Va et poste une sentinelle de Harper Lee

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Jean Louise Finch rentre à Maycomb, Alabama. Elle a 26 ans et habite à New York. Dans la ville de son enfance, l’attendent son père avocat, Atticus, son petit ami Hank qui travaille avec son père, sa tante Alexandra et son oncle. Jean Louise, surnommée Scout, a perdu sa mère enfant et son frère Jem est décédé d’une crise cardiaque quelques années plus tôt. Scout se réjouit de passer du temps dans sa famille où elle retrouve ses souvenirs d’enfance. Mais elle va découvrir Atticus sur un nouveau jour et cela va totalement la bouleverser.

Avant de parler du contenu du livre, il faut évoquer son étonnante publication. Harper Lee était jusqu’à présent l’auteur d’un seul et unique ouvrage « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur », prix Pulitzer en 1961. L’auteur a aujourd’hui 89 ans et les lettres américaines se sont étonnées de la sortie de ce roman cinquante ans après le premier. « Va et poste une sentinelle » se situe vingt ans après l’intrigue de « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ». Et pourtant, ce roman est le premier à avoir été écrit par Harper Lee, il fut refusé par les éditeurs et l’auteur retravailla son texte pour donner naissance à l’oiseau moqueur. Les critiques à l’égard de ce nouveau roman furent assassines. « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur », portant  sur l’enfance de Scout Finch, est un monument aux États-Unis, un classique qui est le symbole de l’antiracisme. Atticus Finch est un père et un avocat exemplaire qui défend un jeune noir accusé à tort. ce qui a fait scandale dans ce nouvel opus, c’est que l’on y apprend qu’Atticus a participé à des réunions du Ku Klux Klan et qu’il est membre d’une association locale très conservatrice. Harper Lee a fait tomber Atticus de son piédestal et les américains ne lui pardonnent pas.

Mais parlons du roman en lui-même. Il est étonnant que ce livre ait été rejeté par les maisons d’édition car, même s’il est parfois maladroit, il reste de qualité. « Va et poste une sentinelle » est le roman de l’émancipation. Scout semble ouvrir les yeux sur la communauté qui l’a vue grandir. Ce retour dans le Sud est extrêmement douloureux, sa vie à New York l’a changée. Elle comprend que les gens ne sont pas aussi tolérants qu’elle l’imaginait. Sa relation avec Calpurnia, leur ancienne servante noire, n’est plus non plus celle qu’elle avait gardé en mémoire. Scout va lui rendre visite et la scène est particulièrement poignante. Scout voyait en elle une mère de substitution, Calpurnia a toujours su qu’elle n’était qu’une domestique. Un fossé s’est creusé entre Scout et la ville de Maycomb. Elle ne comprend plus le Sud des États-Unis, ne comprend plus son père. C’est toute l’incompréhension du Nord du pays envers le Sud dans les années 50 qui s’exprime ici par le regard de Scout. L’image qu’elle gardait de Maycomb n’est qu’un souvenir. Il y a d’ailleurs déjà de très belles évocations de l’enfance, annonciatrice de ce que sera « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ».

« Va et poste une sentinelle » est le roman du passage à l’âge adulte alors que « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » était celui de l’enfance. Il montre qu’il faut savoir s’émanciper de ses modèles pour grandir et devenir soi-même. Un beau roman, peut-être plus complexe et nuancé que le premier publié, et qui complète bien le formidable « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ».

Merci à NetGalley pour cette lecture.

Seul l’assassin est innocent de Julia Székely

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« Quelque chose de pesant, d’angoissant flottait dans l’air de l’appartement. Quelque chose de tellement épouvantable et sinistre qu’on aurait voulu hurler de terreur, comme si des fauves inconnus se tenaient aux aguets quelque part aux environs, prêts à bondir, avides de sang frais et de tiède chair humaine. » Une maison, la neige, l’horloge qui égrène les heures inexorablement, quatre membres tourmentés d’une famille : le père Tumas qui passe ses soirées à jouer, la mère Magda obsédée par sa beauté et sa peur de vieillir, Poupée la jeune nymphette insolente et Petit qui cherche à attirer l’attention des uns et des autres désespérément. Beaucoup d’indifférence, de tension se développe entre les murs de la demeure familiale. Beaucoup de rancœur entoure un autre personnage : Robert, ami d’enfance du père et amant de la mère. Et le drame survint.

« Seul l’assassin est innocent » de Julia Székely est un petit roman très étonnant. L’auteur prend plaisir à faire perdre ses repères au lecteur. L’époque, le lieu sont indéterminés. On se situe probablement dans la première partie du 20ème siècle, peut-être à l’époque où il a été écrit, c’est-à-dire vers 1940. Les personnages sont par moments également plongés dans le flou et l’incertitude. Ils ne sont pas toujours nommés, à nous de nous y retrouver. Le lecteur est donc un peu mal à l’aise, mis dans une posture inconfortable. Cela ne fait que renforcer l’ambiance oppressante, étrange de ce drôle de roman policier.

Toute l’intrigue se déroule sur une seule journée et presque entièrement  dans la demeure familiale où se nouent et se dénouent les fils de ce drame. Ce livre m’a évoqué la manière dont George Simenon pouvait écrire ses romans noirs notamment en raison de l’importance donnée à l’atmosphère d’un lieu et de la manière froide avec laquelle est traitée la psychologie des personnages. Il y a un côté entomologiste dans la façon qu’a Julia Székely d’épingler les travers de ses personnages et de mettre au jour leurs faiblesses. A la famille, il faut ajouter un savoureux lieutenant de police, auteur sous pseudo de romans policiers. Toujours partagé entre ses deux activités, il analyse les situations à l’aune de ce qu’il pourrait en faire sur le papier, attristé par la réalité et excité par la possibilité de fiction.

Il faut accepter de se perdre un peu pour profiter de ce surprenant petit roman policier de Julia Székely  qui nous sort des sentiers battus.

Un grand merci aux éditions Phébus pour cette découverte.

Le fils de Philipp Meyer

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Né en 1836, Eli McCullough grandit dans un pays en pleine mutation, un pays où chacun vole les terres des autres pour s’imposer. Le Texas vient d’être arraché au Mexique et est indépendant. Mais les indiens n’ont pas abandonné leur territoire. A l’âge de treize ans, Eli est kidnappé par des Comanches et il les a vu assassiner sauvagement sa mère, sa sœur et son frère. Pendant trois ans, il apprend à devenir un vrai Comanche. Il reste avec eux jusqu’à ce que la variole décime les troupes. Il doit alors rejoindre la civilisation, travailler, fonder une famille et un empire grâce à l’élevage puis au pétrole. Sa descendance, son fils Peter et son arrière petite-fille Jeanne-Anne, suivront-ils la voie tracée par Eli ?

C’est une véritable et formidable saga familiale qu’a écrit Philipp Meyer dans son deuxième roman. Les trois membres de la famille McCullough prennent successivement la parole au fil des chapitres. Eli est le fondateur de cette dynastie, celui qui, parti de rien, lèguera une fortune à ses descendants même si celle-ci est tachée de sang. Son fils, le doux Peter, ne pourra jamais accepter les méthodes de son père. Il est hanté par un évènement : la manière brutale dont une famille mexicaine a été abattue sous un prétexte fallacieux de rébellion pour que les McCullough récupèrent leur terrain. Jeanne-Anne a moins de scrupules. Sa vie nous emmène jusqu’à notre époque, elle est la conclusion, la fin de l’empire construit par Eli. Trois époques, trois personnages qui nous sont présentés sous un prisme narratif différent : Eli s’adresse à nous à la première personne du singulier, Peter se raconte au travers de son journal intime tandis que Jeanne-Anne est vue par un narrateur extérieur. Les destins de Eli et Peter m’ont totalement passionnée, celui de Jeanne-Anne un peu moins  même si son combat féministe pour accéder au pouvoir est loin d’être sans intérêt. Les différentes voix, leur alternance en fonction des chapitres donnent beaucoup de rythme et de vie à ce roman de presque 700 pages.

L’évolution de la famille McCullough est également celle du Texas, le roman traverse toute l’histoire de cet état. De l’indépendance à l’éradication des tribus indiennes, en passant par les « bandits wars » de 1915 contre les rebelles mexicains, c’est toute la violence de la construction de l’Ouest des États-Unis qui se déploie devant nos yeux. Philipp Meyer nous dépeint cette période sans complaisance et après un énorme travail documentaire. Nous sommes ici loin des images d’Épinal véhiculées par la plupart des westerns et loin de leur manichéisme. On voit également la transformation du Texas qui passe de l’agriculture, des grands espaces sauvages aux derricks, à l’appauvrissement de la terre. L’or noir coule à flots et emporte tout sur son passage.

« Le fils » est une épopée qui vous entrainera aux origines du Texas et au cœur de la famille McCullough. Formidablement construit et documenté, Philipp Meyer a écrit un roman palpitant, dense et ambitieux qui place son auteur dans la liste des écrivains américains à suivre.

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Souvenez-vous de moi de Richard Price

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A Manhattan, le Lower East Side est un quartier melting-pot : ancien quartier juif, il est aujourd’hui peuplé de communautés noire, latinos mais aussi de clandestins chinois et de trentenaires bobos. Eric Cash y est gérant d’un restaurant à la mode. Un soir, il se trouve entraîné par deux jeunes barmen dans une tournée alcoolisée des bars du quartier. Au bout de la nuit les attendent deux braqueurs. Eric tend son portefeuille mais le jeune Ike s’y refuse et défie ses agresseurs. Il finira sur le pavé, une balle dans le ventre. Eric est interrogé par la police mais il est tellement embrouillé qu’il passe rapidement de témoin à suspect. Et pendant qu’il est au poste, le véritable coupable prend le large.

Contrairement à ce que pourrait faire penser ce résumé, je ne qualifierais pas « Souvenez-vous de moi » de roman policier car nous connaissons dès le départ le meurtrier et nous le suivons tout au long du roman. Le suspens n’est pas ce qui intéresse Richard Price. Au travers des voix des différents protagonistes, c’est la vie quotidienne des habitants du quartier  que nous présente l’auteur. Richard Price a été scénariste de l’excellente série « The wire » et son roman m’y a beaucoup fait penser. Comme dans « The wire », les dialogues sont très présents et surtout l’enquête de police est très réaliste. Il n’y a aucune facilité, au contraire Richard Price montre bien les difficultés des policiers à mener leur enquête : les faux et imprécis témoignages, le manque de moyens, la hiérarchie qui se défile. Il me semble que « Souvenez-vous de moi » donne une idée très juste de ce qu’est une enquête policière, loin des clichés hollywoodiens.

Plus largement, ce roman nous donne un panorama du Lower East Side au travers d’une galerie de personnages paumés. Chacun est insatisfait de sa vie, cherche à l’améliorer ou à la changer : Eric Cash qui pique dans les pourboires de ses serveurs pour quitter la ville, le meurtrier qui voudrait se débarrasser de son violent beau-père, Matty Clark le policier consciencieux qui ne connaît pas ses fils, le deuxième barman braqué avec Cash qui profite du meurtre pour relancer sa carrière d’acteur. Tous semblent pris au piège de ce quartier, de leurs vies.

« Souvenez-vous de moi » est un excellent roman noir, foisonnant, multipliant les points de vue et qui est au plus près de la vie des habitants du Lower East Side.

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Les égouts de Los Angeles de Michael Connelly

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Appelé sur une scène de crime, Harry Bosch découvre, dans une canalisation de Hollywood, le corps d’un ancien compagnon du Vietnam : Billy Meadows. Tous deux faisaient partie des « rats de tunnel ». Les Vietcongs avaient creusé énormément de galeries sous les villages. Les rats y pénétraient pour les nettoyer. Ce qu’il a vécu là-bas hante toujours Harry Bosch et la découverte du corps de Meadows ne va pas l’aider à faire disparaître ses cauchemars. Il semble que celui-ci soit mort d’une overdose. Trop simple, trop évident, plusieurs détails invitent Bosch à creuser, à mener l’enquête.

Mon intérêt pour Bosch est venu de deux raisons : son nom bien évidemment, un policier américain se nommant Hieronymus Bosch (Harry est un diminutif) ne pouvait que piquer ma curiosité ;  la série qui est sortie cette année avec Titus Welliver dans le rôle titre et qui m’a été fortement conseillée par ma copine Shelbylee. Je voulais découvrir le personnage sous la plume de Michael Connelly avant de visionner la série.

Bosch est l’archétype du policier solitaire et ténébreux. Né d’un père inconnu, sa mère était une prostituée qui a été assassinée lorsqu’il avait douze ans. Bosch ne respecte pas le règlement, son enquête passe avant même s’il doit se retrouver au tribunal ou devant les affaires internes. Il va toujours jusqu’au bout de ses investigations. Un lourd passé, des failles mais aussi beaucoup d’intuitions et d’intelligence, un cocktail classique mais qui rend Bosch intéressant et attachant.

L’intrigue des « Égouts de Los Angeles » est extrêmement bien menée. Chaque pièce du puzzle finit par faire sens, rien n’est laissé au hasard dans cette enquête. Le meurtre de Billy Meadows, anodin au départ, va se révéler complexe et permet de développer de nombreuses pistes et ramifications. Le tout est rythmé, Michael Connelly nous entraine d’un rebondissement à un autre au fil des découvertes de Bosch.

« Les égouts de Los Angeles » est un polar totalement classique mais avec  un personnage principal charismatique et une intrigue suffisamment bien menée pour me donner envie de lire les autres volumes des aventures de Harry Bosch.

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Le médaillon de Budapest de Ayelet Waldman

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 A la veille de sa mort, Jack Wiseman reçoit dans sa maison du Maine sa petite-fille Natalie. Celle-ci vient de démissionner de son travail et de divorcer. Son grand-père, souhaitant probablement lui changer les idées, lui confie une mission : rendre un médaillon en forme de paon aux descendants de sa propriétaire. « En l’écoutant, il découvrit un petit étui en velours noir. A l’intérieur, un bijou de femme, un grand pendentif orné d’un paon en émail violet et vert rehaussé de touches de blanc. Le travail filigrané d’un grand orfèvre qui avait inséré une pierre précieuse à l’extrémité de chaque plume. » Le problème, c’est que Jack n’a aucune idée de l’identité de la propriétaire originelle du pendentif. Il faisait partie du train de l’or hongrois qui contenait les biens volés aux juifs pendant la 2nde Guerre Mondiale. En 1945, Jack s’était retrouvé à devoir faire l’inventaire du train de Salzbourg. La mission de Natalie est presque impossible.

Je dois bien avouer m’être laissée charmer par la très belle couverture Art Déco du roman de Ayelet Waldman. Il se compose en trois parties à des époques et des lieux très différents : Salzbourg en 1945 avec le jeune Jack Wiseman, en 2013 à Budapest et Israël aux côtés de Natalie qui tente de retrouver la propriétaire du médaillon, enfin de nouveau à Budapest mais en 1913 où nous ferons la connaissance de la propriétaire du bijou. Les trois parties nous permettent de croiser de nombreux personnages dont les destins s’imbriquent sous l’égide du médaillon. L’auteur aborde des thématiques forts variées : la Shoah, le vol des biens aux juifs, le problème de leur restitution, le féminisme naissant, le début de la psychanalyse, le départ des juifs en Palestine et les débuts d’Israël.

Cela fait beaucoup, sans doute un peu trop. Les trois parties peuvent quasiment se lire indépendamment les unes des autres. Le médaillon est en effet un bien maigre lien entre elles, il est à chaque fois très anecdotique dans le récit de chaque période. « Le médaillon de Budapest » me semble presque un recueil de nouvelles, trois moments de l’histoire juive contemporaine.

Visiblement bien documentée, foisonnant d’idées, « Le médaillon de Budapest » est un roman plutôt plaisant mais qui manque d’interaction entre ses différentes parties.

Merci aux éditions Robert-Laffont.

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Le roi en jaune de Robert W. Chambers

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Un livre interdit, dont les vérités si terribles et puissantes peuvent rendre fou, cela paraît impossible. Et pourtant c’est bien après la lecture du « Roi en jaune » que certaines personnes plongent dans le désespoir, la mégalomanie et sont poussées au suicide. Les lecteurs semblent envoûtés par cette pièce de théâtre, par le royaume de Carcosa et son mystérieux maître.

La série True detective a remis au goût du jour ce recueil de nouvelles fantastiques de Robert W. Chambers. L’excellente série reprenait effectivement la mythologie inventée dans ces nouvelles. Le meurtrier se créait sa propre Carcosa avec un signe distinctif pour ses disciples. Les premières nouvelles du recueil sont très réussies et donnent à voir un fantastique à la Lovecraft, tout en mysticisme et étrangeté. Le lecteur ne saura jamais ce qui est si terrifiant dans « Le roi en jaune », l’horreur n’est ici que suggérée. Robert W. Chambers s’applique à nous montrer les conséquences de la lecture, les cerveaux qui vacillent et basculent pour certains dans la folie comme dans la première nouvelle « Le restaurateur de réputation », la plus réussie du livre. Malheureusement, je n’ai pas compris les trois dernières nouvelles, leur rapport avec « Le roi en jaune » m’a totalement échappé. Elles déclinent un même univers, de jeunes artistes à Paris, avec souvent les mêmes noms mais il n’y a aucune mention du roi en jaune. Robert W. Chambers a semble-t-il voulu écrire des variations mais je ne comprends pas en quoi elles trouvent leur place dans un recueil de nouvelles fantastiques.

« Le roi en jaune » commençait fort bien avec un univers fantastique mettant en valeur le pouvoir infini de la littérature. Malheureusement les dernières nouvelles ont gâté mon plaisir et je n’ai pas perçu le rapport avec le reste du recueil.

 

amarica

Le roman du mariage de Jeffrey Eugenides

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Madeleine, Leonard et Mitchell se rencontrent à l’université de Brown. Chacun a sa spécialité : Leonard est un scientifique, Mitchell se dirige vers la théologie alors que Maddy se consacre à la littérature du 19ème siècle. C’est le début des années 80, la sémiologie, Roland Barthes ou Jacques Derrida viennent déconstruire le discours et imposer une nouvelle modernité littéraire. Les idées bouillonnent, les horizons et possibilités sont ouverts à ces trois jeunes gens brillants. L’amour vient néanmoins perturber leurs trajectoires. Mitchell aime Madeleine qui aime Leonard. Quelle place les sentiments vont-ils prendre dans la vie de chacun ?

« Selon Saunders (un enseignant de Brown), le roman avait connu son apogée avec le roman matrimonial et ne s’était jamais remis de sa disparition. A l’époque où la réussite sociale reposait sur le mariage, et où le mariage reposait sur l’argent, les romanciers tenaient un vrai sujet d’écriture. Les grandes épopées étaient consacrées à la guerre, le roman au mariage. L’égalité des sexes, une bonne chose pour les femmes, s’était révélée désastreuse pour le roman. Et le divorce lui avait donné le coup de grâce. Quelle importance qui Emma épouserait si, plus tard, elle pouvait demander la séparation ? Quelle tournure aurait pris le mariage d’Isabel Archer avec Gilbert Osmond si un contrat prénuptial avait pu être conclu ? De l’avis de Saunders, le mariage ne signifiait plus grand chose et il en allait de même pour le roman. Qui utilisait encore le mariage comme ressort dramatique ? Personne. » Malgré la désuétude supposée du roman du mariage, c’est bien sur ce thème qu’a écrit Jeffrey Eugenides. Il pose la question de l’intérêt de ce thème dans le roman moderne alors que les implications sociétales et personnelles du mariage ont totalement changé depuis Jane Austen, Henry James ou Edith Wharton. Peut-on encore intéresser son lecteur sur plus de 700 pages sur la question du mariage ? La réponse est oui, assurément. Malgré le changement d’enjeux, nous avons pu constater récemment que le mariage pouvait encore être un sujet de débats, de querelles qui questionne les fondements de notre société et de notre morale. Nous pouvons également constater en regardant dans notre entourage que le mariage  reste pour beaucoup un passage obligatoire. Le divorce, qui n’existait pas chez Jane Austen, n’est pas non plus anodin et est rarement pris à la légère. Pour toutes ces raisons, il me semble que ce thème peut toujours être objet de fiction et Maddy va d’ailleurs l’expérimenter.

Mais est-ce vraiment de cela dont nous parle Jeffrey Eugenides ? Il me semble que « Le roman du mariage » est plutôt un roman de formation comme l’étaient déjà « Virgin suicides » et « Middlesex ». Notre trio amoureux est à l’âge des choix qui orienteront le reste de leurs vies. Ils doivent passer des illusions de la jeunesse à la réalité de la vie adulte. Un passage douloureux qui peut parfois se révéler impossible comme dans le premier roman de Eugenides où les sœurs Lisbon ne pouvaient se résoudre à franchir le pas. Maddy, plongée dans les romans du 19ème, est une jeune femme choyée, pleine de rêves et d’idéaux. Son histoire d’amour avec Leonard, grand maniaco-dépressif, va la sortir définitivement de l’enfance. C’est son chagrin d’amour qui va permettre à Mitchell d’avancer et de faire naître des projets pour son avenir.

Plus qu’au mariage, c’est encore une fois au passage de l’enfance à l’âge adulte auquel s’intéresse Jeffrey Eugenides. Un passage décisif qui semble décider chez lui du reste de la vie. « Le roman du mariage » est un livre intelligent à l’écriture fluide et aux personnages finement étudiés.

amarica

La vie selon Florence Gordon de Brian Morton

Florence Gordon

« C’était donc une femme forte, fière, indépendante d’esprit qui acceptait son âge et qui pourtant se sentait encore très jeune. Elle était aussi, à en croire ceux qui la connaissaient et même ceux qui l’aimaient, une vraie emmerdeuse. » A 75 ans, Florence Gordon n’a rien perdu de sa capacité à l’indignation. Figure de la vie intellectuelle new-yorkaise, elle s’est battue toute sa vie pour défendre le droit des femmes. Ce combat laisse peu de place à la famille de Florence : son fils Daniel, sa femme et leur fille Emily, son ex-mari Saul. Elle voit d’ailleurs avec beaucoup de déplaisir la famille de son fils s’installer à New York. Florence a quelques difficultés avec les relations humaines, elle est cassante et aucunement sentimentale. C’est pendant qu’elle se met à rédiger ses mémoires que le déménagement a lieu, voilà bien du dérangement en perspective pour celle qui préfère la solitude à toutes autres compagnies humaines.

« La vie de Florence Gordon » est une chronique de la vie intellectuelle new-yorkaise amusante et fort sympathique. Le personnage central est vraiment l’attrait majeur du roman de Brian Morton. Florence Gordon évoque la tatie Danielle de Étienne Chatiliez tant elle est acariâtre et parfois méchante envers son entourage. Elle rejette systématiquement les marques d’affection de sa belle-fille ou de sa petite-fille. Mais contrairement au personnage du film de Chatiliez, on s’attache à celui de Florence Gordon. Sa détermination farouche à continuer son combat est très respectable et il est admirable que cette femme de 75 ans n’ait pas renoncé à ses idées. Et ce n’est pas l’âge qui va la faire changer, elle ne veut pas avoir besoin des autres et la vieillesse ou la maladie ne viendront pas à bout de ce sacré caractère.

Malgré cela, je suis restée un peu sur ma faim. Le roman de Brian Morton se lit avec plaisir, c’est une comédie de mœurs réussie. Peut-être que le propos reste un peu trop léger et que j’en attendais plus de profondeur. J’ai eu la sensation de rester trop en surface notamment dans l’analyse psychologique des personnages. Un petit manque, pas grand chose mais cela a suffi pour que je ne sois pas aussi enthousiaste que je le pensais en commençant ce roman.

« La vie selon Florence Gordon » est avant tout le beau portrait d’une femme, d’une militante, d’une forte-tête. Une lecture qui fut plaisante et très fluide mais qui manque un peu de profondeur à mon goût.

Merci aux éditions Plon pour cette découverte.

mois américain

Sula de Tony Morrison

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Dans le Fond, quartier noir de Medaillion dans l’Ohio, au début du 20ème siècle deux petites filles vont se lier d’une amitié profonde. Sula et Nel deviennent rapidement fusionnelles, inséparables comme si rien d’autre n’existait autour : « Aussi, quand elles se rencontrèrent, d’abord dans les couloirs chocolat et ensuite entre les cordes de la balançoire, ce fut avec l’aisance et l’agrément d’amies de longue date. Comme chacune avait compris depuis longtemps qu’elle n’était ni blanche ni mâle, que toute liberté et tout triomphe leur étaient interdits, elles avaient entrepris de créer autre chose qu’elles puissent devenir. Leur rencontre fut une chance, puisqu’elles purent se servir l’une de l’autre pour grandir. Issues de mères lointaines et de pères incompréhensibles (celui de Sula parce qu’il était mort ; celui de Nel parce qu’il ne l’était pas), chacune trouva dans les yeux de l’autre l’intimité qu’elle recherchait. » Mais une fois devenues adultes, les amies vont choisir des chemins bien différents. Sula quitte le Fond après avoir vu sa mère brûlée vive. Elle disparaît pendant de nombreuses années sans que l’on sache où elle est ou ce qu’elle fait. Nel devient une épouse et une mère. Elle reste au Fond et n’en partira jamais. Le retour de Sula va bouleverser la vie qu’elle s’était construite.

« Sula » est le deuxième roman de Toni Morrison. Elle y décrit la vie de cette petite ville reculée où les noirs sont regroupés, loin des blancs. Nous sommes au début du 20ème, le racisme règne en maître et décide du sort des habitants du Fond. Toni Morrison a l’art de planter son décor et de le peupler. De nombreux personnages entourent Sula et Nel, on pense notamment à Shadrack qui, au retour de la première Guerre Mondiale, inventa la journée nationale du suicide. Il y a aussi Eva, la grand-mère de Sula, une unijambiste revenue de la plus terrible des pauvretés et au caractère bien trempé.

Elle traite surtout dans son roman d’un de ses sujets de prédilections : la destinée des femmes noires aux États-Unis. Sula et Nel sont le symbole de deux choix possibles : le mariage et le liberté. Sula n’est pas un personnage aimable ou sympathique. En dehors de son attachement pour Nel, elle n’a pas d’autres amis, elle est froide et insensible. Mais elle est libre et sans doute est-ce ce qu’elle devra payer à son retour. Elle est indépendante, rebelle, ne se laisse pas dicter ses choix. A l’âge adulte, elle affiche également une grande liberté sexuelle, sûrement trop puisqu’elle blessera Nel, son double. Sula est un très fort personnage féminin comme aime à les inventer Toni Morrison, des femmes solides et libres qui se moquent de ce que l’on pense d’elles.

Ce deuxième roman de Toni Morrison me semble assez représentatif de son travail d’écrivain. Elle peint avec une langue crue le portrait de deux femmes noires face au poids du racisme et de leur communauté. Un portrait sans sentimentalisme, sans aménité et qui sonne juste.

amarica