Un oiseau blanc dans le blizzard de Laura Kasischke

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C’est à Garden Heights dans l’Ohio que résident Kat et ses parents. Eve, la mère, semble être une parfaite femme d’intérieur, la maison est toujours impeccablement entretenue, les repas sont servis à l’heure, le congélateur est plein de victuailles. Mais Eve est distante, froide, cassante avec sa fille. Et un matin d’hiver, elle part pour toujours, pour ne pas se dissoudre entièrement dans sa vie de femme au foyer. « En vérité, ma mère a disparu vingt ans avant le jour où elle est réellement partie. Elle s’est installée dans la banlieue avec un mari. Elle a eu un enfant. Elle a vieilli un peu plus chaque jour de cette façon qu’ont les épouses et les mères d’âge moyen d’être de moins en moins visibles à l’œil nu. Vous levez peut-être les yeux de votre magazine quand elle entre dans la salle d’attente du dentiste, mais elle est en fait transparente. » C’est d’ailleurs un peu la réaction de Kat à l’annonce de la disparition de sa mère, elle ne ressent aucune tristesse, aucune inquiétude. Et pourtant, au fil des hivers, le fantôme de sa mère continue de la hanter.

Laura Kasischke est, pour moi, l’une des voix les plus intéressantes et intrigantes de la littérature américaine contemporaine. J’apprécie la manière dont elle déconstruit le rêve américain. Nous sommes ici dans les fameuses banlieues résidentielles, uniformes et parfaites jusqu’à la nausée. La famille idéale de Kat n’est qu’apparences. Eve s’ennuie profondément, son mari est trop ordinaire et prévisible, sa fille  est trop grosse. L’harmonie n’existe pas ; la famille, socle de l’Amérique, est le terreau de toutes les névroses. La relation d’Eve avec Kat n’est faite que de railleries, de mépris, elle n’est pas la fille qu’elle aurait aimé avoir.

Il y a un malaise très puissant entre cette mère encore séduisante et cette adolescente qui découvre sa sensualité et sa sexualité. Il y a également un malaise de la part du lecteur dû à l’étonnant manque de réaction de Kat à la disparition de sa mère. Sa vie continue comme si de rien n’était, elle fréquente son petit ami, part à l’université et semble à distance de l’évènement. Ce malaise, présent à différents niveaux et persistant durant tout le roman, est la grande force de Laura Kasischke. Elle le distille entre les lignes dans un quotidien qui semble parfaitement ordinaire. L’épée de Damoclès du drame, du tragique plane sur la vie de Kat et ce n’est que dans les toutes dernières pages qu’on le découvre réellement. Laura Kasischke développe tout au long de son roman la thématique de la perfection, de la pureté au travers de la couleur blanc. Mais c’est aussi la couleur de la glace et c’est bien ce qui arrive au lecteur de ce roman lorsqu’il l’achève : il est totalement glacé par ce qu’il découvre.

« Un oiseau blanc dans le blizzard » montre encore une fois la grande maîtrise de Laura Kasischke et son talent incomparable à plonger ses personnages et son lecteur dans une atmosphère de malaise.

America

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Someone de Alice McDermott

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« Je remontai mes lunettes sur mon nez. Des petits moineaux couleur de cendre s’élevaient et plongeaient en piqué le long des toits. Dans la lumière déclinante du soir, la pierre du perron, chaude comme une haleine quand je m’étais assise, exhalait maintenant une fraîcheur superficielle sous mes cuisses. » Marie a sept ans et nous sommes à Brooklyn dans les années 30. Comme tous les soirs, la petite fille guette le retour de son père à la maison. Elle observe les garçons qui jouent un peu plus loin, elle discute avec Pegeen (un clin d’œil à Synge ?) qui est sa voisine, regarde deux sœurs de la charité passer. Marie est une spectatrice attentive, malgré sa mauvaise vue, de la vie de son quartier, de ce Brooklyn auquel sa famille restera si attachée au fil des années et des bouleversements sociétaux.

Pour autant, Brooklyn n’est pas le centre du livre de Alice McDermott, il est le décor de la vie de Marie. Elle est le « someone » du titre, à la fois ordinaire et singulière. C’est la vie de Marie qui nous est racontée mais cela aurait pu être celle de quelqu’un d’autre. Alice McDermott cherche à montrer l’universel au travers de cette vie-là. Les enjeux essentiels de l’existence ne sont-ils pas les mêmes pour tous ? L’amour, la mort, les enfants, la vie de Marie est faite de tout cela. Nous assisterons à la maladie du père, au premier amour déçu, à la vocation religieuse de Gabe le frère de Marie, à la rencontre avec Tom son futur mari, à son travail aux pompes funèbres de M. Fagin (qui en veut beaucoup à Charles Dickens de l’usage qu’il a fait de son nom mais possède néanmoins tous ses romans !). C’est une vie pleine, entière, il y a des drames, la guerre, des rires, des larmes, le temps qui passe et qui semble apaiser, arrondir les angles de la vie.

Mais comme dans le dernier roman de Colm Toibin, cette existence simple, ordinaire est sublimée par l’écriture de Alice McDermott. L’auteur embrasse la totalité de la vie de son personnage de manière non chronologique et par ellipses. Marie semble se raconter à la fin de sa vie, les souvenirs font des va-et-vient dans les différentes époques. L’écriture de Alice McDermott est d’une grande précision, d’une grande acuité dans les détails ce qui rend les scènes extrêmement vivantes et réalistes. De plus, l’écriture est poétique, délicate et toujours tendre envers les personnages. Chaque instant de la vie de Marie devient alors une miniature.

« Someone » est un roman que j’ai beaucoup apprécié, lumineux et sensible à l’écriture précieuse, au coeur des enjeux et des sentiments d’une vie que Alice McDermott a su rendre passionnante.

Une lecture commune avec Delphine.

America

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Peyton Place de Grace Metalious

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Dans les années 40, à Peyton Place en Nouvelle Angleterre, la vie semble s’écouler paisiblement. Alison Mackenzie et Selena Cross sont des amies inséparables et pourtant elles sont à l’opposé l’une de l’autre. La mère d’Alison est la propriétaire d’une boutique de vêtements. Elle est célibataire, veuve et fière de sa réussite sociale. Selena vit dans une cabane dans la zone la plus pauvre de la ville. Son beau-père est alcoolique et violent. Mais il n’y a pas que dans les taudis que l’air est vicié, les belles façades du quartier huppé cachent aussi de lourds et douloureux secrets.

Sorti en 1956, « Peyton Place » provoqua un tollé général. Il fut jugé « amoral », « vulgaire » et « indécent ». Le projet de Grace Metalious avait effectivement de quoi choquer l’Amérique bien-pensante de l’époque : « Les villes de Nouvelle-Angleterre sont petites et souvent ravissantes, mais ce ne sont pas seulement de jolies images pour cartes de Noël. Un touriste les trouvera paisibles en effet, mais s’il regarde au dos de la carte postale, c’est comme s’il retournait une pierre du pied. Toutes sortes de choses étranges surgissent en rampant. » L’auteur s’applique méticuleusement à déconstruire le rêve américain et ses hypocrisies. Ce que cache la réussite sociale de certains est absolument terrifiant. Tous les tabous sont évoqués par l’auteur : mariage intéressé, inceste, avortement, concupiscence, meurtre, adultère. Grace Metalious exhume le pire de l’humanité, ce que l’on cherche à tout prix à cacher à son voisin et qui pourtant finit toujours par ce savoir dans ces petites villes provinciales, terreau de tous les commérages. Dans ce jeu de massacre, ce sont toujours les plus faibles qui trinquent : les enfants, les femmes et les pauvres. Ils subissent le pouvoir et la violence masculins, la pression imposée par le vernis social. C’est un riche industriel qui domine la ville et qui impose sa loi (celle de l’argent) au reste de la population. Rien ni personne n’est supposé entaché sa position sociale. Il ne reste qu’à s’incliner devant sa force.

Un thème a dû particulièrement choquer et était certainement peu évoqué dans les années 50 : l’abus sexuel sur mineur. C’est avec force que Grace Metalious dénonce les agissements du beau-père de Selena et encore plus l’hypocrisie qui fait fermer les yeux des autres habitants. Le seul à être véritablement humain est le médecin qui fait fi de ses propres convictions pour aider Selena. C’est aucune doute le beau personnage du roman, le seul à assumer ses actes devant le reste de la communauté.

« Peyton Place » est un portrait au vitriol d’une petite ville de province rongée par les mensonges, l’hypocrisie et la violence. Aucun des personnages n’est épargné par le regard acide de l’auteur. C’est âpre, acerbe, cru mais aussi extrêmement efficace et parfaitement réussi.

Une lecture commune avec Icath.

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Chocolates for breakfast de Pamela Moore

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 Courtney, 15 ans, se sent mal dans la pension de son lycée huppée. Rejetée par l’enseignante pour laquelle elle avait un coup de cœur, elle tombe en dépression. Elle quitte alors l’établissement pour vivre avec sa mère, une actrice sur le déclin, à Hollywood. Laissée seule toute la journée, Courtney navigue entre la piscine d’un hôtel, les drugstores et a une relation avec un homme plus âgé. Sa mère n’arrivant plus à trouver du travail, elles partent toutes les deux s’installer à New York. Courtney y retrouve une amie du pensionnat, Janet. Avec elle, elle est de toutes les soirées, côtoie des jeunes hommes de Yale et boit immodérément. « Cela la rassura définitivement : les cocktails étaient un des rares éléments stables de son existence. Sa vie durant, l’alcool lui rappellerait toujours son enfance. plus tard, lorsqu’elle serait seule et regretterait de l’être, un cocktail l’apaiserait, comme d’autres se sentent rassurés par l’odeur du dîner qui mijote, ou le murmure d’une lance d’arrosage sur la pelouse, en été. »   Courtney et Janet s’enfoncent dans une spirale de débauche et d’inactivités qui finira en tragédie.

« Chocolates for breakfast » est souvent comparé au « Bonjour tristesse » de Françoise Sagan. Effectivement, les deux auteurs étaient toutes deux très jeunes lorsqu’elles écrivirent leur roman respectif et elles décrivent toutes deux le passage à l’âge adulte de jeunes femmes vivant dans un milieu mondain. Le roman de Pamela Moore m’a également fait penser au film de Sofia Coppola « The bling ring ». Courtney a une vie oisive, est délaissée par ses parents divorcés comme les personnages de la réalisatrice américaine. Dans le film, ils cambriolaient de riches demeures pour s’occuper, Courtney noie son ennui, son mal-être dans l’alcool et dans les bras des hommes. Courtney et Janet sont sans repères, désenchantées et sans autre but dans la vie que de s’amuser. « Chocolates for breakfast » rend bien ce sentiment de vacuité, d’inoccupation dans les vies de ces jeunes femmes.

Publié en 1956, « Chocolates for breakfast » avait fait scandale au moment de sa parution. Il est vrai que Courtney mène une vie débridée où le sexe et l’alcool sont présents à l’excès. Son amour pour son enseignante avait dû également renforcer le côté sulfureux du roman de Pamela Moore. L’auteur interroge clairement et de manière très moderne la place de la femme dans une Amérique puritaine. L’héroïne y dispose librement de son corps à une époque où cette question était taboue. Les mêmes raisons ont fait le succès de « Chocolates for breakfast » qui fut traduit en onze langues et est considéré comme un roman culte. Aucun des autres romans de l’auteur ne rencontra le même retentissement, Pamela Moore se suicida à l’âge de 26 ans.

« Chocolates for breakfast » est le récit désenchanté d’une adolescence débridée, d’un passage brutal à l’âge adulte. Un roman intéressant mais pour lequel je n’ai pas eu de coup de cœur, je suis restée un peu en dehors du récit.

 Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.

A l’orée du verger de Tracy Chevalier

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En 1838, James Goodenough cultive, avec sa famille,  des pommes dans le Black Swamp, Ohio. Une terre extrêmement marécageuse où il est difficile de prospérer. James et Sadie Goodenough perdent chaque année un enfant en raison de la fièvre des marais. Pour surmonter ces pénibles conditions de vie, James s’occupe passionnément de ses pommiers essayant d’implanter aux États-Unis la reinette dorée qu’il apporta avec lui d’Angleterre. Sadie leur préfère les pommes acides, celles qui donnent l’eau-de-vie dans laquelle elle se noie et se détruit. Les parents se déchirent, se détestent. Les enfants sont spectateurs de cette violence larvée. Robert suit les traces de son père, il aime les arbres et s’intéresse à la culture des pommes. Il protège sa sœur Martha, le souffre-douleurs de sa mère parce que trop douce et trop docile. C’est en 1838 que Robert est poussé à quitter sa famille après un terrible évènement. Il part vers l’Ouest laissant derrière lui sa chère Martha.

Tracy Chevalier nous conte la vie de Robert Goodenough de 1838 à 1856, de l’Ohio à la Californie. La construction du roman est audacieuse et complexe. La première partie est consacrée à l’enfance de Robert et nous est racontée par les voix de James et de Sadie en alternance. La vie de Robert, entre 1838 et 1856, est évoquée par les lettres qu’ils envoie à sa sœur Martha. Plus tard, nous lirons également les siennes nous révélant  ce qui se passa à Black Swamp en 1838. Entre ses deux parties épistolaires, nous suivons le parcours, le voyage de Robert vers la Californie. De nombreuses voix s’expriment sous des formes différentes, l’histoire de Robert nous est racontée par des points de vue variés. La structure narrative de « A l’orée du verger » est d’une grande richesse, d’une belle complexité.

Comme souvent, Tracy Chevalier mêle le souffle de l’histoire et le souci du détail. A travers la destinée de la famille Goodenough, l’auteur évoque les pionniers et la rudesse de la vie qu’ils durent mener en venant s’installer sur de nouvelles terres. Ils sont face à une nature sauvage qu’ils tentent de domestiquer mais qui finit toujours par les dominer. Robert admirera la grandeur de la nature et c’est elle qui l’aidera à se reconstruire. La nature, les arbres sont célébrés dans les pages de ce roman. Face à l’immensité des paysages américains, Tracy Chevalier sait aller au plus près des sujets qu’elle traite comme celui de la culture des pommes, de leur greffe. La première partie est très documentée sur cette thématique et la multitude de détails n’est pas gratuite. Elle souligne et amplifie l’obsession de James pour ses pommes qui phagocyte son esprit et l’empêche de s’occuper de ses enfants.

Âpre, violent, tendu, le dernier roman de Tracy Chevalier est une belle réussite qui nous fait entendre, grâce à sa construction élaborée, les voix et les destins des membres  de la famille Goodenough.

Merci aux éditions Quai Voltaire pour cette lecture.

Le lys de Brooklyn de Betty Smith

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« Le lys de Brooklyn » est un classique de la littérature américaine. Il s’agit du récit en grande partie autobiographique de Betty Smith nous racontant son enfance dans le quartier de Williamsburg à Brooklyn, l’un des quartiers les plus pauvres de la ville.

Le récit commence par une scène d’anthologie. Nous sommes en 1912, dans la famille Nolan. La narratrice, Francie, nous raconte une journée ordinaire pour elle, son frère Neeley et tous les autres gamins de Williamsburg. La journée commence par un passage obligé chez le chiffonnier où l’on échange ferrailles et autres trouvailles contre quelques sous. Ceux-ci permettent de s’acheter quelques bonbons, de s’offrir de petits cadeaux. Pendant que les garçons jouent entre eux, Francie se rend dans son lieu favori : la bibliothèque. « Elle croyait que tous les livres de la terre se trouvaient ici réunis et elle avait formé le projet de lire tous les livres. Elle lisait à la cadence d’un volume par jour, en suivant l’ordre alphabétique, et sans sauter les moins intéressants. Elle se rappelait que le premier auteur qu’elle eût jamais lu s’appelait Abbott. Il y avait longtemps déjà qu’elle lisait un livre par jour, et elle n’en était encore que dans les B. » Francie s’évade dans les livres et a le projet de devenir écrivain.

Sa mère, Katie, s’épuise à faire le ménage au point d’avoir honte de ses mains laborieuses. Son mari, Johnny, chante dans des bars et malheureusement boit aussi beaucoup. Malgré la pauvreté, les épreuves, la petite famille est soudée. La tendresse, l’amour restent forts malgré les privations.

C’est d’ailleurs ce qui est touchant dans ce roman. Récit réaliste d’un apprentissage de la vie, Betty Smith ne tombe jamais dans le misérabilisme. Le quotidien est difficile mais on ne s’apitoie jamais et Katie essaie sans cesse d’amuser ses enfants, de les détourner des choses pénibles. Elle les fait notamment jouer à l’île déserte, à la survie pour leur faire oublier que le frigo est réellement vide. Le roman est émaillé de récits témoignant de la dureté de la vie pour les Nolan : la maltraitance à l’école où les plus pauvres ne peuvent aller aux toilettes quand ils le souhaitent, Katie qui fait le ménage jusqu’au jour de son accouchement, Katie qui manque de se faire agresser par un pervers sexuel. Mais la dignité, le courage sont les armes qui permettent à la famille Nolan de tenir debout.

Ils ne sont d’ailleurs pas seuls. « Le lys de Brooklyn » présente une incroyable galerie de personnages secondaires à commencer par les sœurs de Katie. La plus notable est Sissy, mariée trois fois à des hommes qu’elle ne nomme que Johnny parce qu’elle aime ce prénom ; elle a vécu onze accouchements d’enfants morts-nés. Et pourtant, elle ne désespère pas, elle est pleine d’attention pour Francie et Neeley. Une véritable force de la nature que le malheur n’arrête pas.

« Le lys de Brooklyn » est le récit d’une enfance miséreuse mais pas malheureuse. Le ton du livre a la fraîcheur de l’enfance, de l’espoir jamais démenti. Parfois trop bavard, trop détaillé, il n’en reste pas moins un livre très plaisant et à l’optimisme forcené.

 

Une jolie fille comme ça de Alfred Hayes

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Lors d’une soirée, le narrateur, un scénariste hollywoodien à succès, sort prendre l’air sur une terrasse donnant sur la plage. C’est de là qu’il voit une jeune femme ivre se diriger avec détermination vers la mer. Elle s’y enfonce dangereusement et le narrateur se précipite pour la secourir. Suicide ? Bain de minuit trop arrosé ? Difficile de savoir ce que la jeune femme voulait réellement faire. Deux jours plus tard, elle contacte le narrateur pour le remercier, le revoir. Il est surpris de son appel mais sent qu’un lien s’est créé entre eux lors de la fameuse nuit : « En lui sauvant la vie, j’avais, je le constatais, accompli un acte intime, et une sorte de relation s’était créée entre nous à la suite de cet évènement. Elle s’était étranglée en recrachant de l’eau de mer ; elle s’était trouvée là, devant moi, à nu, sans la moindre affectation, en train de vomir ; elle avait été comme ça, dans mes bras, avant que j’aie pu la connaître, avant de lui avoir parlé. A cet instant, il n’y avait eu rien d’autre entre nous, aucune autre émotion. »  Un premier rendez-vous, un deuxième, l’engrenage vers le drame se met en place.

Alfred Hayes était un romancier,  un scénariste et comme son personnage, il travailla à Hollywood. « Une jolie fille comme ça » est un roman noir dans le Los Angeles des années 50. L’ambiance est sombre, crépusculaire. Les deux personnages, qui resteront anonymes, semblent absolument sans illusion sur la vie, l’amour. Ils ne paraissent pas se plaire plus que ça. Le narrateur trouve la jeune femme belle mais n’est pas attiré par elle. Il est lui-même marié, sa femme vit à New York. Et pourtant, une relation se noue, ils sortent ensemble. Le désir est triste dans ce roman d’Alfred Hayes. L’envie, le plaisir ne sont pas au programme dans la vie de ces deux-là. La lassitude, l’ennui les poussent dans les bras l’un de l’autre. Les deux personnages sont rapidement pris au piège de cette histoire et leurs sentiments sont disséqués par l’auteur. C’est presque sur un ton froid, clinique que Alfred Hayes nous décrit cette relation vouée à l’échec et à la tragédie. Tout semble écrit d’avance, le poids de la fatalité pèse sur la destinée de la jeune femme dévorée, comme tant d’autres, par l’ogre hollywoodien.

« Une jolie fille comme ça » est une belle redécouverte à l’atmosphère venimeuse et désabusée qui nous rappelle l’univers de Raymond Chandler et des films noirs des années 50.

Mrs Bridge de Evan S. Connell

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« (…) certaines personnes, faisait remarquer l’auteur, passent en effleurant les années de leur existence et s’en vont s’enfoncer doucement dans une tombe paisible, ignorants de la vie jusqu’à la fin, sans avoir jamais su voir tout ce qu’elle a à offrir. » En 117 brefs chapitres, Evan S. Connell illustre ce constat établi par Joseph Conrad dans l’un de ses livres. Ce roman écrit en 1959 raconte la vie de India Bridge, une mère de famille de la petite bourgeoisie dans les années 30 à Kansas City. L’enfance et le mariage sont rapidement évoqués avec un décalage dès la naissance : Mrs Bridge ne comprend pas comment ses parents ont pu lui donner un prénom si exotique, si fantaisiste et donc si éloigné de sa nature profonde.

Mrs Bridge vit paisiblement, tièdement dans son pavillon de banlieue avec ses trois enfants dont elle ne comprend pas les réactions, et sa servante noire Harriet. Mr Bridge, sur lequel l’auteur à également écrit un roman éponyme, est très absent et travaille beaucoup pour assurer le bien être de sa famille. Le quotidien de sa femme n’est que problèmes domestiques, discussions avec les voisines. Elle ne prend aucune décision, n’a aucun avis politiques et se conforme à ceux de son mari. C’est avec beaucoup d’humour et d’ironie que Evan S. Connell dresse le portrait de cette femme pour qui seules comptent les bonnes manières, la politesse et qui fait très attention aux apparences. L’ironie est parfois seulement présente dans le décalage entre le titre du chapitre et ce qui y est raconté.

Et malgré tout, c’est bien de l’empathie que l’on finit par ressentir pour cette femme. Evan S. Connell n’est jamais cruel avec son personnage. Mrs Bridge est d’ailleurs bien consciente qu’il y a plus à attendre de la vie : « Jamais elle ne devait oublier ce moment où elle avait failli appréhender le sens même de la vie, des étoiles et des planètes, oui, et l’envol de la terre. » Mrs Bridge a des velléités d’ouverture d’esprit, elle veut apprendre l’espagnol, prend des cours de dessins. Mais le quotidien la rattrape toujours, la renvoie à sa morne existence.

La vie de Mrs Bridge aura passé sans qu’elle s’en rende compte, sans laisser de trace, sans évènements marquants. Enfermée dans le carcan des habitudes et de la bienséance, elle sera restée en dehors de la vie, à distance toujours. Subtilement, par petites touches, Evan S. Connell nous parle d’une époque où les femmes n’avaient aucun rôle social à jouer à part être de parfaites femmes d’intérieur et des mères attentives. Un beau et poignant portrait de femme qui donne très envie de lire le volume consacré à Mr Bridge.

Merci à Babelio et aux éditions Belfond pour cette belle découverte.

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City on fire de Garth Risk Hallberg

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31 décembre 1976, Samantha Cicciaro s’apprête à assister à un concert punk avec son ami Charlie Wesburger dans le Lower East Side. Le groupe est formé des anciens membres de Ex Post Facto qui a perdu son chanteur William Hamilton-Sweeney. Ce dernier a préféré se consacrer à la peinture. Il passera d’ailleurs son réveillon seul, refusant de rejoindre sa riche famille dans leur immeuble particulier. Son petit ami, Mercer Goodman, est en revanche bien tenté par l’invitation, il aimerait en savoir plus sur son mystérieux amant. Il pourrait y rencontrer Regan, la sœur de William, actuellement en plein désarroi entre les problèmes de la société et son divorce avec Keith Lamplighter. Ce dernier a en effet eu une liaison avec une très jeune femme prénommée Samantha. Dans la nuit, à Central Park, des coups de feu retentissent. Un corps s’effondre dans le noir.

Le premier roman de Garth Risk Hallberg a défrayé la chronique outre Atlantique. Et pour cause, il a été acheté deux millions de dollars devenant ainsi le plus cher premier roman de l’histoire de l’édition américaine. Les droits d’adaptation ont également été acquis par Hollywood. Le roman avait donc intérêt d’être à la hauteur de sa réputation et de son prix d’achat !

Et fort heureusement pour son auteur, il l’est. « City on fire » est une formidable fresque mélangeant le roman d’apprentissage, le thriller et le roman urbain. C’est aussi le constat de la fin d’une époque. Le roman se déroule du 31 décembre 1976 au 13 juillet 1977, jour du grand black-out qui transforma définitivement New York  en ville plus sûre mais également plus lisse et moins libre. New York est à l’époque une véritable ville punk : anarchique, créative, violente et camée jusqu’à l’os. « Les coupes budgétaires, la criminalité et le chômage avaient brutalisé la ville, et dans les rues ce sentiment d’anarchie aigrie et d’utopie mort-née était perceptible. Mais aussi triste fût-il, c’était un terrain de jeu idéal pour des adolescents avec des familles déstabilisées et de faux papiers d’identité. On pouvait aller écouter les premiers disques de rap, les derniers de la New Wave ou ce que le disco était en train de devenir dans des clubs sans licence où Noirs, métis, Blancs, gays et hétéros se mélangeaient encore librement. » Garth Risk Hallberg rend parfaitement compte de ce bouillonnement, de cette incroyable vitalité. La ville est en train de changer, on voit les prémices peu engageants de ce qu’elle va devenir à travers les pages du roman.

La construction de l’intrigue est à l’image de ce qu’était New York : foisonnante. A chaque chapitre, nous changeons de voix. Garth Risk Hallberg compose une belle galerie de personnages qui sont appelés à se croiser, dont les destins vont se télescoper en ce début d’année 77. Tous les milieux sociaux se croisent, s’entraident ou se détruisent dans cette ville de tous les possibles. La longueur (presque 1000 pages) permet aux personnages de s’installer, de se construire, de prendre chair sous les yeux du lecteur.

« City on fire » était un projet très ambitieux qui tient ses promesses. C’est une œuvre à l’esprit très 19ème siècle (on pense à Dickens) tout en étant moderne, fourmillant de personnages et d’idées. C’est le roman d’une fin d’époque, d’un basculement dans l’histoire de la ville de New York. Malgré quelques longueurs au milieu du livre, j’ai pris énormément de plaisir à la lecture de « City on fire » grâce à la fluidité de l’écriture et à la densité de son intrigue. Un nouvel auteur américain est né dont je vais suivre le travail avec grand intérêt.

Merci aux éditions Plon pour cette découverte.

Paris est une fête de Ernest Hemingway

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« Paris est une fête » est un recueil de textes qu’Ernest Hemingway a écrit à la fin de sa vie et qui fut publié en 1964, trois ans après son suicide. Il y parle des années qu’il passa à Paris dans les années 20 avec sa première femme Hadley et leur fils Jack surnommé Bumby.

Les années passées à Paris sont celles de la vie de bohème, de la pauvreté et de la faim qui tenaille le ventre mais aiguise l’esprit. A l’époque Hemingway écrivait des articles, des contes, des nouvelles pour des journaux américains ou canadiens. Il s’agit presque de son apprentissage du métier d’écrivain. Il retravaille sans cesse ses textes cherchant à écrire la phrase la plus vraie possible. On assiste vraiment à la création, à la découverte de son style. La vérité recherchée donne naissance à un style sec, aride, sans fioriture ou effet de style facile.

Les chroniques nous entraînent dans le bouillonnement du Montparnasse des années folles. On y croise quelques personnages illustres : Gertrude Stein, James Joyce, Blaise Cendrars, Pascin, Francis Scott et Zelda Fitzgerald ou encore Sylvia Beach la propriétaire du Shakespeare & Code la rue de l’Odéon. Montparnasse est à l’époque une ruche de talents, d’artistes en tout genre qui se croisent au Dôme, à la Coupole ou à la Closerie des Lilas, le café préféré de Hemingway qui aime à écrire à l’ombre de la statue du Maréchal Ney. Ça discute, ça boit, ça crée, les poches sont vides mais la joie de vivre est bel et bien là. « La génération perdue », comme Gertrude Stein appelait les jeunes gens revenus de la guerre, profite de la légèreté retrouvée sans se soucier du lendemain.

« Paris est une fête » est un bel hommage à l’effervescence des années folles, aux cafés de St Michel, de la place de la Contrescarpe et de Montparnasse, à la frivolité et à l’écriture. Je vous conseille de regarder après la lecture de ce livre, « Midnight in Paris » de Woody Allen qui se passe à la même époque et qui rend bien compte de l’éphorie créatrice des années folles.

Une lecture commune organisée par Eliza.

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