Texasville de Larry McMurtry

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Lorsque nous les avions quittés à la fin de « La dernière séance », Sonny avait perdu un œil suite à une bagarre avec Duane. Tous deux convoitaient la même fille, la plus belle de Thalia au Texas, Jacy. Suite à cet incident, Duane s’était engagé dans l’armée, ne pouvant plus regarder son meilleur ami en face. Vingt-sept ans plus tard, nous retrouvons les deux amis, toujours à Thalia. Sonny en est même le maire. Duane, quant à lui, a fait fortune dans le pétrole. Mais la crise est passée par là et au début du roman, il est à la tête d’une dette de douze millions de dollars. Il est également le père de quatre enfants tous plus beaux les uns que les autres mais également tous complètement barrés : « Dickie, leur fils de 21 ans, avait été élu le plus beau garçon du lycée de Thalia tout au long de ses études secondaires. Nellie, elle, avait remporté une fois le titre dans la catégorie jeunes filles alors qu’elle était en seconde, mais des jaloux s’étaient arrangés par la suite pour qu’on ne vote plus pour elle. Quant à Jack et Julie, ils étaient, pour autant qu’on le sache, les plus beaux jumeaux du Texas. Dickie gagnait sa vie en vendant de la marijuana et Nellie, avec trois mariages en l’espace d’un an et demi, pulvérisait sans doute le record d’Elizabeth Taylor dans ce domaine avant sa 21ème année. Mais personne ne pouvait nier qu’ils étaient beaux tous les quatre. » Il faut ajouter qu’à 11 ans les jumeaux sont les pires garnements de tout le comté, un exemple de leurs méfaits : ajouter du LSD dans les céréales des pasteurs dans leur camp de vacances. Mais la folie furieuse de la famille de Duane s’étend à l’ensemble de la ville et cela ne va pas s’arranger avec la célébration du centenaire de Thalia.

Dans ce deuxième volet consacré à Thalia, c’est Duane qui passe au premier plan. Au milieu des loufoqueries des habitants (les maris et les femmes échangent leur partenaire comme nous changeons de chaussettes), Duane semble être la seule personne saine d’esprit et capable de raisonner. Mais il finit par avoir du mal à contrôler la situation, surtout quand la sublime Jacy fait son retour à Thalia. Duane est alors plongé dans une véritable crise d’identité où se mêlent la culpabilité et la peur de mal faire. Tout cela le paralyse et l’empêche de comprendre ce qui se passe autour de lui et il y a de quoi faire durant le centenaire qui s’achève en une omelette géante !

« Texasville » est beaucoup plus drôle que « La dernière séance », tout part en vrille. Mais derrière cette loufoquerie, Larry McMurtry nous montre une Amérique totalement désemparée et ayant perdu tous ses repères. Désopilant mais pas seulement.

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La ballade de Gueule-Tranchée de Glen Taylor

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Early Taggart faillit ne pas survivre à son baptême en 1903. Sa mère le plongeant dans l’eau glacée d’une rivière et prenant les gémissements de son fils pour la langue de Satan, elle le lâcha. Ona Dorsett le récupéra et le ramena à la vie. Elle avait déjà recueilli Clarissa, un bébé né d’un viol et également abandonné par sa mère. Ona était veuve, son mari était mort à la suite de l’effondrement d’une mine. Elle subvenait aux besoins de sa famille grâce à sa distillerie clandestine. Très habile avec une arme à feu, elle enseigna son art à Early ou plutôt Gueule-Tranchée puisque c’était son surnom. Le pauvre garçon attrapa une infection dans la rivière où sa mère le laissa tomber. Ses gencives en furent infectées et se fendirent. La bouche de Early saignait sans cesse et ses dents pourrissaient. Cette particularité isola l’enfant, l’habitua à une vie en marge. Ses talents de cunilinguiste et de tireur d’élite lui attirèrent rapidement de nombreux ennuis.

Ma chère Lou m’a offert « La ballade de Gueule-Tranchée », livre dont je n’avais  pas entendu parler. Je suis assez mitigée sur ce titre qui pourtant se lit aisément. Toute la première partie est réussie. L’enfance de Gueule-Tranchée et la partie consacrée aux rebellions dans les mines ont un vrai souffle romanesque. Glen Taylor rend bien l’atmosphère de ce début de siècle et les aventures de Gueule-Tranchée sont fort bien contées. Le personnage est haut en couleurs, plein de panache et d’audace.

La suite de la vie de Early est moins palpitante et surtout répétitive. Nous assistons à de multiples résurrections où notre hors-la-loi devient homme des bois, musicien de génie, journaliste de renom, ami de JFK. Tout cela est un peu trop pour un seul homme même si celui-ci est exceptionnel. Et l’écriture perd de son rythme et de sa verve, je la trouve même indolente dans la dernière partie.

Je ne peux pas dire que je me sois ennuyée durant cette lecture, loin de là. Il manque un petit quelque chose pour rendre ce roman bon. Il faut préciser qu’il s’agit du premier roman de Glen Taylor et son inventivité laisse espérer de belles choses. A suivre donc.

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Long week-end de Joyce Maynard

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Le long week-end du Labor Day 1987 s’annonce caniculaire. La rentrée des classes approchant, Henry, 13 ans, et sa mère Adele se rendent au supermarché pour acheter un  nouveau pantalon. C’est là que Henry est abordé par un homme. Ce dernier demande de l’aide au jeune garçon : « C’est alors que je l’ai vraiment regardé. Il était grand. Avec des muscles apparents sur le cou et la partie des bras que ne couvrait pas la chemise. Une de ces personnes dont le visage révèle ce que serait le crâne sans la peau. Il portait la chemise des employés de pricemart – rouge, avec le nom inscrit sur la poche : Vinnie. Et puis, j’ai vu que sa jambe saignait, au point que le sang avait traversé le tissu du pantalon et imprégnait la chaussure, ou plutôt la savate. » Adele accepte de lui venir en aide et le ramène chez eux. Rapidement, l’identité de l’homme est mise à jour : son nom est Frank, il vient de s’évader de l’hôpital de la prison où il était détenu pour meurtre. Adele et Henry deviennent ses otages.

Ce huis-clos nous est raconté par Henry une fois devenu adulte, ce qui lui permet d’avoir du recul sur ce week-end si marquant dans sa vie et celle de sa mère. L’atmosphère est dès le départ très particulière. Frank n’emploie à aucun moment la force pour s’introduire chez Adele. Cela ressemble peu à une prise d’otages et cela tient à la personnalité de la mère d’Henry. Entrelacées dans le récit du week-end, des brides de la vie d’Adele nous permettent de mieux la connaître. Elle vit quasiment en recluse dans sa maison, ne préparant que des surgelés ou des soupes Campbell à son fils. Adele est divorcée, Henry passe tous ses week-ends avec son père et sa nouvelle femme mais il s’intègre mal dans sa deuxième famille. On comprendra au fil du récit les évènements qui ont ébranlé la vie d’Adele et ont fait d’elle une femme si étrange, une femme prête à recevoir chez elle un meurtrier recherché par la police. Et à créer une relation intime avec lui, Frank prend la place du compagnon/du père qui a déserté la maison. Tous les trois vivent dans une bulle, se réinventent le temps de ce long week-end.

« Long week-end » est un roman captivant à l’intrigue parfaitement menée. Il dresse avec beaucoup de sensibilité et de tendresse le portrait d’une femme blessée par la vie et qui renaît le temps d’un week-end.

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Coup de foudre à Austenland de Shannon Hale

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Jane Hayes est une new yorkaise de 33 ans, désespérément célibataire. Elle voue un culte à l’adaptation de « Orgueil et préjugés » réalisée par la BBC. Elle voit le futur homme de sa vie à l’aune de Colin Firth en Mr Darcy. Bien entendu aucun ne peut rivaliser avec une icône et Jane collectionne les histoires sentimentales. Quand sa tante se rend compte de cette obsession pour la série de la BBC, elle décide d’aider Jane à la surpasser. Elle l’envoie donc passer des vacances à Pembrook Park où les clientes vivent comme dans les livres de Jane Austen.

L’idée de départ de « Coup de foudre à Austenland » est assez amusante, mais finalement pas très originale puisque la série  « Lost in Austen » traite sensiblement de la même chose. On peut d’ailleurs reprocher beaucoup d’autres choses à ce roman. La première est le manque de place prise par l’œuvre de Jane Austen dans le livre, ce qui est paradoxal pour un hommage à celle-ci. En effet, Jane Hayes n’est pas obsédée par Mr Darcy mais par Colin Firth en Mr Darcy. C’est bel et bien la série qui est le fantasme de l’héroïne et pas du tout le livre original. Elle cache le DVD dans ses plantes vertes (d’ailleurs je me demande bien pourquoi il est si honteux de regarder cette série qui est de qualité) mais elle ne nous parle jamais du roman.

Et bien évidemment ce qui intéresse notre new yorkaise c’est l’histoire d’amour entre Elizabeth Bennet et Mr Darcy en occultant toute l’ironie, toute la critique sociétal de Jane Austen. Et c’est totalement insupportable, Shannon Hale fait partie de ces gens qui transforment les romans d’Austen en bluettes dégoulinantes de mièvrerie, en histoire à l’eau de rose type Harlequin. Tout ce que je déteste ! Et pour le coup, son livre ressemble à l’image qu’elle se fait de l’univers d’Austen : il est complètement dépourvu d’humour, l’histoire est cousue de fil blanc et s’achève comme une romance pour midinettes.

« Coup de foudre à Austenland » est un hommage totalement raté à l’univers de la romancière anglaise qui encore une fois passe pour un auteur sans profondeur et à classer au rayon Harlequin. Décidément les austeneries ne sont pas faites pour moi !

Merci quand même Alice de me l’avoir fait gagner, désolée de ne pas avoir aimé !

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Le coeur est un chasseur solitaire de Carson McCullers

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Nous sommes à la veille de la seconde Guerre Mondiale dans une petite ville étouffante du Sud des États-Unis. « C’était une ville du Sud aux étés longś aux rares mois froids. Dans le ciel, d’un brillant azur transparent, le soleil versait à profusion ses rayons brûlants. Les pluies fines et froides commençaient en novembre et plus tard, il pouvait y avoir de la gelée. Une courte période de froid. La température des hivers variait mais les étés étaient toujours torrides. » Au cœur de la communauté, M. Singer, un sourd-muet, attire l’affection et l’intérêt de ses concitoyens. Parmi eux, il y a Mick, une adolescente garçon manqué et fascinée par la musique ; Jake Blount, un communiste convaincu qui tente de lutter contre les injustices ; le Dr Copeland, un homme noir qui veut défendre son peuple contre les humiliations et la pauvreté ; Biff Brannon, patron de café veuf et totalement paumé. Chacun fait entendre sa voix, ses rêves et ses espoirs. Chacun se trouve confronté à la dure réalité et à la solitude.

« Le cœur est un chasseur solitaire » est le premier roman de Carson McCullers. Il a été publié en 1940, l’auteur n’a alors que 23 ans. Le roman est impressionnant de maturité et sa construction est parfaitement maîtrisée. Chaque chapitre donne la parole à l’un des cinq personnages principaux et nous laisse découvrir au fur et à mesure les ambitions de chacun. Ces personnages ont en effet tous des rêves, des idéaux qu’ils aimeraient voir réalisés pour eux ou pour leur communauté. Mais c’est la solitude et la déception qui les attendent au bout du chemin. Le Dr Copeland et Blount tentent de mettre leurs idées en commun pour lutter contre l’injustice. Mais ils sont incapables de se mettre d’accord sur les moyens d’agir. Mick, qui ne pense qu’à composer de la musique, se voit obliger de travailler pour aider ses parents endettés. Singer, à qui tous se confient, ne s’intéresse en réalité pas aux autres. Il ne pense qu’à revoir son ami Antonapoulos qui a été placé dans un asile au début du livre. Les cinq personnages semblent se cogner contre la solitude des autres. Ils se côtoient mais personne ne se rencontre réellement, ne se comprend. Peu importe la force de conviction, l’envie puissante de s’en sortir ou d’évoluer, les cinq personnages de Carson McCullers ne réussissent pas à changer leur destin.

D’une tonalité mélancolique et pessimiste, « Le cœur est un chasseur solitaire » présente quelques îlots lumineux qui nous font aimer les personnages et espérer avec eux. On les suit à travers leur lutte pour survivre face à la pauvreté et à un monde hostile. Un roman saisissant et touchant.

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Le sillage de l’oubli de Bruce Machart

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En 1895, Vaclav Skala, propriétaire terrien de Lavaca County au Texas, attend la naissance de son quatrième enfant. Malheureusement l’accouchement se déroule mal et sa femme meurt en donnant naissance à leur quatrième fils, Karel. Vaclav ne se remettra jamais de ce décès : « A compter de ce jour, les gens du coin diraient que la mort de Klara avait transformé cet homme d’un naturel gentil en une personne amère et dure, mais en vérité Vaclav  le savait, l’absence de sa femme avait seulement fait resurgir celui qu’il était avant de la connaître, celui que seule cette compagnie féminine avait su adoucir. » Et cet homme est taciturne, austère, dur à la tâche et ses fils doivent le devenir. Ce sont eux qui labourent la terre, le joug sur le cou, ce qui les déformera à vie. Eux qui subissent les coups de Vaclav lorsque le travail est mal fait ou que leur insouciance d’enfants réapparaît. La haine des fils de Vaclav grandit en même temps que le nombre de ses terres. L’arrivée d’un propriétaire espagnol et de ses trois filles va changer le destin de la famille Skala.

« Le sillage de l’oubli » est l’éblouissant premier roman de Bruce Machart, et est une saga familiale sentant la poussière, le tabac et la sueur des hommes comme celle des chevaux. C’est l’histoire de Karel qui prime sur celles des autres membres de la famille. Le livre fait des aller-retours entre trois moments-clés de son existence : 1895 au moment de sa naissance ; 1910 au moment où la fratrie se divise et où Vaclav meurt ; 1924 au moment où sa propre femme Sophie accouche de leur troisième enfant  et où Karel est à nouveau confronté à ses frères. Karel est hanté par les évènements du passé : la mort de sa mère qu’il n’a pas connue, la violence et l’indifférence de son père, l’arrivée de Graciela, une des filles du propriétaire espagnol, dont le corps l’obsède. Celle-ci deviendra la femme d’un de ses frères suite à un pari. Le destin chez les Skala n’est pas le fruit du hasard mais le résultat de courses de chevaux. Deux se déroulent en miroir dans le roman, à chaque fois Karel est le représentant de la famille. Il gagne la première mais perd la deuxième face à Graciela et scelle ainsi le sort de ses frères. La vie est âpre à Lavaca County, les habitants le sont également, surtout les hommes dont la virilité ne doit pas être prise en défaut.

La prose de Bruce Machart est puissante, dense et poétique. Il y a dans « Le sillage de l’oubli » un souffle romanesque indéniable qui emporte le lecteur de bout en bout. Cette histoire familiale a des allures de tragédie classique où la fratrie se déchire, la mort frappe et où le poids du passé écrase. Une vraie pépite littéraire à lire absolument.

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Le chardonneret de Donna Tartt

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 Un américain occupe une chambre d’hôtel au moment de Noël à Amsterdam. Il est fiévreux, agité et inquiet. Il s’intéresse aux journaux, à un fait divers en particulier : une scène de crime en plein cœur de la capitale néerlandaise. Quel est le rapport entre le narrateur et ce crime ? Comment a-t-il atterri dans cette chambre dont il ne sort pas ? C’est ce que Theodore Decker, le narrateur, va nous raconter durant 786 pages palpitantes. Le point de départ de son flash-back est l’évènement qui transforme à jamais sa vie : sa mère meurt lors d’un attentat au Metropolitan Museum où ils étaient venus pour voir une exposition sur l’âge d’or de l’art flamand.

Vous avez beaucoup entendu parler du « Chardonneret » depuis sa sortie et la plupart du temps dans des articles dithyrambiques. Force m’est de constater que ce roman mérite amplement tous les éloges, toutes les couronnes de laurier qu’on lui a tressées. Le dernier livre de Donna Tartt est un bijou, une œuvre ample et superbe. L’auteur maîtrise à la perfection son intrigue, c’est une formidable conteuse d’histoires. Elle sait changer d’ambiance, créer des rebondissements sur 786 pages sans lasser à aucun moment. Le début est déjà un tour de force : on découvre Theo à Amsterdam avant de plonger dans son enfance, au moment de ses treize ans et du drame de sa vie. Pendant tout le roman, l’idée de ce début de roman à Amsterdam reste inscrit dans la tête du lecteur : à quel moment allons-nous y retourner ?

Donna Tart excelle également dans tous les genres , toutes les atmosphères : roman d’apprentissage à la Dickens (présent sous la forme de nombreux clins d’œil) ; histoire d’amour sublime et infiniment triste ; roman d’amitié ; roman noir avec voyous, alcool et drogue ; roman du secret et de la culpabilité ; réflexion sur le destin, sur le bien et le mal (avec l’ombre tutélaire de Dostoïevsky). « Le chardonneret » réussit à être tout ça à la fois. Les trois villes où vit Theo (New York, Las Vegas et Amsterdam) sont de véritables personnages, leur atmosphère est très marquée. New York est la ville des doux souvenirs avec sa mère disparue, Vegas celle de tous les excès et de l’amitié avec Boris, Amsterdam celle où le destin s’accomplit. La galerie de personnages secondaires est foisonnante mais aucun n’est laissé de côté, chacun prend corps pour accompagner l’évolution de Theo. Il y a le monde policé et bourgeois de la famille Barbour où Theo est accueilli après la mort de sa mère. Pippa dont il tombe amoureux au MET avant l’attentat et qui est brisée comme lui par l’évènement. Hobie, le restaurateur de meubles, admirable de compréhension et qui transmet son art à Theo. Le père, revenu de nulle part, est rongé par l’alcool et la fièvre du jeu. Et il y a Boris, l’ami ukrainien rencontré à Vegas. Il est à l’origine de tous les excès, de tous les risques mais son amitié est indéfectible.

Enfin « Le chardonneret » est un hommage à l’art, à l’imaginaire. Le splendide tableau de Carel Fabritius est au cœur de l’intrigue et aussi de la philosophie que tire Theo de la vie : « Et tandis que nous mourons, tandis que nous émergeons de l’organique, c’est une gloire et un privilège d’aimer ce que la Mort n’atteint pas. Parce que si le désastre et l’oubli ont suivi ce tableau au fil du temps, l’amour l’a suivi aussi. Dans la mesure où il est immortel (il l’est), et où j’ai un petit rôle, lumineux et immuable, à jouer dans cette immortalité. Il existe ; il continue d’exister. Et j’ajoute mon propre amour à l’histoire des amoureux des belles choses, eux qui les ont cherchées, les ont arrachées au feu, les ont pistées lorsqu’elles étaient perdues, ont œuvré pour les préserver et les sauvegarder tout en les faisant passer de main en main, littéralement, leurs chants éclatants s’élevant du naufrage du temps vers la prochaine génération d’amoureux, et la prochaine encore. »

Alors ne vous privez pas de cette plongée dans un roman foisonnant et totalement captivant.

Un grand merci aux éditions Plon pour ce grand moment de lecture.

 

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Qu’avons-nous fait de nos rêves ? de Jennifer Egan

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« Qu’avons-nous fait de nos rêves ? » est un roman quasiment impossible à résumer tant son intrigue est foisonnante. On fait tout d’abord connaissance avec Sasha, jeune femme cleptomane et globe-trotter. Installée à New York, elle est l’assistance du célèbre producteur musical Bennie Salazar. Ce dernier, divorcé et père d’un jeune fils, met des paillettes d’or dans son café pour stimuler sa libido. Il faisait partie d’un groupe de rock lorsqu’il était adolescent et la rencontre de Lou, un manager, décida de sa carrière. Lou, qui collectionna les femmes et en eut six enfants, finira bien seul dans son immense villa. Les membres du groupe de Bennie se retrouveront dans ce lieu pour lui faire leurs adieux. A l’exception de Scotty, le plus prometteur, qui est totalement sorti des radars et pour cause puisqu’il est devenu marginal.

Ce résumé ne vous donne qu’une idée infime de la galerie de personnages imaginée par Jennifer Egan. Ils se croisent à travers les époques, passent du premier au second plan selon les chapitres. Toutes les possibilités narratives sont exploitées par Jennifer Egan : narrateur omniscient, première personne du singulier, deuxième personne du singulier, journal sous forme de diapositives. Chaque chapitre est une découverte, un nouveau territoire avec ses propres codes. Ils ne s’enchaînent pas de manière chronologique. Les époques se mélangent sans que le lecteur se sente perdu puisque la construction du roman est extrêmement maîtrisée. Le passé, le présent et le futur des personnages se trouvent inclus dans le roman.

Bien entendu, « Qu’avons-nous fait de nos rêves ? » parle du passage du temps et de son effet sur les individus. L’exergue tirée de « Du côté de Guermantes » de Marcel Proust résume l’idée de départ de Jennifer Egan : « Les poètes prétendent que nous retrouvons un moment ce que nous avons jadis été en rentrant dans telle maison, dans tel jardin où nous avons vécu jeunes. Ce sont là pèlerinages fort hasardeux et à la suite desquels on compte autant de déceptions que de succès. Les lieux fixes, contemporains d’années différentes, c’est en nous-même qu’il vaut mieux les trouver. » Comment sommes-nous passés d’une époque A à une époque B ? Nos envies, nos idéaux sont-ils restés les mêmes ? A travers les destinées de ses personnages, Jennifer Egan tente de résoudre ces questions. La vie nous change-t-elle profondément ?

« Qu’avons-nous fait de nos rêves ? » est un roman choral où les destinées des personnages s’emboîtent les unes dans les autres avec maîtrise et intelligence. Jennifer Egan nous livre une œuvre brillante et étourdissante.

Merci aux éditions Points pour ce beau roman.

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Le bon larron de Hannah Tinti

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Ren est un orphelin de douze ans. Bébé, il a été déposé chez les frères de Saint-Anthony. La vie y est stricte et ascétique mais des liens se créent entre les enfants. Ren veille sur des jumeaux, ses voisins de dortoir. Parfois, des fermiers ou des familles viennent chercher un enfant. Ceux qui ne sont pas choisis, sont envoyés à l’armée. Ren et les jumeaux n’ont aucune chance d’être choisis, le premier parce qu’il est manchot et les seconds parce que cela fait deux bouches à nourrir. Et pourtant, un jour, un homme répondant au nom de Benjamin Nab vient chercher Ren. L’enfant serait son frère qu’il aurait perdu de vue après l’assassinat de leurs parents par des Indiens. Benjamin entraîne Ren dans ses petites escroqueries, ses magouilles peu rentables. A travers la Nouvelle Angleterre, Ren partage la vie de personnages surprenants et improbables sans perdre de vue la quête de sa véritable identité.

Hannah Tinti nous emmène dans l’Amérique du 19ème siècle mais c’est bien à Charles Dickens que l’on pense à la lecture de ce roman. Ren est un orphelin comme Oliver Twist, David Copperfield ou Pip. Il est débrouillard et voleur. L’intrigue, qui le voit évoluer, est pleine de rebondissements, de coïncidences. La galerie de personnages créée par Hannah Tinti est également très dickensienne puisque Ren aura affaire à un colosse ressuscité, un nain habitant sur un toit, des jeunes filles chipies et gloutonnes travaillant à l’usine, des pilleurs de tombe, une logeuse sourde. L’atmosphère se noie également dans la brume, les fumées d’usines, les ruelles sont étroites et lugubres.

Cet hommage à la littérature du 19ème siècle est une totale réussite. Le roman est plein d’énergie, de rythme et les personnages sont bien construits et savoureux. Hannah Tinti, dont c’est le premier roman, a un grand sens de la narration. Une fois commencé, il est bien difficile de lâcher « Le bon larron ». Un plaisir littéraire qui réchauffe l’hiver !

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Calico Joe de John Grisham

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Paul Tracey apprend que son père, Warren, a un cancer incurable. Cela faisait des années qu’il n’avait pas eu de nouvelles. Warren était un père violent, indifférent et coureur de jupons. Après le divorce de ses parents, Paul n’eut que peu de contacts avec son géniteur. Pourtant, un lien aurait pu les unir : leur passion pour la base-ball. Warren Tracey était lanceur chez les Mets de New York à la fin de sa carrière. Paul connaissait toutes les statistiques des grands joueurs, collectionnait les articles des journaux. A l’été 1973, tout le pays a les yeux braqués sur un jeun joueur : « Calico » Joe. Ce dernier joue avec les Cubs de Chicago, il vient d’être recruté comme batteur et il fait sensation. Il pulvérise tous les records en quelques matchs. Il devient l’idole de toute une nation et surtout celle de Paul. Fin août 73, les Cubs se déplacent à New York pour affronter les Mets. Paul voit donc s’affronter son père et son idole. Il va également vivre le moment le plus traumatisant de son enfance.

Le roman de John Grisham commençait bien. Alternant entre le présent et l’été 73, on découvre petit à petit l’évènement qui marqua les esprits des américains et du jeune Paul. La patte du roi du thriller se fait sentir, il mène le début de son roman avec maîtrise et aiguise notre curiosité. Ne pas réellement connaître les règles du base-ball (expliquées en introduction par l’auteur lui-même) , n’empêche pas de comprendre l’essentiel de l’intrigue et que « Calico » Joe est un joueur d’exception.

Mais une fois le match des Cubs contre les Mets passé, on tombe dans une histoire de rédemption comme les américains en raffolent. Et ce qui est encore plus regrettable, c’est que John Grisham nous inflige une happy end avec pardon et réconciliation. Les bons sentiments ne font pas souvent de bons romans et celui-ci en est encore la preuve.

« Calico Joe » se lit facilement et rapidement mais la fin est beaucoup trop prévisible et trop larmoyante pour me satisfaire.

Merci aux éditions Robert-Laffont.