Une photo, quelques mots (185ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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18h. L’heure de rentrer chez moi, de quitter des yeux les pixels de mon écran. Je rassemble mes affaires, salue mes collègues d’un rituel « Bonne soirée, à demain ! ». La petite sonnerie de la badgeuse me confirme que la journée est belle et bien finie. Comme celle qui retentissait à l’école, elle m’apporte un immédiat soulagement. Je me plante à l’arrêt du bus qui me ramène vers mes pénates. La douce lumière d’avril me caresse le visage. Les rayons dardent une chaleur tiède, réconfortante, annonciatrice de jours meilleurs. Et si je rentrais plutôt à pied ? Après tout, rien ni personne ne m’attend.

Rompre la monotonie, s’évader pendant un moment de la morosité ambiante, voilà qui ne peut que me faire du bien. Ce n’est pas en allumant les infos que je vais m’ensoleiller l’esprit : attentats, meurtres barbares, pays en faillite, chômage de masse, racisme, austérité… Impossible de garder le sourire dans un monde tel que celui-ci. En suivant le fil de mes pensées, je laissais le hasard guider mes pas. Ceux-ci m’emmenèrent au jardin du Luxembourg. Un îlot de verdure, le soleil y joue à cache-cache derrière les frondaisons, les fleurs se montrent encore un peu timides, l’eau du grand bassin scintille, m’éblouit. Petit à petit le printemps va vaincre les souvenirs frileux de l’hiver.

Une des fameuses chaises métalliques du jardin s’offre à moi. Son crissement sur les graviers me promet un moment de repos. Je m’installe et observe ce qui m’entoure. Une bande d’enfants arrive, se réjouissant bruyamment de faire flotter leurs embarcations dans le bassin. Parmi eux, deux attirèrent mon regard. Une petite fille blanche et un jeune garçon noir, ils sont un peu à l’écart du groupe, se tiennent par la main. Ils semblent ne pouvoir se lâcher et sont plongés dans une conversation muette. Un amour d’enfance, naturel, simple et sans à priori. Ces deux mains fermées l’une sur l’autre qui me font monter un sourire aux lèvres. Finalement, notre monde n’est pas si dénué d’espoir que ça.

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Une photo, quelques mots (184ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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© Julien Ribot

C’est ici que tout a commencé. Il y a un an tout juste. Il était tôt ce jour-là, comme aujourd’hui. J’avais passé la nuit à errer dans les rues. J’étais passablement déprimé et épuisé. J’avais donc besoin d’un café bien noir pour me remettre les idées en place.

Ce diner près de Washington Square Park était le seul à être déjà ouvert. Il était totalement vide, seul le propriétaire des lieux trônait derrière le bar. Il essuyait placidement des verres. Un coup d’œil à ma mine défaite lui avait suffi à comprendre ce qu’il me fallait. Il s’approcha pour me servir mon café, sans mot, seulement un hochement de tête pour me saluer. Je n’avais effectivement pas la force de me lancer dans une quelconque discussion.

Mais je ne suis pas resté longtemps seul à scruter mon bouquet d’oeillets pour évacuer mes idées noires. Les premiers à arriver furent deux éboueurs. Des habitués apparemment puisque le patron leur apporta instantanément deux cafés et deux donuts. Ils le saluèrent  » ‘Jour Sam », le remercièrent et discutèrent un peu de la météo, du match de basket de la vieille. En ressortant, ils tinrent la porte à un vieil homme très élégant. Ils le saluèrent également par son nom, un autre habitué des lieux. Il s’installa à une table près de moi, posa son chapeau à côté de lui et déplia son journal. Sam lui apporta un thé et du lait. Puis ce fut le tour d’un groupe de jeunes femmes qui prirent des cafés à emporter avant de rejoindre les espaces confinés qui leur servaient de bureaux. Chacune eut un petit mot pour Sam, l’une donnant des nouvelles de sa mère, l’autre de ses enfants.

Toute la matinée se déroula ainsi et je fus captivé par ce défilé quasi-incessant d’habitués. Une impression de chaleur m’envahit peu à peu l’estomac à la vue de cette assemblée hétéroclite. Ma solitude me semblait balayée par cette ribambelle de visages et par la figure centrale de Sam. Le vieux gentleman, à l’allure si plaisamment désuète, siégeait toujours à mes côtés. Je l’interrogeais donc sur ce lieu. Il m’expliqua que Sam avait repris le lieu à la mort de sa femme cinq ans auparavant, qu’il n’avait pas d’enfant et qu’il passait toutes ses journées ici. Sam connaissait tous ses clients, il était capable de raconter l’histoire, les tracas, les joies de chacun. Son chagrin s’était mué en empathie. Il avait réussi à créer un îlot de convivialité au milieu d’une ville qui en manquait singulièrement.

Et soudainement, l’idée m’est apparue évidente, lumineuse. Il était là le sujet du roman que j’essayais d’écrire depuis des mois ! J’étais venu a New York pour trouver l’inspiration dans son bouillonnement et celle-ci m’avait fui en emportant mes économies. Mais ce sont les vies de ces gens, de Sam que je devais raconter, ce café devait devenir mon univers de papier.

Et pendant une année, je suis venu chaque matin ici, devenant à mon tour un membre de la communauté de Sam. Aujourd’hui, j’arrive les mains vides. Pas de stylos, pas de feuilles, juste l’envie de boire un bon café. Aujourd’hui, j’ai envoyé mon manuscrit aux éditeurs.

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Une photo, quelques mots (177ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

image©Marion Pluss

Il est fatigué Robert. Fatigué d’avoir passé sa vie à faire le clown. À 69 ans, il serait temps qu’il raccroche son nez rouge. Cela fait plus de cinquante ans qu’il se grime, se déguise pour aller bosser. Il est presque né dans le cirque des frères Étienne. Clown de père en fils ! Il a repris le flambeau. Avec son corps massif et courtaud, il ne risquait pas d’accompagner les voltiges aériennes de sa mère trapéziste.

Il a tout appris au côté de son père, l’assistant puis le remplaçant quand sa santé a commencé à flancher. Une crise cardiaque sur la piste, voilà comment son père avait fini. Les artistes de cirque rêvent souvent de disparaître sur scène, d’offrir leur dernier souffle au public. Robert ne voulait pas de cette mort sous les feux de la rampe. Il voulait s’arrêter avant, quitter le cirque pour découvrir la vie en dehors des deux spectacles par jour, des montages et démontages de chapiteau. Robert n’avait connu que cette vie de bohème, que ce monde certes rassurant mais clos sur lui-même. Non pas qu’il ait été malheureux mais la tentation de l’ailleurs l’a souvent démangé. À 69 ans, il était grand temps qu’il découvre ce que le monde avait à  donner à un vieux clown comme lui.

Encore une fois, Robert se maquille dans sa caravane. Beaucoup de rouge sur les joues, le nez, les lèves enduites de blanc, le chapeau trop petit vissé sur la tête et le gilet rigolo enfilé, Robert était prêt pour le spectacle de 17h. Son préféré, celui où il y avait le plus d’enfants. Il rentre dans l’arène, fait quelques pas, trébuche maladroitement. Le crépitement des rires emplit l’espace. Robert est heureux, son envie d’ailleurs à disparu.

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Une photo, quelques mots (176ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

cambodge© Sabine

Je n’aurais pas dû venir ici. Pourtant, j’en ai rêvé pendant des mois de ce voyage, des mois à compulser les guides, regarder des photos pour m’en mettre plein les yeux, pour développer l’envie irrésistible d’y être et pour accélérer le temps.  J’y suis et pourtant je ne ressens rien. Comment ne suis-je pas saisie par la luxuriance de la végétation cambodgienne qui recouvre et dévore ces pierres plusieurs fois millénaires ? La capitale khmère, presque à l’abandon, érodée par le temps, la mousson, la végétation, s’étale majestueusement devant moi et je ne la vois pas.

Le safran étincelant de la tunique de ce jeune moine attire mon regard et me ramène quelques instants au présent. J’observe ses gestes, les mouvements d’un rituel incompréhensible à mes yeux d’occidentale. J’envie la sérénité que dégage son regard. Est-ce du détachement ? Réussit-il vraiment à être maître de ses émotions ?

Je vagabonde dans les allées d’Angkor, caresse des yeux les bas-reliefs de divinités bouddhistes, je prends quelques photos des temples pyramidaux dont la magnificence des reflets dans l’eau n’arrive pas à m’émerveiller.

Je n’arrive pas à être là. La douleur a anesthésié ma curiosité, a terni le monde autour de moi. C’était une mauvaise idée de venir malgré tout, de penser que l’éloignement apporterait l’oubli. Je ne vois que son absence. Le vide partout et en moi, le froid qui m’irradie.

Notre voyage de noces s’est transformé en voyage de deuil… celui de notre amour, de notre vie à deux. Lui compte bien se marier, l’année prochaine peut-être, quand le temps aura effacé ses premières fiançailles. Comme si un jour il sera moins cruel pour moi de les voir ensemble : mon fiancé et mon témoin, ma meilleure amie. Non, vraiment, ça n’était pas une bonne idée de venir ici.

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Une photo, quelques mots (174ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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 © Julien Ribot

A la fin d’une journée froide et humide, je me rendis chez mon luthier. De retour d’une tournée de trois mois avec l’orchestre dans lequel j’étais premier violon, mon instrument avait besoin des mains expertes d’Alain. Je fus fort surpris de ne pas être accueilli par lui en franchissant la porte de son atelier. Le nouveau propriétaire des lieux m’expliqua qu’il venait de racheter l’endroit et qu’il ne savait pas ce qu’il était advenu d’Alain. Je lui laissai mon violon et m’en retournai chez moi. Après quelques pas dans la rue, je fus rattrapé par Marc, l’un des apprentis d’Alain. C’est dans un café qu’il me raconta son histoire.

Fils, petit-fils de luthiers, Alain avait grandi dans la sciure de bois et la poussière de colophane. Habité par la passion familiale, il n’envisagea jamais de choisir une autre voie. Ses mains savaient d’instinct créer des volutes, sculpter des éclisses, vernir des tables d’harmonie. Les rabots, les ciseaux étaient le prolongement naturel de son corps. Il devint rapidement un luthier d’exception, reconnu par ses pairs et par les musiciens qui le sollicitaient. Mais cela n’était pas suffisant. Son orgueil ne pouvait s’en contenter, il cherchait la perfection. Une fois achevé, aucun violon ne semblait à la hauteur de son ambition. Inlassablement, ses mains sculptaient, ponçaient, assemblaient, vernissaient. Mais rien n’y faisait, sa quête d’absolue beauté était insatiable et devint obsessionnelle. Elle le dévorait, occupait entièrement son temps et son esprit. Plus qu’un but, elle devint le sens de sa vie.

Tout bascula il y a deux mois lorsqu’il reçut dans son atelier un célèbre violoniste de passage dans notre ville et dont l’instrument avait besoin de réglages. Pour qu’Alain comprenne le problème, il se mit à jouer. Au moment où l’archet entra en contact avec les cordes, Alain se figea. Les notes claires, vibrantes s’envolaient et emplissaient la boutique. Le son chaud de ce Stradivarius de 1710 était tout ce qu’il avait toujours cherché : une perfection absolue.

Alain refusa de se charger de ce violon, prétextant un excès de travail. Il s’enferma ensuite dans le fond de l’atelier. Il y resta toute la journée sans bouger, comme plongé dans une profonde torpeur. Je crois qu’il n’entendit même pas nos saluts à la fin de la journée. Le lendemain, nous découvrîmes un atelier vide, Alain n’était nulle part et il ne réapparut pas les jours suivants. Sur son établi, ses simples mots nous attendaient : « Je m’en vais. »

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Une photo, quelques mots (173ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

chemin© Julien Ribot

17h pile. Je suis à l’heure. Pierrot, Mimile et moi nous étions donné rendez-vous ici quoi qu’il arrive, le lendemain du casse de l’agence BNP du centre-ville. Nous devions nous retrouver à l’abri des regards pour partager l’argent et disparaître de la vie des uns et des autres. Quoi qu’il arrive… on peut pas dire que le casse se soit passé comme nous le voulions.

C’est Pierrot qui a tout organisé, tout pensé de A à Z. Il avait déjà fait de la taule et était en conditionnelle. Mais personne ne veut embaucher un ancien taulard de cinquante balais. Qu’est-ce qu’il était censé faire Pierrot pour s’en sortir ? Mendier ? Pas le genre de la maison. Il était obligé de replonger. Il avait du temps pour préparer son coup. Pendant des semaines, il s’est installé dans le café en face de la BNP. Il a observé les allées et venues des salariés, des clients, des fourgons surtout. Pas d’agent de sécurité dans cette petite agence de province, c’était toujours un souci en moins. Mais il lui fallait quelqu’un de l’intérieur, quelqu’un qui pouvait le rencarder sur le système de sécurité, le coffre. C’est comme ça qu’il a recruté Mimile. Il a su détecter la lassitude dans son regard. Il portait le même complet marron jour après jour. Il avait besoin d’argent. Pierrot est très doué pour décrypter les faiblesses des autres. Mimile n’a pas été difficile à convaincre. Moi non plus d’ailleurs.

Il faut dire que depuis ma libération il y a quinze ans, ma vie n’a pas été très réjouissante. Je suis caissier dans un supermarché. Ça a bien fait marrer Pierrot qu’un ancien braqueur soit caissier ! La vie sait se faire ironique. J’avais déjà bossé avec Pierrot par le passé, il appréciait mon sang-froid. Si seulement Mimile en avait eu…

Tout se passait bien au début. Mimile avait tenu à faire partie du casse, il ne voulait pas le vivre du côté des employés. On a déboulé juste avant la fermeture. Il n’y avait qu’un client. Le directeur adjoint a été coopératif, il a mené Pierrot au coffre. Mimile et moi tenions en joue le client et la guichetière. Avec nos masques de reine d’Angleterre, on ne pouvait pas nous reconnaître. Et pourtant, la guichetière a reconnu Mimile, la voix peut-être. Mais pourquoi n’a-t-elle pas gardé ça pour elle ? Il a fallu qu’elle la ramène ! Mimile a paniqué, il a tiré. Tout, ensuite, est allé très vite. Pierrot est revenu en courant du coffre. La guichetière gisait au sol. Le client hurlait. J’ai tiré Mimile hors de l’agence. La sirène des cognes n’a pas tardé à retentir. Le sous-directeur avait dû se précipiter pour donner l’alerte.  Chacun est parti dans des directions différentes.

Et me voilà dans ce coin bucolique à attendre les autres. Une demi-heure que je poireaute. Ça sent pas bon. J’avais préparé un sac avec mon flingue et mon masque pour les balancer dans le lac. J’y rajoute quelques grosses pierres pour que le tout coule à pic. Bon, je ne vais pas m’attarder. Ils ne viendront plus. La peur de se montrer sûrement. Enfin, j’espère qu’ils ne sont pas fait choper. Tout ça pour ça…

Je remonte le chemin qui mène à la sortie. C’est vraiment désert aujourd’hui. Idéal pour un rendez-vous de vieux braqueurs ! Étrange quand même… ce silence ne me dit rien qui vaille. Et puis, je les ai vues. Des voitures noires qui bloquaient l’entrée du parc. Inutile de rebrousser chemin, toutes les entrées doivent être surveillées. Et je n’ai plus l’âge de tenter quoi que ce soit. Je sors les mains en l’air. Les flics me serrent. A bord de l’une des voitures, un visage familier. Mimile, bien sûr.

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Une photo, quelques mots (172ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

rer© Kot

« Quand le matin le soleil venait de derrière l’hôtel, découvrant devant moi les grèves illuminées jusqu’aux premiers contreforts de la mer, il semblait m’en montrer un autre versant et m’engager à poursuivre sur la route tournante de ses rayons, un voyage immobile et varié à travers les plus beaux sites du paysage accidenté des heures. » Anne est loin, loin de ce bus qui la ramène chez elle après plus d’une heure de transport. Elle est sur une plage ensoleillée de Normandie, à Balbec avec le narrateur et sa grand-mère. La longueur du trajet d’Anne se noie dans le rythme des mots, leur poésie. Son temps devient celui de l’auteur, il est suspendu à chaque virgule, chaque point. Le vent vivifiant de la mer, son azur limpide nettoient la pluie, éclairent la nuit opaque.

Les bip bip répétés des touches d’un téléphone portable la ramènent par moments à la réalité de ce bus de banlieue. Elle s’en agace, fronce les sourcils. Comment peut-on se contenter de cette évasion numérique ?

La soif de rêve et de fiction d’Anne semble insatiable. Jamais éteinte, jamais assouvie, elle l’entraîne d’une page à l’autre, d’un livre à l’autre. Elle en oublie ses aller-retours dans des transports mal odorants, bondés, bruyants. Son esprit vagabonde, sautille de mot en mot. Il est libre.

« (…) Malheureusement ce n’était pas seulement par son aspect que différait de la « salle » de Combray donnant sur les maisons d’en face, cette salle à manger de Balbec, nue, emplie de soleil vert comme l’eau d’une piscine, et à quelques mètres de laquelle, la marée pleine et le grand jour élevaient comme devant la cité céleste, un rempart indestructible et mobile d’émeraude et d’or. » Ce soir, comme souvent, Anne manque son arrêt.

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Une photo, quelques mots (170ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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©Leiloona

C’est ici, place de la Concorde, que je suis tombé amoureux de toi. C’était en mai, il y a tout juste dix ans. Un joli mois de mai, lumineux et doux. Le soleil donnait des reflets argentés à l’eau qui jaillissait de la fontaine des mers. Le pyramidion de l’obélisque étincelait. J’étais jeune, je débarquais de ma province. J’étais ébloui. Tu étais là, tu étais mystérieuse et ensorcelante. Il me fallait te découvrir, apprendre à te connaître, à t’apprivoiser.

Tu étais changeante, troublante. La lumière modifiait sans cesse ton visage. Froide et sombre lorsque l’hiver venait, chaude et accueillante lorsque le soleil te caressait. J’étais perplexe devant tes mille réalités. Ton élégance, ta gouaille, ta modernité, tu t’adaptais toujours et encore. Rien ne semblait pouvoir te perturber. Solide et fière, tu résistais à tout et déjà j’avais du mal à te suivre.

Je cherchais à te comprendre, à te saisir. J’errais le long du quai des Grands Augustins, je vagabondais dans les allées sinueuses du parc des Buttes-Chaumont, je marchais dans les couloirs interminables et blêmes du métro, je parcourais les immenses percées haussmanniennes en quête d’une vérité, d’une identité.

Tu étais aussi dure que tu pouvais te faire légère. Tu me rejetais autant que tu m’enveloppais. Mon cœur se pinçait lorsque je te quittais, la vie même semblait s’arrêter loin de toi, ma palpitante ! Que d’énergie pourtant il m’a fallu déployer pour rester auprès de toi, tu ne supportais aucune faiblesse, aucune faille. J’ai grandi, mûri dans tes bras. Je me suis endurci, un peu, pas assez.

Mais aujourd’hui, je suis las de devoir batailler pour être à la hauteur. Je n’ai plus la force nécessaire. Je sais que je dois m’éloigner pour me préserver. C’est pour te dire adieu que je suis revenu place de La Concorde. Le temps est de circonstance. Le ciel est bas, couvert, morne. Il t’ôte tout éclat. Je suis là, je t’observe, résolu à partir et pourtant mon cœur est douloureux. Mes yeux se brouillent, le ciel s’assombrit. je pars. Je te quitte et je sais que tu vas me manquer. Toi, ma ville. Toi, Paris.

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Une photo, quelques mots (159ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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Dans la torpeur de cette fin d’après-midi du mois d’août, deux corps sont enlacés, moites de chaleur et de plaisir. Julie se libère doucement de l’étreinte de Félix qui sombre dans la quiétude du sommeil. Elle se lève et s’enroule dans un drap. Elle relève sa lourde chevelure dont les mèches se collent dans son dos. Elle cherche un peu d’air, entrouvre les persiennes. Une vague de chaleur lui saute au visage. Elle referme rapidement et met le ventilateur en marche. La sensation de fraîcheur n’est qu’illusoire mais elle l’accueille avec gratitude. L’air, dégagé par les pales, sèche sa peau et celle de Félix.

Il est couché sur le ventre, alangui. La lumière déclinante effleure ses formes, ses muscles, sa peau au parfum de musc. Julie admire ce corps robuste et serein. Un corps palpitant de vie et de désirs. Elle observe le sien, ses creux, ses pleins. Un paysage à la topographie accidentée, aux formes généreuses. Un paysage qu’elle avait longtemps occulté. Un corps trop pulpeux qui attirait les regards libidineux et les mains baladeuses. Dans le métro, au travail, la pulsion scopique semblait irrésistible. Une main aux fesses par ici, un frottement de l’entre-jambes par là, on la serrait toujours trop dans les transports ou l’ascenseur. Julie avait la sensation d’être un objet, de n’être que ce corps, d’être dégradée.

Elle a alors choisi de cacher ce corps trop embarrassant, trop voyant, trop attirant. Des couches de vêtements pour oublier, se nier. Disparue la féminité ! Jusqu’à sa rencontre avec Félix. Son désir, son amour l’ont enveloppée, caressée, rassérénée. L’évidence de leurs deux corps ensemble a tout emporté sur son passage : sa honte, sa peur, son refoulement. Le corps de Julie existe à nouveau dans les yeux de Félix. Il prend sa pleine mesure. Il est là. Il désire. Il s’affirme et s’épanouit.

Dans la tiédeur de la fin de journée, elle va se blottir contre lui, le serre, le chérit.

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Une photo, quelques mots (158ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

diane© Diane

La corrosion. La rouille. Une lèpre qui s’étend, s’insinue sous la couche de peinture. Sans remède possible, elle gagne du terrain, elle dévore la coque de l’Albatros. Il attend, attaché dans le port, que l’on décide de son sort. Figé, fragilisé, anéanti par cette pourriture brune. Il ne bouge plus, ne vogue plus.

Il a pourtant, inlassablement, quitté ses amarres du Guilvinec, chaque matin à 4h30 ; amené au large plusieurs générations de marins qui, comme lui, inlassablement sortaient en mer chaque jour pour en recueillir les fruits. L’Albatros, un bateau fiable, solide dont le chalut a rapporté dans le vacarme de ses treuils, des kilos et des kilos de langoustines. Parfois des sardines, du merlan, de la lotte, du cabillaud avant qu’il se raréfie. De la qualité, de la fraîcheur vendues à la criée directement sur le port au retour de la pêche.

Et aujourd’hui plus rien, le silence s’est fait sur l’Albatros, les treuils sont immobiles, les cris et les rires des marins l’ont déserté. Il n’est pas le seul à rester au port. De plus en plus de bateaux restent à quai chaque matin. Les ressources de la mer diminuent. Les quotas de pêche réduisent les prises. Le métier de marin, si difficile, n’attire plus les jeunes.

Alors les bateaux restent là, carcasses sans âme qui se meurent du sel de l’eau qui caressait leurs flancs autrefois. La marée n’emportera plus l’Albatros au loin. Pas de repreneur, pas d’acheteur. C’est bien la casse marine qui l’attend demain.

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