Faut que ça danse de Noémie Lvovsky

« Faut que ça danse » est une comédie pétillante sur la vieillesse et l’approche de mort. Noémie Lvovsky met en scène la famille Bellinsky, composée de personnages joliment fous et excentriques. Il y a tout d’abord le père, Salomon (Jean-Pierre Marielle), autour duquel gravitent les autres membres de la tribu. Salomon est un septuagénaire qui cherche à repousser l’idée de la mort. La société cherche pourtant à lui rappeler son âge par tous les moyens : la banque lui annonce que sa demande d’assurance vie est refusée parce qu’il est trop vieux, des prospectus pour obsèques sont glissés sous sa porte. Pour lutter contre ceux qui le voient déjà six pieds sous terre, Salomon réagit. Il prend des cours de claquettes qu’il répète chez lui devant les films de Fred Astaire. Ou bien il passe une petite annonce dans un journal pour rencontrer une femme. Il s’y décrit comme un « homme jeune ». Lorsqu’on lui demande s’il ne faudra pas préciser l’âge de la femme recherchée, il explique qu’il faut qu’elle soit blonde ! Salomon rencontre ainsi plusieurs femmes plus ou moins surprises par cet homme d’âge mûr. L’une d’elle, Violette (Sabine Azéma), professeur d’histoire-géo, cherche un amour romantique. Leur histoire donne lieu à des scènes très touchantes. Leur premier baiser est délicieux de délicatesse et d’élégance. Ils ne désirent pas se marier, ne peuvent plus avoir d’enfants, alors ils décident de partager un caveau pour laisser une trace de leur histoire d’amour. Ils parcourent le Père-Lachaise à la recherche d’une place disponible, comme d’autres couples choisiraient un nouvel appartement.

Dans la famille Bellinsky, il y a aussi la femme de Salomon, Geneviève (Bulle Ogier), atteinte d’une maladie inconnue et qui perd totalement la tête. Elle est infantile et son âge-gardien (Bakary Sangare) doit constamment l’aider et tout lui expliquer. Geneviève semble vivre dans un monde à part, loin de la réalité.

Salomon et Geneviève ont une fille, Sarah (Valeria Bruni-Tedeschi), la narratrice du film. Elle est coincée entre un père qu’elle idolâtre et une mère qui ne se souvient pas toujours d’elle. Sarah apprend qu’elle est enceinte et est passablement perturbée par l’idée de créer à son tour une famille. La naissance de l’enfant est d’ailleurs une des scènes cocasses du film : Sarah accouche dans la bibliothèque de l’hôpital psychiatrique où séjourne sa mère et est aidée par un psychiatre totalement dépassé par les évènements. Le lien entre Sarah et son père est très fort, très tendre. Mais elle est également agacée par son père si léger, si déroutant.

Cette comédie aux dialogues ciselés est également mélancolique. La Shoah est un fil rouge dans l’histoire de la famille. Sarah cherche des réponses auprès de son père, mais Salomon ne parle pas de la disparition des siens dans les camps. Ou alors il tourne les choses en dérision : il joue sa pension d’orphelin de la déportation aux machines à sous. Il raconte à Sarah-enfant comment il a tué Hitler dans sa chambre : cette scène nous montre Hitler dans une pièce recouverte de croix gammées et qui enfile un pyjama rose à croix gammées !

Le casting du film est vraiment très réussi. Jean-Pierre Marielle est extraordinaire dans ce rôle, il est charmeur, drôle et d’une grande élégance. Rien que de le voir faire des claquettes dans son salon justifie le film ! Comment se fait-il que le cinéma n’a pas plus exploité le talent de Marielle ?

Sabine Azéma est parfaite dans son rôle de femme éperdument romantique et avec un grain de folie. Elle met en scène son suicide pour reconquérir Salomon mais ne réusiit qu’à lui faire avoir un malaise.

Enfin Valeria Bruni-Tedeschi complète ce casting de doux dingues. Elle est tout à fait à son aise dans ce rôle de fille à côté de ses pompes, n’arrivant plus à gérer ses parents et ne sachant comment fonder sa propre famille. Son personnage évolue peu à peu pour finir par une belle scène où elle danse et semble enfin heureuse.

Ce film témoigne de la belle amitié de Valeria Bruni-Tedeschi et Noémie Lvovsky qui ont déjà partagé plusieurs films comme « Oublie-moi », « Petites » ou « Il est plus facile pour un chameau » en s’échangeant les rôles : réalisatrice, actrice, scénariste. Cette comédie est une réussite qui aborde joyeusement et légèrement un thème rarement traité : la vieillesse.

 

L'épouvantail de Jerry Schatzberg

 

Deux hommes se rencontrent sur le bord d’une route dans l’ouest américain. Max (Gene Hackman) sort de six années de prison à St Quentin et se rend à Pittsburgh. Il va chercher l’argent qu’il a économisé. Francis, surnommé Lion (Al Pacino), a passé cinq ans en mer. Il va à Detroit apporter un cadeau à son enfant qu’il n’a jamais vu. Il ne sait même pas si c’est une fille ou un garçon. Max se méfie de tout le monde, n’aime personne. Lion le fait rire et lui offre sa dernière allumette. Alors Max, d’abord hostile, adopte Lion. Et puis il a besoin d’un associé pour monter une affaire de lavage de voitures à Pittsburgh. La scène d’ouverture où les deux personnages s’apprivoisent est d’une grande drôlerie : chacun fait du stop de part et d’autre de la route en reculant ou avançant selon les mouvements de l’autre. C’est le début d’un road-movie d’ouest en est, en passant par Denver, à pied, en camionnette, en train de marchandises, de deux paumés. On suit les deux comparses dans leur périple fait de rencontres, de beuveries, de bagarres et aussi de prison. Malgré la volonté de Max et de Lion de s’en sortir, de se réintégrer, leurs rêves respectifs ne pourront se concrétiser.

« L’épouvantail » est une tragi-comédie qui oppose deux personnes aux caractères bien définis. Max est un homme bourru, devenu asocial en prison et qui ne connaît qu’un seul moyen de communiquer avec son prochain : la castagne ! Il ne rate d’ailleurs jamais une occasion de se battre : un mot de travers, un regard déplacé suffisent à le mettre en rogne. Face à lui, Lion est un innocent, un enfant qui n’a pas réussi à grandir malgré les cinq années passées dans la marine. Sa technique pour faire face aux épreuves est celle de l’épouvantail : pour lui , l’épouvantail n’effraie pas les oiseaux, il les fait rire et les désarme ; alors, face à l’adversité, Lion fait le pitre. Cette manière de régler les problèmes insupporte Max au début. Mais, comme dans tous les films où deux caractères s’affrontent, nos deux amis vont peu à peu apprendre à se supporter, à se connaître et à s’aimer. On peut juger de cette progression des sentiments à l’aune de deux scènes. Celle d’ouverture dont on a déjà parlé où les deux personnages s’évitent, et celle de clôture, déchirante, où ils sont forcés de se quitter. Max semble alors totalement perdu, ne pouvant imaginer de continuer son chemin sans Lion.

Ce film de Jerry Schatzberg a reçu la Palme d’Or à Cannes en 1973 et il ressort aujourd’hui dans une version restaurée. On ne peut que féliciter les cinémas, comme le Grand Action, de remettre à l’affiche ce chef-d’œuvre méconnu. Al Pacino et Gene Hackman sont remarquables tous les deux. Ils incarnent Max et Lion avec une grande justesse et de manière bouleversante. « L’épouvantail » est également une critique de la société américaine. Max et Lion sont pleins d’espoir, de projets mais l’Amérique ne laisse pas de place aux rêves des indésirables.

Les promesses de l'ombre de David Cronenberg

Le dernier film de David Cronenberg commence brutalement : deux morts et une naissance. Le premier mort est un russe dont on tranche la gorge chez le coiffeur. On apprendra plus tard que cet homme a été tué car il lançait des rumeurs sur le fils, Kirill (Vincent Cassel), du patriarche (Armin Mueller-Stahl) d’un clan de maffieux russes. La deuxième mort est celle d’une adolescente qui meurt en couches. Sa sage-femme, Anna (Naomi Watts), s’attendrit sur le nouveau-né orphelin. Anna trouve un carnet dans les affaires de la jeune mère décédée pour y chercher des traces de la famille du bébé. Ce carnet écrit en russe mène Anna vers un restaurant géré par le patriarche maffieux Semyon, son fils Kirill et son chauffeur-homme à tout faire Nikolaï (Viggo Mortensen). La candide Anna se lance alors dans une enquête qui lui permettra de découvrir les raisons de la mort de la jeune fille.

Cela va l’entraîner dans un milieu d’une noirceur incommensurable où le meurtre et la trahison sont rois. Le mal et le bien s’affronte une nouvelle fois chez Cronenberg mais, comme dans son précédent film « A history of violence », les apparences peuvent être trompeuses. Semyon semble un homme aimable, accueillant, attaché à sa famille. Il s’avère être en fait un monstre froid, machiavélique, prêt à tout pour protéger les siens et les apparences. Nikolaï, lui, paraît un homme sanguinaire (on le découvre en nettoyeur, coupant les doigts, arrachant les doigts d’un cadavre), brutal et sans remords. Il se révélera tout autre, cédant à la douceur et l’innocence d’Anna.

Le corps est très présent dans « Les promesses de l’ombre », comme dans la plupart des films de David Cronenberg. Chez le réalisateur canadien, le corps est dans tous ces états : tranché, découpé, noyé, tatoué. Le tatouage a un rôle essentiel dans ce milieu maffieux : il raconte l’histoire de celui qui le porte et donne aussi son grade, sa position dans le clan. Le corps de Nikolaï est au centre de cette thématique, sculptural, couvert de tatouages, notamment d’étoiles, signes de son entrée dans l’élite des maffieux. Ces étoiles sont au cœur d’une trahison qui se soldera par une scène de bagarre inouïe dans un hammam.

Les acteurs sont tous extraordinaires. Armin Mueller-Stahl joue l’ambiguïté du patriarche de manière magistrale. Vincent Cassel incarne avec excès un fils alcoolique, instable, dépravé, psychotique, mais finalement humain. Naomi Watts est comme toujours parfaite, pleine d’innocence dans ce monde brutal, obstinée, ne lâchant rien pour ce bébé orphelin qu’elle refuse d’abandonner. Viggo Mortensen, dont c’est le deuxième film avec Cronenberg (et on espère que ce duo se retrouvera de nouveau), est un acteur immense. Son visage de sphinx réussit à faire passer les émotions les plus opposées. On s’attache à ce personnage brutal, violent mais au fond tellement humain, tellement seul.

Ce film à la facture classique est un grand Cronenberg qui détourne les codes du thriller au profit de ses thèmes de prédilection. Le film se clôt par une scène bouleversante où Nikolaï et Anna se trouvent enfin. Le bien et le mal se rejoignent pour un court instant de sublime tendresse, mais pour mieux se séparer.