Guerre et amour de Woody Allen

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« Guerre et amour » de Woody Allen est une parodie du roman de Tolstoï. Le scénario prend beaucoup de liberté avec l’intrigue de départ. Fils cadet d’un petit propriétaire terrien (son lopin de terre se limite à un ridicule bout de pelouse qu’il a toujours sur lui), Boris (Woody Allen) est amoureux de sa cousine Sonia (Diane Keaton). Mais celle-ci ne s’intéresse qu’à Ivan, le frère aîné de Boris, qui lui même est amoureux d’une autre femme. Sonia épouse alors le premier qui passe au grand désespoir de Boris. La guerre contre Napoléon éclate alors.

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Il y a quand même des points communs entre les deux œuvres puisque  nous sommes à la même époque en Russie. Boris est un piètre et pleutre soldat, il n’arrive pas à se servir de son fusil à l’entraînement. Le personnage de Boris reprend celui de Pierre : il affronte plus fort que lui en duel ; il tente d’assassiner Napoléon ; il est fait prisonnier. On trouve également dans « Guerre et amour » des tirades philosophiques qui sont filmées à la manière de Ingmar Bergman.

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« Guerre et amour » est totalement dans la veine des premiers films de Woody Allen : burlesque où les gags et les jeux de mots s’enchaînent. A noter un dialogue excellent au cachot où Boris et son père se parlent uniquement en employant des titres de Dostoïevski !

Le mois de mars se termine, je vais laisser Natacha, André et Pierre à leurs aventures sur celluloïd et sur papier. Après plus de quinze heures de visionnage, je ne me suis pas lassée d’eux, signe que l’histoire de Tolstoï est exceptionnelle et dense.

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Mais qui a tué Harry ? de Alfred Hitchcock

Le film s’ouvre sur un charmant paysage de la campagne du Vermont en automne. Tout semble paisible, reposant lorsque trois détonations retentissent. Le vieux Capitaine Wiles (Edmund Green) découvre un cadavre et pense être responsable du décès. Il était parti chassé le lapin mais est très mauvais tireur. Le capitaine décide de cacher le corps de cet inconnu. Mais le coin tranquille se transforme en véritable  zone touristique ! Le corps voit défiler devant lui un enfant, un médecin myope qui trébuche sur lui, un vagabond ayant besoin de chaussures. La dernière visite est celle de la mère de l’enfant, Jennifer (Shirley MacLaine dans son premier rôle), qui reconnaît dans le cadavre son mari Harry. Mais elle semble peu émue par cette disparition…Durant tout le film, une question se pose : que faire de Harry ?

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« Mais qui a tué Harry ? » est tiré du livre éponyme de Jack Trevor Story et il date de 1956, durant la riche période hollywoodienne du réalisateur. Ce film, qui semble mineur dans la filmographie de Hitchcock, est très symbolique de l’humour anglais. D’ailleurs, Hitch l’aimait beaucoup. La forme d’humour développé ici est le décalage. Il y a au départ un décalage entre le lieu et ce qui s’y passe. Hitch plante son cadre avec de nombreux plans sur des paysages extrêmement calme, une grande sérénité se dégage de cette campagne rougeoyante. On imagine que la vie des habitants est au diapason de ce lieu et que la vie s’y déroule paisiblement, sans anicroches. La présence du corps de Harry est alors complètement incongrue. La violence fait irruption là où on ne l’attend pas. En même temps, les habitants ne sont pas perturbés outre mesure par le cadavre. C’est le décalage le plus frappant. Tous les personnages sont d’un extraordinaire flegme face au mort. So british ! Aucun trouble ne se lit sur leurs visages à la découverte de Harry. Leur préoccupation se résume à le faire disparaître ou réapparaître d’ailleurs car Harry va être enterré et déterré à de nombreuses reprises ! Au final, ce corps encombrant va surtout créer du lien et faire naître des histoires d’amour ce qui est encore bien décalé ! Le capitaine apprend à connaître Miss Gravely (Mildred Natwick), vieille fille charmante et attentionnée. Jennifer fait la connaissance de l’artiste local (John Forsythe). Les couples se forment autour du cadavre.

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J’ai toujours beaucoup de plaisir à voir « Mais qui a tué Harry ? ». J’aime son humour, sa légèreté, son exubérance. Un très original divertissement.

Maggie a également regardé « Mais qui a tué Harry ? » , son avis est ici.

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The Commitments de Roddy Doyle & Alan Parker

« The Commitments » est le premier tome de la trilogie de Barrytown. Roddy Doyle a inventé ce quartier de Dublin et nous fait partager le quotidien de ses habitants. Dans ce premier volet, il est essentiellement question de musique. Jimmy Rabbitte est un fin connaisseur, il achète tous les magazines spécialisés, revient toujours de ses virées en ville avec un disque sous le bras. Il est du coup en avance sur ses copains, il écoute de la soul alors que les autres en sont encore à Frankie Goes to Hollywood ! Lorsque ses amis lui parlent de fonder un groupe, Jimmy est tout de suite partant. Le hic c’est qu’il ne sait jouer d’aucun instrument… Mais ce qui prime c’est l’envie et l’enthousiasme. D’ailleurs Jimmy ne fait pas jouer les musiciens qu’il auditionne, il se contente de leur demander leurs influences musicales ! Car il a une idée bien précise sur ce que devra être son groupe : les Commitments seront les premiers à jouer de la soul dublinoise ! Et pourquoi de la soul ? Parce que la soul est la musique du peuple, parce que la soul est la musique des noirs et que « les Irlandais sont les noirs de l’Europe, les Dublinois sont les noirs de l’Irlande et les Dublinois du Nord sont les noirs de Dublin ».

Nous partageons ensuite le quotidien de cette bande de bras cassés qui savent tout juste tenir leurs instruments. Ils progressent pourtant au fil des séances et des conseils du seul vrai musicien de la troupe : Joey Les Lèvres qui a joué pour les Beatles et James Brown. Peu importe pour lui que les Commitments jouent mal puisque la soul est une musique démocratique, populaire, que tout le monde peut s’approprier. C’est une musique révolutionnaire que les Commitments rendent au peuple dublinois. L’influence irlandaise est bien affirmée puisque les chansons sont adaptées à ce contexte. C’est notamment le cas de « Night train » de James Brown qui fait un véritable tabac dans sa version dublinoise !

Les situations sont toutes extrêmement cocasses et les répétitions sont très souvent épiques. Je me suis régalée à suivre les aventures de ce groupe fantasque. Le livre est très rythmé et l’humour prédomine dans les situations comme dans les dialogues. C’est le cas lors de leur premier concert où sont réunis leurs amis et leurs familles. Malgré le fort quotient sympathie du public, Mickah, le videur officiel du groupe, passe son temps à forcer les gens à applaudir et à crier « Une autre » ! Un autre grand moment d’anthologie (et ce livre en est bourré) est une discussion à propos de Dean, le saxophoniste du groupe. Joey Les Lèvres est très inquiet suite à un solo et Jimmy lui en demande la raison :

« – Il m’a avoué qu’il écoutait du jazz

– Et alors?

Le jazz est l’antithèse de la soul. »

Rien de pire pour Joey Les Lèvres que le jazz, cette musique froide, intellectuelle et élitiste. Il exècre Charlie Parker, Dizzy Gillespie et Miles Davies !

« The Commitments » est une lecture extrêmement réjouissante. Les personnages sont très attachants et leur enthousiasme est réellement communicatif. Un livre qui donne une furieuse envie d’écouter James Brown, Otis Redding et Marvin Gaye en boucle !

Une fois lu le formidable premier tome de la trilogie de Roddy Doyle, précipitez-vous sur l’adaptation de Alan Parker. Le film est très fidèle au roman. L’ambiance de grand foutoir des répétitions et des fins de concert est parfaitement respectée. Les acteurs sont tous excellents et ils correspondent exactement à l’image que je m’étais faite des personnages. Je décerne une mention spéciale à deux acteurs : Robert Arkins qui interprète Jimmy Rabbitte avec un grand naturel et Andew Strong, l’insupportable Deco, qui a une voix absolument incroyable. Car bien sûr le gros avantage du film sur le livre c’est de pouvoir entendre les chansons. Le moment de bravoure du film est d’ailleurs l’interprétation par les Commitments de « Try a little tenderness ». Quelle interprétation extraordinaire ! Otis Redding aurait été enchanté par une telle prestation.

Alan Parker ne s’est néanmoins pas contenté de suivre le livre de Roddy Doyle. Tout d’abord, il a rajouté l’arrière-plan sociétal. On découvre les rues du Dublin ouvrier, pauvre avec ses marchés parallèles, ses agences pour l’emploi. Ensuite il a rajouté des scènes pour épaissir certains personnages. C’est le cas de Steven, le pianiste et étudiant en médecine. On le voit notamment se confesser d’avoir des pensées impies en regardant les choristes et de chanter sans cesse « When a man loves a woman » de Marvin Gaye. Le prêtre lui-même le corrige en lui disant que cette chanson est de Percy Sledge ! On retrouvera Steven à la fin auscultant la gorge d’un patient au rythme du « Fa fa fa  » de Otis Redding. Dans le livre, l’entourage de Jimmy est assez inexistant, dans le film il est doté d’un père fan d’Elvis Presley et chantant à la moindre occasion. Colm Meaney interprète le père de Jimmy, on le reverra dans les deux autres volets de la trilogie : « The snapper » et « The van » de Stephen Frears. Tous ces rajouts s’accordent parfaitement à l’ambiance et à l’histoire.

Mon seul bémol concerne la fin du film. Alan Parker a choisi un très classique « que sont-ils devenus? » pour clore son histoire. Cette séquence est tout à fait sympathique mais j’ai préféré la fin du roman qui est vraiment très drôle.

C’est donc une adaptation très réussie, j’ai passé de nouveau un excellent moment avec The Commitments, le seul et unique groupe de soul dublinoise !

Lascars de Albert Pereira-Lazaro et Emmanuel Klotz

 « Pas de vacances pour les vrais gars ! » : c’est le slogan que scandent, envieux, les lascars de la cité de Condé-sur-Ginette qui restent au pied des immeubles pendant l’été, à ceux qui se tirent au soleil, bien décidés à buller sur la plage et à pécho de la chnek. Tony Merguez (comme la saucisse !) et José Frelate, apprentis rappeurs, sont de la deuxième catégorie, billets en poche pour Santo Rico, destination l’Amérique du sud. Mais arnaqués (ou est-ce un problème de communication ?) par un pseudo voyagiste chinois, nos deux amis se retrouvent à la case départ. Pour se refaire et gagner l’argent du voyage, Tony Merguez emprunte cinq kil de beuh à Zoran, l’effrayant caïd du quartier (mais qui cache un cœur tendre). Il a une semaine pour rembourser ce dernier. De son côté, José Frelate est poussé par sa cousine Jenny, chez qui il squatte, à bouger son boule du canapé et trouver un taf. Elle l’aiguille sur le père de son amie Clémence, le hargneux juge Santiépi (tout est dans le nom), qui a besoin de quelqu’un pour monter un sauna dans la cave de sa luxueuse demeure. José accepte d’autant plus volontiers qu’il aimerait bien serrer Clémence.

On se doute bien que tout ne va pas aller sans embrouille, pour le plus grand plaisir du spectateur. Une galerie de personnages (en plus de ceux déjà cités) plus truculents les uns que les autres se mettent de la partie pour pourrir la vie de Tony et José. Manuella, la petite amie de Tony, tigresse nymphomane qui ne lâche pas sa proie, réserve une terrible surprise à son homme. Momo (Maurice Mokhtar Guignard, ou MMG), cinéaste en devenir et délinquant notoire, tchatcheur invétéré, est sensé aider José dans ses travaux. Casimir, gros et débonnaire acolyte de Tony pour la revente de l’herbe, arborant un tee-shirt de chbeb pour éviter les palpations des schmitt, devient très susceptible quand il s’agit de son kebab. Sans oublier la paire Sammy et Narbe, autres « presque vacanciers », qu’un esclandre à l’aéroport empêche de s’envoler vers Santo Rico (décidément LA destination des vacances) et qui ne peuvent retourner comme ça à la cité sous peine de passer pour des bollos.

Le film d’animation « Lascars » est inspiré de la série du même nom diffusée sur Canal +. Le splendide graphisme, très réaliste, restitue parfaitement l’atmosphère urbaine. De plus, avec un scénario « tarantinesque », des situations rocambolesques – la scène de la fête des keufs est juste un grand moment de rigolade -, des dialogues percutants, un rythme effréné, une bande-son groovy, un humour ravageur, et des voix impeccables, vraiment tout est réuni pour que cette hilarante histoire de banlieue menée tambour battant laisse une trace durable dans notre esprit. Attention, les « Lascars » font leur show !

 

Looking for Eric de Ken Loach

Dans son dernier film « Looking for Eric », Ken Loach s’amuse à mélanger les genres : le social, la romance et la fantastique.

Eric Bishop (extraordinaire Steve Evets) est un postier au bout du rouleau. Le spectateur le découvre d’ailleurs au volant de sa voiture en train de prendre un rond-point en sens inverse. Eric n’a plus de prise sur sa vie et sur ses proches. Il a été marié deux fois : il a lâchement quitté sa première femme Lilly (Stephanie Bishop) et la deuxième est allée en prison en lui laissant la charge de ses deux fils. Le beau-fils d’Eric, Ryan, tente de sortir de sa condition sociale à coups de petits trafics et s’acoquine au caïd local. Ce dernier oblige Ryan à garder une arme ayant blessé un homme, sous peine de représailles violentes. La fille d’Eric est quant à elle fille-mère et elle demande à son père et sa mère de se relayer pour garder son bébé.

C’est là que bascule Eric car il n’avait pas revu Lilly depuis longtemps. Celle-ci reste l’amour de sa vie. Mais il n’a jamais osé le lui dire et encore moins lui expliquer son départ subit. L’idée de revoir Lilly panique totalement Eric qui n’ose affronter son regard.

Pour l’aider à reprendre confiance, la bande de copains d’Eric le soumet à un exercice : se mettre dans la peau d’une personnalité pour acquérir sa force, ses qualités. Eric choisit Eric Cantona et il rentre bel et bien dans le jeu puisqu’il voit apparaître le King Eric. Celui-ci se transforme en ange gardien, en Jiminy Cricket pour aider notre ami à remettre de l’ordre dans sa vie.  On peut souligner la formidable auto-dérision d’Eric Cantona qui se présente comme une caricature de lui-même. Il s’exprime souvent par aphorismes qui agacent Eric car ils sont incompréhensibles. Cantona fait référence ici à sa fameuse conférence de presse suite à son exclusion pour neuf mois, où il avait parlé de mouettes suivant un chalutier.

« Looking for Eric » est un film typiquement loachien par son héros, un prolétaire qui doit faire face à l’adversité. Il y sera aidé par sa bande de copains, indéfectibles et tous supporters de Manchester United. L’un d’eux explique d’ailleurs qu’un homme peut changer de femme, de religion mais jamais de club de foot ! Ken Loach en profite pour critiquer le foot d’aujourd’hui menacé par l’argent roi. Ce sport qui servait de lien social pour les classes populaires devient de plus en plus inaccessible à cause du coût des places.

Ce qui différencie « Looking for Eric » des autres films de Ken Loach c’est l’humour, on a affaire ici à une véritable comédie. Bien entendu tous les passages avec Eric Cantona sont drôles grâce à ses proverbes, mais l’humour est partout présent. Il culmine lors de « l’opération Cantona » à la fin du film dont je ne dirai rien pour ne pas gâcher le plaisir des autres spectateurs.

« Looking for Eric » est un Ken Loach réussi car il nous montre de nouveau sa grande humanité et son amour des classes populaires. C’est un film jubilatoire, plein d’énergie, d’optimisme ce qui n’est pas si fréquent chez Ken le Rouge ! J’espère que toutes les swappeuses du Ken Loach Swap organisé par Cryssilda vont y courir!

Tulpan de Sergei Dvortsevoy

« Tulpan » de Sergei Dvortsevoy se déroule au Kazakhstan, dans les steppes immenses et désertiques. On y découvre la vie d’Asa, jeune homme revenant chez lui après avoir effectué son service militaire dans la marine.

Asa habite en fait dans la yourte de sa soeur et son beau-frère, un berger taciturne. Il est en âge de se marier et la seule jeune femme libre dans la région est la mystérieuse Tulpan. Asa rencontre les parents de celle-ci avec son beau-frère et un ami. Il tente d’amadouer les parents de Tulpan en leur narrant ses aventures maritimes avec un hippocampe et un poulpe…il leur offre même un lustre (mais à quoi peut bien servir un lustre dans une yourte?!). Malheureusement le verdict de Tulpan sera sans appel : elle ne veut pas épouser Asa à cause de ses grandes oreilles! Rien ne lui fera changer d’avis (ou plutôt à sa mère qui veut l’envoyer au collège) même lorsqu’on lui montre une photo du prince Charles qui a de plus grandes oreilles!

Pourtant le rêve d’Asa est simple : une ferme, des animaux, une femme et des enfants. Il a d’ailleurs dessiné son rêve sur le col de son costume de marin et le montre à Tulpan. Contrairement à elle, Asa veut rester dans la tradition des bergers kazakhs. Il tente d’apprendre son métier avec son beau-frère mais ce n’est pas facile pour notre jeune rêveur!

« Tulpan » est un film magnifique sur un peuple extraordinaire qui doit affronter sans cesse la nature déchainée : orage, tempête, sécheresse extrême qui fait mourir les agneaux du troupeau. les conditions de vie sont terriblement difficiles pour ces nomades et certains continuent malgré tout à perpétuer ce style de vie. En même temps, les paysages sont splendides. Sergei Dvortsevoy  nous montre la steppe en plan large avec des couleurs incroyables. Et Dvortsevoy attend toujours que la vie traverse ses plans : un chien vient se coucher, un petit garçon court sur un manche à balai-cheval. Seule la vie compte et sublime la steppe.

Cette vie, qui peut sembler austère, est aussi pleine de drôlerie. Le personnage de Boni, l’ami d’Asa, est très cocasse: il traverse les paysages en écoutant Boney M à fond et tapisse son camion de femmes à fortes poitrines! Il y a aussi des scènes incongrues comme celle du vétérinaire venu soigner les brebis du beau-frère d’Asa. Il ne s’inquiète que de la présence d’une chamelle. Il a en effet le bébé de celle-ci dans son side-car pour le guérir. La chamelle le suit depuis des kilomètres et le vétérinaire s’est déjà fait attaquer méchamment par une chamelle privée de son petit!

« Tulpan » est un film d’une grande poésie prenant le temps de nous faire partager la vie des nomades. Sergei Dvortsevoy est un documentariste et cela se ressent dans la manière très respectueuse dont il traite ses personnages. On sent une grande humanité, une grande tendresse contagieuse puisque j’ai eu du mal à quitter Asa et sa famille. Je vous conseille chaleureusement de voir « Tulpan » qui nous coupe pendant 1h40 de notre monde confortable et agité.

 

Louise-Michel de Gustave Kervern et Benoît Delépine

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Louise (Yolande Moreau) est ouvrière dans une petite manufacture en Picardie. Pour garder leur usine gagnante dans la fameuse rude concurrence internationale, Louise et ses collègues ont déjà « su accepter courageusement » (dixit le DRH) la semaine de 45 heures et « su refuser » toute augmentation de salaire. Reconnaissant, le patron leur offre une nouvelle blouse de travail. Pourtant, en arrivant au travail un matin, les ouvrières trouvent les locaux vides. L’usine est sauvagement délocalisée. Envolés, l’outil de travail, l’emploi et le salaire ! Que faire ? Louise, d’habitude en retrait, soumet son idée : tuer le patron. La proposition est adoptée à l’unanimité.

Louise se charge de trouver le tueur. Elle le débusque (de quelle façon !) en la personne de Michel (Bouli Lanners), minable consultant en sécurité, complètement fauché, installé dans un mobile home. Il accepte immédiatement le contrat, payé avec les indemnités de licenciement des ouvrières. Voilà nos deux héros embarqués dans un road-movie déjanté qui les mènera de Picardie à l’île de Jersey, en passant par Bruxelles, à la poursuite du patron voyou.

Les personnages principaux semblent débarqués d’une autre planète. Louise, apathique mais obstinée, a l’air de porter la misère du monde sur ses épaules. Michel est poussé par la nécessité à faire un boulot pour lequel il n’a aucune compétence (il est incapable d’abattre un chien à un mètre), même s’il a connu les tranchées de 14-18 (!), et même si « Kennedy, c’est lui (mais il ne faut pas trop le dire) ». Deux paumés à face lunaire en quête d’une revanche sur le monde et sur leur vie, d’autant plus déterminés qu’ils n’ont rien à perdre.

Yolande Moreau et Bouli Lanners sont excellents. Ils sont accompagnés de quelques guest-stars réjouissantes : Benoît Poelvoorde (ingénieur fou reconstituant sur maquette les attentats du World Trade Center), Mathieu Kassovitz (également producteur du film), Philippe Katerine, Siné, et Denis Robert dans un rôle qui est un savoureux clin d’œil aux déboires du journaliste qui dérange les milieux financiers. Apparaissent également les tronches récurrentes de Groland : Gustave Kervern (co-réalisateur du film), Francis Kuntz, Christophe Salengro (le président de Groland).

On retrouve en effet dans « Louise-Michel » le ton satirique de l’émission de Canal +, une parodie de journalisme, potache et libertaire, qui ne respecte rien ni personne : la maladie, les animaux, les enfants, les vieux, le 11 septembre, la politique, le pouvoir…, et qui délivre avec son humour féroce une analyse fine et subversive du monde qui nous entoure.

Car la morale de l’histoire pourrait être : la revanche des faibles sur les forts est juste (bien qu’illégale). On ne peut indéfiniment exploiter son prochain sans retour de bâton. Votre patron vous ôte du jour au lendemain votre subsistance pour accroître la sienne : éliminez-le, il le mérite. Ce type de message passe beaucoup mieux enrobé d’une bonne dose d’humour. C’est sans doute pour cela que le film a bénéficié d’une étonnante promotion, dans les journaux télévisés en particulier. Ou bien est-ce parce que le sujet colle particulièrement bien à l’actualité sociale et économique ? Quoi qu’il en soit, j’espère que financiers, grands patrons et autres « décideurs » seront allés voir « Louise-Michel » (ça m’étonnerait). Histoire d’être prévenus…

Vicky, Cristina, Barcelona de Woody Allen

Vicky (Rebecca Hall) et Cristina (Scarlett Johansson) sont deux jeunes américaines qui viennent passer deux mois de vacances à Barcelone. Vicky vient y terminer une thèse en identité catalane et a demandé à sa meilleure amie de l’accompagner.

Les deux jeunes femmes sont fort différentes l’une de l’autre. Vicky est raisonnable, elle a planifié sa vie par avance, elle est fiancée à un homme stable et ennuyeux. Cristina se cherche perpétuellement, elle a des vélléités artistiques et se veut en dehors des conventions sociales et morales. Les deux femmes profitent bien de leur voyage touristique (merci à Woody Allen pour toutes les images des oeuvres de Gaudi!) jusqu’à l’arrivée d’un élément perturbateur : le ténébreux Juan Antonio (Javier Bardem). Vicky et Cristina le rencontrent dans une galerie car le bel ibère est peintre. Juan Antonio leur propose immédiatement de partir avec lui en week-end à Oviedo mais également de partager son lit. Bien entendu Cristina est instantanément conquise alors que Vicky rechigne à suivre cet inconnu. Elle finit par se laisser convaincre et durant le week-end chaucune des deux jeunes femmes succombe aux charmes de Juan Antonio.

Cristina va même venir habiter chez lui pensant tenir là sa véritable histoire d’amour. Arrive la fougueuse Maria Elena (Pénéloppe Cruz), l’ex-femme de Juan Antonio aux tendances suicidaires. Les relations entre Juan Antonio et Cristina semblent compromises par la folie, la passion de Maria Elena. Mais le dernier cru allenien est plein de surprises…

Vicky, quant à elle, est retournée à sa thèse et à son falot de fiancé. Elle est bien insatisfaite de sa vie présente, sa nuit avec Juan Antonio ne cesse de la hanter. Mais Vicky n’a pas tiré une croix sur une vie plus aventureuse…

Depuis « Match point », on sait que l’Europe a donné une deuxième jeunesse au cinéaste septuagénaire new yorkais. L’Espagne apporte un ingrédient rarement présent dans les films de Woody Allen: la sensualité. Un vent de passion souffle sur les personnages de Woody qui conserve également sa marque de fabrique principale : des dialogues ciselés et pleins d’humour.

Les acteurs participent bien-sûr à cette révolution sensuelle et sont particulièrement excellents. Javier Bardem et Pénéloppe Cruz forment un couple muy caliente, plein de fougue et de passion destructrice. Scarlett Johansson, qui est l’actrice symbole du renouveau de Woody Allen, est toujours aussi fraîche et séduisante. La découverte du film est Vicky, jouée par Rebecca Hall, tout en retenue et en déchirement intérieur.

Woody Allen a profité du soleil de Barcelone pour s’amuser avec un marivaudage, jouant des différentes combinaisons des couples. Il n’en oublie pas d’être cynique puisqu’au final aucune combinaison ne fonstionnera, et chacune des deux femmes repartira désabusée sur l’amour et le couple.

« Vicky, Cristina, Barcelona » doit être le dernier film de Woody Allen en Europe, on attend de voir ce que le retour à New York lui apportera.

J'ai toujours rêvé d'être un gangster de Samuel Benchétrit

Le deuxième long-métrage de Samuel Benchétrit est composé de quatre sketchs et un épilogue. Le film s’ouvre sur une cafétéria de la banlieue parisienne que l’on retrouvera dans chacun des tableaux. Samuel Benchétrit a choisi le noir et blanc, à l’ancienne pour nous narrer les aventures de ses gangsters ratés.

Le premier sketch nous présente un braqueur (Edouard Baer) qui tente de se faire la caisse de la fameuse cafétéria. On le découvre sortant de sa mini-austin avec un bas sur le visage et se cognant la tête sur un poteau ! Le casse commence très mal et se poursuivra dans le même esprit. Le braqueur n’a pas de flingue et n’impressionne pas du tout la serveuse (Anna Mouglalis). Avant de se faire embaucher, elle était venue à la cafétéria pour y faire la même chose.

Le deuxième sketch parle du kidnapping d’une adolescente dont le père richissime devra payer une rançon. Les deux kidnappeurs (Bouli Lanners et Serge Larivière) ne sont pas des professionnels et cela se sent tout de suite. Ils ont le plus grand mal à descendre la jeune femme par une fenêtre et doivent laisser plusieurs messages au père pour lui expliquer ce qu’ils veulent. On découvre en fait deux braves hommes paumés et avec de gros soucis financiers. Ils couvent l’adolescente kidnappée qui a des tendances suicidaires. Bien entendu, le père n’apportera pas de rançon sur le parking de la cafétéria.

Le troisième sketch est directement inspiré du film « Coffee and cigarettes » de Jim Jarmusch. Le cinéaste américain avait également composé son film de plusieurs sketchs dont l’un d’eux voyait s’affronter Tom Waits et Iggy Pop. Benchétrit a en quelque sorte traduit Jarmusch en opposant Alain Bashung et Arno. Les deux chanteurs en tournée font un arrêt dans la cafétéria et prennent un café ensemble. Ils en profitent pour régler de vieux comptes puisque Arno explique que Bashung lui a piqué « Oh Gaby » et Bashung que Arno était à l’époque parti avec sa femme. Une fois l’ardoise effacée, les deux chanteurs parlent du présent en se vantant de vendre plus de disques, de remplir plus de salles de concert que l’autre.

Le quatrième sketch fait se retrouver une bande de casseurs du 3ème âge (Jean Rochefort, Jean-Pierre Kalfon, Laurent Terzieff, Venantino Venantini et Roger Dumas). L’un d’eux est à l’hôpital et les autres viennent le chercher pour lui éviter d’y mourir. Heureusement il se réveille dans la voiture et explique aux autres qu’il ne souffre que de calculs rénaux. Les cinq truands décident de retourner à leur planque pour évoquer le passé mais le monde a bien changé : la planque est devenue notre cafétéria ! Ils s’y arrêtent et se rendent vite compte que chacun s’ennuie dans son coin. Ils sont tous en manque de casse et décident de braquer leur banque fétiche. La banque n’est plus là et a laissé sa place à un Mac Donald. Mais un McDo ça se braque…

« J’ai toujours rêvé d’être un gangster » est rempli des références cinéphiliques de Samuel Benchétrit. On a déjà évoqué Jarmusch, mais on pense aussi à « Pulp Fiction » pour la construction du film, à Aki Kaurismäki pour le côté dépressif des personnages ou au cinéma muet dans une séquence. Ce sont tous des losers sympathiques pour qui ne rien ne marche jamais.

L’humour est très présent dans le film. C’est à la fois un comique de situation : le braqueur du premier sketch enferme ses clefs à l’intérieur de sa voiture ou poursuit un cuisinier avec sa voiture. Les dialogues sont également très drôles. Dans le sketch du kidnapping, l’un des deux hommes explique que son chien s’appelait Marley (le kidnappeur en question est fan de Bob Marley) et qu’il avait été renversé par une voiture. Le deuxième lui dit que s’il lui avait mis une laisse, ça ne serait pas arrivé et l’autre lui répond « Je ne lui ai pas donné le nom d’un homme libre pour lui mettre une laisse ! »

Les différents sketchs sont tous réussis notamment grâce aux exceptionnelles performances des acteurs. « J’ai toujours rêvé d’être un gangster » est tout simplement un régal.

A bord du Darjeeling Limited de Wes Anderson

Bill Murray est assis à l’arrière d’un taxi indien, il est malmené par la conduite du chauffeur mais semble pressé. Il arrive en effet à une gare, il court sur le quai pour attraper son train déjà en marche. Il ne montera pas dans ce train, il est dépassé dans sa course par Peter (Adrien Brody) qui saute à l’arrière du train. Cette apparition de Bill Murray nous replonge immédiatement dans l’univers de Wes Anderson dont il est l’acteur fétiche.

Peter rejoint dans le Darjeeling Limited ses deux frères : Francis (Owen Wilson) et Jack (Jason Schwartzman). C’est Francis qui a organisé ce voyage, pour renouer les liens de la fratrie. Les trois frères ne se sont pas revus depuis l’enterrement de leur père. Francis veut entraîner ses frères dans un voyage spirituel, il veut profiter de chaque arrêt du train pour visiter des temples. Jack et Peter sont très sceptiques quant à l’intérêt de ce rapprochement familial. Néanmoins ils tentent de faire plaisir à leur frère aîné qui a le visage couvert de pansements suite à un accident de la circulation.

Le voyage se passe plutôt bien à part quelques accrochages entre les frères : Francis confisque les passeports de ses frères pour les empêcher de partir, Francis ne supporte pas que Peter porte des affaires ayant appartenu à leur père. Les motivations de Francis ne sont pas tout fait celles annoncées au départ et ses frères le découvrent rapidement. Le voyage doit les amener tous les trois dans un monastère où se trouve leur mère dont ils n’ont plus de nouvelles. Disons plutôt qu’elle ne leur donne plus de nouvelles : elle a choisi de vivre loin des siens. Après avoir été expulsés du Darjeeling Limited (Peter transportait un serpent dont le venin est mortel…), les trois frères vont poursuivre leurs péripéties à pieds, à moto, en bus à travers l’Inde.

Wes Anderson nous présente de nouveau une famille décomposée et névrosée à l’instar de celles de « La famille Tanenbaum » ou de « La vie aquatique ». Les trois frères sont quasiment orphelins et chacun a son lot d’angoisse. Francis n’a pas eu d’accident mais a tenté de se suicider. Peter va bientôt être père, mais cela l’effraie et il préfère se trouver à des millions de kilomètres de sa femme. Jack vit une rupture difficile avec une jeune femme (Natalie Portman qui n’est pas dans le film mais dans le court-métrage « Hôtel Chevallier » présenté avant le film) qu’il a dû fuir jusqu’à Paris. Les trois frères passent d’ailleurs leur temps à ingurgiter des médicaments indiens et autres sirops douteux.

Le voyage ne doit pas seulement les réconcilier entre eux, ils doivent aussi le faire avec eux-mêmes. Ils y réussiront après la mort d’un jeune indien qui va les faire réfléchir et leur apporter la sérénité. Ils en viendront même à jeter l’ensemble des bagages qui leur venaient de leur père.

On retrouve bien entendu dans « A bord du Darjeeling Limited » la fantaisie, la loufoquerie chères à Wes Anderson. Jack marche pieds nus tout au long du film sans que cela ne semble poser problème à personne. Peter porte les lunettes de soleil de son père qui étaient à sa vue alors que Peter n’a pas besoin de correction. Le train se perd et comme le dit Jack : « Comment un train peut-il se perdre alors qu’il est sur des rails ? ». L’humour de Wes Anderson est toujours décalé comme le sont les trois frères en costumes sombres dans ce train aux couleurs vives, kitsch.

Les trois acteurs sont formidables, Jason Schwartzman et Owen Wilson sont des habitués des œuvres de Wes Anderson. On salue l’arrivée dans la bande d’Adrien Brody qui lui aussi pourrait être un digne descendant de Bill Murray.

La bande originale est également à souligner puiqu’elle arrive à mélanger brillamment The Kinks, Joe Dassin et la musique indienne. « Where do you go to » de Peter Sarstedt fait le lien entre le court-métrage et le long.

« A bord du Darjeeling Limited » est un film drôle, mélancolique, décalé et élégant comme son auteur.