Le portrait de mariage de Maggie O’Farrell

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1561, Alphonse II d’Este, duc de Ferrare, emmène sa jeune épouse dans sa Forteresse de Bondeno. Lucrèce de Médicis, fille du grand duc Cosme Ier et d’Éléonore de Tolède, lui a été promise lorsqu’elle avait douze ans. Elle a du prendre la place de sa sœur aînée Maria, décédée soudainement. Sa nourrice a réussi à retarder le mariage, Alphonse avait en effet 23 ans à cette époque. Mais à 15 ans, Lucrèce ne peut plus échapper à son mariage, elle va devoir quitter Florence pour la première fois de sa vie. Lucrèce n’a pas été préparée à la vie de couple, surtout avec un homme aux humeurs si changeantes et aux nombreuses absences. Lucrèce développe une crainte, une inquiétude à l’endroit de son mari qu’elle ne peut apaiser que par le dessin et la peinture. Lorsque le couple s’installe à Bondeno, elle est persuadée qu’Alphonse l’a emmenée là pour la tuer.

Décidément le roman historique réussit bien à Maggie O’Farrell. Après un extraordinaire et touchant « Hamnet », elle nous entraine dans le XVIème siècle italien avec brio. Pour avoir étudié cette période, j’ai adoré m’y replonger. D’autant plus que l’autrice rend parfaitement compte de l’atmosphère (ses descriptions de la cour, des vêtements, des palais sont somptueuses), des rivalités entre duchés, des alliances que l’on solidifiait par des mariages. Lucrèce est un moyen à disposition de son père pour sa diplomatie. Pour Alphonse, elle est un moyen d’asseoir son pouvoir sur Ferrare en lui donnant un héritier.

En réalité, on sait très peu de choses sur Lucrèce de Médicis qui est morte très jeune. Cela permet à Maggie O’Farrell d’imaginer une jeune femme atypique, intelligente, un peu sauvage (la scène où elle rencontre la tigresse de son père est incroyable) et rétive aux contraintes. Elle constate la différence qui existe entre son éducation et celle de ses frères qui ont été élevés  pour régner. L’autrice fait de Lucrèce une figure farouche, avide d’indépendance et de connaissance. A travers une construction où les époques s’alternent, on s’attache à la jeune fille et on espère un dénouement autre que celui qui l’attend.

Formidable reconstitution du XVIème siècle italien, portrait d’une jeune femme sensible, construction maitrisée, le dernier roman de Maggie O’Farrell est une splendeur d’écriture et d’imagination.

Traduction Sarah Tardy

La librairie sur la colline d’Alba Donati

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« La librairie sur la colline » est le journal, écrit de janvier à juin 2020, où Alba Donati raconte la création de sa librairie « Sopra la penna ». En 2019, elle abandonne le milieu de l’édition, où elle travaillait, pour se lancer un défi de taille : ouvrir une librairie à Lucignana, en Toscane, son village natal de 180 âmes. C’est par le financement participatif qu’elle réussit à réaliser son rêve. Sa librairie sera un petit cottage niché entre le mont Prato et les Alpes apuanes ouvert sur un jardin avec un prunier sauvage, un pêcher, de la glycine, des roses, des pivoines et surtout des chaises Adirondack bleu pâle. Un lieu idyllique qui va connaître bien des vicissitudes. Deux mois après l’ouverture, la librairie prend feu. Alba Donati relance alors un financement participatif. Celui-ci aboutit à un véritable élan de générosité de la part des habitants du village. Ce tragique évènement va créer une communauté soudée autour de la reconstruction de la librairie. Il faudra ensuite faire face au covid et à ses différents confinements.

Ce journal est également l’occasion pour Alba Donati de parler de sa famille, ses relations difficiles avec sa mère, les retrouvailles qu’elle organise entre ses parents, ses amies qui vivent toujours à Lucignana. Elle y fait également montre d’une formidable et inspirante érudition littéraire. Elle établit par moments des listes de livres par thématiques (sur la nature ou l’homosexualité) et chaque fin de journée s’achève par la liste des commandes du jour. Alba Donati donne beaucoup de place aux autrices avec une prédilection particulière pour Emily Dickinson ou Annie Ernaux.

Le livre refermé, je n’ai rêvé que d’une chose : découvrir cet endroit si accueillant, si vivant et stimulant. Alba Donati a créé un lieu convivial où elle propose également des produits littéraires choisis avec soin (une confiture oranges amères et whisky Virginia Woolf ou une aux pommes, citron vert et cannelle pour Jane Austen, des collants avec des citations, etc…). « La librairie sur la colline » est une ode à la littérature et au plaisir de la partager, de la transmettre.

Traduction Nathalie Bauer

Deviens celle que tu es de Hedwig Dohm

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Agnès Schmidt, une soixantaine d’années, est internée dans l’asile d’aliénés du docteur Behrend. Plutôt calme et éteinte la plupart du temps, elle s’exhale par moments en se lançant dans des conversations avec des êtres imaginaires. Le médecin l’observe avec attention, suivant l’évolution de son état. Il présente son cas à un jeune collègue et quand Agnès rencontre ce dernier, elle tend ses bras vers lui en criant son prénom. L’émotion forte lui fait perdre connaissance. A son réveil, sa raison semble lui être revenue. Elle donne alors au docteur Behrend un livre. « Après la mort de mon mari, j’ai commencé à tenir un journal. Je vous prie de le jeter au feu. Vous êtes psychologue. Si vous souhaitez apprendre comment et pourquoi mon esprit est détraqué, alors lisez-le avant de le détruire. Personne d’autre que vous ne doit le lire. » 

Ce court et passionnant texte fut écrit en 1894 par Hedwig Dohm (1831-1919). A travers ses écrits (romans, essais, articles), elle fut une pionnière du féminisme. Dès les années 1870, elle s’interroge sur la place des femmes dans la société, sur la famille, sur leur éducation, sur l’instinct maternel. Ces thématiques se retrouvent dans « Deviens celle que tu es ». Le texte est le récit d’une découverte de soi en tant qu’individu, une quête de liberté totale après avoir vécu en se conformant docilement aux attentes de la société. La lecture, qu’elle apprécie enfant et qu’elle ne pourra reprendre qu’après la mort de son père puis de son mari, est source d’évasion mais également un moyen de palier à son manque d’éducation (Hedwig Dohm elle-même a du quitter l’école à 15 ans). Le voyage lui ouvrira des horizons même si cela arrive à la fin de sa vie. Les réflexions du personnage d’Agnès sont étonnamment modernes et certaines sont toujours d’actualité. C’est le cas de son questionnement sur la place des femmes âgées : « C’est avec tant de mépris, tant de répugnance que l’on regarde la femme âgée, comme si son âge était une faute méritant châtiment. Vous les jeunes, et les encore plus jeunes, vous vieillissez aussi pourtant, et vous voulez vieillir, et vous considérez comme un sort cruel de ne pas vieillir. » Hedwig Dohm était un esprit éclairé ne se contentant pas de dénoncer le sort fait aux femmes dans la bourgeoisie ou le milieu ouvrier. Elle lutta également contre le racisme, le colonialisme, le patriotisme ou l’antisémitisme.

« Deviens celle que tu es » est le récit poignant, intense de la découverte tardive de soi pour Agnès Schmidt. Sous le soleil de l’Italie, elle se libère enfin des rôles de fille, d’épouse, de mère et de grand-mère. Un texte qui n’a rien perdu de sa force ni de sa modernité.

Traduction Marie-France de Palacio

La plage de Cesare Pavese

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« Mais on n’était jamais seuls. La plage tout entière grouillait et causait – c’est pour cela que Clelia préférait au sable de tout le monde les rochers, la pierre dure et glissante. Lorsqu’elle se relevait, secouant ses cheveux, abrutie de soleil et riant, elle nous demandait de quoi nous avions parlé et regardait qui était là. Il y avait des amies, il y avait Guido, il y avait toute la bande. » Le narrateur est un professeur d’une trentaine d’années. Il a renoué récemment avec son ami d’enfance Doro qui s’est marié avec Clelia et s’est installé à Gênes. Le couple invite le jeune homme à venir passer ses vacances d’été avec eux sur la côte Ligure. La touffeur de la plage, la langueur qu’elle impose à chacun, amènent le narrateur à observer avec attention Clelia et Doro.

Cesare Pavese a écrit ce court texte en 1942 et il m’a fait penser au cinéma de Michelangelo Antonioni. Les personnages cancanent, babillent, papillonnent mais c’est une forme d’incommunicabilité qui domine. Personne ne semble véritablement en capacité de percer la carapace des autres. Le narrateur tente de comprendre le couple formé par Clelia et Doro. Ce mariage lui a fait perdre son meilleur ami ce qu’il semble avoir du mal à accepter. Il interroge sans cesse son ami sur une possible dispute avec sa femme. D’autres personnages gravitent autour du groupe empêchant toute intimité entre le narrateur et Doro. Si Cesare Pavese rend parfaitement la légèreté, l’insouciance de la plage, de la baignade, il y aussi une certaine froideur dans son écriture. Le narrateur reste en retrait par rapport à ce qui se passe autour de lui et c’est également ce que j’ai ressenti face à ce texte.

En raison de cette distance, je n’ai pas été totalement captivée par « La plage ». J’essaierai de relire Pavese avec un texte plus long pour me faire une meilleure idée de son œuvre.

Traduction Muriel Gallot

Une fleur qui ne fleurit pas de Maria Messina

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Franca Gaudelli est la fille unique d’un sous-préfet. Sa mère disparue, elle s’installe chez sa tante près de Florence. Elle s’y lie d’amitié avec Fanny. Les deux jeunes filles aiment les toilettes sophistiquées, arborent des coupes à la garçonne, fument et flirtent avec des jeunes hommes. Elles s’amusent, papillonnent avec légèreté. Les choses vont changer lorsque Stefano Mentesana va entrer dans la vie de Franca. Le jeune sicilien vient régulièrement à Florence pour rendre visite à sa cousine qui est au collège. Franca tombe sous son charme mais Stefano n’apprécie guerre ses manières trop libérées. La jeune femme sera-t-elle prête à changer de vie pour lui ?

« Une fleur qui ne fleurit pas » a été publié en 1923. Maria Messina fait le portrait d’une jeune femme libre, qui mène sa vie comme elle l’entend. Nous sommes bien loin des sœurs de « La maison dans l’impasse » soumises aux désirs et au bon vouloir des hommes. Mais la volonté d’émancipation de Franca et son amie Fanny ne pourra pas durer et elles seront rattrapées par le poids du patriarcat et de la tradition. La frivolité de Franca ne lui sera pas pardonnée. Comme « Severa » et « La maison dans l’impasse », la tonalité du roman est sombre et désespérée. Maria Messina souligne à nouveau l’hypocrisie de la société italienne et la difficulté d’être une femme dans un monde dominé par les hommes. La leçon est bien amère et cruelle pour Franca.

« Une fleur qui ne fleurit pas » montre le tiraillement des jeunes italiennes du début du 20ème siècle entre envie de liberté et poids des traditions. Le destin de Franca n’aura finalement jamais été entre ses mains. La lucidité de Maria Messsina est encore une fois percutante et saisissante.

Traduction Marguerite Pozzoli

Tous les membres de ma famille ont déjà tué quelqu’un de Benjamin Stevenson

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C’est dans une station de ski isolée qu’a lieu la réunion de famille des Cunningham. Celle-ci a pour but d’accueillir Michael à sa sortie de prison. L’ambiance est quelque peu tendue puisqu’il a été condamné suite au témoignage de son frère Ernest dont la présence a été exigée pour cette réunion familiale. Avant que Michael ait eu le temps d’arriver et qu’une tempête de neige se déclenche, le corps d’un homme est retrouvé près de l’hôtel. Les soupçons ne peuvent que se porter sur la famille Cunningham dont chacun des membres a déjà tué quelqu’un.

Le premier roman traduit en français de Benjamin Stevenson est extrêmement réjouissant. Ernest est le narrateur de cette histoire de famille et il écrit des livres sur les méthodes à suivre pour écrire des romans policiers à la manière des écrivains de l’Age d’Or (Agatha Christie, Dorothy L. Sayers, G.K. Chesterton, Ronald Knox). Il applique dans son récit les « Dix commandements pour l’écriture d’un roman policier » que Ronald Knox a établi en 1929. Durant tout le roman, le narrateur s’adresse à son lecteur, il commente l’action, fait des clins d’œil aux écrivains de l’Age d’Or et aux clichés de ce type de roman. « J’ai été réveillé par une série de violents coups à la porte. Évidemment – vous avez déjà lu ce genre de livres. » « Bon. Après tous ces rebondissements, je me dis qu’un petit récapitulatif ne serait pas du luxe. » Le lecteur prend une part active à l’enquête et prend beaucoup de plaisir à ce petit jeu avec le narrateur. Mais le roman de Benjamin Stevenson n’est pas qu’une parodie, l’intrigue est extrêmement bien ficelée et addictive.

Si comme moi, vous appréciez les romans d’Agatha Christie ou de Dorothy L. Sayers et que les révélations finales se déroulent dans une bibliothèque avec tous les protagonistes, procurez-vous ce roman totalement jubilatoire.

Traduction Cindy Colin-Kapen

Le roitelet de Jean-François Beauchemin

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« A ce moment je me suis dit pour la première fois qu’il ressemblait, avec ses cheveux courts aux vifs reflets mordorés, à ce petit oiseau délicat, le roitelet, dont le dessus de la tête est éclaboussé d’une tache jaune. Oui, c’est ça : mon frère devenait peu à peu un roitelet, un oiseau fragile dont l’or et la lumière de l’esprit s’échappaient par le haut de la tête. » Le narrateur, la soixantaine, décrit ainsi son frère atteint de schizophrénie. Installé paisiblement à la campagne avec sa compagne Livia et ses animaux, il continue inlassablement à essayer de comprendre son frère, à aller le chercher dans le puits sans fond de la maladie qui les éloigne. Leur relation est émaillée de crises de paranoïa, d’inquiétude mais aussi de tendresse infinie et d’instants lumineux. La poésie les rassemble : le narrateur est écrivain, son frère y trouve repos et réconfort.

« Le roitelet » est un roman extraordinairement délicat et poétique. La qualité d’écriture de Jean-François Beauchemin donne envie de souligner chaque phrase du texte. En de courts chapitres, il nous donne à voir, avec justesse et lucidité, la relation unique, profonde et en même temps fragile des deux frères. Malgré la gravité du thème abordé, le roman n’est jamais sombre, la grâce et la lumière l’habitent. Le narrateur vit une vie simple, il s’émerveille de la beauté de la nature, des animaux qui la peuplent. Il semble être arrivé à un moment de sa vie où l’harmonie règne, il ressent du bonheur à être en vie, à être au milieu de la nature avec ses proches et les fantômes du passé. La vie s’est écoulée mais le temps qui reste doit être apprécié, dégusté. « A l’ouest, le soleil glissait lentement sur le versant de la montagne. Je songeais encore une fois que le temps bien sûr m’était compté, mais qu’à tout prendre il m’en restait encore beaucoup. J’avais le sentiment d’entrer dans la dernière partie de ma vie comme on se glisse dans un soir d’été. »

« Le roitelet » est un texte magnifique, bouleversant, sensible, un bijou à l’écriture éblouissante.

La baie de midi de Shirley Hazzard

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Jenny s’installe à Naples dans les années 50. Elle a postulé pour accompagner une mission militaire dans le sud de l’Italie. Depuis l’enfance, la jeune femme n’a pas vraiment eu de point d’attache. Sa mère l’a envoyée au Cap pendant la guerre. Au moment de rejoindre l’Angleterre, son frère est venu s’installer en Afrique de l’Est où elle le rejoint. Ils rentrèrent ensuite dans leur pays natal où Jenny ne fréquente que son frère et sa femme. Un changement s’imposait donc pour ouvrir les horizons de Jenny. « Le vrai mal du pays – cette nostalgie du familier – j’en souffrais peu, car je n’avais jamais acquis, ni reçu, d’objets susceptibles de devenir familiers ; mon existence, depuis l’enfance, n’avait été qu’une longue improvisation dans des milieux sans passé. » Et pourtant, c’est à Naples qu’elle va se sentir le plus chez elle, qu’elle va se construire des souvenirs pour le restant de ses jours. Elle y rencontre Gioconda, une écrivaine, et son amant fantasque Gianni. En leur compagnie, Jenny va mûrir et s’affirmer.

« La baie de midi » de Shirley Hazzard est un roman initiatique. Jenny est une jeune femme qui dépend sans cesse des choix des autres. Elle n’ose jamais imposer ses envies, ses préférences personnelles. Mais côtoyer Gioconda et Gianni, avec leurs blessures, leurs faiblesses, leurs contradictions, va la faire évoluer et va l’aider à s’émanciper. Shirley Hazzard analyse finement, précisément les mouvements de l’âme. Le récit de Jenny est emprunt de nostalgie puisqu’elle raconte son séjour à Naples a posteriori, une fois mariée et installée aux États-Unis.

Son attachement pour la ville et ses environs est très fort. Le cadre de l’histoire est aussi important que les personnages. Shirley Hazzard nous fait parcourir les rues et ruelles de Naples et son « extravagance volcanique », la douceur et la beauté de Capri, le confort et l’aisance de Rome. Jenny est rapidement envoûtée par Naples malgré son immense pauvreté. La guerre a laissé des traces, les ruines sont partout. Mais la ville dégage une vitalité, une énergie ensorcelantes. Shirley Hazzard, qui a elle-même vécu à Naples, nous offre un portrait saisissant de l’Italie d’après guerre.

« La baie de midi » est un roman très psychologique qui demande une certaine dose de concentration pour rentrer dans l’intrigue. Il s’en dégage une douce mélancolie, une lumière diffuse qui s’affirme au fil de la lecture.

Traduction de Claude et Jean Demanuelli

Anna Thalberg d’Eduardo Sangarcia

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Alors qu’Anna Thalberg attise le feu dans la cheminée, des hommes pénètrent brutalement dans sa chaumière et l’emmènent de force. Un mandat d’arrêt, signé de l’évêque, leur permet de la jeter dans une charrette pour l’enfermer ensuite à la prison de Wurtzbourg. Anna Thalberg est accusée de sorcellerie, sa voisine l’a dénoncée. Lorsqu’il revient chez lui, son mari, Klaus, découvre avec horreur ce qui est arrivé à Anna. Avec l’aide du curé du village, il tente désespérément de faire libérer sa femme. Mais l’examinateur Melchior Vogel n’est pas de ceux qui changent d’avis. Ceux qui rentrent dans la prison de Wurtzbourg n’en ressortent que pour le bûcher.

« Anna Thalberg » est le fantastique et singulier premier roman d’Eduardo Sangarcia. L’auteur a choisi une forme originale : sans majuscule et sans point. Et pour les échanges entre Anna et le confesseur  de sorcières, les dialogues et les pensées des deux protagonistes se font face sur une même page. Ces choix stylistiques et narratifs donnent beaucoup de force au texte qui en devient totalement immersif. Eduardo Sangarcia s’est inspirée de la terrible chasse aux sorcières de Wurtzbourg qui eu lieu entre le XVIème et le XVIIème siècle. Toutes les personnes arrêtées alors furent torturées et brûlées. C’est également ce qui arrive à Anna qui subit les pures sévices sans jamais céder, sans jamais se reconnaître coupable. Elle est belle, rousse, venant d’un autre village et son mariage est heureux. Il n’en faut pas plus pour déclencher la jalousie et la rancœur. L’absurdité de l’accusation, l’obstination cruelle de Vogel, les scènes de tortures nous glacent le sang. Encore une fois, le pouvoir et la religion veulent soumettre et dominer les femmes. Eduardo Sangarcia rend ce drame saisissant.

« Anna Thalberg » est une grande réussite : un texte oppressant, envoûtant qu’il est difficile de lâcher. Anna Thalberg est un personnage puissant malgré son emprisonnement, et je ne risque pas de l’oublier.

Traduction Marianne Millon

Les enfants Oppermann de Lion Feutchwanger

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La famille Oppermann est très prospère. Leur ancêtre, Immanuel, s’est installé à Berlin et a fondé une entreprise de meubles ainsi qu’une fabrique. Ses petits enfants ont tous des parcours brillants : Gustav est un intellectuel dilettante qui sait profiter de la vie, Edgar est un laryngologue réputé, Martin gère l’entreprise familiale et leur sœur Klara a épousé un fin homme d’affaires, Jacques Lavendel. Nous les suivons, ainsi que leurs enfants, de l’automne 1932 à l’été 1933, dans une Allemagne au bord du gouffre et du chaos.

Lion Feuchtwanger a écrit son roman en 1933, en temps réel. Lui-même a du fuir l’Allemagne cette même année pour la France et ensuite rejoindre les États-Unis en 1940. L’auteur cherchait à alerter ses compatriotes sur les dangers du mouvement völkish et sur la prise de pouvoir d’Hitler en janvier 33. La première partie du roman, intitulée « Hier », se termine sur cet évènement. Les deux autres parties, « Aujourd’hui » et « Demain », extrapolent sur ce qui risque d’advenir. Lion Feuchtwanger est extrêmement lucide, il montre à quel point tout était en germe, les prémices de la catastrophe et de l’horreur étaient bien visibles.

Mais, comme il le montre au travers de ses personnages, beaucoup ne voulaient pas voir. « Arrêtez avec vos histoires à dormir debout. Il n’y a plus de pogroms en Allemagne. C’est fini. Depuis plus de cent ans. Depuis cent quatorze ans, si vous voulez le savoir. Vous croyez que ce peuple de soixante-cinq millions de personnes a cessé d’être civilisé sous prétexte qu’il a laissé la parole à une poignée de fous et de canailles ? Pas moi. Je refuse qu’on fasse cas de cette poignée de fous et de canailles. » Gustav a tellement foi en la culture allemande qu’il fait fi du contexte économique. Pourtant, comme les autres membres de la famille Oppermann, il va voir la violence, la brutalité et l’antisémitisme s’insinuer peu à peu dans leur quotidien.

Gustav est l’un des plus beaux personnages de ce roman, avec son neveu Berthold. Lion Feuchtwanger crée des personnages bouleversants, plongés dans le tourbillon des évènements historiques. Il nous montre comment chacun réagit face à la haine et à la fin du roman il expose un débat très intéressant entre Gustav et son autre neveu Henrich. Que faut-il faire face à la violence et à l’humiliation ? Survivre à tout prix en perdant sa dignité ou relever la tête même s’il faut le payer de sa vie ?

Passionnant, édifiant, nécessaire, il y aurait encore beaucoup d’autres qualificatifs positifs pour décrire ce roman. Une chose est sûre, il faut impérativement le lire.

Traduction Dominique Petit