Les braises de Sandor Marai (Blog-o-trésors)

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Le temps s’est arrêté dans le château isolé du général. Depuis la mort de sa femme, survenue 33 ans plus tôt, la vie du général s’est fixée dans ses habitudes austères : « Quand il sortait, il allait seulement au cellier ou dans la forêt et chaque matin-même en hiver ou sous la pluie-à l’étang aux truites. Rentré à la maison, il traversait le vestibule pour rentrer dans sa chambre, où il prenait tous ses repas. » Le général a bani de sa vie toutes les pièces, les ailes du château où il avait vécu avec sa femme, Christine. Il s’est réfugié dans la chambre de sa mère où les souvenirs sont moins douloureux.

Mais en ce jour de l’année 1940, le général attend un visiteur qu’il n’a pas vu depuis 41 ans. C’est le retour de son meilleur ami : Conrad. Les deux hommes se sont connus à l’Académie militaire de Vienne à l’âge de 10 ans et ils sont devenus frères presque instantanément. « Leur amitié était profonde et grave comme les sentiments qui doivent durer une vie entière. » Henri, futur général, est riche et fait profiter Conrad, beaucoup plus pauvre, des avantages de sa classe. Les deux amis se complètent parfaitement et ne se quittent jamais.

L’âge adulte les sépare, un jour Conrad quitte tout sans prévenir. Il démissionne de l’armée et part en Malaisie où il reste pendant 41 ans. Le général a attendu Conrad pendant toutes ces années en espérant avoir un jour une explication de cet abandon subit. Au fond de lui, il a toujours su que son ami finirait par revenir et il s’est maintenu en vie dans ce but. « Cette attente stimule et maintient en vie. Naturellement, elle a ses limites. Si je n’avais pas su que tu reviendrais un jour, je serais sans doute parti à ta recherche…peut-être hier, peut-être il y a 20 ans. »

L’objet principal de la littérature de Sandor Marai est le passage du temps. Souvent ce temps écoulé laisse au bord du chemin des vies gâchées, des vies figées dans leurs souvenirs. Les vies du général et de Conrad se sont interrompues lorsqu’ils se sont quittés. Le général passe alors son temps à ruminer les évènements, à réfléchir à ce qui s’est passé. On comprend d’ailleurs rapidement qu’il a peu de questions, il a compris les raisons du départ de Conrad. Mais il ne peut mourir sans l’avoir revu. Tous deux sont restés coincés dans le passé, les évènements ont eu lieu 41 ans plus tôt mais aucun détail n’a été oublié par les deux hommes.

Cette amitié interrompue est aussi le symbole de l’effondrement de l’empire austro-hongrois. Les deux amis se remémorent avec nostalgie la Vienne de cette époque glorieuse. C’est tout leur monde, tous leurs repères qui se sont écroulés avec la fin de l’empire. « Ma patrie n’existe plus, dit Conrad. Pour moi la patrie c’est la Pologne, Vienne, cette demeure-ci, les casernes de la capitale, la Galicie et Chopin. Qu’en est-il resté? Le lien mystérieux qui a tenu tout ensemble a disparu. Tout a été démembré. La patrie, pour moi, était un sentiment. Or ce sentiment a été bafoué. Dans des cas pareils, on doit partir sous les tropiques ou même plus loin. »

J’avais déjà pu admirer le talent de Sandor Marai dans « L’héritage d’Esther » et « Les braises » ne font que confirmer ce sentiment. Le style de l’écrivain est tout en retenue, en non-dits et en déchirante nostalgie. Une dernière citation pour le plaisir du style : »Le château était un monde en soi, à la manière de ces grands et fastueux mausolées de pierre dans lesquels tombent en poussière des générations d’hommes et de femmes, enveloppés dans leurs linceuls de soie grise ou de toile noire. Il renfermait aussi le silence qui, tel un fidèle emprisonné à cause de sa profession de foi, dépérit sur la paille pourrie au fond d’une cave. Il conservait également des souvenirs, ceux des morts. »

Ma découverte de l’oeuvre de Sandor Marai ne fait que commencer, sa littérature douce-amère comme un souvenir est sublime.

16 réflexions sur “Les braises de Sandor Marai (Blog-o-trésors)

  1. Je ne connaissais absolument pas et je ne suis pas très fière de moi ! J’ai lu ton article avec attention et fait mes recherches sur amazon. Je note bien sûr, je pense vraiment pouvoir aimer et si je ne le lis pas immédiatement, maintenant je l’ai repéré.

  2. J’ai découvert Sandor Marai avec « L’héritage d’Esther » et j’ai tout de suite adoré son style, son atmosphère et ses personnages. Il fait parti des écrivains de la Mitteleuropa comme S. Sweig ou J. Roth dont le destin est lié à la disparition de l’empire austro-hongrois. On retrouve cette thématique dans « Les braises » où l’amitié de Conrad et du Général me semble être une allégorie de l’empire. Je suis contente de savoir que mon article t’a donné envie de lire Marai.

  3. Je ne sais pas si tu connais mais si ce n’est pas le cas, je ne peux que te recommander « Les Dukay » de Lajos Zilahy, grande fresque familiale dans l’aristocratie (sur le déclin), au début du XXe.

    J’ai notamment repéré « l’Héritage d’Esther » mais je pense que j’attendrai de les feuilleter en librairie pour faire mon choix de titre. Merci encore pour ce beau billet !

  4. C’est vraiment un très grand auteur de l’Europe de l’Est. J’en suis à mon deuxième et je suis pressée d’en lire d’autres. Si tu apprécies Sweig, tu retrouveras un peu la même atmosphère mélancolique.

  5. C’est bien écrit, aucune doute là-dessus, mais je n’ai pas réellement apprécié ce roman. L’histoire n’est pas des plus passionnantes, et c’est très lent. Du coup, je ne lirai a priori pas d’autres livres de cet écrivain.

  6. C’est vrai qu’il se passe pas grand chose mais tout est dans la description des sentiments, dans le non-dit. Effectivement ça ne peut pas plaire à tout le monde, j’ai une tendance à la contemplation qui me prédispose à ce type de roman.

    • C’est un auteur malheureusement peu connu mais que j’adore. Ses livres sont très mélancoliques, il y est souvent question de vies gâchées. Mais c’est magnifique.

  7. Un auteur que je ne connais absolument pas, et ton billet me tente énormément.Je ne sais pas si je dois te remercier étant donné l’état de ma PAL ! 😉

    • je ne peux que te conseiller chaudement de découvrir Marai, c’est un écrivain magnifique. Je suis désolée pour ta PAL mais les blogs littéraires sont là pour ça !!!

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