé dans le village depuis peu, Emma veut que Tristan s’intègre. Et quoi de mieux qu’une partie de chasse pour mieux connaître ses voisins ? Celle-ci va tourner au drame et le déluge qui s’abat dans la région ne va rien arranger.

« Une partie de chasse » est un roman initiatique. Emma envoie Tristan à la chasse pour en faire un homme, comme dans une tribu ancienne tuer symbolise la virilité. Mais Tristan a beaucoup de fantômes avec lui. Il doit se débarrasser d’un passé lourd, d’une enfance gâchée. La narration fait des aller-retours dans les souvenirs de Tristan, le passé envahit le présent. On en apprend aussi beaucoup sur les autres participants à la chasse, le roman se fait choral. Et aux voix des hommes se rajoute celle du lapin. Le début du roman s’ouvre de manière très originale sur les pensées du lapin que Tristan va sauver par la suite. « J’aimerais mourir de mort naturelle. Je voudrais vieillir. Personne ne vieillit chez nous. Nous partons dans la fleur de l’âge. J’aimerais avoir le temps de sortir de l’enfance. Connaître la nostalgie poignante qui étreint le cœur des adolescents. Quelque chose en eux pleure l’enfant qu’ils ne sont plus, et c’est un chagrin magnifique et muet. Je voudrais m’ennuyer, connaître le dégoût. Profiter, ensuite, du soulagement de la maturité. Je voudrais avoir le temps de connaître l’amour, et le luxe infini du désamour. » Le lapin se prend d’affection pour Tristan et discute avec lui. Il questionne sur la nature de l’homme, sur sa pilosité disparue, la honte de la nudité, le sexe pour la plaisir et non pour se reproduire, le rôle d’un père, etc… Tristan se fait défenseur du genre humain, de notre libre-arbitre. Face au lapin philosophe, au déluge qui montre la petitesse de l’homme face à la nature, Tristan se débat, relève la tête et commence à s’affirmer.

« Une partie de chasse » est un petit livre surprenant, amusant et tragique. Cette fable d’Agnès Desarthe m’a vraiment séduite et j’ai été emporté par le rythme de son récit, la justesse des personnages.

Merci aux éditions Points pour cette découverte.

Le quatrième mur de Sorj Chalandon

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Quand Samuel Akounis est entré dans la vie de Georges en janvier 1974, ce dernier était étudiant en droit. De gauche, il est de tous les combats, de toutes les manifestations. Une rébellion de la jeunesse qui peu à peu s’éteint. Sam, juif de Salonique, a perdu sa famille pendant la seconde Guerre Mondiale et a été torturé pendant la dictature des colonels à la suite de sa représentation de « Ubu roi ». Il apprend à George à réfléchir sur ses engagements, la France est une démocratie et les étudiants ne risquent pas leur vie à chaque manifestation. Il lui apprend également que le théâtre est un lieu de résistance, « (…) une arme de dénonciation. » C’est pourquoi, cinq ans après leur rencontre, Samuel parle à Georges de son rêve de monter Antigone à Beyrouth : « Depuis toujours, Sam voulait monter la pièce noire d’Anouilh dans une zone de guerre. Offrir un rôle à chacun des belligérants. Faire la paix entre cour et jardin. » Mais Samuel est gravement malade et c’est à Georges qu’il demande de donner vie à son rêve.

J’avais découvert Sorj Chalandon grâce à ses deux livres consacrés à l’Irlande : « Mon traître » et « Retour à Killybegs ». Au centre du « Quatrième mur », comme dans les deux romans irlandais, il y a une amitié indéfectible, une fraternité d’adoption. Georges ne peut pas laisser tomber Sam, ne peut abandonner le rêve de son ami. Le Liban est en guerre, ses habitants se déchirent. Georges s’y rend pourtant le 10 février 1982 pour rencontrer les acteurs amateurs sélectionnés par Sam. Antigone est palestinienne et sunnite, Hémon est Druze, Créon est maronite, ses gardes sont chiites. Georges, qui défendait la Palestine à Paris, découvre une situation complexe où la violence semble sans fin. Chaque camp pleure ses enfants morts. Chacun est tour à tour martyr et bourreau. Beyrouth est un immense champ de bataille divisé en quartiers où les snipers guettent. Georges est pris au piège de sa promesse, pris au piège de la douleur qui l’empêche de retourner à sa vie paisible et douillette. Comment regarder son enfant grandir lorsque d’autres sont tués ?

Sorj Chalandon, ancien reporter de guerre pour Libération, a vécu cette guerre au Liban, a éprouvé la difficulté à oublier la souffrance, les meurtres, la violence. Comment vivre normalement après avoir vu les massacres de Sabra et Chatila ? « Le quatrième mur » est son exutoire, sa catharsis. Il y raconte ce qu’en tant que journaliste il ne pouvait pas écrire, c’est-à-dire ce que lui ressentait. Les phrases de Sorj Chalandon sont courtes, très rythmées, il y a une urgence dans son écriture. Et il y a surtout beaucoup d’émotions, de celles qui vous saisissent, qui vous étreignent pour ne plus vous quitter. La scène dans le camp de Sabra est de celles que l’on n’oublie pas.

« Le quatrième mur » a obtenu le Goncourt des lycéens ce qui est mérité pour ce livre qui m’a bouleversée. Si vous avez l’occasion d’aller écouter Sorj Chalandon parler de son travail, courez-y car cet homme est aussi captivant que ses romans.

Une lecture commune avec Stephie.

La disparition de Jim Sullivan de Tanguy Viel

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Dans sa Dodge Coronet, Dwayne Koster observe son ex-femme chez elle. Il a passé vingt ans avec elle et s’est fait mettre à la porte lorsqu’elle a découvert que Dwayne la trompait avec une jeune serveuse nommée Millie. « C’est un point très important du roman américain, l’adultère. C’est même une obsession du roman américain, que le mari ou la femme, même après le divorce, ait une histoire avec quelqu’un d’autre, et si possible alors, avec la personne que l’autre déteste le plus.  » Et Dwayne va comprendre rapidement cette règle du roman américain puisque son ex-femme a une relation avec un ancien collègue qu’il détestait. Un spécialiste de la beat generation alors que Dwayne était une référence sur « Moby Dick » à l’université du Michigan. Melville est beaucoup moins glamour que Kerouac… Depuis que sa femme l’a quitté, la vie de Dwayne part à vau-l’eau. Il passe son temps dans sa Dodge à écouter Jim Sullivan, un chanteur disparu mystérieusement dans le désert du Nouveau Mexique.

« La disparition de Jim Sullivan » est un roman très malicieux. Il s’agit du making of de l’écriture d’un roman américain par un auteur français. Il joue donc avec les clichés inhérents à la littérature américaine et surtout avec notre imaginaire de lecteur. Tanguy Viel mêle de nombreuses thématiques : le campus novel, le thriller, le roman noir, les grands espaces, les villes gigantesques, le FBI, le barbecue dans le jardin, les OVNI, les voitures, le 11 septembre et l’Irak. Tout un imaginaire véhiculé aussi bien par la littérature que par les séries ou le cinéma, Tanguy Viel utilise d’ailleurs un langage très cinématographique pour décrire ses scènes. Le narrateur de « La disparition de Jim Sullivan » souhaite écrire un  roman international, un roman pouvant intéresser le reste du monde même s’il se situe au fin fond du Montana. « Je ne dis pas que tous les romans internationaux sont des romans américains. Je dis seulement que jamais dans un roman international, le personnage principal n’habiterait  au pied de la cathédrale de Chartes. » Tanguy Viel se moque de notre fascination pour la culture américaine qui nous a totalement envahis et phagocytés. Mais l’auteur est très malin, il ne se contente pas de nous raconter la genèse d’un roman, il en écrit vraiment un. « La disparition de Jim Sullivan » est bel et bien l’histoire de Dwayne Koster, professeur à la dérive depuis son divorce. On finit par véritablement s’intéresser à sa vie et à ses péripéties. Et finalement Tanguy Viel a réussi à écrire son roman américain !

Tanguy Viel aime jouer avec les codes d’un genre comme il l’avait fait avec le roman noir dans « L’absolue perfection du crime » que je vous recommande chaudement. Ici il s’amuse avec le roman américain avec beaucoup de dérision et de malice. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce nouveau roman de Tanguy Viel et je m’y suis beaucoup amusé.

Une lecture commune avec Noctenbule, Denis et Viviana.

challenge US

Je ne retrouve personne d’Arnaud Cathrine

Verticales

Aurélien Delamare est chargé (forcé plutôt) par ses parents et son frère de régler la vente de la maison familiale en Normandie. Villerville est l’endroit où il a grandi et qu’il a fui à dix-huit ans pour Paris. Aurélien y est devenu écrivain et a évité les retours en Normandie. Il vient de publier un roman qu’il n’aime pas, qu’il ne juge pas nécessaire. Le voyage en Normandie lui évite d’avoir à le défendre dans les médias. En fuite perpétuellement, Aurélien va pourtant prolonger son séjour et enfin affronter les fantômes de son enfance. « Car c’est bien ça dont il s’agit : la maison va être vendue et je donnerais cher pour ne pas avoir à la vider, comme l’on refuserait d’aller à la reconnaissance d’un corps. Je savais ma jeunesse révolue ; aujourd’hui j’ai la tardive et imparable occasion d’en déplorer enfin la disparition. Je n’ai pas vu le temps filer ; écrire, devenir, ne pas se retourner. Et je n’ai pas eu grand mal à laisser cette vie-là où elle était tant qu’elle n’était pas enterrée. La vie sans date butoir. Mais il fallait bien que je me retrouve un jour, comme tout le monde, au seuil d’une affaire classée. »

De nouveau, Arnaud Cathrine explore l’intime et l’histoire personnelle. Aurélien a trente cinq ans, il ne s’est jamais remis de sa rupture avec Junon cinq plus tôt sur la plage de Villerville. Son retour en Normandie va lui permettre malgré lui de faire un bilan et de tenter de refermer ses blessures. Il écrit son journal qui au fur et à mesure s’étoffe et prend la forme d’un véritable livre. Celui qu’il rêvait d’écrire, celui exprimant au mieux son être et son besoin de liberté. Aurélien a toujours suivi les chemins de traverse, s’éloignant de la norme sociale tant souhaitée. Le doute, l’incertitude de la vie d’Aurélien se révèlent plus choisis que contraints. Peut-être une nécessité pour s’ouvrir aux potentiels de la fiction. Aurélien retrouve d’anciens amis ou connaissances sans pouvoir les reconnaître vraiment. Ses rencontres ferment enfin son enfance. Après ces retrouvailles, Aurélien pourra vraiment prendre le large. C’est avec une extrême délicatesse qu’Arnaud Cathrine peint ce trentenaire à la dérive. Une douce mélancolie accompagne le retour aux sources d’Aurélien qui ne devra pas se laisser submerger par elle.

La superbe couverture du roman, photo réalisée par Arnaud Cathrine, caractérise bien l’ambiance du livre : un ciel changeant, une plage presque déserte, une maison imposante et une belle lumière. J’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver Arnaud Cathrine que je n’avais pas lu depuis « Le journal intime de Benjamin Lorca » qui était déjà le portrait d’un écrivain. Celui d’Aurélien Delamare est âpre, sensible et lumineux. Un très bon premier livre de cette rentrée littéraire.

Tristan et Iseut de Béroul

Tristan

La légende de « Tristan et Iseut » a traversé les époques et est bien connu de tous. Le manuscrit de Béroul, conservé à la BNF, est probablement le plus ancien. Il date des années 1150-1200. Un contemporain, Thomas d’Angleterre, en rédigea une autre version un peu après. Les deux auteurs cherchaient à unifier les différents récits, les différentes légendes orales qui circulaient en Cornouailles où se situe l’action. Le manuscrit de Béroul nous est parvenu incomplet, il en manque le début et la fin. L’histoire débute ici lorsque Tristan et Iseut trompent le roi Marc, caché dans un arbre, en se montrant indifférents l’un à l’autre. Comme on le sait, les deux jeunes gens ne sont tombés amoureux qu’à cause d’un philtre avalé par erreur. La magie était destinée au roi Marc et à son épouse Iseut. Après moults péripéties, c’est son neveu Tristan qui amena en Cornouailles Iseut l’irlandaise. C’est lors du voyage que le philtre fut bu. Ils tentent de garder secret leur passion mais ils finissent par être découverts par le roi Marc et doivent s’enfuir.

« Tristan et Iseut » est un roman d’aventures, il n’y a aucun temps mort dans le récit. Béroul enchaîne les épisodes les uns après les autres sans aucune transition, cela donne un petit côté frénétique au texte. Tristan affronte un géant, un dragon, fait un saut miraculeux, se déguise en lépreux (d’ailleurs Iseut est livrée par le roi à une bande de lépreux lubriques !), évite le bûcher et les amants sont dénoncés par un nain astrologue (oui je sais, cela faisait longtemps que je ne vous avais pas parlé de nain !). C’est épique, Tristan est un valeureux chevalier à la hauteur d’autres mythes comme Roland ou Lancelot.

L’histoire d’amour est en revanche très étonnante et hors du commun. Tristan et Iseut sont contraints à s’aimer, c’est une véritable souffrance. Ils doivent vivre reclus dans la forêt du Morrais, privés de tout et de leurs proches. « Dans la forêt, le pain leur manque beaucoup. Ils vivent de venaison et ne mangent rien d’autre. Qu’y peuvent-ils si leur teint s’altère ? Leurs habits tombent en lambeaux ; les branches les déchirent. Ils fuient longtemps à travers le Morrais. Tous deux souffrent de la même façon mais chacun grâce à l’autre oublie ses maux. La noble Iseut a toutefois très peur que Tristan, de son côté, appréhende qu’Iseut, brouillée à cause d e lui avec le roi, n’en vienne à regretter ce fol amour.  » Le roi Marc est en fait un bien noble personnage. Je trouve d’ailleurs que c’est le cas également de Tristan et Iseut, ce sont de beaux personnages tiraillés par des sentiments qu’ils n’ont pas voulu. Le philtre d’amour ne dure que trois ans chez Béroul, je ne vous raconte pas ce qu’il adviendra après si vous ne le savez pas !

Un grand classique, une grande légende d’origine celtique que j’étais contente de découvrir plus en détail.

Keep calm and read

La déesse des petites victoires de Yannick Grannec

Anna Roth est documentaliste à Princeton et elle est chargée d’une mission presque impossible : convaincre la veuve du logisticien Kurt Gödel de léguer tous ses documents à l’université. Adèle Gödel est une redoutable vieille femme, acariâtre et refusant tous contacts avec l’ancienne université de son mari. Anna se rend régulièrement à la maison de retraite où réside Adèle et petit à petit elle gagne la confiance de cette dernière. Adèle évoque pour la jeune femme sa vie avec Kurt, un véritable dialogue s’instaure entre les deux femmes. Le couple Gödel nous entraîne de la  Vienne des années 20 à l’Anchluss, puis à la guerre froide et au développement du nucléaire avec la figure tutélaire de Albert Einstein.

« La déesse des petites victoires » (quel magnifique titre !) est le premier roman de Yannick Grannec. C’est une œuvre originale par son thème mais qui ne m’a pas entièrement séduite. Je tire mon chapeau à Yannick Grannec pour la richesse documentaire de son livre. L’auteur est passionné par l’histoire des sciences et cela donne beaucoup de véracité à son histoire. Il n’est pas évident de faire parler d’immenses scientifiques comme Einstein, Oppenheimer, Morgenstern et Gödel. Leurs nombreux dialogues sont parfaitement crédibles et, je dois bien l’avouer, assez incompréhensibles pour moi ! De même les différentes époques traversées par le couple me semblent parfaitement bien rendues. L’atmosphère de la Vienne d’après première guerre mondiale est pétillante, insouciante : « Vienne nous a rapprochés. Ma ville vibrait d’une telle fièvre ! Elle bouillonnait d’une énergie féroce. Les philosophes dînaient avec les danseuses ; les poètes avec les bourgeois ; les peintres riaient au milieu d’une incroyable densité de génies scientifiques. Tout ce joli monde parlait sans fin, dans l’urgence des plaisirs à saisir : femmes, vodka et pensée pure. Le virus du jazz avait contaminé le berceau de Mozart ; sur des rythmes nègres, nous conjurions l’avenir et purifiions le passé.  » Cette fièvre va malheureusement vite retomber et cette Vienne va se déliter avec l’arrivée des nazis au pouvoir. Les Gödel finiront par quitter le pays pour les États-Unis, un lieu bientôt gangrené par la guerre froide et le maccarthysme. On découvre que même le célèbre Albert Einstein était surveillé malgré son immense notoriété. Il faut dire que ses interventions contre les dangers du nucléaire ne pouvaient pas plaire à un pays se croyant menacé.

Et durant toutes ces étapes, Adèle Gödel tient à bout de bras son mari. Kurt Gödel était certes un génie des mathématiques mais il était également dépressif, paranoïaque et anorexique. Son travail est toute sa vie et le détruit tout à la fois. Adèle se bat à chaque instant pour garder son mari en vie et le sortir de la dépression. Ils se rencontrent au cabaret Nachfalter en 1928 où Adèle danse. Leur relation semble dès le départ vouée à l’échec : ils sont d’un milieu social différent, la mère de Kurt n’acceptera jamais cette union, Adèle est pleine de vie alors que Kurt s’enfonce déjà dans la maladie. Et cette histoire d’amour n’existera que grâce à la force de caractère d’Adèle, à sa pugnacité, à son amour pour cet homme étrange et difficile. La déesse des petites victoires, c’est elle qui réussit à tenir son mari en vie jusqu’en 1978. Adèle Gödel est un extraordinaire personnage féminin, une vraie force de la nature. C’est peut-être à cause de ce personnage flamboyant que j’ai eu du mal à m’intéresser à celui d’Anna. Elle est elle-même en plein tourment avec une vie personnelle chaotique. Mais j’ai trouvé son personnage trop prévisible (notamment dans sa relation avec son ami d’enfance Leonard) et l’alternance des chapitres Anna / vie d’Adèle trop systématique.

Malgré cette remarque négative, j’ai passé un bon moment avec le roman de Yannick Grannec, l’écriture est très fluide et le personnage d’Adèle Gödel est remarquable. Son abnégation, son amour sans faille sont touchants.