Loving Franck de Nancy Horan

« Loving Franck » est le premier roman de Nancy Horan et il a obtenu (et mérité) le prix Fenimore Cooper de la meilleure fiction historique. L’auteur nous raconte la rencontre passionnée de Mamah Borthwick Cheney (1869-1914) et du célèbre architecte Franck Lloyd Wright (1867-1959).

Mamah connut une enfance choyée, elle fit des études à l’université ce qui lui permit de devenir professeur puis bibliothécaire. Elle devint militante des droits des femmes, notamment pour le droit de vote, et participa à de nombreuses réunions féministes. Malgré sa volonté d’indépendance, Mamah finit par céder aux avances de Edwin Cheney. Elle l’épousa et eut avec lui deux enfants : John  et Martha. En 1903, Edwin demanda à Franck Lloyd Wright de leur construire une maison, laissant le soin à Mamah de régler les détails avec l’architecte. Cette rencontre fut un coup de foudre pour tous les deux. « Pourtant, pendant les travaux, partis d’un simple détail architectural, leurs échanges s’étaient maintes fois transformés en longues discussions. Aujourd’hui, Mamah gardait un souvenir enchanteur de ces six mois de collaboration. Franck Lloyd Wright avait stimulé son esprit comme personne. » L’architecte est lui-même marié et a sept enfants avec sa femme Catherine. Mais l’amour est plus fort que tout et en 1909 Mamah et Franck quittèrent leurs familles, ils s’exilèrent en Europe en espérant ainsi faire taire les commérages. Mais la lutte pour leur vie commune n’en était qu’à ses prémices.

L’histoire racontée dans « Loving Franck » est celle de deux fortes personnalités, de deux précurseurs. Franck Lloyd Wright voulait inventer une architecture typiquement américaine. Il allait à l’encontre du classicisme ambiant. Son architecture était organique, ses maisons devaient être en accord avec la nature et avec le mode de vie de ses habitants. Tout dans la maison contribuait à l’effet voulu par l’architecte, le décor ne devait pas défigurer l’ensemble. Lorsque Mamah et lui décidèrent de vivre ensemble, Franck construisit, dans la vallée de ses ancêtres dans le Wisconsin, une maison représentant la quintessence de son art, appelée Taliesin.  « Elle l’avait souvent entendu dire que la réalité d’un bâtiment réside dans sa dimension intérieure. Votre façon de vivre et votre devenir. Ici, à Taliesin, il n’avait pas envie d’encombrer l’espace d’objets qui n’élèveraient pas leurs âmes. Mamah non plus. » Et ce quitte à se ruiner, Franck place son besoin de beauté au-dessus de toutes considérations matérielles. Sa liaison avec Mamah (car Catherine refusait obstinément de divorcer) lui causa certes des torts dans l’obtention de contrats mais les problèmes financiers du couple provenaient surtout des dépenses faramineuse de Franck. La légèreté de celui-ci et ses mensonges à propos de l’argent compliquèrent grandement la vie du couple. Il faut également souligner l’incroyable opiniâtreté de Franck Lloyd Wright. Par deux fois, Taliesin fut détruite par le feu, à chaque fois l’architecte reconstruisit sa maison.

Face à ce génie, le destin de Mamah Bothwick Cheney est également remarquable. Fervente défenseure du droit des femmes, Mamah était en avance sur son temps. Etre une femme au foyer, avoir des enfants ne lui suffisaient pas. « Car d’aussi loin qu’il lui en souvint, Mamah avait toujours ressenti un manque sans pourtant arriver à le préciser. Elle avait meublé ce vide avec toute sortes de choses – livres, réunions de l’association, militantisme pour le droit de vote, cours – mais rien ne l’avait comblée. » Ce manque c’est l’accomplissement de soi, la réalisation de quelque chose de personnel. Mamah fit preuve d’un courage exemplaire en quittant son mari, en abandonnant ses enfants qu’elle adorait. Elle refusait d’être hypocrite avec sa famille mais l’amour de Franck ne suffisait pas à combler le manque. Elle cherche sa voix à travers celles de Charlotte Perkins Gillman (dont j’ai parlé ici à travers son roman « La sequestrée ») et surtout de la philosophe suédoise Ellen Key. Elle décida de traduire l’oeuvre de cette dernière afin que ses idées se diffusent aux Etats-Unis et que les femmes conquièrent leur indépendance. Le livre de Nancy Horan rend un vibrant hommage à cette femme qui affronta la diffamation, l’humiliation publique pour affirmer ses convictions. La vie de Mamah Borthwick se termina par un terrible drame au moment où sa vie semblait enfin apaisée, l’empathie du lecteur n’en est que renforcée.

Le livre dense, précis de Nancy Horan nous rappelle que le combat des femmes pour l’indépendance fut long et douloureux. Nous devons aujourd’hui nous remémorer le courage de certaines d’entre elles qui, par leurs choix de vies, firent avancer les choses. Mamah Borthwick était l’une d’entre elles, son incroyable destin méritait bien un livre et celui-ci est particulièrement réussi.

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Gatsby le magnifique de Francis Scott Fitzgerald

Voilà une nouvelle relecture très bénéfique. Après avoir vu il y a quelque temps le splendide film de Jack Clayton (1974) avec Robert Redford dans le rôle-titre, j’ai eu immédiatement envie de me replonger dans le livre de Francis Scott Fitzgerald qui m’avait laissé de marbre lorsque je l’ai découvert il y a une vingtaine d’années. Et j’ai bien fait, car j’étais alors totalement passé à côté de ce chef-d’œuvre.

La magie de « Gatsby le magnifique » – l’écriture de Fitzgerald agit en effet comme un charme, un envoûtement sur le lecteur – tient avant tout au personnage éponyme, sorte de dandy, jeune millionnaire dont le passé mystérieux suscite les interrogations : a-t-il hérité sa fortune ? est-il un bootlegger, un parvenu ? dans quelles affaires trempe-t-il ? ne dit-on pas qu’il a tué un homme ? a-t-il vraiment, comme il le prétend, été un héros de la Grande Guerre, et fréquenté Oxford ? Il habite depuis peu une gigantesque demeure avec piscine en marbre et vingt hectares de pelouses et jardins, au bord d’une baie à Long Island. Il y donne de somptueuses fêtes auxquelles se presse la bonne société riche de New-York, insouciante, avide de plaisirs et d’aventures. Nous sommes au début des années 20, les « années folles », les « années jazz », les années de la prohibition et du capitalisme débridé.

Gatsby est au faîte de sa renommée. Mais derrière le clinquant du personnage perce une âme solitaire et mélancolique. S’il est venu s’installer à Long Island, c’est pour se rapprocher de Daisy, jeune femme qu’il a rencontrée avant de partir à la guerre, et qui vit de l’autre côté de la baie. Les deux jeunes gens se sont aimés pendant un mois, cinq ans auparavant, avant d’être séparés. Puis Daisy s’est mariée avec le riche Tom Buchanan, homme lourdaud et infidèle. Mais Gatsby n’a rien oublié de son amour et compte bien ressusciter le passé…

Le narrateur est Nick Carraway, un jeune homme venu du Midwest pour travailler comme agent de change à New-York. Il habite un modeste cottage à côté de la propriété de Gatsby. Il est aussi le cousin de Daisy, c’est pourquoi Gatsby sollicitera son aide afin de reconquérir cette dernière. Réticent à l’égard de Gatsby « qui représente tout ce qu’[il] méprise le plus sincèrement », il découvre peu à peu les failles du personnage, le rendant finalement touchant, à ses propres yeux comme à ceux du lecteur. Et il s’avèrera en fin de compte son seul ami.

On se rend compte que Gatsby n’a tant voulu s’élever et étaler sa réussite que pour attirer l’attention d’une seule personne, Daisy. Elle est le moteur de sa volonté, et son point faible. Il appartient à ces personnages au destin aussi brillant que fugace. Il apparaît aussi en décalage  avec ses contemporains, à une époque où l’on cherche avant tout à oublier le passé (la guerre) tandis que lui n’a de cesse de le rappeler. Le roman est saturé de nostalgie (telle qu’en éprouvait sans doute Fitzgerald lui-même, alors qu’il n’avait que 28 ans lorsqu’il l’écrivit !) et touche le lecteur par sa poésie. « Le visage clair de Daisy se levait lentement vers lui, et il sentait son cœur battre de plus en plus vite. Il savait qu’au moment où il embrasserait cette jeune fille, au moment où ses rêves sublimes épouseraient ce souffle fragile, son esprit perdrait à jamais l’agilité miraculeuse de l’esprit de Dieu. Il avait alors attendu, écouté encore un moment la vibration du diapason qui venait de heurter une étoile, puis il l’avait embrassée, et à l’instant précis où ses lèvres touchaient les siennes, il avait senti qu’elle s’épanouissait comme une fleur à son contact, et l’incarnation s ‘était achevée ». Laissez-vous porter par la musique de Fitzgerald.

  

L'histoire d'un mariage de Andrew Sean Greer

« Nous croyons connaître ceux que nous aimons. Nos maris, nos femmes. Nous les connaissons, nous nous identifions à eux, parfois, séparés lors d’une soirée en bonne compagnie, nous nous surprenons à exprimer leurs opinions, leurs goûts culinaires ou littéraires, à raconter une anecdote qui ne sort pas de notre mémoire mais de la leur. »

Pearlie Cook va effectivement apprendre que nous ne connaissons jamais réellement les personnes qui nous entourent. L’histoire du mariage de Pearlie avec Holland est pourtant un vrai conte de fée. Tous deux se sont connus adolescents, ils ont flirté puis la guerre est survenue. Holland ne donne pas de nouvelles à son amour de jeunesse durant cette période, mais le hasard réunit Pearlie et Holland en 1949 à San Francisco. Ils se marient et ont un fils, Sonny, qui contracte la polio. Ils ne sont pas bien riches mais réussissent à s’en sortir et à mener une vie paisible.

En 1953, un vieil ami de Holland refait surface. Charles Drummer, dit Buzz, sonne à la porte des Cook et la vie de Pearlie change irrémédiablement. Ses certitudes sur son mari, sa vie sereine et normale basculent.

Il est impossible d’en dire plus sur le roman d’Andrew Sean Greer. L’auteur ne cesse de surprendre son lecteur. L’arrivée de Buzz se fait très tôt dans le roman et Pearlie (comme le lecteur) ne cesse de découvrir de nouvelles informations concernant son mari. La vie qu’elle s’était construite vacille sur ses fondations. Buzz lui propose un marché impossible : continuer sa vie d’avant en sachant qu’elle est basée sur des mensonges ou repartir à zéro sans son mari qu’elle aime éperdument. Car Holland est le premier amour de Pearlie, on apprend qu’elle s’est battue pour le protéger et elle est fière d’être sa femme. Holland est en effet un homme d’une grande beauté, magnétique, attirant tous les regards sur lui. Il est tellement désiré que lui-même n’a pas le temps de savoir ce qu’il veut, il se laisse porter par les envies des autres. Holland est faible mais Pearlie pense qu’il a une malformation cardiaque et elle découpe toutes les mauvaises nouvelles des journaux pour l’épargner. Malheureusement pour Pearlie, le problème de Holland n’est en rien physique.

« L’histoire d’un mariage » est également le portrait d’une époque : les années 50. Comme le signale la quatrième de couverture, ce livre fait beaucoup penser aux films de Douglas Sirk de par son sujet (découvrir ce qui se passe derrière les apparences lisses) et sa description de cette période de l’Histoire des Etats-Unis. Les années 50 ne sont pas caractérisées par leur liberté de pensée et d’agir. La ségrégation envers les noirs est très forte, ils ont des endroits réservés dans les bus, les bars ou même les villes. L’ère n’est pas encore à la rébellion, à la lutte, les noirs font profil bas à l’image de Pearlie. Mais le carcan des années 50 ne touche pas que les noirs. Les femmes sont forcément des femmes au foyer, des mères dévouées à leur progéniture et leur mari. On le voit avec le personnage d’Annabel, jeune femme qui fait des études de chimie. Il n’y a bien entendu que des hommes dans son université et tous dévisagent et jugent cette femme aux ambitions masculines. Elle finit d’ailleurs par rentrer dans le rang. Mais les hommes ne sont pas épargnés : « Quelle chose étrange et triste d’être un homme. Que c’est affreux de subir aussi durement que n’importe qui les coups de la vie, sans avoir le droit d’exprimer ce que tu ressens. » Andrew Sean Greer évoque aussi la grande histoire plus que chaotique : Ethel Rosenberg,  le sénateur Mc Carthy, la guerre de Corée. La méfiance de l’autre est au centre de cette société. Les années 50 ne furent sans doute pas très joyeuses à vivre mais elles sont à l’origine de nombreuses oeuvres passionnantes et Andrew Sean Greer en rend fort bien l’atmosphère.

« L’histoire d’un mariage » déjoue sans cesse les attentes de son lecteur qui du coup est sur le qui-vive. Peut-être que trop de surprises tuent l’effet de surprise. Mais dans l’ensemble j’ai passé un bon moment de lecture, Pearlie est très attachante et la peur ambiante dans les années 50 est bien analysée.

 

 

Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain

Certaines idées toutes faites ont la vie dure concernant certains écrivains. Ainsi Jack London serait un auteur de romans d’aventures, alors que son œuvre est protéiforme. De même on a tort de réduire Mark Twain à un romancier pour les enfants. Sans doute cette réputation est-elle due au manga animé « Tom Sawyer » qui passait à la télévision dans les années 80, mais aussi et surtout à des éditions tronquées principalement destinées à la jeunesse. Les éditions Tristram ont eu la bonne idée de faire paraître une version intégrale du texte sans laquelle je ne me serais sans doute jamais lancé dans la découverte des aventures de Tom Sawyer et de son ami Huckleberry Finn.

« Aventures de Huckleberry Finn » fait suite aux « Aventures de Tom Sawyer ». A la fin de ces dernières, Tom – gamin vaniteux, effronté et à l’imagination débordante, toujours prêt à faire l’école buissonnière – et son copain Huck – petit vagabond et paria du village, oisif et paisible, fils d’un ivrogne voleur et violent – après bien des péripéties, découvrent un trésor dans une grotte et deviennent les héros de St. Petersburg, Missouri. Huck est alors recueilli par la veuve Douglas : « La veuve Douglas, elle m’a pris chez elle comme son fils et elle se disait qu’elle allait me siviliser ; mais c’était plutôt dur de vivre dans la maison tout le temps, vu que la veuve avait une manière de vivre horriblement régulière et convenable ; et donc, quand j’en ai eu pour mon compte, je me suis tiré. J’ai remis mes vieux haillons, et j’ai retrouvé ma barrique de sucre, et j’étais de nouveau libre et satisfait. » 

C’est Huck lui-même qui narre ses aventures. Ce style parlé fut une innovation dans la littérature américaine, et apporte au récit une grande fraîcheur. Huck descend le Mississipi sur un radeau en compagnie de Jim, un esclave noir en fuite. Au fil de leur navigation sur le fleuve parcouru par de nombreux chalands, vapeurs, canots, barques ou autres trains de flottage qui sont autant de dangers pour nos compères, Mark Twain décrit, au travers du regard naïf de Huck, l’Amérique profonde de la première moitié du XIXe siècle, puritaine et violente, en proie à la superstition et au racisme (dont ne sont pas exempts Tom et Huck), habitée par un peuple grégaire, conformiste et crédule, ce dont profitent truands, charlatans et escrocs en tous genres.

On le voit, on est loin de la gentille histoire pour enfants. Même avec humour, et par le biais d’un narrateur enfant, Mark Twain y expose une critique virulente de la société américaine de son temps. Mais il fallait pour la discerner que le texte retrouve toute son intégrité. Au-delà de cela, ces aventures sont également une ode à la nature et au majestueux Mississipi, regorgeant de périls mais aussi salvateur, voie royale vers la liberté.

Maria avec et sans rien de Joan Didion (Blog-o-trésors)

 

Le livre de Joan Didion s’ouvre sur trois témoignages. Celui de Maria qui nous raconte son enfance dans une petite bourgade du Nevada avec un père joueur mettant en place des projets perpétuellement voués à l’échec. Elle parle aussi de sa fuite à New York où elle commence une carrière de mannequin. Puis elle rencontre Carter, un jeune réalisateur, qu’elle épouse et avec qui elle a une petite fille Kate. Cette confession s’adresse à des médecins, on devine que Maria est internée. On ne tarde pas à savoir pourquoi grâce au deuxième témoignage. Hélène, une amie de Maria, nous apprend que celle-ci a tué un certain BZ. La troisième personne à s’exprimer est Carter qui repense à son mariage avec Maria, à ses attitudes étranges qui auraient dû lui faire comprendre le mal-être de son épouse.

Ensuite Joan Didion reprend la narration en main. Elle décompose la vie de Maria en 84 fragments, 84 courts chapitres. Ils décrivent un destin tragique, un être à la dérive, le revers du rêve américain. Maria n’a  pas réussi à faire carrière comme actrice, elle a divorcé de Carter et leur fille est internée. Maria est perdue, elle passe ses journées à rouler sans but pour ne penser à rien. Elle vit pourtant à l’endroit où se cristallise le plus le rêve américain : Hollywood. Elle est entourée d’acteurs, de réalisateurs, de producteurs dont le fameux BZ qui la traîne de soirée en soirée. Mais Maria semble déjà morte, en dehors de la vie, ne ressentant plus rien, n’ayant plus d’espoir en rien. Elle va droit dans le mur jusqu’au drame : »Si Carter et Hélène veulent croire que c’est arrivé parce que j’étais folle, qu’on les laisse dire. Il faut bien qu’ils le mettent sur le dos de quelqu’un. Carter et Hélène croient encore au système cause-effet. Carter et Hélène sont également persuadés que les gens sont soit sains d’esprit, soit déments. »

Ecrit en 1970, « Maria avec et sans rien » est un livre culte aux Etats-Unis. Grâce aux éditions Pavillons de Robert Laffont, ce roman arrive enfin jusqu’à nous. Joan Didion a toute sa vie scruté son pays et l’a décrit avec une écriture au scalpel, crue, froide et sans concession. Le mal-être de Maria est celui d’une génération, celle des années des 70 marquée par la guerre du Vietnam, plongée dans la drogue et agitée par les mouvements pour les droits civiques. La perte des illusions sur le rêve américain est très présente dans la littérature de ce pays, on pense à John Fante, Hubert Selby Jr et, plus proche, Bret Easton Ellis. Tous nous montrent la noirceur de l’Amérique, la vie de ceux qui n’ont pas eu de chance et que le rêve a laissés sur le bord de la route.

J’ai été au départ déroutée par la forme fragmentaire du roman qui picore dans la vie de Maria de manière anachronique. Le livre refermé, j’ai eu un sentiment de grand pessimisme, d’un grand gâchis. Maria est le symbole d’une Amérique dépressive, se débattant contre le néant et sous prosac. « Maria avec et sans rien  » est un grand roman qui ne peut laisser indifférent, Joan Didion est un auteur de la trempe de ceux cités plus haut avec la même acuité de regard sur son pays.

 

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Nous étions les Mulvaney de Joyce Carol Oates (Blogoclub)

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« Longtemps vous nous avez enviés, puis vous nous avez plaints. Longtemps vous nous avez admirés, puis vous avez pensé Tant mieux! Ils n’ont que ce qu’ils méritent. »

Voilà un bon résumé de ce qui arrive à la famille Mulvaney. Joyce Carol Oates nous raconte la vie des Mulvaney sur un peu plus de 20 ans.

La famille se compose de six personnes : Michaël et Corinne les parents, Mike l’aîné, Patrick, Marianne et le petit dernier Judd qui est le narrateur principal. Ils vivent à Mont-Ephraïm, Etat de New York, à High Point Farm, une ferme entièrement retapée par eux et où s’ébat une ribambelle d’animaux. La vie de la famille est harmonieuse, les parents s’aiment comme au premier jour, les enfants sont tous mis en valeur dans leurs domaines de prédilection. High Point Farm est un lieu de joyeux désordre, de partage où chacun s’épanouit sous le regard tendre des autres.

A la Saint Valentin 1976, tout bascule. La belle Marianne participe au bal du lycée et sa soirée tourne au cauchemar. Elle est violée par son cavelier et son agression va déclencher la désagrégation de la famille Mulvaney. Marianne comprend rapidement que sa vie a basculé définitivement :  » Et voici un sentiment étrange dont elle se souviendrait : en entrant dans cette chambre qui était exactement comme elle l’avait laissée la veille – et irrémédiablement différente – elle avait compris combien elle était partie longtemps, et loin. Comme si elle avait quitté la maison, et qu’il lui fût désormais impossible d’y revenir. »

Joyce Carol Oates nous montre une famille idéale absolument pas préparée à affronter un drame et qui n’arrive pas à y faire face. Tous les membres de la famille vont fuir la cellulle familiale, la ferme, afin d’évacuer la culpabilité. Chacun va tenter de se reconstruire, se réinventer ailleurs. C’est pour le père que la chute est la plus rude. Venant d’un milieu social modeste, il a construit sa réussite, s’est battu pour être admis dans le Country Club de la ville. Le malheur qui frappe sa famille lui montre la lâcheté de « ses amis », le feu de paille qu’était son acceptation dans la haute société.

L’histoire nous est narrée sous différents points de vue sans que le lecteur ne soit jamais perdu. La variation des points de vue nous permet de connaître chaque personnage et sa trajectoire. Joyce Carol Oates est une experte dans l’expression des sentiments, des variations de l’âme. Je me suis attachée aux personnages dès le départ et j’ai souffert de les voir s’éloigner, gâcher l’incroyable osmose qu’ils avaient créée à High Point Farm. J’avais précédemment lu « Les chutes » du même auteur qui ne m’avait pas enthousiasmé. Le point de vue sur les personnages était pour moi trop distant et je n’arrivais pas à m’intéresser à leur histoire. Ici c’est tout le contraire, Joyce Carol Oates fait preuve d’une grande humanité envers les Mulvaney et nous permet de compatir à leur drame.

« Nous étions les Mulvaney » est une fresque familiale bouleversante où le rêve américain est malmené, une antithèse de « La petite maison dans la prairie »!

 

 

 

La mezzanine de Nicholson Baker

Le résumé de « La mezzanine » de Nicholson Baker est des plus simple : un homme casse un lacet de chaussure et décide d’en racheter un lors de sa pause déjeuner. Voilà tout, rien de plus que cette infime intrigue ne nous est raconté. Mais cet achat est l’occasion de multiples digressions sur le monde moderne qui entoure notre employé de bureau. Chaque objet est décrypté, rien n’est anodin et tout peut faire appel à des souvenirs, être source de questionnement.

Le lacet de chaussure cassé est par exemple le départ d’une longue analyse sur l’usure et les raisons de celle-ci. Notre narrateur tente de comprendre pourquoi ses deux lacets se sont cassés à deux jours d’intervalle. Cela le plonge dans la perplexité et le ramène à l’origine de la paire de souliers : « D’accord, il aurait lâché tôt ou tard : les lacets étaient d’origine et les chaussures celles-là mêmes que m’avaient achetées mon père deux ans auparavant quand j’étais entré dans cette boîte, pour y prendre mon premier boulot après mes études-cette rupture marquait donc une date sur le plan sentimental. »

Tout y passe dans cet inventaire à la Prévert des objets du quotidien : les escalators et leur nettoyage, les sacs en papier montrant que « (…) son possesseur mène une vie riche et active, emplie de courses urgentes. », les briques de lait qui remplacent malheureusement les bouteilles de lait livrées à domicile, etc, etc, etc…

La vie de notre employé de bureau n’est rythmé que par les objets qui l’entourent, les autres personnes ont peu de place dans son imaginaire. Les grandes étapes de sa vie défilent dans sa mémoire grâce aux objets et semblent être ses uniques repères temporels. Son passage à l’âge adulte est marqué par une découverte essentielle à l’homme moderne : comment mettre du déodorant alors que l’on est déjà habillé? La réponse est simple : il faut s’inspirer du portrait de Napoléon par Ingres et glisser sa main dans le bouton défait de sa chemise!

Nicholson Baker nous présente un monde moderne rendu absurde par la multiplication des objets supposés rendre nos vies plus simples. Le cerveau du narrateur ne cesse de réfléchir sur l’utilité de chaque chose. Son esprit, ses yeux sont mobilisés en permanence par des avancées technologiques, son paysage eest totalement rempli de choses parfaitement indispensables à son bien-être. « Je comptais sur la présence des appareils comme on compte sur une haie bien taillée à un certain carrefour, ou sur une affiche aux couleurs passées dans la vitrine de la teinturerie, une nourriture visuelle sur le chemin pour rentrer chez moi. » En fait de nourriture, cela ressemble plus à une pollution visuelle qui empêche notre narrateur de penser plus sérieusement ou même de lire pendant son heure de repas.

« La mezzanine » est une oeuvre réellement surprenante dans le fond et dans la forme. Nicholson Baker choisit de se moquer de notre monde moderne à travers cette énumération d’actes quotidiens qui peuvent sembler bien anodins. L’humour fait passer avec plus de légèreté les obsessions du héros. La forme peut également dérouter le lecteur. Nicholson Baker utilise les notes de bas de page avec excès. Il est capable pendant 2 pages 1/2 de nous démontrer la supériorité de la mug sur la tasse classique! Il nous explique son amour des notes de bas de page par d’autres auteurs qui « (…) savaient que la vérité ne s’obtient pas en naviguant tranquillement de paragraphe en paragraphe, mais qu’il lui faut son lit protecteur de citations, de guillemets, d’italiques et de langues étrangères (…). Ils connaissent le plaisir anticipé, après un coup d’oeil d’ensemble sur la double-page suivante, de ces lignes écrites en tous petits caractères qui leur dispenseraient d’autres exemples et un nouveau savoir. »

Vous l’aurez compris, l’absurde est le maître mot de ce roman, absurde qui envahit notre quotidien sans que l’on y prenne garde. « La mezzanine » est une charge drôlissime contre la modernité et qui nous sort de nos habitudes de lecteur. Ouvrez les yeux sur votre quotidien, il est plus foisonnant et délirant qu’il n’en a l’air!

La brève et merveilleuse vie d'Oscar Wao de Junot Diaz

Le premier roman de l’écrivain américain d’origine dominicaine Junot Diaz a reçu de nombreux prix littéraires aux Etats-Unis, dont le prestigieux prix Pulitzer 2008. On ne peut qu’approuver à la lecture de cette œuvre forte et originale.

C’est l’histoire d’une famille dominicaine noire qui semble poursuivie par une malédiction implacable, le fukù. Dans le New Jersey, non loin de New York, vivent Belicia et ses deux enfants, Lola et Oscar. Belicia, du temps de sa jeunesse en République dominicaine, était une « terrible beauté » au tempérament fougueux et rebelle, qui rêvait d’amour et de richesse. Orpheline, elle a été recueillie par une cousine de son père, La Inca, qui tente de la protéger contre le fukù et contre elle-même. Sa liaison avec « le Gangster », un homme de main du dictateur Trujillo, l’amènera finalement à quitter l’île pour les Etats-Unis. Sa fille Lola, elle aussi une affolante beauté, a également hérité du caractère tempétueux de sa mère devenue une femme malade et acariâtre. En lutte contre cette dernière, Lola est une adolescente fugueuse, tout comme sa mère ne songeait qu’à s’enfuir de « Santo Domingo ».

Enfin Oscar est au centre du roman et le personnage qui incarne le mieux la fatalité familiale. Adolescent obèse et boutonneux, introverti et asocial, fou de science-fiction, de jeux de rôle et de jeux vidéos, Oscar est un geek, rejeté par les garçons et, pire, par les filles. Car pour son malheur, en plus d’être un « tachon », il est « l’enamorado permanent qui [tombe] éperdument amoureux pour un oui ou pour un non ». L’aversion des filles pour lui, mêlée à son insatiable quête d’affection, sera le drame permanent de sa courte existence.

Le procédé narratif est intéressant : les épisodes de la vie d’Oscar, racontés de façon chronologique, sont entrecoupés des récits de l’adolescence de Lola (par elle-même), de la jeunesse de Belicia, et enfin des dernières années de la vie des parents de Belicia, qu’elle n’a pas connus. Cette construction permet de reconstituer à rebours l’histoire familiale et de remonter en quelque sorte à la source de la malédiction familiale qui trouve un aboutissement tragique en la personne d’Oscar. Le tout est narré par Yunior, d’origine dominicaine lui aussi, copain de chambrée d’Oscar à la fac, qui tente de l’aider à perdre sa virginité (jamais un Dominicain n’est mort puceau !).

Sur cette histoire plane l’ombre menaçante de Trujillo, tyran sanguinaire et libidineux qui régna par la terreur de 1930 à 1961. Directement ou par ricochet, chaque drame survenu dans cette famille est dû à son action néfaste. Il est l’instigateur du fukù, à moins qu’il ne soit le fukù lui-même. La saga familiale est donc indissociable de l’histoire de l’île et de sa culture empreinte de superstition et de religiosité, sur laquelle l’auteur porte souvent un regard tendre et ironique.

Junot Diaz jalonne le livre de références aux sous-cultures de la SF, de l’heroic-fantasy et des jeux vidéos, et de vocabulaire emprunté aux ghettos américains (ce qui donne en traduction française : verlan et argot des banlieues) mêlé à de nombreux mots et phrases en espagnol (un glossaire n’aurait peut-être pas été superflu), ce qui lui confère énergie et inventivité. Roman familial épique, drôle et émouvant, « La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao » est une incontestable réussite.

La fenêtre panoramique de Richard Yates

Autant le dire tout de suite, je considère « La fenêtre panoramique » comme un chef-d’oeuvre de la littérature américaine.

Nous sommes en 1955 dans la partie Ouest du Connecticut, April et Frank Wheeler vivent dans une banlieue bourgeoise. Ils ont tout juste 30 ans et deux enfants. Le couple est fragile, en difficulté à la moindre contrariété. Le livre s’ouvre sur une représentation de théâtre où April a le rôle principal. La pièce est un échec, April se rêvait actrice et vit cela comme une humiliation. Frank tente de la rassurer mais ne réussit qu’à faire exploser une dispute : « Alors le duel perdit toute mesure. Un appétit de querelle secoua de frissons leurs bras et leurs jambes, tordit de haine leurs deux visages, les précipita à l’assaut de leurs points faibles respectifs, leur découvrit des moyens astucieux pour échapper aux prises, pour feinter, pour riposter à toute vitesse. Et leur mémoire s’en fut aussitôt rechercher dans les années de vie commune les vieilles armes les plus aptes à arracher la croûte des vieilles plaies. La fièvre monta… »

Pourtant le jeune couple était plein d’idéaux lorsque Frank et April se sont rencontrés. Frank était promis à un avenir radieux et riche de possibilités. « On lui prédisait diverses carrières à succès; de l’avis unanime, son travail se situerait quelque part « dans les humanités », sinon plus précisément dans les arts (travail qui en tout cas exigerait une vocation durable et impérieuse) et impliquerait probablement qu’il se retirât sans tarder en Europe (…) » Leur premier enfant remisa les rêves à plus tard. Frank trouva un travail alimentaire, ils achetèrent leur maison route de la Révolution mais en continuant à se penser différents des voisins. Le mode de vie plan-plan et propret de leurs amis Campbell ne pouvait être pour eux. Frank et April étaient au-dessus du mode de vie petit bourgeois qui les empêchait de se réaliser. La dispute à la sortie du théâtre remet tout en cause et April a un éclair de lucidité : « Voilà comment tous les deux nous nous sommes   réfugiés dans cette erreur gigantesque (…), dans cette idée que les gens doivent démissionner de la vie réelle et « se ranger » quand ils ont une famille. C’est le grand mensonge sentimental de la banlieue, et je t’ai obligé d’y souscrire tout le temps. » April tente alors désespérément de sauver son couple.

Richard Yates se fait entomologiste du couple Wheeler. Son écriture ciselée détaille les affects de ses personnages jusqu’à la moelle. Les problèmes du couple sont liés à une totale incompréhension des motivations de chacun. April est restreinte dans ses activités par le rôle de la femme dans les années 50 qui consiste à être mère et femme d’intérieur. Elle ne rêve en réalité que d’action, de créativité et reporte sa frustration sur Frank. April veut qu’il se réalise mais ce dernier n’a pas la moindre idée de ce qu’il pourrait faire. Frank se complait dans cette vie bourgeoise, il a de l’affection pour son travail. April lui fait miroiter une autre vie possible et ce changement l’effraie littéralement. « En effet, il essayait de lui dissimuler, sinon de se le dissimuler à lui-même, que le plan l’avait instantanément effrayé. »  Cette impossibilité à décrypter les désirs de l’autre mène le couple au drame.

Le film de Sam Mendes, que j’avais présenté précédemment, se révèle être une très fidèle adaptation du roman. Mais Richard Yates va beaucoup plus loin dans la psychologie et la description de chaque personnage. On en apprend beaucoup plus sur les Campbell qui sont plus complexes que le film pouvait le laisser paraître. Le roman développe également l’extraordinaire personnage de John Givings, trop lucide pour accepter les codes de son monde et que l’on met à l’écart.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce roman tant il est riche et tant l’écriture de Richard Yates est un bonheur. Il faut de toute urgence lire cette oeuvre indispensable. Un chef-d’oeuvre, je vous dis, tout simplement un chef-d’oeuvre.

La cloche de détresse de Sylvia Plath

La_Cloche_de_detresse

Esther Greenwood a 19 ans en 1953 et tout lui réussit. Elle est extrêmement brillante, elle remporte des prix, reçoit une bourse pour aller au collège et se retrouve à travailler pendant un mois dans un magazine de mode à New York. Avec d’autres jeunes filles, Esther a gagné un concours en écrivant des essais, des poèmes, des histoires et des slogans publicitaires. Elle mène la grande vie à New York, court la ville de fêtes en fêtes, va au bout de ses envies jusqu’à l’excès. « Il n’y a rien de tel que de dégueuler ensemble pour faire de vieilles amies. »

Face à ce tourbillon permanent qu’est New York, Esther fait le point sur sa vie et s’en trouve fort déprimée. « Je suppose que j’aurais dû être emballée comme les autres filles, mais je n’arrivais même pas à réagir. Je me sentais très calme, très vide, comme doit se sentir l’oeil d’une tornade, qui se déplace tristement au milieu d’un chaos généralisé. » Esther ne sait plus quoi faire de sa vie, les options s’offrant à elle lui semblent des impasses. Elle se rêve poète mais cela ne fait pas vivre. Les possibilités professionnelles offertes aux femmes dans les années 50 ne peuvent lui convenir : « Je ne pouvais être que serveuse ou dactylo. je ne pouvais supporter d’être ni l’une ni l’autre. » Même sentimentalement Esther est en décalage avec ce que l’on attend d’elle. Elle semblait promise à Buddy qui attrape la tuberculose. Esther en profite pour le quitter, elle estime que Buddy mérite sa maladie. Il avait connu des petites amies avant Esther et celle-ci ne supporte pas que les hommes puissent avoir des aventures alors que les femmes doivent rester chaste avant le mariage.

Le voyage à New York prend fin et Esther doit rejoindre sa ville natale : Boston. Le retour est très douloureux. Esther sombre dans la dépression et tente de se suicider. « L’idée que je pourrais bien me tuer a germé dans mon cerveau le plus calmement du monde, comme un arbre ou une fleur. » Esther est internée et reçoit un traitement à base d’électro-chocs qui n’arrange pas son état.

« La cloche de détresse » est le seul roman de la poétesse Sylvia Plath (1932-1963). Cette oeuvre est largement autobiographique. Sylvia Plath nous narre sa première dépression qu’elle compare à une cloche dans laquelle elle est enfermée. « Pour celui qui se trouve sous la cloche de verre, vide et figé comme un bébé mort, le monde lui-même n’est qu’un mauvais rêve. »  Sylvia était comme Esther tiraillée entre son devoir de mère et d’épouse et son aspiration à être poète. Sylvia Plath ne sortit jamais de sa cloche de détresse, la dépression revint sans cesse hanter sa vie jusqu’à son suicide à Londres en février 1963. Elle nous a laissé plusieurs recueils de poésie et ce roman qui nous montre la difficulté à trouver sa place pour une jeune femme dans les année 50. « La cloche de détresse » est un roman-témoignage émouvant. Il nous montre une jeune femme pleine de promesses qui n’arrive pas à s’épanouir dans le monde qui l’entoure. Sylvia-Esther reste toujours lucide sur son état et ne se fait guère d’illusion : « Comment savoir? Peut-être qu’un jour, au collège, en France, quelque part, n’importe où, la cloche de verre avec ses déformations étouffantes descendrait de nouveau sur moi? » Une vie gâchée.