En un monde parfait de Laura Kasischke

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Jiselle est hôtesse de l’air et a plus de trente ans, elle est encore célibataire. Elle croise le chemin de Mark Dorn, le plus beau et le plus convoité des pilotes. Père de trois enfants et veuf depuis de nombreuses années, il n’était pas décidé à refaire sa vie jusqu’à ce qu’il tombe amoureux de Jiselle. Il la demande en mariage rendant ainsi le sort de Jiselle enviable aux yeux des autres hôtesses de l’air. Mais Mark cherche avant tout une mère pour ses enfants. Jiselle doit donc arrêter de travailler et part vivre dans la maison de son mari au fin fond du Wisconsin. Elle est immédiatement en butte à l’hostilité et aux remarques désobligeantes de ses belles-filles. Jiselle n’était pas préparée à être mère et encore moins belle-mère. D’autant plus que son mari est très souvent absent et la laisse se débrouiller avec sa progéniture. L’existence de la famille va basculer, comme l’ensemble des États-Unis, lorsqu’une terrible épidémie de grippe va frapper le pays.

Laura Kasischke a l’art de plonger ses personnages dans des situations apocalyptiques. L’histoire de Jiselle semble commencer comme un conte de fées. Elle épouse le prince charmant et vit heureuse pour le restant de ses jours. Le prince charmant est en fait loin de répondre aux espérances de sa princesse en l’abandonnant sans cesse. Ajouter à ça une terrifiante épidémie qui décime le pays et le conte de fées de Jiselle vire au cauchemar le plus noir. La grippe transforme les États-Unis, pays tant convoité et copié, en ennemi pour le reste du monde. Les américains ne peuvent plus voyager ou rentrer chez eux, comme Mark coincé à Berlin au moment du début de l’épidémie. La société américaine vacille et c’est le chaos qui s’installe : « Les coupures d’électricité, les pénuries et la hantise de la grippe avaient apparemment incité une partie de la population à s’écarter de la moralité traditionnelle pour vivre l’instant. Toxicomanie et promiscuité sexuelle connaissaient, disait-on, une vague sans précédent parmi les jeunes. » On cherche des responsables, des boucs-émissaires et les idées les plus farfelues émergent de cette folie ambiante.

Tout l’intérêt et l’enjeu du roman est de voir comment Jiselle va réagir face à cette situation catastrophique, comment elle va s’adapter au retour à la vie primitive. Et comment Jiselle va réussir, malgré tout, à écrire son propre conte de fées et à s’affirmer comme femme. Son obstination à la douceur, à la gentillesse finira par faire surgir de la lumière dans ce tableau si sombre.

Laura Kasischke excelle à décrire le chaos, le monde qui se délite. « En un monde parfait » est un drôle de conte où la princesse trouvera de la force dans l’adversité. Toujours étrange, toujours originale, Laura Kasischke est décidément un immense écrivain.

Le maître des illusions de Donna Tartt

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« Je suppose qu’il y a certain moment crucial dans la vie de chacun où le caractère est à jamais fixé ; pour moi, c’est ce premier automne que j’ai passé à Hampden. Il me reste tant de choses de cette époque, même aujourd’hui : mes goûts en matière de vêtements, de livres et même de cuisine – largement acquis, je dois le reconnaître, dans l’émulation adolescente de ma classe de grec – sont restés les mêmes au cours des années. » Malheureux en Californie et au sein de sa famille, Richard Papen part pour le Vermont où il doit poursuivre ses études à l’université Hampden. S’inscrivant à des cours classiques au départ, il est vite fasciné par le petit groupe d’étudiants du cours de grec. Un cercle très fermé uniquement formé par le professeur Julian Morrow et composé de seulement cinq personnes : Henry Winter, Bunny Corcoran, Francis Abertnathy et les jumeaux Camilla et Charles Macaulay. Après plusieurs demandes, Richard finit par intégrer le groupe et par partager le quotidien singulier de ces esthètes de la civilisation grecque. Richard ne tardera pas non plus à partager leurs secrets les plus sombres.

Donna Tartt se mesure ici à un genre classique de la littérature américaine : le campus novel. On suit dans « Le maître des illusions » le quotidien de ces six étudiants partagés entre étude pointue et beuveries répétées. Nos six férus de lettres classiques sont en fait loin de l’image que nous avons d’eux au début du livre. Le groupe est loin d’être modèle. Donna Tartt décline avec soin les personnalités de chaque personnage, les fouille jusqu’au tréfonds de leurs âmes. Ce que l’on y découvre n’est pas très beau à voir : orgueil démesuré, jalousie, perversité, violence, trahison, crime. Les personnages nous apparaissent petit à petit dans toute leur veulerie. C’est Richard qui nous raconte son histoire, nous entraîne dans ce qui restera des moments clef de sa vie, dans ce groupe protecteur/destructeur.

Donna Tartt a un sens indéniable de l’intrigue et de la psychologie des personnages. Néanmoins, je dois bien avouer être restée sur ma faim. La raison en revient à un titre et une quatrième de couverture mensongers. « Le maître des illusions » et le terme « manipulation » font espérer un retournement de situation étonnant, un personnage à la manière du héros de « Usual suspects ». J’attendais donc une manipulation du lecteur, de Richard, une révélation qui aurait bouleversé ce que j’avais lu précédemment. Rien n’est venu, Henry n’est pas aussi pervers que je l’espérais ! Il faut quand même souligner que le titre original  du roman est « Secret history », ce qui n’a pas grand-chose à voir avec le titre français et est plus en adéquation avec l’intrigue. Le deuxième roman de Donna Tartt n’est pas pour moi un thriller mais plutôt un roman psychologique.

« Le maître des illusions » possède une intrigue maîtrisée, une galerie de personnages à la psychologie approfondie. Mais ne vous fiez pas au titre, il ne s’agit pas ici de manipulation ou de suspens mais bien de l’étude de six étudiants plongés dans une situation violente et sordide.

Une lecture commune avec MissLéo et Maggie.

7 femmes contre Edimbourg de Ely M. Liebow

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Au 19ème siècle à Édimbourg, sept jeunes femmes tentent de se faire admettre dans les cours de médecine. Leur scolarité fait débat avec des enseignants farouchement contre et d’autres plus ouverts comme le Dr Bell ou le Dr Watson. Les premiers estiment que les femmes n’ont pas l’intelligence nécessaire, que leur rôle est à la maison et que leur présence dans des cours d’anatomie est une grave atteinte à la décence et à la moralité. Les sept étudiantes sont durement mises à l’épreuve : insultées, couvertes de boue et autres projectiles, il leur faut beaucoup de courage pour continuer à se battre pour leurs droits. Mais la situation va changer lorsqu’elles vont être menacées physiquement et qu’un tireur les prendra pour cible.

Ely M. Liebow a fait des recherches dans le cadre d’une biographie sur Joseph Bell, médecin et professeur de médecine à Édimbourg (1837-1911). Conan Doyle s’est inspiré de ce médecin et de ses nombreuses recherches sur l’être humain pour créer le personnage de Sherlock Holmes. ELy M. Liebow s’est amusé à écrire  un roman où le Dr Bell est au centre et fait montre de talents intuitifs exceptionnels. La quatrième de couverture de « Sept femmes contre Édimbourg » est malheureusement trompeuse. Il est noté que le « récit ressemble à s’y méprendre à une aventure de Sherlock Holmes. Meurtres, énigmes, missives anonymes, flèches empoisonnées, émeutes d’étudiants, autant d’éléments qui semblent avoir pour dessein de décourager les jeunes femmes de poursuivre leur projet ». Le problème, c’est que le premier meurtre n’arrive qu’à la page 280 ! Avant cela, il s’agit plus de la situation des femmes au 19ème siècle à Édimbourg. Ce combat féministe pour rentrer à l’école de médecine n’est pas inintéressant. Il donne une bonne idée de la place de la femme à cette époque et quelle vision la société avait d’elles. L’auteur décrit également par le menu les quartiers pauvres de la capitale écossaise, les conditions de vie difficiles des ouvriers. Mais me fiant à la quatrième de couverture, ce n’est pas un livre historique que j’attendais. Le roman que je souhaitais lire ne dure que 120 pages sur 400.

L’idée de départ de Ely M. Liebow était vraiment plaisante, le parallèle entre le Dr Bell et Sherlock Holmes m’intéressait. Malheureusement, son roman est plus un livre d’histoire qu’un véritable roman policier et  à suspens à la Conan Doyle.

Olive Kitteridge de Elizabeth Strout

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 Crosby est une petite ville sur le littoral de la Nouvelle Angleterre. Olive Kitteridge y est professeur de mathématiques et son mari Henry est pharmacien. Ils ont un fils unique Christopher, coincé entre la trop grande gentillesse de son père et le côté cassant de sa mère. Il se dépêchera de quitter sa famille, se mariant trop vite et divorçant tout aussi vite. Olive n’en parle pas, elle préserve une certaine réputation malgré la solitude qui l’envahit au fil des années et des évènements de la vie. « Elle sait que la solitude peut tuer – de bien des façons, elle peut vraiment tuer les gens. La conception qu’Olive se fait de la vie repose sur ce qu’elle appelle les « grandes secousses » et les « petites secousses ». Parmi les grandes secousses, on compte les mariages, les enfants, l’intimité qui permet de survivre, mais ces grandes secousses recèlent des courants dangereux et invisibles. C’est pour cela que les petites secousses existent : ce peut-être un vendeur sympathique chez Bradley ou la serveuse du Dunkin’ Donuts qui sait comment vous prenez votre café. C’est un équilibre difficile à trouver, vraiment. »

Montrer les grandes et les petites secousses de la vie est le cœur du roman d’Elizabeth Strout. Il est constitué de treize chapitres qui sont chacun comme une nouvelle qui nous présente un habitant, une famille de Crosby et ce sur une durée de trente ans. Le fil rouge de ces histoires est Olive Kitteridge qui est parfois le personnage principal, parfois un personnage secondaire ou juste une apparition. Olive n’est pas une personne très aimable, on la dit « ni affable, ni polie ». Grande, massive, elle impressionne et son caractère changeant rebute. Pourtant, à travers ses apparitions, c’est un autre versant d’Olive qui apparaît par petites touches. Elle sait écouter les autres, elle a un don pour sentir les moments de profonde détresse et empêcher l’autre de basculer. Le tableau offert par Elizabeth Strout est nuancé, rempli de la complexité de l’âme humaine. Chaque personnage est finement analysé, étudié.

« Olive Kitteridge » m’a beaucoup fait penser au « Cœur est un chasseur solitaire« . Les deux romans sont des présentations chorales d’une petite ville des États-Unis. Ils sont constitués d’une constellation de destins le plus souvent sombres, voire tragiques. La tonalité d’ensemble est assez désespérée même si « Olive Kitteridge » se clôt sur une petite lueur d’espoir. Cette atmosphère mélancolique est renforcée par la grande attention portée sur les changements de saison. Chacune fait disparaître la précédente sans que l’on sache si l’on pourra un jour la revoir. Le temps s’écoule inexorablement, comme une fatalité.

« Olive Kitteridge » est un roman plein de délicatesse sur les petits riens et les grandes tragédies de la vie.

L’homme au complet gris de Sloan Wilson

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 Thomas R. Rath habite dans le Connecticut avec sa femme Betsy et leurs trois enfants. Leur maison n’est plus à la hauteur de leurs espérances, elle se fendille, est terne. Le jardin n’est pas entretenu et est franchement miteux. Tom travaille à la Fondation Schanenhauser qui aide des artistes et des chercheurs scientifiques. Il en est le directeur depuis plusieurs années et ses perspectives professionnelles lui semblent bouchées. « La barbe, se dit-il. Ce qu’il y a, c’est que jusqu’à maintenant, nous nous sommes leurrés. Autant nous avouer que ce dont nous avons envie c’est d’une grande maison, d’une voiture neuve, de vacances d’hiver en Floride et d’une bonne police d’assurance. Quand on regarde les choses en face, un homme qui a trois enfants n’a pas le droit de dire que l’argent n’entre pas en ligne de compte. » Tom se doit d’améliorer sa situation. Et un nouveau travail s’offre à lui à l’United Broadcasting. Il ne sait pas exactement ce qui va lui être proposé mais Tom n’hésite pas à se rendre à plusieurs entretiens vêtu de son complet de flanelle grise.

La quatrième de couverture évoque à juste titre l’univers de mon cher Richard Yates. On retrouve effectivement des thématiques communes. Tom Rath a fait la deuxième guerre mondiale. Il n’évoque jamais ce qu’il y a vécu mais ce douloureux passé va la rattraper, le hanter. Comme dans « La fenêtre panoramique », le couple Rath vit dans une banlieue et rêve de réussite sociale dans cette Amérique des 50’s en plein boom économique. Betsy pousse son mari pour qu’il gravisse les échelons, pour qu’il soit ambitieux.

La situation de départ est donc proche de celle du célèbre roman de Yates. Mais la suite est très différente. Sloan Wilson n’est pas désespéré et sa vision du couple est beaucoup plus lumineuse que celle de Yates. « L’homme au complet gris » m’a évoqué les comédies américaines des années 50 de Lubitsh, Capra ou Hawks. Tom Rath se demande ce qu’il doit choisir entre sa réussite professionnelle et son bonheur familial. Question que se pose également Don Draper dans « Mad men » qui semble s’être inspiré du roman de Sloan Wilson. Mais encore une fois, on est très loin de la noirceur de la série et les choix de vie de Tom Rath sont modernes et le rendent fort sympathique.

Malgré des longueurs liées au manque de rebondissements de l’intrigue, « Lhomme au complet gris » est un roman plaisant aux interrogations contemporaines. Il a été adapté en 1956 avec le merveilleux Gregory Peck, il va donc falloir que j’en fasse l’acquisition !

Merci à Babelio pour cette lecture.

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Un dernier moment de folie de Richard Yates

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 « Un dernier moment de folie » est un recueil de nouvelles publié de manière posthume. En plus d’être un immense romancier, Richard Yates était également un excellent novelliste.

L’Amérique des années 50 est une nouvelle fois passée sous l’œil d’entomologiste de Yates. La guerre est bel et bien finie mais elle imprègne toujours le quotidien de ceux qui en sont revenus. Certains ont des difficultés à retrouver une vie normale. Leurs corps restent marqués, blessés. Comme Yates lui-même, certains font de longs séjours en sanatorium (« Une aventure clinique », « Voleurs »). D’autres sont en convalescence à domicile comme dans « Un ego convalescent ». Mais la maladie questionne leur place dans la société, leur rôle d’homme fort et performant. L’Amérique des années 50 veut balayer la guerre et ses traumatismes pour mieux se reconstruire et s’imposer. Mais les hommes en costumes gris qui doivent chaque jour aller conquérir le monde, sont pétris de doute et de souvenirs traumatisants.

Et la vie privée n’a rien de réjouissant. Que ce soit pour les hommes (« Le contrôleur ») ou pour les femmes (« Une soirée sur la Côte d’Azur »), l’amour n’est qu’une vaste désillusion, un jeu de dupes où l’on est certain de perdre. Néanmoins, Richard Yates peut parfois échapper à son pessimisme noir. La dernière nouvelle du recueil, « Un ego convalescent », se termine sur une étonnante note d’espoir et de bonheur.

Au cœur de « Un dernier moment de folie » est la désillusion, le désespoir d’hommes et de femmes qui ne trouvent pas leur place dans l’Amérique conquérante de l’après-guerre. Un superbe recueil de nouvelles qui concentre les thématiques classiques de Yates et culmine avec une nouvelle un peu à part puisqu’elle se passe pendant la guerre. « Des cloches dans le petit matin » est un bijou de nouvelle, courte et percutante.

Merci aux éditions Robert-Laffont qui m’offrent une nouvelle fois le plaisir de lire ce grand auteur américain.

Souvenir de l’amour, Chrysis de Jim Fergus

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Bogart Lambert a 17 ans en 1916 et il vit dans le nord du Colorado dans le ranch familial. A cause de lointaines origines françaises, il décide de rejoindre la France pour se battre dans le Légion étrangère. Un matin, il grimpe sur son cheval Crazy Horse et quitte ses parents. Après moult péripéties, Bogey arrive à New York. En attendant le prochain transatlantique, il travaille dans une maison de passe où il découvre la sensualité. Une fois sur le champ de bataille européen, Bogey devient une légende. Toujours accompagné de Crazy Horse, il se faufile entre les lignes ennemies, évitant les balles et les obus. Tous les soldats sont en admiration devant le « courrier cow boy ».

Gabrielle Jungbluth a 18 ans en 1925. Elle étudie le dessin, la peinture dans l’atelier Humbert à l’École Supérieure des Beaux-Arts. Fille du colonel Charles Ismaël Jungbluth, elle apprit à peindre en plein air avec celui-ci. Malgré son autorité et sa rigueur, le colonel sut déceler le talent de sa fille et lui permit de s’inscrire aux Beaux-Arts. Gabrielle prit alors le pseudonyme de Chrysis en hommage au roman « Aphrodite : mœurs antiques » de Pierre Louÿs. La jeune femme, curieuse de la vie et anticonformiste, va plonger à cœur perdu dans le Montparnasse des années folles et y rencontrer l’amour fou.

L’histoire qui préside à l’écriture de ce roman est bouleversante. J’ai eu le plaisir de l’entendre de la bouche de Jim Fergus lors du Festival America. Pendant l’été 2007 à Nice, Jim Fergus et sa compagne dénichèrent chez un antiquaire « Orgie » de Chrysis Jungbluth. La compagne de l’auteur étant atteinte d’un cancer, ils n’avaient pas les moyens de se l’offrir. De retour aux États-Unis, Jim Fergus eut envie de faire plaisir à sa compagne et il le fit venir de France.  « Orgie » fut le dernier cadeau de Noël de cette dernière. Elle légua le tableau à sa fille afin qu’elle soit plus libérée et à l’aise dans son corps comme les personnages du tableau. Jim Fergus dédie à son tour son roman à sa belle-fille.

« Souvenir de l’amour » nous raconte bien entendu la création de ce tableau et la deuxième naissance de Chrysis Jungbluth. Le Montparnasse des années 20 est un éblouissement pour la jeune femme : « Les gens qui y vivaient depuis longtemps l’appelaient simplement « le village », tant l’atmosphère de ce quartier était particulière, insufflant une sorte d’énergie folle qui avait été étouffée par la guerre et qui s’exprimait tout à coup librement comme le champagne qu’on vient de déboucher, jaillissant dans une explosion festive, pour célébrer un nouveau mode d’expression, une nouvelle manière d’être – la renaissance et la réinvention de la vie comme de l’art. » On croise dans les pages de ce roman Braque, Picasso, Pascin, Soutine … Un Montparnasse possédé par la fièvre de la liberté, de la sensualité et de l’art que j’aurais beaucoup aimé connaître et dont Jim Fergus sait rendre l’atmosphère.

Et puis, il y a l’amour fou de Chrysis et Bogey. Ces deux-là n’étaient pas nés pour se rencontrer mais leurs destinées vont finir par se croiser. Et c’est ce point de rencontre qui est également au coeur du roman. Jim Fergus prend plaisir à nous raconter la vie de Bogey et Chrysis avant que leurs regards ne se croisent. Les deux personnages semblent se construire pour cet amour, se transformer pour le recevoir.

« Souvenir de l’amour » est un très bel hommage à Chrysis Jungbluth, au Montparnasse des années 20 follement libre et créatif, au sentiment amoureux. Merci à ma copine Delphine de ma l’avoir fait découvrir.

Freedom de Jonathan Franzen

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Patty et Walter Berglund forme un couple modèle avec leurs deux enfants  Joey et Jessica. Ils résident à St Paul, Minnesota, dans une banlieue privilégiée où ils font des envieux auprès de leurs voisins tant ils semblent unis et heureux. Mais cela ne dure pas. La vie des Berglund semble se désagréger subitement lorsque Joey décide de s’installer chez les parents de sa copine qui se trouvent habiter juste en face. « La douleur qui émanait de la maison des Berglund était proprement sui generis. Walter (…) admit maladroitement à plusieurs voisins que lui et Patty avaient été « virés » comme parents et qu’ils faisaient de leur mieux pour ne pas le prendre trop personnellement. » Jessica quitte également le foyer familial pour ses études. Sans ses enfants, Patty perd totalement pied et ne sait plus quoi faire pour que Joey revienne vivre sous son toit. Walter, plus radical, refuse de parler à nouveau à son fils. Comment cette famille, qui semblait parfaite, en est arrivé là ?

« Freedom » est une grande saga familiale qui nous raconte, depuis sa genèse, la relation de Walter et Patty. Les Berglund forme une famille américaine moyenne, démocrate, sûre de ses valeurs jusqu’à ce que l’implosion ne les questionne sur leurs choix. Car le centre du livre de Jonathan Franzen, comme l’indique son titre, c’est bien la liberté ou son absence car avons-nous tant de liberté que ça dans nos choix de vie ? Walter et Patty se demandent en tout cas s’ils ont fait les bons. A travers les récits des différents protagonistes (dont le centre est le journal de Patty), nous découvrons la vie des Berglund, leur jeunesse, leurs espoirs et surtout leurs désillusions. Patty, ignorée par ses parents, se replie sur le basket et devient une compétitrice acharnée. Toute sa vie est menée par son envie de gagner. Lorsqu’elle rencontre Walter, c’est de son meilleur ami, Richard Katz, qu’elle tombe amoureuse. Mais celui-ci est musicien de rock, instable et dragueur impénitent. C’est donc Walter qu’elle choisit pour correspondre à l’image de la famille américaine modèle : « Mais même si elle était finie comme joueuse inter-universités, elle avait toujours un chrono des trente secondes dans la tête, elle était toujours sous l’emprise de la sonnerie de fin de match, elle avait plus que jamais besoin de continuer à gagner. Et la plus belle façon de gagner -de toute évidence son meilleur tir décisif contre ses sœurs et sa mère- c’était d’épouser le garçon le plus gentil du Minnesota, de vivre dans une maison plus grande, plus belle et plus intéressante que quiconque dans la famille, d’enchaîner les bébés et d’accomplir, en tant que parent, tout ce que Joyce avait raté. » Mais elle sera rattrapé par ce choix et sombrera dans la dépression.

Walter, quant à lui, est rattrapé par son idéal politique. Démocrate, écologiste convaincu, il se retrouve à travailler pour une société qui dévaste des paysages soit disant pour sauver une espèce rare d’oiseaux. Comme Patty, le fait d’ouvrir les yeux sur sa situation va engendrer une grande déception et une remise en cause.

Le portrait de la famille Berglund est aussi celui de l’Amérique contemporaine. Un pays plein d’idéaux qui les voit se fracasser les uns après les autres. « Freedom » est un roman d’une ampleur rare où l’on suit les personnages de l’adolescence à l’âge adulte. Récit choral non linéaire, « Freedom » est un roman passionnant, captivant de bout en bout.

 

Une putain de catastrophe de David Carkeet

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Dans « Le linguiste était presque parfait« , Jeremy Cook, spécialiste du babillage des bébés, avait du mener une enquête après le meurtre d’un de ses collègues de l’institut Wabash dans l’Indiana. Suite à ces évènements, l’institut de linguistique en question a fermé. Notre pauvre Jeremy se retrouve donc sans emploi. La linguistique ne semblant plus intéressée par ses recherches, Jeremy Cook se voit contraint à répondre à l’annonce sibylline de l’agence Pillow à St Louis, Mississippi. Après avoir rencontré quelques difficultés à obtenir un entretien avec son futur employeur, notre linguiste chevronné apprend enfin le but de l’agence : « Vous comprenez, Jeremy, je crois en l’amour. C’est tout nouveau pour moi, et c’est cette croyance qui a poussé l’agence Pillow dans une nouvelle et surprenante direction. L’agence Pillow vient en aide aux couples mariés. Notre spécialité : les unions souffrant de troubles linguistiques. C’est là que nos linguistes retroussent leurs manches et se mettent au boulot. Ils envahissent littéralement le mariage. Les Wilson sont dans une impasse linguistique. Vous, Jeremy, investirez leur mariage. Vous allez, pour ainsi dire, bivouaquer sur leur champ de bataille conjugal. » Et voilà notre pauvre Jeremy qui emménage chez Beth et Dan Wilson pour recoller les morceaux de leur couple en péril à l’aide de la grammaire !

« Une putain de catastrophe » est le deuxième volet de la trilogie consacrée à Jeremy Cook que les éditions Toussaint Louverture ont la bonne idée de rééditer. Le titre vient de « Zorba le grec », le film mais je suppose également le roman, où le héros  qualifie le mariage et les enfants comme une putain de catastrophe. Et c’est à cela que va devoir s’atteler notre cher linguiste. Il s’incruste dans la maison des Wilson, épie toutes les discussions, guette chaque silence, chaque onomatopée. Il est aidé dans cette tâche ardue par le manuel Pillow, enfin aider, c’est un bien grand mot puisque les messages du livre sont succincts : « Observez. Ne dites rien »,  « Mrs Pillow » ou encore « Pillow ». Ce qui permet à Jeremy de copieusement s’énerver contre le créateur de cette méthode atypique. Il faut souligner l’infinie patience et bonne volonté des Wilson qui subissent cette thérapie linguistique. Celle-ci, comme vous l’aurez compris, est  totalement farfelue et aussi à côté de la plaque que Jeremy Cook ! Ce dernier était plus à l’aise avec les nourrissons, d’autant plus que ses qualités de linguiste ont été remise en cause au début de cette nouvelle aventure (un problème d’adverbe chez les indiens kickapoos…).  Reprendra-t-il confiance en lui ? C’est ce que nous dira le dernier volume de ses péripéties fantasques !

Voilà un livre léger, agréable à lire et qui finalement en dit assez long sur l’importance du langage dans une relation amoureuse. J’attends la suite !

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La colline aux cyprès de Louis Bromfield

 

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En 1890, la famille Shane règne sur leur petite ville américaine. Enviée, jalousée, la famille Shane a bâti sa fortune grâce à John, pionnier du début du XIXème qui fonda la ville. Mort depuis, il laissa sa splendide villa aux cyprès à sa femme Julia et à ses deux filles Irene et Lily. Mais depuis la disparition de John, la ville a bien changé. Des aciéries sont venues s’installer et défigurer le paysage. La villa aux cyprès, décorée comme une villa italienne de la Renaissance, souffre de cet environnement comme le constate Lily : « Mais il y avait de grandes plaques de terre nue où rien ne poussait, des étendues qui, dans son enfance, avaient été enfouies sous une végétation fleurissante et luxuriante de pieds d’alouette bleu ciel, de pavots écarlates, de tritomas ardents, de pivoines rougissantes, de digitales, de pattes-d’oie, de pervenches et d’œillets couleur de cannelle … Tout ceci avait maintenant disparu, brûlé par le capricieux et mortel vent du sud, apportant avec lui son chargement de gaz et de suie. Ce n’étaient pas seulement les fleurs qui avaient souffert. Dans les niches taillées par Hennery dans le mur de thuyas moribonds, les statues blanches étaient striées de suie noire, qui avait maculé leurs corps purs. On ne pouvait plus reconnaître l’Apollon du Belvédère ni la Vénus de Cnide. »  C’est le monde de John et Julia qui disparaît sous la suie. Irene et Lily seront confrontées à un monde nouveau, en mutation. Chacune aura du mal à trouver sa place.

Louis Bromfield nous raconte la vie de la famille Shane de la fin du XIXème à 1956. A la manière de « Mrs Parkington », c’est une véritable saga familiale qui se déroule sous nos yeux. On commence par découvrir Julia Shane puis ce sont les destins d’Irene et Lily que nous suivons. Les deux sœurs ne peuvent d’ailleurs être plus différentes. Lily est d’une grande beauté, légère et libre. Ses choix de vie ne seront que coups de cœur et coups de tête. Elle vit dans l’instant. Irene est plus tourmentée, plus sombre. Elle se plonge dans la religion avec ferveur. Sa mère l’empêche d’entrer dans les ordres. Irene dédie alors sa vie à aider les ouvriers des aciéries.  Les deux sœurs ont pourtant un point commun : leur amour pour Krylenko, un ouvrier syndicaliste des aciéries qui bouleverse leurs destinées.

La vie de la famille Shane suit les soubresauts de l’Histoire : guerre hispano-américaine, luttes ouvrières, première guerre mondiale. C’est un monde en pleine mutation, des changements qui se font dans la violence. L’Amérique, cette nation si neuve, n’est pas épargnée. Irene et Lily doivent y trouver leur place. Lily préfère se réfugier en France à la recherche de plus de liberté, d’indépendance. Mais il lui restera toujours une grande nostalgie, une mélancolie qui donne sa teinte au roman de Louis Bromfield. Il y a tout au long du roman un sentiment profond de perte d’innocence.

« La colline aux cyprès » est un roman foisonnant, une saga familiale au croisement de deux siècles et de deux destinées. L’histoire de la perte de l’innocence de l’Amérique et de Lily est racontée avec infiniment de délicatesse par un grand romancier américain.

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