Mary Reilly de Valérie Martin

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La jeune Mary Reilly réussit à se faire embaucher comme bonne dans une excellente maison : celle du Dr Jekyll. Après subi les maltraitances de son père alcoolique durant toute son enfance, Mary est devenue est une personne discrète, effacée se consacrant entièrement à sa tâche. Mais le Dr Jekyll la remarque et devine en elle une certaine sensibilité, une intelligence. La bienveillance de son maître réconforte la jeune femme qui se sent enfin chez elle quelque part. Sa loyauté envers le Dr Jekyll est à toutes épreuves et lorsqu’il lui demande de faire d’étonnantes courses dans des quartiers malfamés, Mary se plie à ses demandes malgré sa peur. Intriguée et fascinée par le docteur, elle espionne ses moindres faits et gestes et s’inquiète en raison des longues expériences qu’il pratique dans son laboratoire. Jekyll y passe de plus en plus de temps s’épuisant à la tâche. Et c’est pour cela qu’il engage un nouvel assistant : Mr Hyde. Ce dernier effraie Mary lorsqu’elle le croise. Répugnant et provocateur, il est tout l’opposé du Dr Jekyll et il semble totalement dominer ce dernier.

J’avais vu le film de Stephen Frears à sa sortie en 1996 mais je ne savais pas qu’il s’agissait d’une adaptation. Ayant gardé un bon souvenir du film, j’étais ravie de pouvoir découvrir le roman. L’excellente idée de Valérie Martin est de nous raconter cette histoire que nous connaissons tous par le biais de Mary Reilly. Le récit est à la première personne et est le journal qu’elle écrit chaque soir. Mary a reçu une éducation dans une école mise en place par le Dr Jekyll pour les défavorisés. Son point de vue sur le Dr Jekyll est naïf, innocent et éperdu d’admiration. A ce titre, Mary Reilly symbolise les premiers lecteurs du roman de Robert Louis Stevenson, ceux qui ne connaissaient pas Mr Hyde. Quelle surprise cela avait du être pour eux, Stevenson ne révèle que dans les dernières pages la double identité de son personnage principal. Valérie Martin reprend d’ailleurs cette construction. Mary Reilly ne comprend qu’à la fin même si elle pressent la vérité bien avant. L’ambiance troublante et inquiétante du roman est fidèle à celle de l’original, le charisme et la perversité de Hyde repoussent et attirent tout à la fois Mary.

« Mary Reilly » est, en plus d’une réinterprétation, un beau portrait de femme. Il n’y a pas de personnage féminin important dans le roman de Stevenson. La science, la médecine sont une affaire d’hommes. Ici, c’est la voix d’une femme du peuple, fragile, maltraitée par la vie que l’on entend. Une femme qui, grâce à l’attention que lui porte le docteur, réussit à s’épanouir, à écrire un journal, a créer un jardin. « Je me disais que la vie me deviendrait insupportable si je perdais ce sentiment de sécurité que j’avais toujours éprouvé dans cette maison, avec ce Maître, qui s’était occupé de moi et m’avait parlé, qui m’accordait une valeur que personne d’autre ne me reconnaissait. » Cette phrase souligne bien également à quel point les serviteurs étaient des gens de l’ombre à l’époque victorienne. Relayés dans les étages inférieurs, leurs rudes tâches devaient se faire en toute discrétion. Valérie Martin montre l’envers du décor, l’harassant labeur de ces domestiques.

De manière originale, Valérie Martin revisite le chef-d’œuvre de Robert Louis Stevenson en nous présentant l’histoire à travers le regard  d’une femme de chambre fascinée par le Dr Jekyll et son double maléfique. Une belle réécriture parfaitement maîtrisée.

Une lecture commune avec ma copine Lou.

New York esquisses nocturnes de Molly Prentiss

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A New York, le quartier de Downtown est le cœur artistique de la ville au début des années 80. Dans des squats aussi insalubres que créatifs, il est possible de croiser Jean-Michel Basquiat, Andy Warhol ou Keith Haring. C’est le soir du nouvel an de 1980 que la destinée de trois personnes va se nouer. A la réception de la galeriste Winona George sont invités James Bennett et sa femme Marge. James est critique d’art au New York Times. Ses articles atypiques connaissent un grand succès et font la renommée des artistes dont ils parlent. James a, en effet, une particularité qu’il a su exploiter : il est atteint de synesthésie. Sa vie n’est qu’explosion de couleurs. Marge dégage, par exemple, un franc et chaud rouge auquel qu’il n’a jamais pu résister. A la soirée de Winona George, les sens de James furent titiller par une présence : « Alors qu’ils se dirigeaient vers le balcon, longeant une pièce aux murs bleus, quelque chose attira le regard de James. Un feu d’artifice blanc, une odeur de fumée. Le battement merveilleux d’ailes de papillon. Un très bref instant, du coin de l’œil, James aperçut un jeune homme, debout dans cette salle derrière un grand bureau en acajou, un gros grain de beauté saillant de son visage, et les yeux brillant de ce qui ressemblait à des larmes, juste avant que Marge ne tire sur sa manche pour l’entraîner vers la porte-fenêtre. » Ce jeune homme est Raul Engales, un artiste argentin ayant fuit son pays et son passé pour tenter sa chance à New York. Plus tard dans la nuit, Raul fera la connaissance de Lucy, une serveuse dans un bar. Celle-ci, venue de son Idaho pour découvrir ce qu’était la vie trépidante et artistique de New York, tombe instantanément amoureuse de Raul. Le critique d’art, le peintre et la serveuse sont dorénavant liés.

Quel régal ce fut de découvrir le premier roman de Molly Prentiss ! L’écriture est fluide, la construction et l’intrigue sont originales et le tout se dévore de bout en bout ! La synesthésie de James permet à l’auteur de donner une version unique et colorée du New York artistique du début des années 80. L’atmosphère est une explosion de sensations, un bouillonnement de créativité. L’émulation est forte et essentielle entre tous les artistes. Raul et Lucy posent également un regard neuf sur la ville. Tous deux viennent d’arriver  pour changer de vie et devenir quelqu’un. New York semble être la ville de tous les possibles, de l’affirmation de soi et de l’aventure. Les squats délabrés et poussiéreux sont les hauts lieux de la création comme les murs de la ville tagués par Keith Haring. Molly Prentiss rend à merveille ce tourbillon artistique qui fait du Downtown une œuvre d’art en soi. Cette période de l’avant-garde créative et innovante sera brève et l’auteur nous montre que l’argent s’insinue déjà.

Sur ce fond vibrionnant viennent se placer trois personnages touchants et attachants. Par petites touches, le lecteur apprend à connaître tout leur parcours, toute leur vie avec ce qu’elle comporte de joie et de honte. Après des drames, James, Raul et Lucy réinventent le trio amoureux et se sauvent les uns les autres. Totalement incarnés, charismatiques, on les suit page après page en espérant ne pas les quitter.

Dans « New York esquisses nocturnes », Molly Prentiss capte parfaitement l’exubérance du New York artistique du début des années 80. Sa plume inventive et picturale m’a totalement emportée et je reste sous le charme de ce premier roman particulièrement abouti et réussi.

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Adieu Gloria de Megan Abbott

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« Je veux ces jambes. Ce fut la première chose qui me vint à l’esprit. Elle avait les jambes d’une danseuse de revue de vingt ans à Vegas, trente mètres de long, avec juste ce qu’il fallait de courbes, d’élasticité et de promesses. Évidemment, il n’y avait pas moyen de dissimuler la peau des mains légèrement usée ou les chairs qui commençaient à se relâcher sur l’ossature du visage. Mais les jambes, elles tenaient bon, je vous le dis. Rudement bien conservées. J’avais beau être de deux décennies sa cadette, mes allumettes maigrichonnes ne soutenaient pas la comparaison. » Cette femme, aux jambes irréelles, est Gloria Denton. Ses tailleurs de luxe à la coupe parfaite, son maintien impeccable, son visage distingué et impassible cachent une redoutable femme d’affaires. Celles-ci n’ont d’ailleurs rien de légal, elle récolte et contrôle l’argent des casinos, des champs de courses pour des patrons qui restent dans l’ombre. Celle qui l’observe avec fascination est comptable dans une petite boîte de nuit où elle trafique les chiffres à la demande de ses patrons. Lasse de cette vie minable, elle laisse Gloria Denton faire d’elle sa pouliche, sa possible héritière. La gamine apprend vite et se plaît dans cet univers où l’argent est facile. Elle est intelligente, en admiration devant Gloria mais un grain de sable vient gripper la machine et il a pour nom Vic Riordan, un beau parleur et un looser absolu.

Megan Abbott signe avec « Adieu Gloria » un véritable roman noir façon hard boiled. Nous sommes dans les années 50, les arnaques de la pègre sont l’arrière-plan du récit, l’atmosphère est aussi vénéneuse que les femmes. Et c’est bien toute l’originalité du roman : les deux héroïnes sont des femmes et nous assistons, de rebondissement en rebondissement, à leur terrible duel. Toutes les deux sont des personnages formidables. Gloria Denton est à priori l’archétype de la femme fatale qui côtoie Marlowe dans les livres de Raymond Chandler. Mais c’est elle qui mène la danse, qui a toujours un coup d’avance et maîtrise ses sentiments et ses actions. La jeune femme, qui croise sa route, n’a pas de nom comme si, sans identité, elle était prête à endosser la première qui lui permettrait de s’échapper. Au fil du roman, elle se révèle, s’affirme face à Gloria, c’est elle la narratrice de Megan Abbott, elle qui essaie de prendre le dessus. Leur relation de Pygmalion à élève devient rapidement celle de deux rivales qui se jaugent et se méfient l’une de l’autre. Megan Abbott décrit parfaitement cette relation sombre, dangereuse où chacune des deux héroïnes est le miroir de l’autre, où chacune est la chance et la perte de l’autre.

« Adieu Gloria » est un roman noir à l’ancienne rempli de noirceur, de femmes sulfureuses, de violence, de dureté et de cruauté. L’intrigue est totalement maîtrisée et ne s’essouffle à aucun moment.

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Derniers feux sur Sunset de Stewart O’Nan

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Dans « Derniers feux sur Sunset », Stewart O’Nan nous fait vivre les trois dernières années de Francis Scott Fitzgerald. Le roman débute en 1937. A cette époque, l’écrivain a tout perdu : Zelda, sa femme, est internée dans un hôpital psychiatrique sur la côte est et leur fille Scottie suit des études pour rentrer à Harvard. Fitzgerald est ruiné, il n’a pas écrit de roman depuis longtemps, ses nouvelles sont très mal payées. Les fêtes exubérantes des années folles et de la French Riviera ne sont plus qu’un souvenir lointain. Choyé par le destin et le succès, Fitzgerald est en chute libre, à la dérive.

Il décide donc de retourner à Hollywood où il espère pouvoir renflouer son compte en banque et ainsi subvenir aux besoins de sa famille. Il y retrouve son amie Dorothy Parker et son mari Alan Campbell. Tous travaillent pour la Metro Goldwyn Meyer où les scénaristes ne sont que de la main d’œuvre. Fitzgerald apprend vite que ce travail est source de frustration et de désillusion. Il écrit sans relâche des scenarii qui sont entièrement réécrits par d’autres ou qui sont finalement abandonnés. Son nom est donc rarement crédité au générique des films sur lesquels il travaille.

Pour tenir le coup, Fitzgerald côtoie à nouveau ses vieux démons (alcool, somnifères, amphétamines, coca dont il remplit sa mallette pour tenir toute la journée) encouragé en cela par les autres habitants de la résidence des jardins d’Allah comme Bogart ou Dorothy Parker. Ses retrouvailles avec Hemingway ne l’aide pas à remonter la pente puisque celui-ci est resté dans la lumière alors que Fitzgerald est quasiment un écrivain oublié.

Néanmoins, tout n’est pas complètement sombre puisque c’est à Hollywood qu’il rencontre Sheila Graham, échotière people, qui sera sa dernière compagne. C’est peut-être grâce à elle, à la confiance qu’elle lui renvoie, que Fitzgerald se remet à écrire. Les coulisses cruelles de Hollywood l’inspirent et il se lance dans l’écriture du « Dernier nabab » qu’il ne pourra malheureusement pas achever.

Stewart O’Nan sait parfaitement décrire l’envers du décor de Hollywood, cette machine à rêves froide et souvent cynique. Il nous montre un Fitzgerald miné par le doute, par ses fêlures, qui n’arrive pas à s’adapter à ce milieu faussement glamour. Sa vie professionnelle et sa vie personnelle semblent derrière lui, il n’est plus que le fantôme de lui-même à l’instar de Zelda qu’il ne reconnaît plus lorsqu’il lui rend visite. Leurs rencontres sont toujours d’une tristesse poignante. Le roman fourmille d’anecdotes, nous sommes au cœur de la vie de cet auteur d’exception. Et l’on essaie à aucun moment de démêler le vrai du faux tant le personnage de Fitzgerald est crédible, tant sa mélancolie irrigue les pages du roman. Stewart O’Nan ne fait pas un portrait complaisant, rien n’est oublié des failles et désespoirs de Fizgerald, c’est un portrait crépusculaire  et infiniment touchant.

Stewart O’Nan fait revivre sous sa plume un des plus grands écrivains américains, Francis Scott Fitzgerald, dont le destin se confond avec celui  de Gatsby, celui d’un homme dont la vie fut semée de désillusions et dont l’astre s’est éteint d’avoir trop brillé.

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La vallée des poupées de Jacqueline Susann

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1945, Anne Welles quitte sa famille de Nouvelle Angleterre pour s’installer à New York. Elle ne veut pas de la vie traditionnelle et sans passion que lui offre sa famille. Elle veut vivre, travailler, connaître le véritable amour. Elle réussit à trouver un emploi comme secrétaire chez un avocat spécialisé dans le show business. Dans son cabinet, elle fera la connaissance de Jennifer, une starlette à la plastique parfaite mais sans talent, qui cherche donc désespérément un mari riche. Dans son immeuble, Anne fait la connaissance de sa voisine Neely, venue du cirque et cherchant à percer à Broadway. Anne rencontre également Lyon Burke qui travaille dans le même bureau qu’elle. Séducteur, sûr de lui, Lyon éblouit Anne qui tombe éperdument amoureuse. Les trois jeunes femmes deviennent amies et partagent la même ambition et la même indépendance. La gloire, la réussite les attendent entre Hollywood et Broadway qui sont également de grands pourvoyeurs de désillusions.

« La vallée des poupées » fit scandale à sa sortie en 1966. Il fut néanmoins un énorme succès et fut adapté au cinéma dès 1967. Le roman de Jacqueline Susann suit les hauts et les bas dans les vies de Anne, Neely et Jennifer de 1945 aux années 60. Il montre l’envers du décor, loin des paillettes, du champagne, c’est le portrait féroce du monde du show business. Le spectacle, ses contraintes, ses pressions vont peu à peu broyer les espoirs des trois jeunes femmes. Elles découvriront la cruauté de ce monde essentiellement fondé sur les apparences. Elles devront apprendre à plier face aux exigences  de ce monde, à faire des concessions, à affronter la trahison de leurs proches. Pour tenir dans un tel monde, il y a les fameuses poupées du titre, c’est-à-dire les calmants, les barbituriques, les excitants, les opioïdes ou les coupe-faim. Toutes ces petites pilules colorées accompagnent les vies de Anne, Neely et Jennifer, les aidant, les détruisant.

Même si aujourd’hui, « La vallée des poupées » a perdu de son aura sulfureux, il reste un roman étonnant de noirceur. Le romantisme du personnage de Anne, la candeur et la fraîcheur de Neely ne les sauveront pas. Jennifer, plus mûre et réaliste, est la plus lucide des trois et elle le paiera cher. Jacqueline Susann traite des thèmes comme l’addiction, l’alcool, l’argent ou le sexe sans faux semblants et avec beaucoup de crudité.

« La vallée des poupées » m’a semblé être un charmant divertissement lorsque je l’ai commencé mais j’ai été surprise par l’amertume qui s’en dégage une fois terminé.

America

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Mazie, sainte patronne des fauchés et des assoiffés de Jami Attenberg

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Lorsque Louis Gordon n’est plus en capacité de tenir la billetterie de son cinéma le Venice, il demande à sa belle-sœur Mazie Phillips de le faire à sa place. Celle-ci n’est pas très enthousiasmée par l’idée mais elle ne peut rien refuser à Louis. Ce dernier a recueilli les deux sœurs de sa femme, il leur a donné un toit  les sauvant ainsi d’un père violent. Mazie, qui aime faire la fête toute la nuit, se voit contrainte à rester enfermée dans sa cage toute la journée. Nous sommes au début du 20ème siècle, l’âge d’or du jazz bat son plein et la Prohibition n’empêche personne de se soûler. Mazie finit par se faire à son nouveau métier et se rend compte qu’elle est au cœur du quartier du Bowery et qu’elle croise tout le monde à sa caisse. Lorsque la Grande Dépression de 1929 va frapper les États-Unis, ce quartier populaire de Manhattan va être dévasté par la misère. Mazie va venir en aide sans relâche aux habitants et leur ouvrira les portes du Venice pour leur accorder un peu de repos et de réconfort.

Jami Attenberg a découvert le personnage de Mazie Phillips-Gordon dans un article de Joseph Michell dans le New Yorker datant de 1940. Immédiatement intriguée par celle que l’on nomme la « reine de Bowery », elle entame des recherches. Elle découvrit que l’on connaissait peu de choses sur la vie de Mazie et elle décida de recréer une vie à cette femme. Jami Attenberg en fait une femme incroyablement indépendante, libre et haute en couleurs. Elle ne se mariera jamais et n’aura qu’une seule vraie histoire d’amour : un capitaine toujours en partance et qu’elle attend dans sa billetterie. Pour raconter cette figure des années 20 et 30, Jami Attenberg choisit l’angle de l’enquête. Mazie est racontée par de multiples voix : la sienne , à travers son journal intime de 1907 à 1939, son autobiographie inédite et les témoignages de tous ceux qui l’ont connue ou croisée et de leur descendance. Le portrait en patchwork souligne l’empreinte laissée par Mazie, l’influence qu’elle a eu sur son quartier et ses proches. Ils sont d’ailleurs eux-mêmes de sacrés personnages : Louis Gordon dont les affaires ne sont pas très nettes, Rosie sa femme perpétuellement insatisfaite, Jeanie la 3ème sœur qui s’enfuit un jour pour suivre sa passion pour le spectacle, Sœur Ti la sœur catholique qui devient la meilleure amie de Mazie malgré les frasques de celle-ci.

Cette galerie de personnages gouailleurs et attachants s’ancre dans l’histoire du quartier du Bowery.La ville est frappée par l’explosion d’une bombe à Wall Street en 1920 ; la crise de 1929 change totalement le visage de Manhattan jetant les habitants à la rue ; en 1934 est inauguré le Knickerbocker Village, grands immeubles à loyer modéré. La vie de Mazie est inséparable de celle de son quartier et c’est sa générosité envers les plus démunis qui fera d’elle une figure légendaire du Manhattan de cette époque.

A l’image de son personnage central, le roman de Jami Attenberg est fort sympathique et attachant. C’est un bel hommage rendu à Mazie et au quartier du Bowery tous deux bien vivants dans les pages de ce roman.

Merci aux éditions Les Escales.

America

 

 

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Prête à tout de Joyce Maynard

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Suzanne Stone a toujours été l’image de la perfection. Elle était la fille préférée de ses parents. Son mari Larry est éperdument amoureux d’elle. De jeune homme rock’n’roll et fêtard, il se transforme en travailleur acharné dans le restaurant de ses parents pour offrir à Suzanne la vie qu’elle mérite. Un beau mariage, une belle maison, Suzanne a tout ce dont elle rêve. Mais cela ne lui suffit pas. Depuis toujours, Suzanne veut devenir journaliste. Elle réussit à se faire embaucher par une petite chaîne locale comme secrétaire. Rapidement, elle passe à l’antenne en tant que présentatrice météo. L’ambition de Suzanne ne s’arrête pas là. Elle propose de réaliser un reportage sur des lycéens de la ville. Trois seulement se proposent : Jimmy, Hans et Lydia. La jeune femme passe alors beaucoup de temps avec les trois adolescents. Lorsque Larry est retrouvé assassiné dans leur maison, les soupçons de la police se tournent rapidement vers les trois adolescents.

Ce roman de Joyce Maynard a été publié en 1992 aux États-Unis et c’est le deuxième de l’auteur. L’intrigue est inspiré d’un fait divers qui avait défrayé la chronique à l’époque. L’histoire de Suzanne nous est présenté par de multiples narrateurs. Comme pour un documentaire, chaque personnage intervient pour donner sa version de l’histoire, même si son rôle a été mineur. Cette narration originale est brillamment maîtrisée du début à la fin. Elle apporte beaucoup de dynamisme au récit et m’a tenue en haleine sur quatre cent pages.

Au travers des différents personnages se dessine la figure implacable de Suzanne Stone. C’est un personnage d’un rare cynisme. Obnubilée par son ambition et le culte de l’apparence, elle est ambitieuse, manipulatrice, perverse et menteuse. Sous des apparences de femme parfaite, elle cache un fond glaçant et d’une grande noirceur. Face à elle, le pauvre Jimmy, adolescent obsédé par le sexe et par Suzanne, Lydia, mal dans sa peau et solitaire, Larry, en admiration devant sa femme, n’avaient strictement aucune chance. Ils sont tous éblouis par l’image renvoyée par Suzanne.

Datant d’il y a plus de vingt ans, le roman de Joyce Maynard anticipe parfaitement ce que deviendront les médias et leur recherche frénétique de nouveaux visages. L’heure est à la notoriété à tout prix, les stars d’aujourd’hui sont celles du petit écran et de la télé-réalité. La nouvelle reconnaissance sociale, la véritable réussite est là et Joyce Maynard a parfaitement su prévoir les excès de la télévision et de ceux qui sont prêts à tout pour être célèbres.

« Prête à tout » est un roman extrêmement bien construit et à la thématique toujours actuelle. J’ai tout particulièrement apprécié la justesse d’analyse de l’auteur et la grande acuité de son regard porté sur la société.

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The girls d’Emma Cline

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Dans la Californie de la fin des années 60, Evie Boyd est une adolescente qui s’ennuie. Elle vit seule avec sa mère et n’a qu’une seule amie : Connie. Suite à un désaccord, les deux amies s’éloignent. Evie se raccroche alors à un groupe de filles qu’elle a aperçu dans la rue. L’une d’elle, Suzanne, la fascine totalement : « C’était la première fois que j’avais vu Suzanne ; ses cheveux noirs indiquaient, même de loin, qu’elle était différente, et son sourire posé sur moi, direct et examinateur. Je ne pouvais pas m’expliquer ce déchirement que j’avais ressenti  en la regardant. Elle paraissait aussi étrange et brute que ces fleurs éclosent sous la forme d’une explosion intense tous les cinq ans, cette provocation tapageuse, piquante, presque identique à la beauté. Qu’avait donc vu cette fille en me regardant ? » Suzanne et ses amies sont vêtues de guenilles, elles volent dans les magasins. Evie découvre également qu’elles vivent toutes en communauté, dans une grande ferme autour d’un homme : Russell. L’adolescente est attirée par ce gourou et son mode de vie atypique. Elle veut surtout ressembler à Suzanne et ne jamais la quitter. Peu à peu Evie s’éloigne de sa mère pour passer tout son temps avec Suzanne sans imaginer la violence dont celle-ci est capable.

Avec la sortie de « California girls » de Simon Liberati, les médias ont beaucoup parlé du premier roman de Emma Cline. L’américaine s’inspire également de la secte de Charles Manson et du terrifiant assassinat de Sharon Tate et de ses amis. Pour beaucoup, cet évènement d’août 1969 marque la fin de l’insouciance des années 60. Dans le roman de Emma Cline, il est la fin de celle d’Evie, la fin brutale d’une adolescence en manque de repères. A la manière de Jeffrey Eugenides dans « Virgin suicides », Emma Cline sait parfaitement rendre compte du malaise de l’adolescence. Evie est mal dans sa peau, ses parents sont divorcés et elle se cherche un modèle. Suzanne lui semble infiniment libre et libérée. Evie veut lui ressembler. Dans cet été délétère où elle s’ennuie, la vie de Suzanne est palpitante, originale et elle est pimentée par le danger.

Emma Cline démonte bien les mécanismes de la fascination, d’hypnotisation qui mènent à intégrer une secte. Evie, l’adolescente en perdition, n’a plus de volonté, de capacité de réflexion. Elle raconte son histoire une fois devenue adulte et elle comprend tous les signaux qui auraient du l’alerter à l’époque. Le comportement de Russell envers les filles est anormal mais Evie s’y conforme avec un désir très fort d’appartenance au groupe. Le regard vide et froid de Suzanne lui semble également, après coup, annonciateur des drames. Le questionnement de Evie adulte est d’ailleurs très intéressant : elle n’a heureusement pas participé aux assassinats mais qu’aurait-elle fait si elle avait accompagné les autres ? Aurait-elle également sombré dans la violence la plus sauvage ou serait-elle réveillée ?

« The girls » est un premier roman remarquablement maîtrisé et qui impressionne par la profondeur de son analyse psychologique. Emma Cline frappe très fort et j’attends son deuxième roman avec impatience.

Merci aux éditions Quai Voltaire.

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Festival America 2016 part two

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En ce dimanche 11 septembre, j’ai pu assister à quatre conférences :

  • Trois femmes puissantes a réuni Abha Dawesar, Anna North et Cynthia Bond qui toutes trois mettent en scène dans leurs romans des héroïnes qui doivent affronter des difficultés, des situations de crise. Celle de Abha Dawesar, dans « Madison square park », doit faire face à ses parents très traditionalistes et tyranniques, elle est tiraillée entre sa culture d’origine et sa culture d’adoption. Dans « Vie et la mort de Sophie Stark », le personnage central est dans l’incapacité totale de lier des relations avec d’autres personnes, elle lutte contre ses propres démons. Dans les 30’s, Ruby, l’héroïne du roman éponyme de Cynthia Bond, tente d’affronter un passé extrêmement violent dans le sud des États-Unis. Des femmes plus fortes qu’elles ont l’air qui doivent trouver le courage de surmonter leurs problèmes.

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  • La Nouvelle Orléans avant et après Katrina avec Joseph Boyden, Tom Cooper qui vivent dans la ville et Bernard Hermann qui a réalisé un ouvrage intitulé « Bons temps roulés, dans la Nouvelle Orléans noire disparue 1979-1982 ». La Nouvelle Orléans est restée une ville à multiple facettes, qui change de visage selon les quartiers. Une ville brillante, romantique mais qui peut être également très violente. Les évènements de 2005 n’étaient pas le fruit du hasard mais d’un mépris total de la nature. De nombreuses habitations ont été construites en zones inondables (notamment les habitations des plus pauvres de la ville).  Les terres humides, autour de la ville et qui servaient de barrière, d’éponge en cas d’inondation, ont petit à petit été rachetées et détruites par les multinationales du gaz et du pétrole.  D’ailleurs Katrina a été suivie d’une terrible marée noire dont le Golfe du Mexique porte toujours les séquelles. 10% de la population noire n’a pu revenir habiter à la Nouvelle Orléans pour diverses raisons. Ils ont été supplantés par les ouvriers sud américains venus reconstruire la ville. La Nouvelle Orléans est totalement gangrénée par la corruption et malheureusement une partie des problèmes n’ont pas été réglés. La discussion était passionnante et les deux écrivains nous ont raconté deux anecdotes incroyables : récemment Tom Cooper a vu une pieuvre sortir des égouts à côté de chez lui ; Joseph Boyden promène toujours son petit chien en laisse car les crocodiles le regardent avec appétit !

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  • Une vie bouleversée nous présentait les derniers romans de Karen Joy Fowler, Virginia Reeves et David Treuer. L’histoire de celui de Karen Joy Fowler est étonnante puisqu’il s’agit d’une véritable expérience menée par des scientifiques dans les années trente. Il s’agissait de placer un chimpanzé dans une famille et qu’il soit la sœur de la fille de la famille Rosemary.   Au cœur de ce roman est la question du langage, de la communication. Pour celui de Virginia Reeves, il s’agit des passions. Nous sommes tous supposés en avoir au moins une. Mais que se passe-t-il lorsque l’on n’en a pas ou que l’on est empêcher de l’assouvir ? C’est le point de départ du roman de Virginia Reeves, qui a d’ailleurs obtenu le prix Page/America 2016, où Roscoe a une passion et une fascination pour l’électricité. Dans le roman de David Treuer, les personnages voient leurs vies bouleversées par la mort d’une jeune indienne Prudence. L’auteur a souligné sa forte empathie avec ses différents personnages. Il s’amuse à jouer avec les clichés, les stéréotypes de l’homme indien. L’auteur est lui-même métisse d’une mère ojibwé et d’un père autrichien. Son personnage masculin est calme, impassible, taiseux et David Treuer cherche à montrer ce qu’il y a derrière le masque.

karen  virginia  david

  • La littérature face au terrorisme réunissait Rachel Kushner, Emily St John Mandel et Colum McCann. L’écrivain a un rôle face aux attentats, au terrorisme. Il a l’obligation de dénoncer les mythes créés par la surmédiatisation, de « déromantiser » les terroristes. Il doit également remettre les évènements dans leur contexte et surtout avoir de l’empathie. Le roman doit ouvrir l’esprit des lecteurs en essayant de leur faire comprendre l’autre, de leur faire vraiment voir le monde. Pour Colum McCann, l’écrivain doit écrire avec de la rage, il doit redevenir plus pertinent et apporter du sens, de la compréhension à ses lecteurs.  Les trois auteurs présents lors du débat étaient tout à fait intéressant et j’ai trouvé leurs propos particulièrement pertinents.

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Et voilà une nouvelle édition du festival America qui se termine et je suis très satisfaite des débats que j’ai suivis pendant les trois jours. J’ai assisté à un peu trop de cafés des libraires, c’est intéressant puisqu’il s’agit essentiellement de présentation des romans mais du coup cela manque de liant. Il serait peut-être préférable de ne pas donner de titre à ces rencontres qui ne sont pas faites pour traiter véritablement un sujet. A part ce petit détail, je trouve le festival toujours aussi formidable  et de nombreux ouvrages se sont rajoutés à ma wishlist ! Vivement dans deux ans !

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Festival America 2016 part one

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Déjà deux années écoulées de ce festival America 2016, entre café des libraires, grands débats et forum des écrivains, j’ai pu entendre des conférences sur des thèmes très variés :

  • Du réalisme en littérature où Ann Beatie a expliqué l’importance du style, des mots dans la construction de ses nouvelles ; où Alice McDermott a signifié l’importance du lieu et de l’époque  où elle a ancré le personnage principal de son roman « Someone », c’est-àdire l Brooklyn des années 30, celui du véritable melting-pot américain avec l’arrivée par vagues des immigrants ; et où Willy Vlautin a expliqué la genèse de « Ballade pour Leroy » entre colère, culpabilité et empathie.

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  • Un zeste d’humour qui s’est transformé en débat sur l’anticapitalisme, le sens de la démocratie et des élections avec trois écrivains passionnants et engagés : Sam Lipsyte, Iain Levison et Derf Backderf.

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  • Il était une fois en Amérique avec Alice McDermott, Virginia Reeves et Thomas H. Cook qui chacun ont choisi une époque très différentes comme cadre de leurs romans : les 30’s à Brooklyn pou « Someone », les 20’s en Alabama pour « Un travail comme un autre » et les 60’s dans une petite bourgade du sud pour « Sur les hauteurs du mont Crève-Coeur ». Chacun se sert de la fiction pour aller au-delà des faits historiques. Ce qui les intéresse en premier lieu c’est l’intériorité des personnages, c’est d’explorer l’âme humaine et les interactions entre les personnages face à des évènements, des situations de crise. Quitte à aller plus loin que les témoignages historiques, à imaginer de possibles situations comme Virginia Reeves qui raconte une amitié entre un propriétaire blanc et son voisin noir à une époque où cela semblait impossible.

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  • Du roman à l’écran aborde un thème très intéressant, celui de l’adaptation des romans avec Laura Kasischke, Stewart O’Nan et Marlon James. Chacun a eu ou va avoir (une série est en cours d’écriture pour « Brève histoire de sept meurtres » de Marlon James) une ou plusieurs adaptations de ses oeuvres. Tous trois étaient d’accord pour dire qu’il s’agit toujours d’une opportunité, d’une reconnaissance. Mais l’auteur ne doit pas participer à l’écriture de l’adaptation car ce sont deux médias trop différents, deux langages différents. La question de la simplification et de la fidélité ont été soulevées, Marlon James se félicite que son livre soit adapté en série puisque la durée évite la simplification et Laura Kasischke souligne l’importance de la fidélité à l’ambiance, à l’atmosphère de ses livres dans les adaptations. Le débat était passionnant et d’autres idées ont été évoquées comme la disparition des oeuvres originales face à leurs adaptations ce qui fut le cas pour le « Orange mécanique » de Burgess éclipsé par le film de Kubrick.

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  • Pour l’amour de l’art portait sur trois romans : « Vie et mort de Sophie Starck » de Anna North, « New York esquisses nocturnes » de Molly Prentiss et « Peindre, pêcher et laisser mourir » de Peter Heller, j’avoue avoir surtout été intéressée par les deux premiers que j’ai très envie de lire. Le débat interrogeait la manière dont les écrivains rendaient compte du travail des artistes et questionnait leur intérêt pour cette thématique. Pour leurs personnages, l’art est le moyen d’extérioriser leur douleur, de la matérialiser sous forme de peintures ou de films. La création s’accompagne d’une grande solitude que les oeuvres comblent en partie. ce n’est d’ailleurs pas seulement le cas pour leurs personnages puisque Molly Prentiss avoue avoir été très solitaire et que l’écriture était une compagne qui lui permettait de se sentir moins isolée.

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  • Fitzgerald le magnifique nous a offert une formidable conversation entre Stewart O’Nan et Liliane Kerjan sur l’écrivain Francis Scott Fizgerald sur les fêlures de la fin de sa vie, sur l’importance et la grandeur de « Gatsby le magnifique », sur la manière dont son oeuvre a été redécouverte en Amérique et sur la pauvreté des adaptations de ce roman (je n’étais d’ailleurs pas tout à fait d’accord puisque je trouve Robert Redford excellent en Gatsby). C’était passionnant à l’image de la vie de l’écrivain.

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