Actrices de Valeria Bruni-Tedeschi


« Actrices» est la nouvelle collaboration cinématographique de Valeria Bruni-Tedeschi et Noémie Lvovsky. Elles ont écrit ensemble le scénario et c’est Valeria Bruni-Tedeschi qui passe derrière la camera pour raconter une expérience douloureuse en tant qu’actrice. Marcelline (Valeria Bruni-Tedeschi) est engagée pour jouer Natalia Petrovna dans « Un mois à la campagne » de Tourgueniev au théâtre des Amandiers de Nanterre. Les premières répétitions se passent plutôt bien, Marcelline retrouve d’anciens amis dont Nathalie (Noémie Lvovsky) l’assistante du metteur en scène qui n’a pas réussi à percer en tant d’actrice. Rapidement les répétitions tournent au cauchemar pour Marcelline en raison de ses caprices (son corps refuse de porter une robe verte, elle n’arrive pas à ouvrir une porte en scène) et des extravagances du metteur en scène (Matthieu Amalric). Celui-ci par exemple marcher ses acteurs au rythme du métronome car il faut trouver la démarche du personnage pour que le reste suive, il ne veut d’ailleurs pas de sentiments mais uniquement des corps. Marcelline se perd en Natalia Petrovna, les sentiments se mélangent entre fiction et réalité ; Marcelline ne sait plus si elle est amoureuse du jeune acteur qui joue le précepteur dans la pièce (Louis Garrel) ou si seule Natalia Petrovna l’aime.

Mais « Actrices » n’est pas qu’un film sur le métier d’acteur, Valeria Bruni-Tedeschi nous parle aussi du temps qui passe. Marcelline a 40 ans, est célibataire et vit encore avec sa mère (Marisa Borini). Cette mère est odieuse avec sa fille, elle ne lui épargne aucune critique et lui dit qu’elle est « une vieille petite fille stupide » ! Marcelline sait que le temps est compté, sa gynécologue lui explique que si elle veut un enfant c’est presque trop tard. Elle cherche du coup à tout prix un père pour son enfant et va même jusqu’à proposer à un prêtre de coucher avec elle. Marcelline est poursuivie par son passé, par des relations non ou mal achevées. Elle voit des fantômes : celui de son père trop aimé (Maurice Garrel), celui de son premier amour mort trop jeune (Robinson Stevenin). Elle finit même par voir Natalia Petrovna (Valeria Golino) qui la poursuit dans les rues de Paris.

Marcelline est à la dérive, elle s’enfonce dans la crise aussi bien personnelle que professionnelle à un moment de la vie où l’on fait des bilans. Valeria Bruni-Tedeschi n’épargne rien à son personnage, Marcellin en prend plein la figure pendant tout le film. La réalisatrice tire sa comédie vers le burlesque à la manière de Woody Allen : Marcelline prie la Vierge d’avoir un enfant mais éteint le cierge en parlant, elle se casse la figure sur scène en se prenant les pieds dans le tapis, enfin elle se fait entarter lors d’un repas.

Le casting est à l’unisson du grain de folie de Marcelline, tous les acteurs incarnent des personnages décalés, proches eux aussi du pétage de plomb. Matthieu Amalric-le metteur en scène hurle ses idées ; Nathalie-Noémie Lvovsky tombe amoureuse du metteur en scène et est prête à l’attacher pour obtenir un baiser ; Marisa Borini-la mère est tyrannique avec sa famille et drague son jeune professeur d’anglais. On vous conseille donc le deuxième film de Valeria Bruni-Tedeschi, beaucoup plus drôle que le premier, une comédie rythmée par l’énergie du désespoir de Marcelline.

La graine et le mulet de Abdellatif Kechiche

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« La graine et le mulet » s’ouvre sur une scène qui se révèlera décisive pour la destinée du personnage principal du film Slimane (Habib Boufares). Nous sommes à Sète, sur un bateau qui fait visiter le port aux touristes. Le jeune guide d’origine maghrébine descend au niveau inférieur pour retrouver sa maîtresse. Ce jeune homme est le fils de Slimane que nous découvrons ensuite sur un chantier de retape de bateaux. Slimane se fait réprimander pour sa lenteur et son patron lui explique qu’il serait bon qu’il prenne sa retraite. Tout le monde voudrait que Slimane renonce à sa vie actuelle, ses fils lui disent même qu’il devrait penser à rentrer au bled étant donné son âge. Mais Slimane refuse de baisser les bras, il rachète un vieux bateau et veut en faire un restaurant. C’est un moyen pour lui de continuer à exister et de laisser quelque chose à ses nombreux enfants : ceux qu’il a eus avec sa première femme Souad et Rym (Hafsia Hersi) la fille de sa nouvelle compagne. C’est cette dernière qui va accompagner Slimane dans les arcanes de l’administration française. Slimane est un homme qui parle peu, qui n’a pas appris à se défendre, à s’imposer. Rym est une jeune fille au sang chaud, au verbe fougueux et toujours sur la défensive. Elle croit dès le départ au projet de Slimane contrairement aux autres enfants de celui-ci. Elle est d’ailleurs la seule à y croire, les autorités et les banquiers ont du mal à visualiser un restaurant de couscous dans la carcasse acquise par Slimane. Le restaurant n’a d’ailleurs qu’un seul plat au menu : l’extraordinaire couscous de poisson de Souad, l’ex-femme de Slimane. Ce couscous nous donne une des plus belles scènes du film. Souad invite toute la famille à venir partager un couscous chez elle et tous se doivent d’être présents malgré les tensions qui existent dans les couples. Le couscous créée le lien entre les différents membres de la tribu et même avec l’absent, Slimane, pour qui Souad garde toujours une grande assiette. La scène est longue, semble improvisée tellement on touche à la vérité des personnages, c’est une véritable famille qui nous accueille chez elle et nous fait partager ce moment de communion.

Slimane organise, une fois le bateau rafraîchi, une grande soirée pour convaincre les réticents que son projet de restaurant est viable. Toute la famille de Slimane est réunie pour l’aider à mener à bien la soirée. C’est là que le drame va se nouer. Le suspens s’amplifie à la fin du film avec une alternance de scènes, s’entrecroisent à un rythme de plus en plus rapide la danse du ventre de Rym et la course folle de Slimane pour sauver son restaurant.

Ce film est magnifique, c’est une extraordinaire réussite. On est au cœur du quotidien de cette famille, qui semble banal mais les personnages ont une immense force de caractère. Les acteurs y sont bien évidemment pour beaucoup, la jeune Hafsia Hersi illumine l’écran de ses apparitions, elle imprime l’écran de sa présence. Habib Boufares, malgré son mutisme, nous fait sentir la détermination implacable de Slimane, son envie de changer son destin. Mention spéciale à Bruno Lochet, seul français de souche dans la tribu, toujours juste, toujours un peu clown triste, il mériterait d’être plus présent dans notre cinéma.

Abdellatif Kechiche nous parle de la famille au sens large, celle que l’on a enfantée, celle aussi que l’on s’est choisie (aussi bien la nouvelle compagne que la troupe d’amis). L’entraide est la notion la plus importante, elle permet de franchir tous les obstacles, de réaliser tous les projets et d’alléger le poids de la vie.

Kechiche nous montre également une intégration réussie malheureusement pas pour le meilleur ici ! Le patron de l’atelier de rénovation des bateaux dans le port de Sète remplace de nombreux employés, il ne veut plus embaucher de français qui lui coûtent trop chers mais uniquement des immigrés. Slimane fait partie de ces français éjectés du monde du travail.

« La graine et le mulet » est un grand film tout en spontanéité, en vérité et servi par une troupe d’acteurs exceptionnels.

American gangster de Ridley Scott

C’est tout d’abord l’histoire d’une formidable réussite commerciale. A la mort de son mentor en 1968, un caïd de Harlem, Frank Lucas (Denzel Washington) reprend le flambeau, mais va dépasser son maître. Son coup de génie : grâce au mari d’une cousine, soldat au Vietnam, il s’approvisionne en héroïne pure et se charge de l’acheminer aux Etats-Unis avec la complicité de l’armée. Directement du producteur au consommateur. Se passant d’intermédiaires, il peut inonder les rues de New York d’une came excellente et bon marché, la Blue Magic. Il oblige par la force et la négociation ses concurrents à se plier à ses conditions. Les affaires deviennent vite florissantes. Frank fait alors venir sa famille, nombreuse et pauvre, du sud, et la regroupe dans une superbe villa qu’il achetée pour sa mère. L’entreprise devient familiale quand il fait de ses frères ses associés et ses hommes de main. Bon fils, bon mari, gangster craint, respecté et prospère, tout va pour le mieux.

C’est sans compter sans Ritchie Roberts (Russel Crowe) dont on suit parallèlement l’itinéraire. Flic des stups, on le charge de diriger une équipe spécialement créée pour éradiquer le trafic d’héroïne qui ravage New York au début des années 70. Roberts est un type foncièrement honnête, à tel point qu’il a ramené un jour au commissariat plusieurs millions de dollars sur lesquels il aurait pu faire main basse en toute impunité. Depuis il est l’objet des sarcasmes et du mépris de ses collègues. Pour mener à bien sa mission, Roberts devra donc lutter contre les trafiquants, bien sûr, mais aussi contre des flics locaux très corrompus.

« Pour vivre heureux, vivons cachés ». Telle pourrait être la morale de ce film. Alors qu’il se rend à un combat de boxe de Mohammed Ali, Frank est habillé d’un manteau et d’un chapeau de fourrure que lui a offerts sa femme. Attifé de la sorte, de plus placé dans les premiers rangs et en conversation avec un caïd italien surveillé par la police, Frank attire l’attention de Roberts. Ce sera le début de la chute de Frank Lucas, lâché peu à peu par sa femme et sa mère. « On n’est jamais trahi que par les siens » : autre morale de cette histoire.

Voilà un très bon Ridley Scott, réalisateur qui alterne le bon (Blade Runner, Thelma et Louise), le moins bon (Gladiator), voire le médiocre (1492 : Christophe Colomb, Kingdom of heaven). Un peu lent au démarrage, ce film, inspiré par l’histoire vraie de l’ascension et la chute d’un trafiquant de New York entre 1968 et 1973, m’a progressivement captivé. D’une durée de près de 2h40, le rythme soutenu de la mise en scène, le jeu impeccable des acteurs, la montée en puissance dramatique et la reconstitution seventies de New York, ont fait que jamais mon attention ne s’est relâchée

Un baiser s'il vous plaît d'Emmanuel Mouret

« Un baiser s’il vous plait » est un film joliment atypique, presque suranné. C’est un film léger sur les baisers et leurs conséquences.

Emilie (Julie Gayet) et Gabriel (Michaël Cohen) se rencontrent à Nantes et décident de passer la soirée ensemble. A la fin de celle-ci, Gabriel cherche à embrasser Emilie qui refuse en arguant que l’on ne connaît pas toujours les conséquences d’un baiser. Elle se lance alors dans le récit d’une histoire expliquant son refus.

Cette histoire est celle de Julie (Virginie Ledoyen) et Nicolas (Emmanuel Mouret) qui sont amis de longue date et partagent tout. Julie est mariée à Claudio (Stefano Accorsi) tandis que Nicolas n’arrive pas à trouver l’amour. Ce qui lui pose bien entendu problème car en attendant le grand amour, il est en manque de tendresse et de contacts physiques. Nicolas propose à Julie de le soulager, de coucher avec lui juste pour assouvir son besoin d’affection. Elle accepte mais ce qui ne devait pas avoir de conséquences va en avoir beaucoup. En effet, les deux amis ne peuvent plus se passer l’un de l’autre et ils se rendent vite compte qu’ils sont tombés amoureux. Julie culpabilise et ne souhaite pas rendre malheureux son mari. Elle imagine avec Nicolas un stratagème pour que Claudio tombe amoureux d’une autre jeune femme (Frédérique Bel). Les sentiments ne se commandant pas, les choses ne se dérouleront pas comme Nicolas et Julie l’avaient imaginé.

Ce film fait bien sûr penser à ceux d’Eric Rohmer, Mouret partage avec lui l’amour des dialogues ciselés et l’expression des sentiments. On pourra trouver l’œuvre de Mouret trop bavarde, les personnages expliquant perpétuellement les actes qu’ils ont ou vont accomplir. Mais c’est aussi ce qui donne au film son charme suranné et irréel. Personne dans la réalité ne glose à ce point sur l’amour et ses conséquences !

C’est aussi un film lumineux, les situations ne sont jamais vraiment dramatiques et plutôt prises avec légèreté. Le décor traduit cela avec des couleurs claires, du mobilier épuré. Le casting est parfait : Emmanuel Mouret est tout dans la timidité et la maldresse, Virginie Ledoyen dans le déni de ses sentiments, Frédérique bel dans la naïveté, Julie Gayet et Michaël Cohen forment un joli couple tout en pudeur.

Les différentes histoires d’amour s’entrecroisent et pour finir personne ne se retrouve seul. C’est un film qui dédramatise les jeux de l’amour et du hasard.

 

My blueberry nights de Wong Kar-Waï

« My blueberry nights », le nouveau film de Wong Kar-Wai, est doux et sucré comme une tarte à la myrtille. C’est autour d’une de ces tartes que se retrouvent nos deux personnages principaux : Elisabeth (Norah Jones) et Jeremy (Jude Law). Lizzie vient dans le bar tenu par Jeremy pour y chercher l’homme qu’elle aime et savoir si celui-ci l’a déjà remplacée. C’est effectivement le cas et Lizzie trouve en Jeremy une oreille compatissante. Elle vient donc tous les soirs vider son cœur autour d’une tarte à la myrtille. Jeremy tombe amoureux de cette jeune femme fragile et tente avec philosophie de lui faire tourner la page. C’est amusant comme les barmen sont souvent philosophes dans les films américains, celui-ci garde un bocal de clefs ayant appartenu à des clients afin que leurs histoires ne soient pas closes.

La tendresse de Jeremy ne console pas Lizzie qui quitte New York pour parcourir les Etats-Unis. Ce voyage initiatique lui permet de rencontrer d’autres personnages aux cœurs brisés, ce qui lui fera oublier ou au moins relativiser sa propre peine. Elle se retrouve à son tour serveuse et se met à l’écoute de ses clients. Elle croise un flic jaloux et alcoolique (David Strathaim) n’arrivant pas à imaginer que sa femme (Rachel Weisz) puisse le quitter. Puis une joueuse de poker maladive (Natalie Portman) qui emmène Lizzie jusqu’à Las Vegas où son père agonise. En parallèle à ces histoires, on continue à suivre Jeremy à qui Lizzie envoie des cartes postales. Lui aussi a été déçu en amour, il s’est installé dans son bar afin que la femme qu’il a aimée puisse le retrouver. C’est le cas puisqu’un soir elle vient lui rendre visite, le personnage est joué par la chanteuse Chan Marshall et les inconditionnels de Catpower apprécieront ce joli passage.

Elisabeth finit par rentrer à New York où elle retrouve Jeremy. Elle a pansé ses blessures et peut commencer une nouvelle histoire. On peut souligner la très belle scène du baiser entre les deux personnages : Lizzie s’endort sur le comptoir, de la glace aux lèvres, Jeremy s’avance vers elle pour l’embrasser dans son sommeil. On assiste à deux baisers de ce type au début et à la fin, bien entendu ils ne seront pas reçus de la même manière par l’héroïne.

On retrouve dans ce film tout ce qui fait l’esthétique de Wong Kar-Waï : les ralentis, le flou, les plans contemplatifs. Il me semble d’ailleurs que WKW abuse de ces tics esthétiques qui ne sont pas toujours justifiés. On voit par exemple Jude Law trop souvent à travers la vitre de son bar, de son présentoir à gâteaux ou de sa camera de surveillance. Elisabeth est un personnage typique du cinéaste, elle est très contemplative, presque trop passive. Les acteurs sont tous à l’aise dans leurs rôles respectifs avec une préférence pour le numéro très réussi de Natalie Portman.

« My blueberry nights » est un film mineur du cinéaste hongkongais mais il reste très agréable à regarder surtout quand le temps vire au gris !

La nuit nous appartient de James Gray

La nuit nous appartient est seulement le troisième film de James Gray. Il avait réalisé en 1994 « Little Odessa », puis en 2000 « The Yards ». Ce nouveau film reprend les thèmes de prédilection du réalisateur : la famille, la mafia, le destin et le choix qui nous est offert de le changer.

L’intrigue se déroule en 1988 à New York (à souligner la très bonne reconstitution de l’ambiance des années 80 et la très bonne bande originale). Bobby Green (Joaquin Phoenix) est gérant d’une immense boîte de nuit, il est dans la fête permanente, le clinquant. Sa petite amie portoricaine (Eva Mendès) travaille comme entraîneuse dans la même boîte nommée El Caribe. Ce lieu appartient à un russe qui traite Bobby comme son propre fils.

La véritable famille de Bobby Green est tout autre. Son père, Burt Grusinsky (Robert Duvall), est un commandant reconnu et apprécié de la police new yorkaise. Son deuxième fils, Joseph (Mark Wahlberg) est lui aussi policier et il vient d’obtenir une promotion. Il suit les traces de son père. On découvre les Grusinsky lors de la fête organisée en l’honneur de Joseph par la police. L’opposition entre la famille d’adoption de Bobby et sa vraie famille est déjà marquante. D’un côté, on découvre une fête gigantesque avec alcool, drogue et filles à volonté et de l’autre, une fête pépère avec valses ! Le choix du nom de famille de Bobby (il s’agit du nom de jeune fille de sa mère décédée) nous indique clairement sa préférence entre ses deux familles.

Bobby va devoir faire un choix entre elles et cela va changer sa vie. Le neveu du propriétaire russe d’El Caribe est un gros trafiquant de drogue et Joseph Grusinsky cherche à le coincer rapidement. Pas le temps donc d’envoyer un agent en infiltration. Son frère Bobby est déjà dans la place et personne ne connaît ses liens avec la police. Il est tout d’abord réticent car il respecte son patron qui lui offre de nouvelles responsabilités. Ce sont des incidents tragiques qui vont le faire réagir et changer sa destinée.

Ce film est une superbe tragédie shakespearienne où les destins s’entrechoquent, où il est question de loyauté, de trahison et de renoncement. Bobby avait choisi d’être un homme indépendant, loin des désirs de son père. Joseph a pris cette place, celle que son père a choisie pour lui. Le cours de l’histoire va bousculer, intervertir les rôles des deux frères. Chaque personnage devra faire un sacrifice : celui de la femme que l’on aime, celui de la position de héros, celui de la vie.

On retrouve dans le film de James Gray des thématiques communes au dernier film de David Cronenberg. Le film implique de nouveau la mafia russe et son sens élargi de la famille. Les apparences sont également trompeuses, les bons pères de famille peuvent se révéler de redoutables manipulateurs.

L’histoire se déroule dans une atmosphère oppressante. A l’image de « The yards », de nombreuses scènes se passent la nuit. Mais même en plein jour, les personnages manquent de visibilité comme dans la scène de la course-poursuite en voiture ou la scène de traque du trafiquant de drogue dans un champ de blé.

Ce film est de facture classique, le déroulement de l’histoire est linéaire. Le scénario extrêmement bien structuré et rythmé est servi par de grands acteurs. Joaquin Phoenix et Marc Wahlberg avaient déjà travaillé avec James Gray dans « The Yards ». Ils sont tous les deux parfaits : le premier dans la passion, la fougue puis le renoncement, le second dans l’effacement, le respect et l’abnégation. On a plaisir à revoir Robert Duvall, il incarne un père représentant la loi, l’ordre et qui s’assouplit envers Bobby pour enfin le respecter. Robert Duvall fait pour moi le lien antre le cinéma de James Gray et celui de Francis Ford Coppola. James Gray me semble le digne héritier de Coppola. Ses films ont le même classicisme dans la forme, le même souffle dramaturgique et on aimerait que la filmographie de James Gray soit aussi longue que celle de son aîné.

Faut que ça danse de Noémie Lvovsky

« Faut que ça danse » est une comédie pétillante sur la vieillesse et l’approche de mort. Noémie Lvovsky met en scène la famille Bellinsky, composée de personnages joliment fous et excentriques. Il y a tout d’abord le père, Salomon (Jean-Pierre Marielle), autour duquel gravitent les autres membres de la tribu. Salomon est un septuagénaire qui cherche à repousser l’idée de la mort. La société cherche pourtant à lui rappeler son âge par tous les moyens : la banque lui annonce que sa demande d’assurance vie est refusée parce qu’il est trop vieux, des prospectus pour obsèques sont glissés sous sa porte. Pour lutter contre ceux qui le voient déjà six pieds sous terre, Salomon réagit. Il prend des cours de claquettes qu’il répète chez lui devant les films de Fred Astaire. Ou bien il passe une petite annonce dans un journal pour rencontrer une femme. Il s’y décrit comme un « homme jeune ». Lorsqu’on lui demande s’il ne faudra pas préciser l’âge de la femme recherchée, il explique qu’il faut qu’elle soit blonde ! Salomon rencontre ainsi plusieurs femmes plus ou moins surprises par cet homme d’âge mûr. L’une d’elle, Violette (Sabine Azéma), professeur d’histoire-géo, cherche un amour romantique. Leur histoire donne lieu à des scènes très touchantes. Leur premier baiser est délicieux de délicatesse et d’élégance. Ils ne désirent pas se marier, ne peuvent plus avoir d’enfants, alors ils décident de partager un caveau pour laisser une trace de leur histoire d’amour. Ils parcourent le Père-Lachaise à la recherche d’une place disponible, comme d’autres couples choisiraient un nouvel appartement.

Dans la famille Bellinsky, il y a aussi la femme de Salomon, Geneviève (Bulle Ogier), atteinte d’une maladie inconnue et qui perd totalement la tête. Elle est infantile et son âge-gardien (Bakary Sangare) doit constamment l’aider et tout lui expliquer. Geneviève semble vivre dans un monde à part, loin de la réalité.

Salomon et Geneviève ont une fille, Sarah (Valeria Bruni-Tedeschi), la narratrice du film. Elle est coincée entre un père qu’elle idolâtre et une mère qui ne se souvient pas toujours d’elle. Sarah apprend qu’elle est enceinte et est passablement perturbée par l’idée de créer à son tour une famille. La naissance de l’enfant est d’ailleurs une des scènes cocasses du film : Sarah accouche dans la bibliothèque de l’hôpital psychiatrique où séjourne sa mère et est aidée par un psychiatre totalement dépassé par les évènements. Le lien entre Sarah et son père est très fort, très tendre. Mais elle est également agacée par son père si léger, si déroutant.

Cette comédie aux dialogues ciselés est également mélancolique. La Shoah est un fil rouge dans l’histoire de la famille. Sarah cherche des réponses auprès de son père, mais Salomon ne parle pas de la disparition des siens dans les camps. Ou alors il tourne les choses en dérision : il joue sa pension d’orphelin de la déportation aux machines à sous. Il raconte à Sarah-enfant comment il a tué Hitler dans sa chambre : cette scène nous montre Hitler dans une pièce recouverte de croix gammées et qui enfile un pyjama rose à croix gammées !

Le casting du film est vraiment très réussi. Jean-Pierre Marielle est extraordinaire dans ce rôle, il est charmeur, drôle et d’une grande élégance. Rien que de le voir faire des claquettes dans son salon justifie le film ! Comment se fait-il que le cinéma n’a pas plus exploité le talent de Marielle ?

Sabine Azéma est parfaite dans son rôle de femme éperdument romantique et avec un grain de folie. Elle met en scène son suicide pour reconquérir Salomon mais ne réusiit qu’à lui faire avoir un malaise.

Enfin Valeria Bruni-Tedeschi complète ce casting de doux dingues. Elle est tout à fait à son aise dans ce rôle de fille à côté de ses pompes, n’arrivant plus à gérer ses parents et ne sachant comment fonder sa propre famille. Son personnage évolue peu à peu pour finir par une belle scène où elle danse et semble enfin heureuse.

Ce film témoigne de la belle amitié de Valeria Bruni-Tedeschi et Noémie Lvovsky qui ont déjà partagé plusieurs films comme « Oublie-moi », « Petites » ou « Il est plus facile pour un chameau » en s’échangeant les rôles : réalisatrice, actrice, scénariste. Cette comédie est une réussite qui aborde joyeusement et légèrement un thème rarement traité : la vieillesse.

 

L'épouvantail de Jerry Schatzberg

 

Deux hommes se rencontrent sur le bord d’une route dans l’ouest américain. Max (Gene Hackman) sort de six années de prison à St Quentin et se rend à Pittsburgh. Il va chercher l’argent qu’il a économisé. Francis, surnommé Lion (Al Pacino), a passé cinq ans en mer. Il va à Detroit apporter un cadeau à son enfant qu’il n’a jamais vu. Il ne sait même pas si c’est une fille ou un garçon. Max se méfie de tout le monde, n’aime personne. Lion le fait rire et lui offre sa dernière allumette. Alors Max, d’abord hostile, adopte Lion. Et puis il a besoin d’un associé pour monter une affaire de lavage de voitures à Pittsburgh. La scène d’ouverture où les deux personnages s’apprivoisent est d’une grande drôlerie : chacun fait du stop de part et d’autre de la route en reculant ou avançant selon les mouvements de l’autre. C’est le début d’un road-movie d’ouest en est, en passant par Denver, à pied, en camionnette, en train de marchandises, de deux paumés. On suit les deux comparses dans leur périple fait de rencontres, de beuveries, de bagarres et aussi de prison. Malgré la volonté de Max et de Lion de s’en sortir, de se réintégrer, leurs rêves respectifs ne pourront se concrétiser.

« L’épouvantail » est une tragi-comédie qui oppose deux personnes aux caractères bien définis. Max est un homme bourru, devenu asocial en prison et qui ne connaît qu’un seul moyen de communiquer avec son prochain : la castagne ! Il ne rate d’ailleurs jamais une occasion de se battre : un mot de travers, un regard déplacé suffisent à le mettre en rogne. Face à lui, Lion est un innocent, un enfant qui n’a pas réussi à grandir malgré les cinq années passées dans la marine. Sa technique pour faire face aux épreuves est celle de l’épouvantail : pour lui , l’épouvantail n’effraie pas les oiseaux, il les fait rire et les désarme ; alors, face à l’adversité, Lion fait le pitre. Cette manière de régler les problèmes insupporte Max au début. Mais, comme dans tous les films où deux caractères s’affrontent, nos deux amis vont peu à peu apprendre à se supporter, à se connaître et à s’aimer. On peut juger de cette progression des sentiments à l’aune de deux scènes. Celle d’ouverture dont on a déjà parlé où les deux personnages s’évitent, et celle de clôture, déchirante, où ils sont forcés de se quitter. Max semble alors totalement perdu, ne pouvant imaginer de continuer son chemin sans Lion.

Ce film de Jerry Schatzberg a reçu la Palme d’Or à Cannes en 1973 et il ressort aujourd’hui dans une version restaurée. On ne peut que féliciter les cinémas, comme le Grand Action, de remettre à l’affiche ce chef-d’œuvre méconnu. Al Pacino et Gene Hackman sont remarquables tous les deux. Ils incarnent Max et Lion avec une grande justesse et de manière bouleversante. « L’épouvantail » est également une critique de la société américaine. Max et Lion sont pleins d’espoir, de projets mais l’Amérique ne laisse pas de place aux rêves des indésirables.

Les promesses de l'ombre de David Cronenberg

Le dernier film de David Cronenberg commence brutalement : deux morts et une naissance. Le premier mort est un russe dont on tranche la gorge chez le coiffeur. On apprendra plus tard que cet homme a été tué car il lançait des rumeurs sur le fils, Kirill (Vincent Cassel), du patriarche (Armin Mueller-Stahl) d’un clan de maffieux russes. La deuxième mort est celle d’une adolescente qui meurt en couches. Sa sage-femme, Anna (Naomi Watts), s’attendrit sur le nouveau-né orphelin. Anna trouve un carnet dans les affaires de la jeune mère décédée pour y chercher des traces de la famille du bébé. Ce carnet écrit en russe mène Anna vers un restaurant géré par le patriarche maffieux Semyon, son fils Kirill et son chauffeur-homme à tout faire Nikolaï (Viggo Mortensen). La candide Anna se lance alors dans une enquête qui lui permettra de découvrir les raisons de la mort de la jeune fille.

Cela va l’entraîner dans un milieu d’une noirceur incommensurable où le meurtre et la trahison sont rois. Le mal et le bien s’affronte une nouvelle fois chez Cronenberg mais, comme dans son précédent film « A history of violence », les apparences peuvent être trompeuses. Semyon semble un homme aimable, accueillant, attaché à sa famille. Il s’avère être en fait un monstre froid, machiavélique, prêt à tout pour protéger les siens et les apparences. Nikolaï, lui, paraît un homme sanguinaire (on le découvre en nettoyeur, coupant les doigts, arrachant les doigts d’un cadavre), brutal et sans remords. Il se révélera tout autre, cédant à la douceur et l’innocence d’Anna.

Le corps est très présent dans « Les promesses de l’ombre », comme dans la plupart des films de David Cronenberg. Chez le réalisateur canadien, le corps est dans tous ces états : tranché, découpé, noyé, tatoué. Le tatouage a un rôle essentiel dans ce milieu maffieux : il raconte l’histoire de celui qui le porte et donne aussi son grade, sa position dans le clan. Le corps de Nikolaï est au centre de cette thématique, sculptural, couvert de tatouages, notamment d’étoiles, signes de son entrée dans l’élite des maffieux. Ces étoiles sont au cœur d’une trahison qui se soldera par une scène de bagarre inouïe dans un hammam.

Les acteurs sont tous extraordinaires. Armin Mueller-Stahl joue l’ambiguïté du patriarche de manière magistrale. Vincent Cassel incarne avec excès un fils alcoolique, instable, dépravé, psychotique, mais finalement humain. Naomi Watts est comme toujours parfaite, pleine d’innocence dans ce monde brutal, obstinée, ne lâchant rien pour ce bébé orphelin qu’elle refuse d’abandonner. Viggo Mortensen, dont c’est le deuxième film avec Cronenberg (et on espère que ce duo se retrouvera de nouveau), est un acteur immense. Son visage de sphinx réussit à faire passer les émotions les plus opposées. On s’attache à ce personnage brutal, violent mais au fond tellement humain, tellement seul.

Ce film à la facture classique est un grand Cronenberg qui détourne les codes du thriller au profit de ses thèmes de prédilection. Le film se clôt par une scène bouleversante où Nikolaï et Anna se trouvent enfin. Le bien et le mal se rejoignent pour un court instant de sublime tendresse, mais pour mieux se séparer.