Le nouveau protocole de Thomas Vincent

Raoul Kraft (Clovis Cornillac), alors qu’il travaille sur son exploitation forestière, apprend la mort de son fils de 18 ans dans un accident de voiture. Sur le lieu de l’accident, sur une route de montagne, une jeune altermondialiste, Diane (Marie-Josée Croze), lui dit que son fils suivait un protocole d’essais cliniques pour un médicament dont les effets secondaires pourraient avoir provoqué l’accident mortel. Elle lui demande de lui remettre le médicament à des fins d’analyses. Elle le prévient aussi que le laboratoire pharmaceutique pourrait tenter de le récupérer pour masquer sa responsabilité. Bouleversé, Raoul ne veut pas en entendre parler et l’envoie promener. Mais il se rend compte que son fils n’a pu être victime d’un simple accident : il ne pouvait pas quitter la route à cet endroit, et la voiture n’avait aucun problème. D’autre part, en rentrant chez lui un soir, il constate que son armoire à pharmacie a été fouillée. Il décide alors de monter à Paris et de retrouver Diane.

Tout en enquêtant sur la mort de son fils, Raoul va peu à peu pénétrer les arcanes de l’industrie pharmaceutique, que Diane combat de toutes ses forces. Parfois à la limite de la rupture, elle n’hésite pas à harceler publiquement et en privé les patrons de laboratoires, pour révéler leurs agissements, et à manipuler Raoul, pour l’amener à servir sa cause. Marie-Josée Croze incarne avec brio un personnage douloureux et ambigu. Clovis Cornillac est lui aussi excellent dans le rôle de ce père amené par sa quête désespérée de justice à apprendre la cruelle vérité sur son fils et à ouvrir les yeux sur la réalité du monde qui l’entoure.

Les films français qui allient divertissement et réflexion politique ne sont pas si fréquents. Pour le divertissement, tous les ingrédients d’un bon thriller : un scénario bien ficelé avec scènes d’action et courses-poursuites, révélations et rebondissements, suspense et émotion. Côté réflexion : la puissance du lobby pharmaceutique qui transforme les plus pauvres en cobayes pour tester les nouveaux médicaments qui soigneront les maux des plus riches, et surtout accroîtront ses profits. Les scènes d’ouverture et de clôture, en guise d’illustration, font d’ailleurs froid dans le dos.

Le drame personnel qui se joue pour Raoul Kraft est aussi l’occasion d’une prise de conscience qui transcende sa propre expérience, comme en témoigne son geste à la fin. Geste de colère et de révolte, il sonne aussi comme une tentative désespérée d’attirer l’attention sur une entreprise inhumaine. Au début du film, lors de la conférence de presse d’une patronne de labo pharmaceutique, Diane, folle de rage, hurle que lors de la peste au Moyen-Age, si un vaccin avait existé, on l’aurait donné, pas vendu, simplement pour enrayer l’épidémie. On pense bien sûr aux ravages du sida en Afrique. Non, décidément, la santé n’est pas une marchandise.

Soyez sympas, rembobinez de Michel Gondry

« Soyez sympa, rembobinez » était la prescription inscrite sur les VHS des vidéoclubs, c’est dorénavant le titre du quatrième long-métrage de Michel Gondry.

A Passaic, dans le New Jersey, M. Fletcher (Danny Glover) tient un petit vidéoclub de quartier, le seul probablement de tous les Etats-Unis à avoir encore des VHS ! L’immeuble vétuste est amené à être démoli par la municipalité et le vidéoclub n’est plus assez rentable. M. Fletcher veut éviter cela à tout prix et part étudier en cachette la concurrence des vidéoclubs louant des DVD. Il laisse son commerce à son jeune employé Mike (Mos Def) en l’exhortant de ne pas y laisser entrer Jerry (Jack Black), le meilleur ami du jeune homme. Cette demande de M. Fletcher donne lieu à des scènes très cocasses. Il écrit son message sur la vitre d’un train, à l’envers pour Mike qui ne le comprend pas. Mike cherchera un moment la signification de ce message jusqu’à ce que celui-ci lui apparaisse physiquement. L’ingéniosité de Michel Gondry est manifeste dans ce type de scène.

Mais pourquoi M. Fletcher interdit-il l’entrée de son magasin à Mike ? On le comprend très vite car Mike est personnage plus que farfelu. Il vit dans une caravane à côté d’une centrale électrique et dort avec une passoire sur la tête pour éviter les mauvaises ondes. Il veut d’ailleurs saboter la centrale et entraîne Mike une nuit dans ce but. La scène est très drôle, les deux hommes se sont camouflés à la manière du grillage qui entoure la centrale. Le sabotage échoue et Jerry prend une décharge électrique. Le lendemain, il passe au vidéoclub et son corps devenu magnétique efface toutes les bandes VHS ! C’est la panique d’autant plus quand une amie de M. Fletcher, Mme Kimberley (Mia Farrow), vient chercher « Ghostsbusters » ! Les deux hommes sont heureusement plein d’imagination et ils vont suéder le film. Suéder un film, terme inventé pour l’occasion, c’est le retourner avec tout ce que l’on peut avoir sous la main. On a donc droit à un remake fantaisiste du film dans une bibliothèque municipale avec sacs plastiques faisant office de fantômes, guirlandes de noël pour les exterminer,etc…On se dit bien entendu que la supercherie sera vite démasquée mais en fait la version suédée plaît. Les clients redemandent des films suédés. Mike et Jerry tournent tout ce qui leur est demandé : « Rush hour 2 » (Jack Black en Jackie Chan est à se tordre de rire), « Robocop », « King Kong » et même « Le roi lion » ! Devant la demande exponentielle, les deux copains font de plus en plus appel aux gens du quartier qui évidemment sont ravis d’emprunter les films dans lesquels ils ont tournés.

M. Fletcher est assez étonné à son retour de voir la queue devant son vidéoclub. Il adhère aux films suédés et y participe dans un remake de « Miss Daisy et son chauffeur ». Miss Daisy est interprété par Mia Farrow qui nous évoque « La rose pourpre du Caire » de Woody Allen où une jeune femme passait littéralement de l’autre côté de l’écran de cinéma.

Malheureusement, l’ensemble des films suédés est détruit à cause des droits d’auteurs et la municipalité arrive avec les pelleteuses. La petite communauté décide de tourner un dernier film original cette fois. Le film raconte la vie d’un jazzman, Fats Waller, qui serait né dans l’immeuble où se situe le vidéoclub. Fats Waller est très présent dans le film et la vie de M. Fletcher qui fait vivre sa légende. Tous les habitants du quartier tourne dans le film dont les images apparaissent dès l’ouverture de « Soyez sympas, rembobinez ». Michel Gondry clôt son œuvre par le visionnage joyeux de ce film dans le film.

« Soyez sympas, rembobinez » est un film particulièrement réjouissant, les films suédés se tournent dans la bonne humeur et soudent les habitants de Passaic. Michel Gondry, grand bricoleur dans l’âme, nous montre que l’invention est toujours payante. La créativité dont font preuve Mike et Jerry plaît plus que les films hollywoodiens d’origine. Les films amateurs sont plus inventifs que les blockbusters formatés. « Soyez sympas, rembobinez » est un film militant pour le cinéma amateur, pour le bricolage qui oblige à plus d’imagination, à plus de liberté.

Juno de Jason Reitman

 

Juno McGuff (Ellen Page) est une adolescente de 16 ans ordinaire : l’école, une meilleure amie à qui elle confie tout, un petit copain. Le seul hic : le ventre de Juno qui s’arrondit au fil des mois, des saisons qui découpent le film. Après des litres de jus d’orange et plusieurs tests de grossesse, Juno en est sûre, elle est bien enceinte de son petit ami Paulie Bleeker (Michael Cera). Elle en parle immédiatement à sa meilleure amie qui ne trouve rien de mieux que de lui demander : »Mais comment as-tu fait pour boire assez pour trois tests de grossesse ? » La réaction de la copine donne le ton du film qui se veut décalé. Après réflexion, Juno décide de garder l’enfant afin de le faire adopter par un couple stérile. Pas de charge contre ou pour l’avortement, Juno n’explique pas vraiment son choix, elle fait jouer son libre-arbitre. Le film ne se veut en rien politique ou polémiste.

Juno et sa copine Leah (Olivia Thirlby) finissent par trouver le couple d’adoptants idéal dans les petites annonces du journal où ils posent unis et tout sourire. Juno rencontrent Mark (Jason Bateman) et Vanessa (Jennifer Garner) Loring dans leur somptueuse maison décorée avec goût. La vie du couple a l’air tout aussi parfaite et harmonieuse que leur maison. L’arrivée de Juno et du futur bébé mettent à jour les failles du couple. Juno passe du temps avec le mari qui partage avec elle son goût pour le rock et les films d’horreur de Dario Argento. Mark rencontre toujours Juno quand Vanessa est absente car elle ne supporte pas les goûts d’adolescent attardé de son époux. Vanessa est une working girl, austère, voulant à tout prix fonder une famille. Mark se rend compte que ses envies diffèrent fortement de celles de sa femme. Il prend donc la décision de divorcer ce qui perturbe l’adoption du bébé de Juno. Heureusement nous sommes dans un film américain et nous aurons droit à un happy end.

« Juno » est une comédie sur l’adolescence réussie en comparaison des habituelles farces vulgaires du type « American pie ». Les adolescents n’y sont pas caricaturés. Le personnage de Juno est une Zazie moderne et américaine. Ses réparties sont toujours pleines d’humour, d’ironie. Elle possède une gouaille, une tchatche extraordinaires. La force du personnage tient beaucoup à la prestation d’Ellen Page qui est d’un naturel confondant. Juno prend  avec beaucoup de recul, de maturité sa grossesse mais elle reste une enfant qui appelle sa copine sur un téléphone hamburger ! Paulie Bleeker, joué par Michael Cera, incarne un petit ami sportif mais aussi rêveur, lunaire et amoureux. Le regard porté sur eux est tendre et compréhensif.

On peut toutefois regretter le peu de cas qui est fait du choix de Juno. On ne connaît à aucun moment les raisons qui motivent  son choix d’adoption. Juno passe au planning familial, la secrétaire semble l’effrayer et elle repart. C’est un peu court pour justifier un choix si lourd.

Malgré tout, Juno est une comédie très agréable, un film sur l’adolescence pas niais, ne boudons pas notre plaisir !

There will be blood de Paul Thomas Anderson

« There will be blood » s’ouvre sur une musique stridente, angoissante. Cette musique, très présente tout le long du film, plante tout de suite l’atmosphère sombre, désespérée (elle a été composée par Jonny Greenwood membre du grand Radiohead).

Le film de Paul Thomas Anderson est adapté de « Pétrole ! » d’Upton Sinclair et nous narre la saga de Daniel Plainview (Daniel Day Lewis) de 1898 à 1927. Modeste chercheur d’or noir au début du film, Daniel Plainview va devenir foreur de pétrole et construire sa fortune grâce à cela. Sa technique est simple : il rachète à des paysans leurs terres pour une bouchée de pain et extirpe le pétrole du sous-sol. Le film est centré sur la période où Daniel Plainview rachète les terrains à Little Boston jusqu’à l’océan pour forer et construire un pipeline. Les habitants pauvres de la région cèdent facilement à Plainview qui présente son affaire comme étant familiale. Il est toujours accompagné de son fils adoptif ce qui crédibilise ses propos. Daniel Plainview sait se rendre sympathique auprès de ces gens mais au fond il les déteste. Daniel est un homme foncièrement misanthrope, les autres ne l’intéressent pas. Sa recherche de pétrole, de fortune n’a qu’un but : celui d’être seul, de se couper du monde extérieur.

Paul Thomas Anderson compile les fondements de l’Amérique : le pétrole, l’argent, le self-made man, la religion, la famille mais pour les détourner, nous montrer leur versant noir. Comme on l’a déjà dit le pétrole et l’argent ne servent qu’à assouvir un besoin de solitude, de haine d’autrui.

La religion est très présente dans le film par la voix de Eli (Paul Dano) qui construit une église à Little Boston. Eli et Daniel se confrontent, s’affrontent même à plusieurs reprises. Eli est un prédicateur virulent, un exorciste de sa communauté. Daniel bien entendu ne croit en rien et surtout pas en une transcendance. Eli veut à tout prix convertir Daniel, ce qu’il réussira à faire en contrepartie du fameux pipeline. Mais le jeune prophète aime aussi l’argent. Il profite de l’argent du pétrole pour bâtir son église, sa notoriété. A la fin du film, Eli se voit obliger de reconnaître qu’il est un faux prophète, que Dieu n’est qu’illusion pour tenter de renflouer ses caisses. La religion est pervertit par l’argent du pétrole.

La valeur famille est également passée au filtre noir de Paul Thomas Anderson. Le fils adoptif, qui semble aimé par Daniel, lui sert à amadouer les paysans et est rejeté violemment quand il devient handicapé. Daniel Plainview fait la rencontre de son frère qu’il ne connaissait pas. Etonnamment Daniel accepte son frère, se confie à lui et veut le faire participer à ses affaires. Ce seul moment de partage pour Daniel est éphémère puisqu’il apprendra rapidement que l’identité de son frère a été usurpée.

Daniel Plainview est le typique self-made man américain, un conquérant des grands espaces. Il est parti de rien et bâtit sa réussite, sa fortune à la force du poignet. Mais cela ne mènera à rien. Daniel Plainview a une fin pathétique, grotesque. Il est enfin seul, est alcoolique et la violence l’entraînera au fond du trou.

La performance de Daniel Day Lewis est hallucinante, il est totalement habité par son personnage, quasiment en transe. Face à lui, Paul Dano ne fait pas pâle figure, il est extraordinaire dans son rôle de prêcheur avide. Un grand talent à suivre.

« There will be blood » sape les fondements de l’Amérique et donne un éclairage sombre sur le capitalisme forcené de ce pays.

Didine de Vincent Dietschy

Voici un film charmant et délicieux à l’instar de son personnage principal : Didine (la gracieuse Géraldine Pailhas). Alexandrine Langlois a 35 ans, est célibataire, crée des motifs pour l’impression textile et ne se fait appeler que par son surnom : Didine. Elle est LA bonne copine, celle qui écoute tout le monde, celle qui est toujours disponible pour les autres. Quand sa meilleure amie (Julie Ferrier extraordinaire) se sépare de son petit ami François (Benjamin Biolay), elle passe du temps avec l’un comme avec l’autre. Didine semble totalement détachée de sa propre vie, ce qui probablement lui permet cette si bonne écoute des autres. Elle est célibataire mais n’y voit que des avantages. Elle découvre dans un magasin de vêtements haut de gamme un de ses motifs vendu une bouchée de pain mais semble s’en moquer. Décidément Didine n’a aucune ambition, ni professionnelle, ni personnelle, elle se tient à l’écart, ne sait que choisir pour sa vie et ne choisit rien.

Cela va changer quand elle franchit par hasard la porte d’une association d’aide aux personnes âgées. Elle participe à l’association comme malgré elle, elle rend visite à des femmes âgées chez elles. C’est là qu’elle fait la connaissance de Mme Mirepoix (Edith Scob), vieille femme acariâtre et dont les sentiments semblent rabougris. L’histoire de cette femme marque Didine, elle fut libre, bien en vie et loin des conventions de sa famille bourgeoise. Mais elle finit malgré tout sa vie seule, triste et fanée. Didine ne veut pas en arriver là, elle rencontre le neveu de Mme Mirepoix (Christopher Thompson) qui devient son but à atteindre. Grâce à lui elle redeviendra Alexandrine.

Face aux autres personnages (la meilleure amie PDG cynique, carriériste et suicidaire ; François l’ado trentenaire en pleine crise sentimentale ; une jeune femme de l’association gérontophile et hystérique), Géraldine Pailhas incarne une Didine toute en légèreté, glissant dans la vie sans prendre de décision. Didine la délicieuse indécise semble souvent ailleurs, est maladroite mais elle finit par avoir ce qu’elle veut, contrairement aux autres personnages empêtrés dans leurs vies compliquées.

Vincent Dietschy réalise une jolie comédie chorale, un souffle de vent léger et chaud. « Didine » est une comédie romantique mais pas tarte, pleine de fraîcheur et ce grâce à des personnages bien trempés et des acteurs que l’on découvre (Julie Ferrier, Benjamin Biolay) ou que l’on voit peu (Géraldine Pailhas, Christopher Thompson). On passe un agréable moment en compagnie de Didine et comment ne pas apprécier un film qui met en avant la désinvolture ?

It's a free world de Ken Loach

Voilà un film qui apporte un autre éclairage sur la situation économique et sociale en Grande-Bretagne. Loin de l’image de réussite que nous renvoient habituellement médias et politiciens, Ken Loach nous donne à voir l’envers du décor du libéralisme triomphant, à savoir la triste réalité pour des millions de travailleurs déracinés, exploités…et pauvres.

Angela (Kierston Wareing), « Ange » comme on l’appelle, travaille dans une agence qui recrute dans les pays d’Europe de l’est des candidats à l’exil, pour un travail et une vie meilleure en Angleterre. Au début du film, elle est en Pologne et fait passer des entretiens à des hommes, des femmes, jeunes et moins jeunes, à la chaîne, aidée d’une traductrice. Les affaires marchent, Ange s’investit.

Pourtant, à son retour, elle apprend qu’elle est virée, en fait parce qu’elle a violemment refusé de se laisser tripoter par son chef. 35 ans, mère célibataire – elle a laissé son fils de 11 ans à la garde de ses parents -, et désormais sans travail, Ange est également débrouillarde, ambitieuse, déterminée. Elle décide de créer avec son amie et colocataire, Rose (Juliet Ellis), sa propre agence d’intérim,  recrutant pour le compte d’entreprises des travailleurs étrangers pour des tâches à la semaine, au jour, à l’heure. Ses bureaux : l’arrière-cour d’un pub, où se rassemble chaque matin la foule pressante des immigrés postulants au turbin à l’agressivité desquels elle doit parfois faire face.

On ne peut être qu’admiratif pour cette jeune femme qui à force de courage parvient à améliorer sa situation. Son envie, son but , est de gagner suffisamment pour récupérer la garde de son fils, gamin révolté et violent avec ses camarades à l’école. L’énergie d’Ange transperce l’écran. Mais, pressée par l’envie, et par la nécessité aussi de faire face à ses dépenses et ses obligations, comme entraînée dans une spirale, elle ira jusqu’à l’ignominie, prête aux pires bassesses pour sauver son gagne-pain. Pas de manichéisme cependant dans ce personnage. Par exemple, Ange refuse de franchir une certaine limite : elle ne fait pas travailler de sans-papiers (peut-être aussi par peur de la loi). On la voit à un autre moment prendre des risques pour aider une famille de clandestins. Malgré tout, à l’heure décisive, elle n’hésite pas à sacrifier la morale et l’amitié à la réalisation de ses objectifs.

Alors, ange ou démon ? Pas si simple. On ressent pourtant une sorte de joie mauvaise, de sentiment de justice, lorsque dans cette scène d’une grande tension, trois de ses « employés » viennent chez elle la menacer pour récupérer l’argent qu’ils lui réclament en vain depuis des jours. A ce moment, Ange croit avoir perdu son fils. On croit l’expérience rédemptrice. Aura-t-elle retenu la leçon ?

Au final, pas plus de morale à cette histoire qu’il n’y en a dans une assemblée de gros actionnaires décidant d’une délocalisation pour accroître les profits. Ou peut-être une, si, mais « naturaliste » : chacun doit lutter pour sa survie, les plus forts mangent les plus faibles, c’est la règle. Ken Loach réalise là une magnifique illustration de l’inhumanité de ce système qui produit bourreaux et victimes, chacun pouvant être l’un et l’autre, au gré des aléas de la vie et des fluctuations économiques. Alors, l’Angleterre, paradis libéral ?

La visite de la fanfare d'Eran Kolirin

La fanfare de la police d’Alexandrie est invitée par le centre culturel arabe d’une ville d’Israël pour un concert. Les musiciens ne trouvent personne pour les accueillir à leur arrivée à l’aéroport. Ils prennent alors un car qui les lâche dans un village, face à un restaurant. Ils demandent le chemin du  centre culturel à la patronne du restaurant, l’avenante Dina (Ronit Elkabetz). Pas de centre culturel dans ce village : ils ne sont pas au bon endroit. Le prochain car est le lendemain matin et, pour comble de malchance, pas un hôtel à l’horizon. Mais Dina leur propose alors de les héberger, chez elle et chez d’autres habitants.

Le film nous raconte la soirée et la nuit de la petite troupe dans ce village perdu au milieu de nulle part, de quelques personnages en particulier : Toufik (Sasson Gabai), la cinquantaine, digne et rigide chef de la fanfare ; le jeune Khaled (Saleh Bakri), dragueur invétéré et qui remet parfois en cause l’autorité de Toufik ; Simon (Khalifa Natour), au regard mélancolique et compositeur à ses heures perdues ; et bien sûr la belle Dina, qui semble particulièrement ravie de l’arrivée de ces hôtes inattendus.

Le conflit israélo-arabe n’est pas évoqué une seule fois. Pas d’hostilité dans les relations entre les Israéliens et leurs « invités », plutôt de la gêne. Tout du moins au début, car de la complicité, sinon une certaine compréhension, surviendra à l’occasion de cette nuit. Même le pudique et austère Toufik, gagné par la chaleur et la jovialité de Dina, se laissera aller à quelques confidences émouvantes sur son passé, révélant un homme blessé.

Cependant, l’atmosphère du film est plutôt légère. Par exemple lors du dîner dans une famille israélienne, avec Simon et deux autres membres de la fanfare. L’ambiance tendue est aggravée par les piques que se lancent les membres de la famille. Mais tout finira par se calmer lorsque les convives parleront musique. Autre scène, hilarante celle-là : Khaled apprend à un jeune israélien puceau, Papi (Schlomi Avraham), à emballer une fille, et pour cela fait sur Pappi les gestes que ce dernier reproduit sur la jeune fille.

Au matin, c’est le moment de se séparer. Des relations se sont nouées et, même éphémères, on peut penser qu’elles marqueront les protagonistes. Le temps d’une nuit, les deux communautés ont appris à se connaître un peu mieux et ont pu, au-delà de leurs dissensions, prendre conscience de ce qui les rapproche : l’amour, la tendresse, la famille, les enfants, la chaleur humaine, la musique…en bref, leur humanité. Finalement, le film ne concerne pas seulement les relations entre Arabes et Israéliens, sa portée est bien plus universelle.

Tout cela est tourné avec beaucoup de finesse, sans jamais tomber dans l’angélisme ou la mièvrerie. Un film drôle, subtil, touchant, mélancolique…à voir en somme.

Sweeney Todd de Tim Burton

 

Une comédie musicale gothique, cela semble antinomique mais c’est ce qu’a réalisé Tim Burton avec « Sweeney Todd ». Le chant et le sang se mélangent dans ce film adapté d’un musical à succès de la fin des années 70 aux Etats-Unis et en Angleterre.

Le film s’ouvre sur l’arrivée d’un bateau sortant du brouillard dans le port de Londres. Deux hommes en descendent : un jeune homme et Sweeney Todd (Johnny Deep). Ce dernier revient dans sa ville pour accomplir sa vengeance. Jeune homme, il était barbier, avait une femme et une fille, était heureux en somme. Malheureusement, un homme, le juge Turpin (Alan Rickman), convoitait sa femme et il envoya Sweeney Todd au bagne pour la lui voler. Le passé du héros est évoqué par de courts flashbacks lumineux, respirant le bonheur et où le visage du héros est bien différent de celui découvert au début du film. On le retrouve dans des ruelles sombres, pauvres, sales, dignes de Jack l’Eventreur. Sweeney a un visage blafard, un costume sombre, une chevelure noire avec une mèche que la douleur a sans doute rendue blanche. Sweeney Todd a un physique typiquement burtonien, un croisement entre Edward aux mains d’argent et Mr Jack.

Il regagne son ancienne demeure et y trouve Mrs Lovette (Helena Bonham Carter) tenant une pâtisserie et qui vend les pires tourtes de Londres. Elle lui apprend que sa femme est morte et que le juge Turpin a adopté sa fille. Sweeney Todd ne pense plus alors qu’à sa vengeance, il imagine un plan macabre pour se débarrasser du juge Turpin aidé de la pâtissière. Ils vont s’entraîner sur des passants : lui tranche la gorge, elle les transforme en tourtes.

Dans le même temps, le jeune homme arrivé à Londres avec Sweeney tombe amoureux de sa fille qu’il va tout faire pour sauver. Les scènes entre les deux jeunes gens éclairent le film, nous éloignent de la noirceur de l’histoire. Sweeney Todd pourrait lui aussi goûter à un bonheur retrouvé avec Mrs Lovette qui se consume d’amour pour lui mais ce dernier n’a que son noir dessein en tête. Sweeney Todd ne sera comblé que lorsque le sang du juge Turpin aura coulé mais sa vengeance va l’emmener trop loin.

On retrouve l’ambiance désespérée chère à Tim Burton, Londres est une ville glauque, noyée dans le brouillard et les fumées de cheminées. Très peu d’espoir existe dans les bas-fond et l’esthétique utilisée est proche de l’expressionnisme.

Johnny Deep prête son visage lunaire au barbier de Fleet Street. Son visage passe de la démence à la mélancolie, on prend pitié de ce personnage à qui on a arraché sa vie. Johnny Deep est parfait dans ce rôle et il adhère totalement à l’esprit burtonien. Les collaborations entre Deep et Burton (« Edward aux mains d’argent », « Ed Wood », « Sleepy Hollow ») sont toujours un régal.

Helena Bonham Carter joue également une partition sur mesure, un personnage ambigu, peut-être encore plus fou et noir que celui de Sweeney Todd. A noter les seconds rôles : Alan Rickman ambigu et pervers à souhait, Sacha Baron Cohen campe un barbier italien haut en couleurs et plus vrai que nature.

Les chansons sont de Stephen Sondheim qui est à l’origine du spectacle datant de 1979 et ont été retravaillées par Tim Burton. Les chansons se collent assez bien dans la narration et on a droit à de beaux duos entre Johnny Deep et Helena Bonham Carter.

Après des expériences moins réussies comme « Big Fish », on retrouve l’univers de Tim Burton composé de freaks désespérés, marginaux et que la noirceur de la vie n’épargne pas.

 

Gone baby gone de Ben Affleck

 

 Les atmosphères poisseuses et les intrigues complexes des romans de Denis Lehane vous plaisent ? Vous retrouverez tout cela dans le premier film en tant que réalisateur de Ben Affleck. Et pour cause puisque ce film est adapté de Lehane où l’on croise ces héros récurrents Patrick Kenzie (Casey Affleck) et Angie Gennaro (Michelle Monaghan).

Le début de l’histoire semble clair : Kenzie et Gennarop, détectives privés, sont embauchés par une famille pour retrouver une petite fille disparue. L’intrigue se déroule à Boston, la ville de naissance des frères Affleck, on sent le regard amoureux de Ben pour sa ville à travers sa camera. La famille de la petite fille est confrontée à un déferlement médiatique et à une police qui semble dépassée. La famille compte sur Kenzie et Gennaro pour réactiver l’enquête grâcee à leur connaissance des réseaux souterrains de Boston. Kenzie et Gennaro découvrent que la mère de l’enfant a caché beaucoup de choses à la police. Elle est droguée et a subtilisé de l’argent à son dealer. Aidés par un policier Remy Bressant (Ed Harris), Kenzie et Gennaro se lancent à la recherche de ce dealer qui semble avoir une bonne raison d’avoir kidnappé l’enfant. Cette poursuite se conclura par une scène incroyable dans un parc de nuit où l’échange argent/enfant doit se faire. Camera à l’épaule, Ben Affleck suit la course des personnages dans le parc, on ne voit rien, on entend des coups de feu, le bruit d’un objet tombant dans l’eau et à l’image des détectives il nous est impossible de savoir ce qui s’est arrivé. La poupée de l’enfant de l’enfant est retrouvée dans l’eau et tous supposent que la petite fille s’y est noyée. L’enquête a échoué, le capitaine de la police (Morgan Freeman) démissionne. Patrick Kenzie, éprouvé par la mort de l’enfant, poursuit son travail et découvre que la réalité de cette enquête n’est pas celle à laquelle on a voulu lui faire croire.

L’intrigue est bien entendu très bien ficelée et réserve des rebondissements. Ben Affleck traduit parfaitement l’atmosphère des polars de Denis Lehane. Les personnages naviguent dans des endroits glauques, angoissants au milieu des dealers, des petites frappes, des pédophiles. Casey Affleck est formidable dans le rôle de Patrick Kenzie. Un personnage qui semble tout en retenue mais qui laisse transparaître une fêlure, une douleur, un malaise profond face au monde qu’il côtoie. Ed Harris campe un policier ambigu, adaptant ses principes aux situations rencontrées.

Le premier film de Ben Affleck est prometteur, il confirme le talent de son frère Casey et nous attendons la suite !

 

Into the wild

 

Au début des années 90, Christopher McCandless (Emile Hirsch) est un jeune diplômé avec un avenir tout tracé par ses parents : de longues études brillantes, une vie bourgeoise et respectable dans une banlieue suburbaine américaine. Mais le jour où son père (William Hurt) lui propose de lui offrir une nouvelle voiture pour le féliciter de sa réussite aux examens, Chris prend la décision de changer radicalement sa vie. Il refuse ce cadeau inutile à ses yeux et par le même coup la vie capitaliste qui va avec. Il largue les amarres de son ancienne vie pour partir à l’aventure, son but ultime : atteindre l’Alaska.

Le dernier film de Sean Penn est inspiré du livre de Jon Krakauer qui relate le véritable périple de Chris à travers l’Amérique. Il quitte sa Virginie natale, abandonne sa voiture, brûle ses derniers dollars et part chercher sa vérité. Il traverse de nombreux états américains : le Dakota, le Colorado, le Texas, l’Arizona, etc…Ce voyage utopique se fait seul, à pieds mais Chris croise le chemin de nombreux personnages qui s’attachent à lui. Un couple hippie, qu’il rencontre par deux fois sur sa route, dont la femme (Catherine Keener) voit en lui son propre fils parti lui aussi sans donner de nouvelles. Un ouvrier agricole (Vince Vaugh) libre et fantasque qui embauche Chris pour lui permettre de poursuivre son voyage. Un vieil homme qui reprend goût à la vie à son contact et souhaite l’adopter. Mais rien ni personne ne peut détourner Chris de sa quête d’absolu. Il lit et vénère Thoreau, Emerson et London. Son refus de notre société de consommation et son repli vers la nature se rapprochent des idéaux de ces écrivains et surtout de ceux de Thoreau vivant en ermite dans une cabane en bois. Le retour à la nature de Chris n’est pas qu’idéaliste, il est aussi dû à des problèmes familiaux. Le père de Chris a eu en effet un autre fils avec une première femme qu’il a tous deux abandonnés. Chris découvre ce secret et veut s’éloigner des mensonges de sa famille sans laisser de traces. Il parvient ainsi en Alaska et réussit à y vivre plus de cent jours. Mais la malnutrition, la méconnaissance du terrain auront raison de lui.

Les idéaux portés par Christopher McCandless sont évidemment proches de ceux de Sean Penn, « Into the wild » en devient politique. Le réalisateur y sacralise la liberté, le refus du gaspillage de nos sociétés modernes, le rapprochement de la nature, la poursuite de ses rêves mais aussi les rapports humains. Chris se rend compte une fois seul en Alaska que le seul bonheur réel est celui que l’on partage. Ces idées humanistes sont servies par un acteur exceptionnel : Emile Hirsch que l’on découvre. Il habite totalement le rôle, se donne passionnément.

« Into the wild » est un film lumineux au service d’un personnage plein d’humanité, de sensibilité, déterminé à poursuivre son rêve jusqu’au bout.