Je m’appelle Lucy Barton

NI_BKidZM55-AzLwc0hTltAazgM

Lucy est hospitalisée pour une appendicite. Mais après l’opération, une infection se déclare. Lucy est alors forcée de rester à l’hôpital durant de longues semaines loin de son mari et de ses deux filles. Une visite inattendue va rompre sa solitude. Sa mère vient lui rendre visite et reste cinq jours et cinq nuits à son chevet. Les deux femmes ne se sont pas vues depuis de nombreuses années. Lucy et sa mère se parlent de tout et de rien. La mère raconte des histoires à sa fille, celles de ses anciens camarades d’école, des habitants de la petite ville de l’Illinois où Lucy est née. Celle-ci se remémore ses moments passés là-bas, son enfance pauvre et sans affection et la manière dont elle a fui sa famille et sa classe sociale.

J’avais beaucoup aimé « Olive Kitteridge » qui présentait avec beaucoup de délicatesse les petits riens et les grandes tragédies de la vie. J’ai retrouvé la même qualité dans ce dernier roman. En de courts chapitres, Lucy nous présente sa vie, les grands moments, les grandes tristesses, les petits riens qui font parfois tout basculer. Par petites touches, en quelques mots, on devine la dureté de l’enfance vécue par Lucy. La famille de trois enfants qui doit vivre dans un vieux garage. On devine le manque de nourriture, le froid, l’humiliation quotidienne face aux autres enfants. La mère est parfois violente, le père est ambigu. Lucy souffre surtout du manque d’amour, et de gestes tendres qu’elle continue de réclamer à sa mère durant ses visites à l’hôpital. Lucy déplore également une pauvreté intellectuelle, un manque de culture populaire qu’elle sentira tout au long de sa vie.

« Je m’appelle Lucy Barton » est également, comme son titre l’indique, une affirmation de soi. Lucy a trouvé le moment de transcender sa souffrance. Elle est devenue écrivain. Pour se faire, il lui a fallu couper les ponts, s’éloigner des racines du mal pour enfin s’affirmer. Le livre que nous lisons est celui qu’elle a écrit au mitan de sa vie pour se libérer de sa relation d’amour/rejet pour sa mère. La littérature, l’écriture est une catharsis, une béquille pour aider à vivre mieux.

« Je m’appelle Lucy Barton » est un livre touchant, tout en délicatesse et en sobriété. C’est le récit d’une renaissance par l’écriture, d’un dépassement de ses douleurs, de ses blessures grâce aux mots.

  america

La maison hantée de Shirley Jackson

CVT_Hantise--La-Maison-hantee_6721

« Aucun œil humain n’est capable d’isoler l’élément précis, qui, dans la composition malheureuse des lignes et des espaces, donne une allure diabolique à une maison. Il y avait là cependant un je-ne-sais-quoi – une juxtaposition insensée, un angle mal conçu, une rencontre hasardeuse entre ciel et toiture -, par lequel Hill House respirait le désespoir. Vision d’autant plus terrifiante que la façade semblait en éveil, avec ses fenêtres sombres évoquant les yeux d’un vigile, surmontées de temps à autre par le sourcil inquiétant d’une corniche. » C’est dans cet étrange endroit que le docteur Montague a choisi de mener des recherches sur les phénomènes paranormaux. Pour l’accompagner, il a sélectionné des personnes sensibles et réagissant à ce type de manifestations. Eleanor est la première à arriver dans la lugubre demeure. Elle s’est occupée pendant des années de sa mère malade et attend qu’enfin il se passe quelque chose dans sa vie. C’est par une pure curiosité que Theodora se décide à se rendre à Hill House. Luke, qui arrive avec le docteur, n’est là que pour surveiller ce qui se passe dans la maison dont sa famille est propriétaire. Ils sont tous les quatre accueillis par le couple de domestiques, M. et Mme Dudley, aussi patibulaire que l’allure de la maison. Tout le monde étant arrivé, l’expérience du docteur Montague va pouvoir débuter.

Le film de Robert Wise, adapté du roman de Shirley Jackson, m’avait beaucoup plu. J’ai découvert récemment que le roman existait en français et j’ai retrouvé l’ambiance du film. Si vous cherchez du spectaculaire, des fantômes remuants et violents, passez votre chemin. « La maison hantée » n’est pas un livre d’horreur. Il ne s’y passe rien ou quasiment rien. Tout ce qui se déroule est hors-champs. Les principaux événements paranormaux sont des bruits dont on ne connait pas l’origine. Le roman est avant tout une histoire d’atmosphère et de psychologie. Comme dans « Nous avons toujours vécu au château », Shirley Jackson sait créer une atmosphère sombre, malveillante, inquiétante. Rien de spectaculaire dans ce qu’elle écrit. Tout se joue en fait dans les réactions des différents personnages. Comment chacun d’eux va-t-il supporter cette étrange ambiance ? Quelqu’un va-t-il craquer face à cette maléfique maison ? Chacun veut se montrer plus solide, plus fiable que son voisin. Mais devant des portes qui se ferment toutes seules, il est parfois difficile de garder son sang-froid. Ils sont tous les quatre enfermés, pris au piège et Shirley Jackson les observe comme s’ils étaient des rats de laboratoire. « La maison hantée » joue avec l’imagination de ses personnages et de ses lecteurs. L’angoisse naît de ce que l’on ne voit pas et à aucun moment l’auteur ne nous explique ce qui se passe dans la maison. C’est un roman sur la peur qui peut nous faire perdre pied et perdre la raison.

« La maison hantée » est un huis-clos inquiétant, psychologique qui joue avec les peurs primales des personnages et des lecteurs.

america

 

Un travail comme un autre de Virginia Reeves

arton7555

En Alabama, dans les années 20, l’électricité arrive petit à petit dans les villes et les fermes. Roscoe T. Martin a tout de suite été fasciné par cette nouvelle énergie. Il en fait son métier ; l’électricité l’habite et le fascine. Il épouse Marie qui est institutrice et ils auront un enfant. Lorsque son beau-père décède, Roscoe est forcé d’abandonner son travail pour s’occuper des terres et de la ferme dont Marie hérite. Les années passent. L’exploitation agricole marche mal et la faillite se rapproche dangereusement. Roscoe n’a pas une âme de fermier. Il s’ennuie loin de son électricité et s’éloigne de sa femme et de son fils. Il a alors une idée qui pourrait sauver la ferme et son couple. Il va détourner les lignes électriques de l’Alabama Power pour alimenter la ferme. Roscoe pourra transformer la moissonneuse pour aller plus vite et gagner plus d’argent. Il demande à Wilson, qui travaille à la ferme depuis des années, de l’aider à construire un transformateur. Tout se passe au mieux, la ferme devient prospère. Jusqu’au jour où le shérif vient menotter Roscoe. Un homme est mort sur son transformateur illégal. Roscoe sera incarcéré dans la prison de Kilby, mais Wilson, qui est noir, n’aura pas cette chance.

« Un travail comme un autre » est le premier et remarquable roman de Virginia Reeves. La narration est très fluide et nous présente l’histoire d’un homme passionné jusqu’à l’obsession. Roscoe n’imagine pas vivre sans l’électricité, le travail de la ferme ne l’intéresse aucunement. Mais sa passion va détruire sa vie, sa famille. Au travers des différents chapitres, se croisent le récit à la troisième personne du drame et de la vie de la ferme après celui-ci, et le récit de Roscoe en prison à la première personne. Cette alternance nous permet d’entendre l’ensemble des voix des protagonistes, de sonder leurs âmes en appuyant bien entendu sur celle du personnage central de l’intrigue.

La rancune, l’aigreur va habiter le cœur de Marie pendant que Roscoe sera en prison. Son erreur, sa culpabilité, Roscoe les paie pourtant chères derrière les barreaux. Dans les années 20, les violences, les humiliations sont le lot quotidien des prisonniers. Les pages consacrées à l’incarcération de Roscoe sont très réalistes et montrent la dureté de cette vie de privation. Au fur et à mesure des pages, le portrait de Roscoe s’affine, se complexifie. Le personnage devient extrêmement attachant, sa psychologie est finement analysée comme celles des autres personnages.  Un grand panel de sentiments est exploré à travers ce roman.

« Un travail comme un autre » est le puissant récit d’un homme malmené par le destin, par un mariage malheureux et une passion contrariée. Parfaitement tenu, ce premier roman est magnifique et d’une étonnante maturité littéraire. Une très belle découverte.

america

Tribulations d’un précaire de Iain Levison

41Y4n5+uFZL._SX210_

« Au cours des dix dernières années, j’ai eu quarante deux emplois dans six états différents. J’en ai laissé tomber trente, on m’a viré de neuf, quant aux trois autres, ça a été un peu confus. C’est parfois difficile de dire exactement ce qui s’est passé, vous savez seulement qu’il vaut mieux ne pas vous représenter le lendemain. » Après avoir obtenu sa licence de lettres et en attendant d’écrire son grand roman américain, Iain Levison accumule les jobs : poissonnier, livreur de fuel, serveur dans un restaurant, conducteur de poids lourds et le pire de tous : travailler sur les bateaux de pêche en Alaska.

Son livre est le récit de cette épopée du travailleur précaire et itinérant. Il y raconte, avec beaucoup d’humour, les arnaques, les petites annonces mensongères, les concessions, les humiliations pour gagner quelques dollars et ne pas se retrouver à la rue. Iain Levison dénonce avec force et clairvoyance l’exploitation de ces salariés, de cette classe pauvre des Etats-Unis. Tous doivent se battre pour le moindre dollar, pour obtenir leur assurance-vie. Une masse silencieuse qui n’a d’autre choix que d’accepter les conditions indignes des patrons qui les embauchent. Le libéralisme implacable pousse la majorité à la survie, à s’épuiser au travail. « Impensable d’avoir une femme et des enfants. Il s’agit de survivre. Encore y a-t-il de la grandeur dans la survie, et cette vie manque de grandeur. En fait, il s’agit surtout de s’en tirer. » Et à chaque nouveau boulot, il faut tout reprendre, tout recommencer à zéro. Aujourd’hui on appelle çà la flexibilité, un euphémisme pour parler de précarité.

« Tribulations d’un précaire » est un livre engagé, politique qui dénonce le cynisme du libéralisme. Avec un sens aigu de l’anecdote, un sens de l’humour et de l’absurde à toute épreuve, Iain Levison nous montre que les travailleurs des « Raisins de la colère » sont toujours en train de trimer.

america

L’homme de la montagne de Joyce Maynard

bm_CVT_Lhomme-de-la-montagne_344

Rachel, 13 ans, et Patty, 11 ans, passent leurs vacances de l’été 1979 à arpenter la montagne derrière leur maison. Leurs parents sont divorcés et leur mère ne roule pas sur l’or. Elle est également passablement déprimée et laisse ses filles très libres. Mais cet été-là va rester graver dans la mémoire des deux jeunes filles. Une série de crimes va se dérouler dans la montagne. Des jeunes femmes sont assassinées selon le même mode opératoire. L’enquête est confiée au père de Rachel et Patty, l’inspecteur Toricelli. Son charisme, son physique avantageux font de lui le héros de la population a chacun de ses passages télévisés. Malheureusement les semaines et les mois passent sans que l’Étrangleur du crépuscule ne soit arrêté. L’opinion publique se retourne petit à petit contre la police. Rachel et Patty, qui adorent leur père, décident alors de mener leur propre enquête.

Sous ses airs de roman policier, « L’homme de la montagne » est avant tout un roman d’apprentissage. Les faits-divers nous sont racontés par la voix de Rachel devenue adulte. Elle se remémore cet été 1979 où sa vie semblait bouillonner en raison des événements et surtout de l’adolescence. Joyce Maynard rend parfaitement compte des difficultés de cet âge. Rachel a tout à la fois peur de grandir et envie d’être adulte. Ses sentiments ne cessent de changer, de faire le yoyo. Treize ans est un âge charnière, délicat, violent dans ce qu’il impose au corps et à l’esprit. « Les filles de 13 ans sont grandes, petites, grosses et maigres. Ni l’un ni l’autre, ou les deux. Elles ont la peau la plus douce, la plus parfaite, et parfois, en l’espace d’une nuit, leur visage devient une sorte de gâchis. Elles peuvent pleurer à la vue d’un oiseau mort et paraître sans cœur à l’enterrement de leurs grands-parents. Elles sont tendres. Méchantes-Brillantes-Idiotes-Laides-Belles. » Une explosion de sensations contradictoires que Joyce Maynard sait parfaitement décrire.

« L’homme de la montagne » est également le récit de l’amour infini que se portent Rachel et Patty. Livrées à elles-mêmes par une mère dépressive et un père débordé, les deux sœurs sont inséparables et ne comptent que sur elles-mêmes. Elles se comprennent au-delà des mots et se complètent. Et les événements de l’été 1979 ne feront que renforcer le lien qui les unit. Un lien puissant et émouvant qui éclaire les terribles crimes commis dans les pages du livre.

« L’homme de la montagne » est un roman très juste sur les affres de l’adolescence et sur la puissance du lien qui unit deux sœurs.

america

ob_41fd7f_blogoclub

Les cygnes de la cinquième avenue de Melanie Benjamin

ppm_medias__image__2017__9782226392138-x

« Alors, Truman avait surgi au milieu d’elles et soudain, les ragots étaient devenus délicieux, les distractions plus nombreuses. Il s’était assis sur les lits de chacun de ses cygnes en murmurant à chacune combien elle était belle, précieuse, combien il lui était dévoué, qu’elle était la seule qui comptait, et même si elles savaient toutes qu’il disait la même chose à chacune d’entre elles, peu leur importait. Car, derrière leur beauté, elles étaient toutes sacrément seules. » C’est en 1955 que Truman Capote pénètre le cercle de la grande bourgeoisie new-yorkaise. Il y fait la connaissance de plusieurs élégantes à l’allure raffinée qu’il surnomme ses cygnes. Il se lie tout particulièrement avec Babe Paley, la femme d’un très riche propriétaire de médias. Truman amuse la galerie avec son humour piquant et ses commérages. Mais il sait également écouter et comprendre l’immense solitude de ces femmes exhibées par leurs maris en soirée et délaissées le reste du temps. Truman les accompagne partout, il est de toutes les soirées, les vacances sur les yachts. Il se fond dans cette société, en adopte les codes. Sa gloire littéraire accompagne son apogée sociale jusqu’à son mémorable bal en noir et blanc. Le rêve de glamour et de paillettes ne dure pourtant pas. Il s’achève le jour où Truman publie « La côte basque » en 1975 dans Esquire où il égratigne profondément ses cygnes.

Le roman de Melanie Benjamin nous présente une reconstitution particulièrement soignée du New York des années 1950-1970. La haute société est faite d’élégance, de distinction et de champagne. Les cygnes de Truman incarnent la perfection, le luxe. Babe Paley, Slim Hayward, Gloria Guiness, Marella Agnelli et les autres font les couvertures de Vogue. Mais derrière l’apparence, Truman Capote découvre une tristesse, une solitude qui rejoignent les siennes. Lui, le petit garçon maigrichon du Sud, délaissé par sa mère, moqué pour son physique et sa voix, trouve de l’amour et du réconfort auprès d’elles. « Les cygnes de la cinquième avenue » souligne le rôle de potiche que devaient tenir ces femmes qui faisaient pourtant rêver le monde entier. Leurs relations avec leurs époux sont inexistantes, elles ont divorcé au moins une fois et n’ont d’autre occupation que celle de se mettre en valeur. Des futilités mondaines qui ne peuvent en rien combler le vide de leur existence.

Mais « Les cygnes de la cinquième avenue » ne se contente pas d’être une excellente restitution d’une époque. Melanie Benjamin retrace avec subtilité la tragique chute de Truman Capote. Ses cygnes lui apportent tout ce qu’il a toujours cherché : la notoriété, le luxe, l’appartenance à un milieu social qui n’est pas le sien, la reconnaissance. Babe Paley lui donne ce que sa mère lui refusait : de l’amour. L’amitié fusionnelle entre Babe et Truman est magnifique et elle va bien au-delà des simples apparences. C’est à cette époque que Truman Capote écrit ses œuvres les plus importantes, comme porté par les sentiments de Babe. Et puis, il y eut « De sang froid ». Ce roman, cette période de la vie de Truman Capote me fascinent totalement. L’écriture si éprouvante de ce chef-d’œuvre, qui invente le non-fiction novel, va ruiner moralement son auteur. La réussite et la déchéance se trouvent ici inextricablement mêlées. Rendu bouffi par l’alcool, incapable d’écrire une ligne, Truman parachève son suicide social avec « La côte basque ». Il signe alors la fin de sa relation avec la haute société new-yorkaise et surtout la fin de son amitié avec Babe Paley. Melanie Benjamin rend parfaitement compte dans son roman du destin tragique de Truman Capote et des souffrances engendrées par la publication de cette nouvelle.

Le roman de Melanie Benjamin examine avec finesse la gloire et la chute de Truman Capote mais également la fin d’une époque, la fin d’une certaine idée de l’élégance.

Un grand merci aux éditions Albin Michel pour cette lecture.

 

Valet de pique de Joyce Carol Oates

livre_galerie_335

Andrew J. Rush est un écrivain de romans policiers à succès. Il a vendu plusieurs millions d’exemplaires de ses livres et il a été qualifié de « Stephen King du gentleman » par les critiques. Il vit dans le New Jersey dans une vaste demeure avec sa femme, ses enfants sont partis faire leurs études. Une vie calme, paisible dédiée à la création de romans policiers où le mal est toujours vaincu par le bien. Mais la nuit, lorsque Andrew ne dort pas, ce sont d’autres livres qui s’écrivent sous le pseudonyme de Valet de pique. Et cette fois, c’est la noirceur, la violence, le sordide qui l’emportent. Andrew arrive à maintenir l’équilibre entre ses deux vies d’écrivain et à garder mystérieuse l’identité du Valet de pique. Tout bascule lorsqu’une habitante de sa ville l’accuse de vol et de plagiat. Cela aurait pu n’être qu’une blague mais la vieille femme intente un procès contre Andrew. Ce dernier va peu à peu perdre pied au profit du Valet de pique.

Joyce Carol Oates est décidément une auteure qui réserve des surprises à ses lecteurs. Elle s’essaie ici au thriller fantastique et exploite la thématique du double. Son « Valet de pique » fait bien évidemment penser aux Jekyll et Hyde de Stevenson. Plus on avance dans le roman et plus le double maléfique prend de la place. Il adresse des invectives, des conseils, des ordres à Andrew. Sa personnalité change, il devient violent et vindicatif. Toutes les personnes autour d’Andrew se transforment en menace, en ennemi. L’atmosphère familiale se plombe, le malaise s’installe et les non-dits refont surface. C’est le cas du talent de la femme d’Andrew, Irina, qui écrivait lorsqu’elle était jeune et était beaucoup plus talentueuse que son mari. Elle a tout sacrifié pour son succès mais la rancune était juste tapie sous la surface. Tout comme la jalousie d’Andrew à son égard.

Joyce Carol Oastes semble particulièrement s’amuser à écrire son roman. Elle y rend un hommage appuyé à Stephen King, le maître du malaise et du fantastique. D’ailleurs, lui aussi aurait plagié la vieille voisine d’Andrew ! Joyce Carol Oates n’oublie pas non plus de saluer les créateurs du genre : Edgar A. Poe, Bram Stoker, Sheridan Le Fanu, Mary Shelley, Henry James et son « Tour d’écrou ». Mais beaucoup d’autres auteurs, en dehors du cercle de la littérature fantastique, sont évoqués dans ce roman.

L’intrigue du « Valet de pique » n’est certes pas d’une originalité folle mais le roman est parfaitement maîtrisé, Joyce Carol Oates manie avec virtuosité le malaise et la folie. « Valet de pique » est un roman court, incisif, sombre qui se dévore.

Merci aux éditions Philippe Rey pour cette lecture.

Une femme simple et honnête de Robert Goolrick

goolrick

Dans le Wisconsin, à l’automne 1907, Ralph Truitt attend l’arrivée d’un train. Dans celui-ci se trouve sa future femme. Veuf depuis vingt ans, Ralph Truitt a décidé de mettre une petite annonce dans un journal de Chicago. Il n’en pouvait plus des nuits à dormir seul, des appétits de son corps qu’il ne pouvait pas contenter. Sur le quai de la gare froid et enneigé, Catherine Land apparaît. Elle s’était décrite comme une femme simple et honnête et elle avait joint une photographie. La première surprise de Ralph, c’est que la femme qui se dirige vers lui n’est pas la même que celle de la photo. Catherine est une très belle femme au teint lumineux et sans défauts, une femme attirant les regards et qui peut créer des ennuis. Ce n’est pas ce que Ralph Truitt recherchait et il n’est pas au bout de ses découvertes concernant sa nouvelle épouse.

La quatrième de couverture compare le premier roman de Robert Goolrick aux deux chefs-d’oeuvre des sœurs Brontë, « Jane Eyre » et « Les hauts de Hurlevent ». Il y a dans ce roman, comme dans celui de Charlotte, des secrets sur le passé des personnages, qui pèsent, qui influent sur leurs décisions, sur leur façon d’être par rapport aux autres. Et la comparaison avec le roman d’Emily me semble tout à fait intéressante même si les intrigues des deux livres n’ont rien en commun. « Une femme simple et honnête » est effectivement un roman sur la haine et la vengeance. Trois vies y sont totalement imbriquées : Ralph qui se déteste pour la manière dont il a traité son fils qui a quitté la maison et avec qui il souhaite se réconcilier, Antonio le fils de Ralph qui veut se venger de son père, et Catherine, l’instrument de cette vengeance. Contrairement à ce que sa belle et douce couverture pouvait laisser présager, « Une femme simple et honnête » est un livre rempli de violence : celle des sentiments, des actes, des désirs et du climat. Le désir sexuel, la frustration de celui-ci sont effectivement au centre des destins des trois personnages et les lient inextricablement. Le désir décide de leur choix, de leurs vies passées et futures. L’hiver fait également faire n’importe quoi aux habitants du Wisconsin. L’interminable saison, les couches épaisses de neige, le froid intense rendent fous les habitants. Ralph lit tous les soirs les faits divers tragiques de la région à Catherine : des suicides, des meurtres, des infanticides, des amputations, le climat exacerbe la violence et la brutalité.

« Une femme simple et honnête » est un roman très sombre, très violent où les personnages flirtent avec le meurtre et la folie. Malgré le drame inévitable vers lequel ils se précipitent, ce premier roman, parfaitement maîtrisé, est aussi celui de la rédemption.

Le cercle des plumes assassines de J.J. Murphy

plumes-assassines

Un matin, en arrivant à l’hôtel Algonquin, Dorothy Parker a le déplaisir de trouver un cadavre sous la fameuse table ronde autour de laquelle se réunit habituellement son cercle d’intellectuels à l’esprit caustique. Le mort a été retrouvé un stylo plume planté dans le cœur. Rapidement, il s’avère qu’il s’agit d’un fameux critique  dont les avis étaient craints des milieux artistiques. Un seul témoin semble avoir vu le meurtrier : William Faulkner, un jeune écrivain venu du Sud des Etats-Unis pour rencontrer Dorothy Parker. Les inspecteurs s’orientent alors vers lui et de témoin, il devient vite le principal suspect. Dorothy Parker n’a d’autre choix que de se mettre en chasse du coupable si elle veut sauver son nouveau protégé.

J’ai été irrésistiblement attirée par cette trilogie car j’apprécie tout particulièrement la verve acide de Dorothy Parker. J’y ai retrouvé également Robert Benchley, puisqu’il est l’ami fidèle de Mrs Parker, dont j’avais apprécié l’humour dans le recueil « Remarquable, n’est-ce pas ? ». D’autres critiques se joignent à eux : Robert Sherwood, Alexander Wollcott ou Harold Ross, futur fondateur du New Yorker. La joyeuse troupe ne manque pas de réparties cinglantes, ironiques et c’est un réel plaisir que d’assister à leurs joutes verbales. Il faut dire que « le cercle vicieux » de Dorothy Parker était réputé pour ses saillies hautement spirituelles et il régnait sur la vie intellectuelle et mondaine du New York de l’époque.

L’autre réussite du roman, c’est la manière dont J.J. Murphy rend parfaitement l’atmosphère du Manhattan des années 20. On suit Dottie et ses amis dans les fameux speakeasy (les bars clandestins), ils sont poursuivis par des gansters et les journalistes avaient encore un véritable pouvoir. Les critiques pouvaient totalement influer sur la vie d’un spectacle ou sur la carrière d’un acteur. D’ailleurs, dans les étages de l’Algonquin, on croise aussi bien Harpo Marx que Douglas Fairbanks. Tout le New York artistique de l’époque se retrouve autour du « cercle vicieux » !

L’intrigue est rythmée, les rebondissements s’enchaînent pour le grand plaisir du lecteur. Mais il faut bien reconnaître que démasquer le coupable n’est pas ce qui nous fait tourner les pages, le fil de l’enquête est  un peu ténu. Néanmoins, les péripéties de Dottie suffisent à nous intéresser.

Même si l’enquête policière passe parfois au second plan, « Le cercle des plumes assassines » est un roman divertissant, plaisant à lire grâce à ses dialogues piquants et au New York des années folles.

Merci aux éditions Folio pour cette lecture.

Les règles d’usage de Joyce Maynard

livre_galerie_311

Wendy a 13 ans, elle vit à Brooklyn avec sa mère, son beau-père Josh et son demi-frère Louie. Le 11 septembre 2001, la mère de Wendy part travailler dans l’une des tours du World Trade Center. Elle n’en reviendra pas et comme beaucoup d’autres, ses restes ne seront jamais retrouvés. Avec l’effondrement des tours, c’est toute la vie de Wendy qui est chamboulée et qui s’écroule. Josh, plus jeune que la mère de Wendy, est figé par le chagrin, sidéré par ce qui vient de lui arriver. L’adolescente tente de tenir la famille à bout de bras, d’être forte pour son petit frère. Jusqu’au moment où Wendy n’en peut plus et qu’une porte de sortie s’offre à elle sous la forme de son père qui ne donnait des nouvelles qu’occasionnellement. Il débarque sans prévenir le soir d’Halloween et annonce à Wendy qu’elle doit venir vivre avec lui en Californie. Au départ très réticente, Wendy finit par accepter la proposition de son père. Malgré la cruelle distance qui l’éloigne de Louie et de Josh, la Californie offre la possibilité à Wendy de se reconstruire.

« Les règles d’usage » a été écrit par Joyce Maynard en 2003 mais n’est seulement publié que cette année en France. C’est bien évidemment un livre qui porte sur le deuil, la violence de la perte qui frappa toute la ville de New York. Joyce Maynard montre une ville hagarde, déboussolée et dont on cherche les habitants à travers des photos sur les murs, les arrêts de bus. Elle s’attache plus particulièrement au sort de Wendy. Comment au moment de l’adolescence peut-on surmonter la mort de sa mère d’autant plus quand celle-ci s’inscrit dans une telle tragédie ? La sensibilité à fleur de peau de la jeune fille lui rend la compréhension des choses encore plus difficile. Les règles d’usage du quotidien semblent à tout jamais abolies et pourtant la vie reprend déjà son cours autour d’elle. « Ce qui lui paraissait le plus dingue, c’étaient tous ces comportements ordinaires, en apparence normaux : faire des courses, discuter d’une marque de voiture, aller à l’école. Le train-train habituel, on appelait ça. Se comporter, dans le monde extérieur en tout cas, comme si rien n’avait changé, alors que la vérité, c’était que plus rien n’était pareil – comme si tout le monde était complice de cette vaste mascarade. Pendant qu’elle dormait ou sortait poser des affichettes, des gens avaient dû distribuer un recueil de consignes sur le comportement à adopter. Elle cherchait encore à comprendre le nouveau mode d’emploi. » Joyce Maynard, qui s’intéresse souvent à l’adolescence (« Long weekend » ou « Les filles de la montagne »), rend avec émotion, justesse et subtilité les tourments de sa jeune héroïne.

Mais le roman de Joyce Maynard n’est pas que sombre, il est aussi fait de lumière puisqu’il s’agit surtout de la reconstruction de Wendy. L’adolescente est d’ailleurs à l’image de sa créatrice : malgré la douleur, il faut avancer et continuer à profiter de la vie. Comme le dit bien le père de Wendy : « La perte d’un être ne fait pas éternellement mal, seulement c’est toujours là. » En Californie, Wendy se recrée une famille : Alan le libraire qui lui fait découvrir « Le journal d’Anne Frank » ou « Frankie Addams » de Carson McCullers, Tim le fils autiste d’Alan qui a une passion pour les laveries, Violet la fille-mère perdue devant les cris de son bébé, Todd le skateur à la recherche de son frère aîné, Carolyn la copine du père de Wendy passionnée de cactus. Toute cette improbable compagnie se retrouve dans une des plus belles scènes du livre : un repas de Noël qui montre l’humanité de l’auteur et la tendresse qu’elle porte à ses personnages cabossés par la vie. Petit à petit, de rencontre en rencontre, Wendy retrouve le chemin de la vie.

« Les règles d’usage » de Joyce Maynard est un roman particulièrement émouvant, attachant à l’image de la constellation de personnages que croise Wendy entre New York et la Californie. Encore une fois, Joyce Maynard nous montre ses talents de conteuse et son lumineux humanisme.

Merci aux éditions Philippe Rey pour cette belle lecture.

Enregistrer