Une famille heureuse de Elizabeth Crane

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La famille Copeland est constituée de membres tous assez particuliers : « (…) fille caractérielle, père je-sais-tout, fils gentil et normal, quoiqu’un peu bizarre, maman au-potentiel-non-encore-exploité / ayant une aventure, arrière-grand-mère vacharde, papy perd la boule. » Les choses vont malheureusement s’aggraver. Jean, la mère, qui tient la famille à bout de bras, va sombrer dans la dépression après le suicide de son amant. Gordon, le père, perd les pédales après ne pas avoir reconnu une ex-petite amie. Insupportable pour celui qui est si fier de son intellect et ne se prive pas pour étaler sa science. Priscilla, la fille, ne supporte pas de ne pas être prise pour participer à une émission de télé-réalité, son ambition absolue. Le jeune Otis – le nom repéré dans un ascenseur plaisait à Jean – se questionne beaucoup depuis qu’il est amoureux. Les ancêtres sont les plus stables : Theodore, le grand-père, perd toujours autant la tête et Vivian, l’arrière-grand-mère, continue à ne s’intéresser qu’à elle-même. Chacun est pris dans ses propres problèmes.

Il s’agit du premier roman de l’américaine Elizabeth Crane qui jusque là n’avait écrit que des nouvelles. Elle a souhaité garder l’esprit de la nouvelle dans « Une famille heureuse ». Chaque chapitre pourrait être une petite nouvelle et est constitué d’une anecdote, d’un évènement autour d’un des membres de la famille. Cette manière de faire souligne bien l’incommunicabilité entre les personnages. Leurs vies paraissent cloisonnées et sans interaction les unes avec les autres. La forme est parfaitement cohérente avec les sentiments que veut faire passer Elizabeth Crane. Malheureusement ce dispositif s’essouffle et ne peut tenir sur 310 pages. Malgré la diversité des thèmes abordés (la vieillesse, le suicide, la télé-réalité, l’amour), l’ennui s’installe doucement. Les aventures  des uns et des autres finissent par être trop anecdotiques et elles manquent d’un certain souffle romanesque. Néanmoins je retiens une chose très intéressante dans ce livre, c’est le ton employé par l’auteur. Le titre, « Une famille heureuse », en est symbolique, toute l’ironie d’Elizabeth Crane est déjà là. Elle s’adresse directement au lecteur avec humour et sarcasmes. ce ton est plaisant, accrocheur et me donne envie de laisser sa chance au prochain roman d’Elizabeth Crane.

Si vous aimez beaucoup les nouvelles peut-être apprécierez-vous plus que moi « Une famille heureuse ». Sinon vous risquez de rester sur votre faim. Mais l’humour de l’auteur est bon signe pour la suite de son œuvre.

Un grand merci à Bénédicte et aux éditions Phébus.

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Absolution de Patrick Flanery

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Sam Leroux a la difficle tâche d’écrire la biographie d’une des grandes figures de la littérature sud-africaine : Clare Wade. Écrivain intimidant et peu accueillant, elle avait toujours refusé que l’on écrive sa vie. Avancée en âge, Clare finit par se laisser faire. Sam, qui revient dans son pays après de nombreuses années passées à New York, souhaite procéder par interviews successifs. Le jeune homme est passionné par l’oeuvre de Clare mais également par son comportement durant l’apartheid. Clare était une progressiste, défendant les droits de l’homme. Il semble néanmoins que son comportement n’ait pas été si clair durant cette période tourmentée de l’Afrique du Sud. D’ailleurs, Clare fait également des recherches sur cette période puisque sa fille Laura s’est engagée dans la lutte armée en 1989. Celle-ci a disparu sans que personne ne sache ce qui lui est arrivé. La vérité sera difficile à trouver pour Clare et Sam.

« Absolution » est le premier roman de Patrick Flanery et il y fait preuve d’une extraordinaire maîtrise. La construction est très travaillée et elle nous donne à voir les évènements de différents points de vue. Il y a le récit de Sam à son retour en Afrique du Sud et celui de Clare au moment où commencent les entretiens. S’ajoutent à ces voix du présent, le dernier roman de Clare intitulé « Absolution » : « (…) un volume de souvenirs fictionnalisés » et le récit des évènements de 1989. A l’intérieur de ces différentes parties, on peut également lire le journal intime de Laura ou des compte-rendus de la commission vérité et réconciliation (CVR). Après un petit temps d’adaptation aux changements d’époques, le roman se lit avec beaucoup de fluidité.

Clare et Sam sont tous les deux à la recherche de la vérité sur un passé qui les lie. Laura est au centre de leur questionnement mais chacun ne détient qu’une part de la vérité qui est obscurcie par bien des secrets. Patrick Flanery nous montre à travers sa construction à quel point la vérité est subjective. Elle l’est d’autant plus dans un pays en reconstruction. La CVR avait pour but de réconcilier les différentes communautés d’Afrique du Sud et de solder les comptes pour repartir sur des bases saines. Mais comment oublier les humiliations, les attentats et emprisonnements politiques ? Les auditions de la CVR ne pouvaient régler des siècles d’une histoire complexe et tourmentée. Les différences ne peuvent s’effacer si facilement. Patrick Flanery, qui n’est pourtant pas sud africain, rend compte de la complexité de ce pays et des oppositions qui y existent toujours. Les blancs riches vivent à Cape Town dans une totale paranoïa. « Entre nous et l’homme à l’extérieur, il y a deux portails – celui entre le jardin et l’allée, et celui qui est à son extrémité – puis il y a la maison elle-même, avec ses alarmes, ses boutons d’appel, son générateur de secours, ses verrous, ses barreaux, son verre renforcé à l’épreuve des balles. »  Cette défiance envers l’extérieur n’est d’ailleurs pas tellement injustifiée car une ville comme Cape Town a un taux très élevé de criminalité. La jolie nation arc-en-ciel n’est encore qu’un lointain rêve.

« Absolution » est un roman riche et passionnant sur un pays au passé douloureux où chacun tente de se reconstruire en cherchant la vérité ou en la recomposant dans la fiction.

Un grand merci à Christelle, Cécile et aux éditions Robert-Laffont pour cette belle découverte.

Les Européens de Henry James

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La Baronne Eugénie Münster est venue s’installer à Boston avec son frère Félix pour y retrouver leur oncle Wentworth. Eugénie a épousé le Prince de Silberstadt, un mariage morganatique réprouvé par le Prince Régnant, son aîné. Ce dernier souhaite rompre ce mariage pour une meilleure alliance. Eugénie a donc fui la vieille Europe pour nouer des liens nouveaux avec sa famille américaine et pourquoi pas trouver un nouveau mari. Les deux Européens vont bousculer les habitudes des puritains américains : « Ils sont sobres et même austères. C’est le genre grave, ils prennent la vie au sérieux. Il doit y avoir chez eux quelque chose qui ne va pas : un mauvais souvenir ou une appréhension. Ce n’est pas le tempérament épicurien. Notre oncle Wentworth est un vieux bonhomme terriblement sévère ; il a l’air de subir le martyre non du feu mais du gel. Nous allons les égayer, nous leur ferons du bien. Il faudra beaucoup les secouer, mais ils sont merveilleusement bons et gentils.

« Les Européens » date de 1878, Henry James a alors 35 ans et n’a commencé à écrire qu’en 1874. Comme dans l’un de ses premiers romans « Roderick Hudson » ou dans son chef-d’œuvre « Portrait de femme », le thème central de ce livre est l’opposition entre la vieille Europe et la toute fraîche Amérique. Eugénie et Félix sont habitués aux raffinements et aux mondanités d’une cour européenne. Eugénie est une femme cultivée, aimant attirer l’attention et fasciner son entourage. Cela ne vas pas sans calcul et elle oscille constamment entre honnêteté et hypocrisie. Sa complexité perturbe quelque peu nos naïfs américains. Félix, quant à lui, porte bien son nom. Il est enjoué, épicurien comme il le dit lui-même dans l’extrait cité plus haut, il s’émerveille de tout et surtout de sa jolie cousine Gertrude. Félix aimerait que sa famille américaine profite des plaisirs de la vie. Mr Wentworth, ses deux filles Gertrude et Charlotte, son fils Clifford, le ministre du culte Mr Brand, Mr Robert Acton et sa sœur Lizzie sont les tenants d’une morale austère. Leurs vies sont des modèles de sobriété et de puritanisme. Le passage sur terre n’est pas un lieu de réjouissances et d’abondance. L’attitude d’Eugénie est presque scandaleuse, toujours à la limite de la sensualité. Le passage entre les deux mondes se fera par Gertrude, éblouie par le charme et la gaieté de Félix. Elle rêve d’ailleurs, de culture et est fatiguée de la tristesse unitarienne.

Malgré son attachement à l’Europe (Henry James se fera naturaliser britannique à la fin de sa vie), l’auteur a une préférence pour la pureté de cette Amérique encore provinciale. Son inclination se sent tout particulièrement dans ses belles descriptions des paysages : « Lorsque, du seuil de la maisonnette où l’on venait de la recueillir si charitablement, elle regarda les champs silencieux, les pâturages, les étangs limpides, les petits vergers rocailleux, il lui sembla ne s’être jamais trouvée au milieu d’un tel calme ; elle y goûta une espèce de plaisir délicat, presque sensuel. Tout ici respirait la bonté, l’innocence, la sécurité ; un bien en sortirait à coup sûr. » Une pureté virginale valorisée par Henry James face à la frivolité européenne.

Ce roman de jeunesse est malgré tout très emblématique de l’œuvre de Henry James. Il est extrêmement plaisant, bien écrit comme toujours et, ce qui est assez inhabituel chez mon cher Henry, léger comme une comédie.

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Le linguiste était presque parfait de David Carkeet

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Jeremy Cook est un jeune et brillant linguiste qui travaille à l’institut Wabash, un ancien centre pénitencier reconverti en centre de recherche. L’institut se concentre sur l’étude du langage (ou plutôt des babillements) des enfants en bas âge. C’est ainsi que Jeremy Cook se retrouve à étudier les interprétations et les intonations du terme m’boui. Un son qui n’a l’air de rien mais qui est riche en significations.

Notre fin linguiste va rapidement se retrouver confronté à deux problèmes. Le premier est que quelqu’un l’a traité de trou du cul devant la nouvelle et ravissante assistante de puériculture. Jeremy se pensait apprécié de tous ses collègues (mais ce n’est pas réciproque !), le voilà bien déçu et perplexe. Son ego en prend un sacré coup. Son deuxième problème est la découverte du cadavre d’Arthur Stiph, un autre linguiste, dans son bureau. Jeremy Cook fait figure de suspect numéro 1 pour le commandant Leaf, imposant et surprenant policier chargé de l’enquête. Pour résoudre ces deux problèmes essentiels (surtout le premier…), Jeremy n’a pas d’autre alternative que de se mettre à enquêter sur les membres de l’institut Wabash.

« Le linguiste était presque parfait » a été publié en 1980 aux États-Unis et il s’agit du premier volet d’une trilogie dont Jeremy Cook est le héros. Nous sommes ici à mi-chemin entre le campus novel et le whodunit. L’institut Wabash est un bâtiment circulaire où l’on peut s’observer, ou s’espionner facilement. L’enquête s’y déroule en grande partie, presque en huis clos à la manière d’Agatha Christie. Tout le monde est suspect et tout le monde suspecte son voisin ! Les investigations de Jeremy vont rapidement devenir totalement burlesques puisque, en bon linguiste, elles seront uniquement basées sur le langage. Ce qui occasionne  jeux de mot, incompréhension et règlements de compte collectifs ! Les linguistes ne sont pas tendres entre eux. L’enquête importe finalement moins que le travail sur la langue et l’importance du choix des mots, des intonations, des silences.

Notre pauvre Jeremy Cook se retrouve embarqué dans des péripéties de plus en plus loufoques au fil des pages, mais pour notre plus grand bonheur. Ce roman fluide et agréable à lire ferait un parfait compagnon de vacances. J’attends dorénavant la suite des aventures de Jeremy Cook.

Merci à Babelio et aux éditions Monsieur Toussaint Louverture pour cette délicieuse lecture.

Week end de Peter Cameron

Lyle, critique d’art, part en week-end chez ses vieux amis Marianne et John. Ces derniers possèdent une splendide demeure au nord de l’État de New York au bord d’une rivière. Lyle n’y est pas venu depuis un an, depuis la mort de son compagnon Tony qui était le demi-frère de John. Il est d’ailleurs décédé dans la maison auprès de ses proches. Tony reste le lien qui unit Lyle à Marianne et John, même si leurs affinités intellectuelles sont fortes. Lyle ne vient pas seul passer le week-end chez ses amis. Il est accompagné de Robert qu’il vient à peine de rencontrer. Probablement un moyen de montrer qu’il a surmonté son chagrin. Mais la présence de cet inconnu va perturber les retrouvailles des trois amis.

C’est grâce à In Cold Blog et son billet sur le dernier roman de Peter Cameron (« Coral Glynn ») que j’ai découvert cet auteur américain. C’est avec beaucoup de délicatesse qu’il nous décrit ce week-end à la campagne. Chacun des participants est précisément décrit, ses sentiments sont mis à nu au fur et à mesure du séjour. Chacun est mal dans sa peau, plongé dans des émotions complexes et tourmentés. Marianne et John ont arrêté de travailler, leur richesse leur permet une totale oisiveté. Mais que font-ils réellement ? Marianne est dépressive, angoissée perpétuellement par ses réactions et celles des autres. John semble vouloir fuir les autres et se complait dans son jardin. Lyle ne s’est bien entendu pas remis de la mort de Tony, il ne pense qu’à lui et revit les moments passés avec lui. Malgré l’accueil cordial de Marianne, Robert ne sent pas à sa place. Il sait qu’il n’est qu’un pis-aller à Tony, un moyen d’équilibrer les forces en puissance. Toutes ces névroses ne peuvent qu’assombrir l’ambiance du week-end qui finira fort mal.

L’écriture de Peter Cameron est très belle, très lyrique. Je trouve qu’il déploie son talent dans les descriptions des paysages, des instants de vie sublimés par la nature. « Elle n’aurait pas dit que l’aurore était la plus belle heure de la rivière, dans le calme du soir, parfois, lorsque l’eau se teintait de violet, semblait presque cesser de couler, et reposait comme une meurtrissure au bas de la pelouse, Marianne se sentait au bord des larmes. Tandis que le matin, l’émotion n’entrait pas en jeu. Le flot était profond, froid, déterminé, plus limpide et doté d’un effet curatif. Elle remontait le cours jusqu’à un coin discret où des arbres tombés avaient créé un bassin tranquille, au fond sablonneux ». La nature paraît ample et paisible ce qui contraste singulièrement avec l’âpreté des sentiments de ses habitants.

Peter Cameron est un fin psychologue de l’âme humaine, se dégage de son œuvre beaucoup de tendresse et de subtilité.

Onze histoires de solitude de Richard Yates

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« Onze histoires de solitude » est un recueil de nouvelles de Richard Yates où l’on retrouve ses thèmes de prédilection : la solitude absolue des êtres, l’Amérique d’après la seconde Guerre Mondiale et l’écriture évoquée dans la toute dernière nouvelle.

Comme souvent, les personnages de Yates sont totalement seuls, désespérés par leur vie. « Docteur Jeu de Quille » parle de la difficulté de s’intégrer lorsque l’on est nouveau dans une classe. Le jeune Vincent Sabella ne sait plus quoi inventer pour se faire remarquer des autres enfants. Il ment, vandalise l’école et se sent toujours plus isolé. « Tout le bonheur du monde » se passe la veille du mariage de Grace et Ralph. Les deux amoureux ne vivent pas encore ensemble mais c’est déjà l’incompréhension qui règne entre eux. Chacun passe à côté du désir de l’autre.

La solitude, l’incompréhension, tout pour ne pas réussir sa vie ou passer à côté. Le personnage de « Sans peur et sans reproche » en est l’illustration. Walter aimait enfant mimer la mort du voleur dans des courses-poursuite avec ses copains. Il jouait toujours celui qui perdait jusqu’à en faire le leitmotiv de sa vie. « Il était indéniable que le rôle de bon perdant avait toujours eu pour lui un attrait immodéré. Pendant toute son enfance, il s’y était spécialisé, perdant crânement des combats contre des garçons plus forts, jouant mal au football dans le secret espoir d’être blessé et théâtralement emmené hors du terrain. (…) Le collège avait offert un champ plus vaste à son talent -il y avait des examens où échouer et des élections à perdre- et, plus tard, l’Air Force lui avait permis de rester seulement cadet, honorablement. Et maintenant, inévitablement, il semblait reprendre ses vieilles habitudes. » L’échec habite l’œuvre de Richard Yates. 

S’y dessine également une image de l’Amérique post seconde Guerre Mondiale. Un pays au passé glorieux qui n’a plus l’occasion de valoriser son image. Dans « Le mitrailleur », le héros ne trouve plus sa place dans la société. Il ressasse ses souvenirs de l’armée auprès de ses collègues, de jeunes marins dans un bar. Il est en manque d’action, d’héroïsme même si le sien fut plus que limité. C’est une Amérique en pleine mutation, on le voit dans « Une petite fête pour Noël ». Deux classes, deux institutrices diamétralement opposées : l’une est proche de ses élèves, enseignant dans la bonne humeur ; l’autre est old school, sévère, distante et moralisatrice. Deux époques qui s’affrontent.

Encore une fois, Richard Yates nous montre la face sombre de l’Amérique, celle des perdants, des laissés pour compte de la vie. L’écriture de l’auteur est toujours d’une grande lucidité, d’une grande mélancolie.

Merci à Christelle et aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.

Challenge Myself

Yellow birds de Kevin Powers

John Bartle s’est engagé dans l’armée pour fuir Richmond en Virginie. A 21 ans, il se retrouve à Al Tafar en Irak pour libérer la ville. Lors du camp d’entraînement, il fait la connaissance de Daniel Murphy. Avant le départ en Irak, les soldats ont droit à une soirée avec leurs familles. C’est là que Bartle promet à la mère de Murph qu’il prendra soin de lui et le ramènera sain et sauf. Très rapidement, on comprend que cette promesse ne pourra être tenue. Bartle reviendra aux Etats-Unis sans Murph at sa mort va le ronger nuit et jour.

« La guerre essaya de nous tuer durant le printemps. L’herbe verdissait les plaines de Ninawa, le temps s’adoucissait, et nous patrouillions à travers les collines qui s’étendaient autour des villes. Nous parcourions les herbes hautes avec une confiance fabriquée de toutes pièces, nous frayant, tels des pionniers, un chemin dans la végétation balayée par le vent. Pendant notre sommeil, la guerre frottait ses milliers de côtes par terre en prière. Lorsque nous poursuivions notre route malgré l’épuisement, elle gardait nos yeux blancs ouverts dans l’obscurité. Nous mangions, et la guerre jeûnait, se nourrissant de ses propres privations, donnait naissance, et se propageait par le feu. « 

Le début de « Yellow birds » m’a vraiment frappé à plusieurs titres. Tout d’abord, j’ai compris que je tenais là l’œuvre d’un grand écrivain. Pour son premier roman, Kevin Powers fait preuve d’une exceptionnelle maîtrise narrative et stylistique. Avec une écriture sobre et poétique, il alterne les chapitres sur la guerre et ceux sur le retour de Bartle aux États-Unis. Un va-et-vient parfaitement fluide qui ne se contente pas de raconter mais qui crée un certain suspens puisque nous devons attendre la fin du livre pour connaître les circonstances de la mort de Murph. Ce qui permet également de mieux comprendre l’impossibilité du retour à la vie quotidienne pour Bartle.

La deuxième chose qui frappe dans ce début de roman, c’est la manière dont le narrateur parle de la guerre. Il la personnifie totalement, c’est une entité vivant en dehors et au-delà des hommes. Bartle et Murph l’apprivoisent, la recherchent, la défient et finissent par la détester. Tous deux sont venus là pour grandir, devenir des hommes et fuir leurs campagnes ennuyeuses. Mais Bartle comprend rapidement qu’il a fait une erreur en s’engageant. La guerre est absurde, la ville d’Al Tafar est reprise pour la septième fois ! La guerre se nourrit d’elle-même, les hommes ne sont là que pour l’empêcher de s’éteindre. La violence, la destruction, la mort deviennent le quotidien de ces deux jeunes hommes. D’ailleurs, le pire n’est peut-être pas le champ de bataille, c’est le retour au pays. Comment rentrer après avoir vu ce que l’on a vu ? Comment vivre après ce que l’on a fait ? Non seulement Bartle culpabilise de revenir sans Murph, mais il ne supporte pas qu’on le traite en héros. Tuer des hommes, des femmes, des enfants, c’est faire preuve d’héroïsme ? C’est inacceptable pour Bartle qui ne sait plus comment vivre. Ce pays dont il rêvait en Irak, ne peut comprendre son dégoût, sa douleur profonde. La guerre ne quitte pas John Bartle, elle le dévore de l’intérieur.

« Yellow birds » est un roman admirable sur une âme en souffrance, une promesse non tenue et l’absurdité des combats. Kevin Powers est d’une grande justesse aussi bien dans les scènes de guerre que dans l’émotion des différents personnages. Pas étonnant que cette oeuvre puissante et émouvante ait été finaliste du Booker Prize.

La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne

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A Boston, en 1850, Hester Prynne attend en prison le moment  de l’humiliation publique. Elle va être exposée au pilori pendant plusieurs heures. Sa faute : être une femme adultérine et d’avoir eu un enfant de cette liaison. En plus de son exposition publique, elle devra porter à vie un A rouge sur son corsage pour que tout le monde sache ce qu’elle a fait. Hester a cependant échappé à la peine de mort qui est la sentence habituelle pour ce crime. Elle a des circonstances atténuantes. Vivant en Allemagne, c’est son mari qui voulut venir aux États-Unis. Il envoya d’abord sa femme et devait la rejoindre. Mais après plusieurs années à Boston, Hester est toujours seule et tout le monde suppose que son époux a péri en mer. Sa tentation en est plus compréhensible. Hester ne devrait pas être seule sur le pilori mais elle refuse de révéler le nom de son amant, de le déshonorer. Elle affronte, avec son bébé dans les bras, les huées de la foule, les regards méprisants avec dignité. Mais dans les personnes présentes, elle reconnait une silhouette, celle d’un homme âgé et voûté, celle de son mari.

« La lettre écarlate » est un des tous premiers romans de la littérature américaine, une œuvre fondatrice absolument remarquable. Après un prologue (un peu long) où Hawthorne nous parle de son amour pour sa ville de Salem, l’intrigue s’ouvre directement sur la très forte scène du pilori. Tout est déjà en place, tout se noue lors de l’humiliation publique d’Hester. Car elle n’est pas seulement sous le regard de son mari, son amant est également là parmi les notables de la ville. Il s’agit en effet du révérend Dimesdale, respecté de tous pour sa haute moralité. Le roman va ensuite être basé sur la psychologie, les affres intérieurs des trois personnages. Hester s’acharne à porter sa lettre d’infamie, reste à Boston alors que rien ne lui interdirait de partir : « La torture que lui infligerait sa honte quotidienne laverait peut-être à la fin  son âme et en remplacerait la pureté perdue par une autre approchant de celle d’une sainte puisqu’elle serait le résultat d’un martyre.  » Hester se fond parfaitement dans le puritanisme excessif de Boston. A force d’abnégation, d’humilité, de charité, elle change le regard des autres. Contrairement à ce que laisse augurer l’ouverture du roman, Hester n’est pas celle qui souffre le plus. Le mari excuse la faiblesse de sa femme. C’est un penseur, un philosophe. Mais il est quand même pris au piège de la jalousie et de la curiosité. Il veut savoir qui est l’amant d’Hester et le découvre rapidement. Il devient le médecin du révérend, dès lors une relation extrêmement perverse se développe entre les deux. Le révérend Dimmesdale est rongé par la culpabilité, par sa faute. Il attend la mort et  le jugement de Dieu. Mais le médecin lui refuse, il fait tout pour le garder en vie et finalement le torture en le sauvant à tout prix. Cette relation entre les deux hommes est absolument incroyable, c’est une idée romanesque brillante. L’étude psychologique de chaque personnage est très poussée, même celle de Pearl, l’étrange fille d’Hester.

« La lettre écarlate » est un formidable roman psychologique et aussi un témoignage sur les commencements si puritains des États-Unis.

Une lecture commune avec Noctenbule.

Challenge Myself

Remarquable, n’est-ce pas ? de Robert Benchley

Benchley

Si vous ne savez pas comment venir à bout de tout ce que vous avez à faire ; si vous devez prendre le train avec des enfants ; si vous êtes invités chez des amis pendant le week-end ; si vous êtes américains et que vous voyagez en France  ou si vous en avez assez des récits de vacances de vos collègues, Robert Benchley est l’homme qu’il vous faut. Ce chroniqueur de Vanity Fair et du New Yorker (il écrivit également, selon sa biographie rédigée par ses soins, « La case de l’oncle Tom » et commença « Les misérables » que Hugo acheva) nous propose trente-cinq nouvelles ou histoires dans ce recueil. Et c’est un festival de non-sense, d’humour pince-sans-rire auquel nous assistons. Robert Benchley épingle les travers de ses semblables, des écrivains (par exemple avec une parodie de l’œuvre réaliste de Dreiser ou un cocktail post-mortem entre Shelley, Tennison et Poe), mais aussi les siens. Il est également plein de bons conseils notamment en ce qui concerne le travail et a une méthode imparable pour le réaliser : la meilleure manière de finir une tâche est d’en commencer une autre ! Il réalise de surcroît, le rêve de tout à chacun le lundi matin : « Or donc, le lundi matin, confronté avec ces cinq obligations menaçantes, rien d’étonnant que je retourne me coucher tout de suite après le petit-déjeuner, pour emmagasiner la quantité de force et de santé nécessaire à la dépense d’énergie presque surhumaine que je devrais utiliser.  »

Robert Benchley a un humour dévastateur et surtout absurde puisqu’il est capable d’adopter une guêpe ou de faire disparaître Budapest (cette ville a été rayée de la carte en 1802 dans le traité d’Ulm : « Qu’il soit bien entendu que Budapest n’existe plus. Ces derniers temps, elle avait pris des proportions indues et le café n’y était même plus tellement bon. C’est pourquoi ce conseil décrète l’abolition de Budapest. Si les habitants ne sont pas contents, ils n’ont qu’à aller habiter ailleurs. »)

Un vent de folie qui vous fera oublier la morosité ambiante. Il faut également souligner le grand soin apporté à l’édition de ce livre : beau graphisme de la couverture, illustrations nombreuses, épaisseur du papier, rabats et 4ème de couverture dans le ton du livre et une surprise. Bravo aux éditions Monsieur Toussaint Louverture pour ce très bel objet. Et pour finir de vous convaincre de découvrir l’univers farfelu de Robert Benchley, je vous laisse en compagnie de Laurent Lafitte qui avait formidablement lu l’une des nouvelles lors d’un numéro de La grande Librairie.

Challenge Myself

Mr Peanut de Adam Ross

David Pepin rêve qu’il tue sa femme. Toujours de manière indirecte : un éclair s’abat sur elle, une bousculade sur le quai du métro la fait tomber sur le quai, une poutre métallique lui tombe dessus. Mais la mort d’Alice Pepin ne sera ni fortuite, ni accidentelle. Elle décède d’avoir mangé des cacahuètes, choc anaphylactique. Reste à déterminer s’il s’agit d’un suicide ou du meurtre parfait. Les inspecteurs Hastroll et Sheppard doivent le déterminer et leurs vies conjugales perturbées ne leur laissent que peu d’objectivité.

Sous des dehors de roman policier, « Mr Peanut » dissèque la vie de couple et surtout le mariage. Adam Ross nous présente trois mariages qui tournent ou pourraient tourner à la catastrophe si l’on n’y prend pas garde. Pepin, Hastroll et Sheppard sont tous trois mariés et tous trois ont un jour rêvé d’éliminer leurs femmes. « Cela tient peut-être à la nature duelle du mariage, cette proximité de la violence avec l’amour. » David Pepin ne supporte pas de voir maigrir sa femme. Il l’aime obèse et n’arrive pas à suivre sa transformation. Hastroll retrouve un soir sa femme au lit soi-disant malade. Le problème c’est  qu’elle y reste pendant des mois, refusant de s’expliquer jusqu’à rendre fou son mari. L’inspecteur Sheppard était auparavant médecin et accumulait les maîtresses. Sa femme Marilyn était un obstacle à sa bonne conscience. Ces trois hommes oublient leurs femmes et pourtant les aiment encore. Ils s’en apercevront trop tard.

Le roman d’Adam Ross est placé sous la tutelle de Maurits Cornelis Escher (David crée un jeu vidéo à partir de ses dessins), du ruban de Möbius (et de la cacahuète dont la coque dessine un motif sans fin) et surtout d’Alfred Hitchcock (Alice et David se rencontrent pendant un cours sur le réalisateur, la société de jeu de David s’appelle Spellbound et le couple Sheppard regarde « L’ombre d’un doute »). Le crime parfait et l’illusion d’optique sont donc au rendez-vous. Même si le cœur du livre est le mariage, vous aurez forcément envie de savoir qui a tué Alice Pepin et Marilyn Sheppard. Et vous allez faire de nombreux aller-retours dans le roman pour expérimenter vos hypothèses car Adam Ross joue avec nos nerfs. La construction de son livre est magistrale. Les trois histoires se croisent, les époques se mélangent, les points de vue changent (ils sont majoritairement masculins, seule la voix de Marilyn se fait entendre mais au moment où elle veut agir comme son mari en prenant des amants). Pour vous troubler encore plus, David Pepin écrit un roman dans lequel… il tue sa femme ! Alors qu’est-on en train de lire ? Le livre de Adam Ross ou celui de David Pepin ?

Pour son premier roman, Adam Ross frappe fort avec une intrigue  surprenante et foisonnante. Et un écrivain qui compare Hitchcock à William Shakespeare obtient forcément mon respect et ma reconnaissance éternels !