La visite de la fanfare d'Eran Kolirin

La fanfare de la police d’Alexandrie est invitée par le centre culturel arabe d’une ville d’Israël pour un concert. Les musiciens ne trouvent personne pour les accueillir à leur arrivée à l’aéroport. Ils prennent alors un car qui les lâche dans un village, face à un restaurant. Ils demandent le chemin du  centre culturel à la patronne du restaurant, l’avenante Dina (Ronit Elkabetz). Pas de centre culturel dans ce village : ils ne sont pas au bon endroit. Le prochain car est le lendemain matin et, pour comble de malchance, pas un hôtel à l’horizon. Mais Dina leur propose alors de les héberger, chez elle et chez d’autres habitants.

Le film nous raconte la soirée et la nuit de la petite troupe dans ce village perdu au milieu de nulle part, de quelques personnages en particulier : Toufik (Sasson Gabai), la cinquantaine, digne et rigide chef de la fanfare ; le jeune Khaled (Saleh Bakri), dragueur invétéré et qui remet parfois en cause l’autorité de Toufik ; Simon (Khalifa Natour), au regard mélancolique et compositeur à ses heures perdues ; et bien sûr la belle Dina, qui semble particulièrement ravie de l’arrivée de ces hôtes inattendus.

Le conflit israélo-arabe n’est pas évoqué une seule fois. Pas d’hostilité dans les relations entre les Israéliens et leurs « invités », plutôt de la gêne. Tout du moins au début, car de la complicité, sinon une certaine compréhension, surviendra à l’occasion de cette nuit. Même le pudique et austère Toufik, gagné par la chaleur et la jovialité de Dina, se laissera aller à quelques confidences émouvantes sur son passé, révélant un homme blessé.

Cependant, l’atmosphère du film est plutôt légère. Par exemple lors du dîner dans une famille israélienne, avec Simon et deux autres membres de la fanfare. L’ambiance tendue est aggravée par les piques que se lancent les membres de la famille. Mais tout finira par se calmer lorsque les convives parleront musique. Autre scène, hilarante celle-là : Khaled apprend à un jeune israélien puceau, Papi (Schlomi Avraham), à emballer une fille, et pour cela fait sur Pappi les gestes que ce dernier reproduit sur la jeune fille.

Au matin, c’est le moment de se séparer. Des relations se sont nouées et, même éphémères, on peut penser qu’elles marqueront les protagonistes. Le temps d’une nuit, les deux communautés ont appris à se connaître un peu mieux et ont pu, au-delà de leurs dissensions, prendre conscience de ce qui les rapproche : l’amour, la tendresse, la famille, les enfants, la chaleur humaine, la musique…en bref, leur humanité. Finalement, le film ne concerne pas seulement les relations entre Arabes et Israéliens, sa portée est bien plus universelle.

Tout cela est tourné avec beaucoup de finesse, sans jamais tomber dans l’angélisme ou la mièvrerie. Un film drôle, subtil, touchant, mélancolique…à voir en somme.

Sweeney Todd de Tim Burton

 

Une comédie musicale gothique, cela semble antinomique mais c’est ce qu’a réalisé Tim Burton avec « Sweeney Todd ». Le chant et le sang se mélangent dans ce film adapté d’un musical à succès de la fin des années 70 aux Etats-Unis et en Angleterre.

Le film s’ouvre sur l’arrivée d’un bateau sortant du brouillard dans le port de Londres. Deux hommes en descendent : un jeune homme et Sweeney Todd (Johnny Deep). Ce dernier revient dans sa ville pour accomplir sa vengeance. Jeune homme, il était barbier, avait une femme et une fille, était heureux en somme. Malheureusement, un homme, le juge Turpin (Alan Rickman), convoitait sa femme et il envoya Sweeney Todd au bagne pour la lui voler. Le passé du héros est évoqué par de courts flashbacks lumineux, respirant le bonheur et où le visage du héros est bien différent de celui découvert au début du film. On le retrouve dans des ruelles sombres, pauvres, sales, dignes de Jack l’Eventreur. Sweeney a un visage blafard, un costume sombre, une chevelure noire avec une mèche que la douleur a sans doute rendue blanche. Sweeney Todd a un physique typiquement burtonien, un croisement entre Edward aux mains d’argent et Mr Jack.

Il regagne son ancienne demeure et y trouve Mrs Lovette (Helena Bonham Carter) tenant une pâtisserie et qui vend les pires tourtes de Londres. Elle lui apprend que sa femme est morte et que le juge Turpin a adopté sa fille. Sweeney Todd ne pense plus alors qu’à sa vengeance, il imagine un plan macabre pour se débarrasser du juge Turpin aidé de la pâtissière. Ils vont s’entraîner sur des passants : lui tranche la gorge, elle les transforme en tourtes.

Dans le même temps, le jeune homme arrivé à Londres avec Sweeney tombe amoureux de sa fille qu’il va tout faire pour sauver. Les scènes entre les deux jeunes gens éclairent le film, nous éloignent de la noirceur de l’histoire. Sweeney Todd pourrait lui aussi goûter à un bonheur retrouvé avec Mrs Lovette qui se consume d’amour pour lui mais ce dernier n’a que son noir dessein en tête. Sweeney Todd ne sera comblé que lorsque le sang du juge Turpin aura coulé mais sa vengeance va l’emmener trop loin.

On retrouve l’ambiance désespérée chère à Tim Burton, Londres est une ville glauque, noyée dans le brouillard et les fumées de cheminées. Très peu d’espoir existe dans les bas-fond et l’esthétique utilisée est proche de l’expressionnisme.

Johnny Deep prête son visage lunaire au barbier de Fleet Street. Son visage passe de la démence à la mélancolie, on prend pitié de ce personnage à qui on a arraché sa vie. Johnny Deep est parfait dans ce rôle et il adhère totalement à l’esprit burtonien. Les collaborations entre Deep et Burton (« Edward aux mains d’argent », « Ed Wood », « Sleepy Hollow ») sont toujours un régal.

Helena Bonham Carter joue également une partition sur mesure, un personnage ambigu, peut-être encore plus fou et noir que celui de Sweeney Todd. A noter les seconds rôles : Alan Rickman ambigu et pervers à souhait, Sacha Baron Cohen campe un barbier italien haut en couleurs et plus vrai que nature.

Les chansons sont de Stephen Sondheim qui est à l’origine du spectacle datant de 1979 et ont été retravaillées par Tim Burton. Les chansons se collent assez bien dans la narration et on a droit à de beaux duos entre Johnny Deep et Helena Bonham Carter.

Après des expériences moins réussies comme « Big Fish », on retrouve l’univers de Tim Burton composé de freaks désespérés, marginaux et que la noirceur de la vie n’épargne pas.

 

Gone baby gone de Ben Affleck

 

 Les atmosphères poisseuses et les intrigues complexes des romans de Denis Lehane vous plaisent ? Vous retrouverez tout cela dans le premier film en tant que réalisateur de Ben Affleck. Et pour cause puisque ce film est adapté de Lehane où l’on croise ces héros récurrents Patrick Kenzie (Casey Affleck) et Angie Gennaro (Michelle Monaghan).

Le début de l’histoire semble clair : Kenzie et Gennarop, détectives privés, sont embauchés par une famille pour retrouver une petite fille disparue. L’intrigue se déroule à Boston, la ville de naissance des frères Affleck, on sent le regard amoureux de Ben pour sa ville à travers sa camera. La famille de la petite fille est confrontée à un déferlement médiatique et à une police qui semble dépassée. La famille compte sur Kenzie et Gennaro pour réactiver l’enquête grâcee à leur connaissance des réseaux souterrains de Boston. Kenzie et Gennaro découvrent que la mère de l’enfant a caché beaucoup de choses à la police. Elle est droguée et a subtilisé de l’argent à son dealer. Aidés par un policier Remy Bressant (Ed Harris), Kenzie et Gennaro se lancent à la recherche de ce dealer qui semble avoir une bonne raison d’avoir kidnappé l’enfant. Cette poursuite se conclura par une scène incroyable dans un parc de nuit où l’échange argent/enfant doit se faire. Camera à l’épaule, Ben Affleck suit la course des personnages dans le parc, on ne voit rien, on entend des coups de feu, le bruit d’un objet tombant dans l’eau et à l’image des détectives il nous est impossible de savoir ce qui s’est arrivé. La poupée de l’enfant de l’enfant est retrouvée dans l’eau et tous supposent que la petite fille s’y est noyée. L’enquête a échoué, le capitaine de la police (Morgan Freeman) démissionne. Patrick Kenzie, éprouvé par la mort de l’enfant, poursuit son travail et découvre que la réalité de cette enquête n’est pas celle à laquelle on a voulu lui faire croire.

L’intrigue est bien entendu très bien ficelée et réserve des rebondissements. Ben Affleck traduit parfaitement l’atmosphère des polars de Denis Lehane. Les personnages naviguent dans des endroits glauques, angoissants au milieu des dealers, des petites frappes, des pédophiles. Casey Affleck est formidable dans le rôle de Patrick Kenzie. Un personnage qui semble tout en retenue mais qui laisse transparaître une fêlure, une douleur, un malaise profond face au monde qu’il côtoie. Ed Harris campe un policier ambigu, adaptant ses principes aux situations rencontrées.

Le premier film de Ben Affleck est prometteur, il confirme le talent de son frère Casey et nous attendons la suite !

 

Into the wild

 

Au début des années 90, Christopher McCandless (Emile Hirsch) est un jeune diplômé avec un avenir tout tracé par ses parents : de longues études brillantes, une vie bourgeoise et respectable dans une banlieue suburbaine américaine. Mais le jour où son père (William Hurt) lui propose de lui offrir une nouvelle voiture pour le féliciter de sa réussite aux examens, Chris prend la décision de changer radicalement sa vie. Il refuse ce cadeau inutile à ses yeux et par le même coup la vie capitaliste qui va avec. Il largue les amarres de son ancienne vie pour partir à l’aventure, son but ultime : atteindre l’Alaska.

Le dernier film de Sean Penn est inspiré du livre de Jon Krakauer qui relate le véritable périple de Chris à travers l’Amérique. Il quitte sa Virginie natale, abandonne sa voiture, brûle ses derniers dollars et part chercher sa vérité. Il traverse de nombreux états américains : le Dakota, le Colorado, le Texas, l’Arizona, etc…Ce voyage utopique se fait seul, à pieds mais Chris croise le chemin de nombreux personnages qui s’attachent à lui. Un couple hippie, qu’il rencontre par deux fois sur sa route, dont la femme (Catherine Keener) voit en lui son propre fils parti lui aussi sans donner de nouvelles. Un ouvrier agricole (Vince Vaugh) libre et fantasque qui embauche Chris pour lui permettre de poursuivre son voyage. Un vieil homme qui reprend goût à la vie à son contact et souhaite l’adopter. Mais rien ni personne ne peut détourner Chris de sa quête d’absolu. Il lit et vénère Thoreau, Emerson et London. Son refus de notre société de consommation et son repli vers la nature se rapprochent des idéaux de ces écrivains et surtout de ceux de Thoreau vivant en ermite dans une cabane en bois. Le retour à la nature de Chris n’est pas qu’idéaliste, il est aussi dû à des problèmes familiaux. Le père de Chris a eu en effet un autre fils avec une première femme qu’il a tous deux abandonnés. Chris découvre ce secret et veut s’éloigner des mensonges de sa famille sans laisser de traces. Il parvient ainsi en Alaska et réussit à y vivre plus de cent jours. Mais la malnutrition, la méconnaissance du terrain auront raison de lui.

Les idéaux portés par Christopher McCandless sont évidemment proches de ceux de Sean Penn, « Into the wild » en devient politique. Le réalisateur y sacralise la liberté, le refus du gaspillage de nos sociétés modernes, le rapprochement de la nature, la poursuite de ses rêves mais aussi les rapports humains. Chris se rend compte une fois seul en Alaska que le seul bonheur réel est celui que l’on partage. Ces idées humanistes sont servies par un acteur exceptionnel : Emile Hirsch que l’on découvre. Il habite totalement le rôle, se donne passionnément.

« Into the wild » est un film lumineux au service d’un personnage plein d’humanité, de sensibilité, déterminé à poursuivre son rêve jusqu’au bout.

 

Actrices de Valeria Bruni-Tedeschi


« Actrices» est la nouvelle collaboration cinématographique de Valeria Bruni-Tedeschi et Noémie Lvovsky. Elles ont écrit ensemble le scénario et c’est Valeria Bruni-Tedeschi qui passe derrière la camera pour raconter une expérience douloureuse en tant qu’actrice. Marcelline (Valeria Bruni-Tedeschi) est engagée pour jouer Natalia Petrovna dans « Un mois à la campagne » de Tourgueniev au théâtre des Amandiers de Nanterre. Les premières répétitions se passent plutôt bien, Marcelline retrouve d’anciens amis dont Nathalie (Noémie Lvovsky) l’assistante du metteur en scène qui n’a pas réussi à percer en tant d’actrice. Rapidement les répétitions tournent au cauchemar pour Marcelline en raison de ses caprices (son corps refuse de porter une robe verte, elle n’arrive pas à ouvrir une porte en scène) et des extravagances du metteur en scène (Matthieu Amalric). Celui-ci par exemple marcher ses acteurs au rythme du métronome car il faut trouver la démarche du personnage pour que le reste suive, il ne veut d’ailleurs pas de sentiments mais uniquement des corps. Marcelline se perd en Natalia Petrovna, les sentiments se mélangent entre fiction et réalité ; Marcelline ne sait plus si elle est amoureuse du jeune acteur qui joue le précepteur dans la pièce (Louis Garrel) ou si seule Natalia Petrovna l’aime.

Mais « Actrices » n’est pas qu’un film sur le métier d’acteur, Valeria Bruni-Tedeschi nous parle aussi du temps qui passe. Marcelline a 40 ans, est célibataire et vit encore avec sa mère (Marisa Borini). Cette mère est odieuse avec sa fille, elle ne lui épargne aucune critique et lui dit qu’elle est « une vieille petite fille stupide » ! Marcelline sait que le temps est compté, sa gynécologue lui explique que si elle veut un enfant c’est presque trop tard. Elle cherche du coup à tout prix un père pour son enfant et va même jusqu’à proposer à un prêtre de coucher avec elle. Marcelline est poursuivie par son passé, par des relations non ou mal achevées. Elle voit des fantômes : celui de son père trop aimé (Maurice Garrel), celui de son premier amour mort trop jeune (Robinson Stevenin). Elle finit même par voir Natalia Petrovna (Valeria Golino) qui la poursuit dans les rues de Paris.

Marcelline est à la dérive, elle s’enfonce dans la crise aussi bien personnelle que professionnelle à un moment de la vie où l’on fait des bilans. Valeria Bruni-Tedeschi n’épargne rien à son personnage, Marcellin en prend plein la figure pendant tout le film. La réalisatrice tire sa comédie vers le burlesque à la manière de Woody Allen : Marcelline prie la Vierge d’avoir un enfant mais éteint le cierge en parlant, elle se casse la figure sur scène en se prenant les pieds dans le tapis, enfin elle se fait entarter lors d’un repas.

Le casting est à l’unisson du grain de folie de Marcelline, tous les acteurs incarnent des personnages décalés, proches eux aussi du pétage de plomb. Matthieu Amalric-le metteur en scène hurle ses idées ; Nathalie-Noémie Lvovsky tombe amoureuse du metteur en scène et est prête à l’attacher pour obtenir un baiser ; Marisa Borini-la mère est tyrannique avec sa famille et drague son jeune professeur d’anglais. On vous conseille donc le deuxième film de Valeria Bruni-Tedeschi, beaucoup plus drôle que le premier, une comédie rythmée par l’énergie du désespoir de Marcelline.

La graine et le mulet de Abdellatif Kechiche

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« La graine et le mulet » s’ouvre sur une scène qui se révèlera décisive pour la destinée du personnage principal du film Slimane (Habib Boufares). Nous sommes à Sète, sur un bateau qui fait visiter le port aux touristes. Le jeune guide d’origine maghrébine descend au niveau inférieur pour retrouver sa maîtresse. Ce jeune homme est le fils de Slimane que nous découvrons ensuite sur un chantier de retape de bateaux. Slimane se fait réprimander pour sa lenteur et son patron lui explique qu’il serait bon qu’il prenne sa retraite. Tout le monde voudrait que Slimane renonce à sa vie actuelle, ses fils lui disent même qu’il devrait penser à rentrer au bled étant donné son âge. Mais Slimane refuse de baisser les bras, il rachète un vieux bateau et veut en faire un restaurant. C’est un moyen pour lui de continuer à exister et de laisser quelque chose à ses nombreux enfants : ceux qu’il a eus avec sa première femme Souad et Rym (Hafsia Hersi) la fille de sa nouvelle compagne. C’est cette dernière qui va accompagner Slimane dans les arcanes de l’administration française. Slimane est un homme qui parle peu, qui n’a pas appris à se défendre, à s’imposer. Rym est une jeune fille au sang chaud, au verbe fougueux et toujours sur la défensive. Elle croit dès le départ au projet de Slimane contrairement aux autres enfants de celui-ci. Elle est d’ailleurs la seule à y croire, les autorités et les banquiers ont du mal à visualiser un restaurant de couscous dans la carcasse acquise par Slimane. Le restaurant n’a d’ailleurs qu’un seul plat au menu : l’extraordinaire couscous de poisson de Souad, l’ex-femme de Slimane. Ce couscous nous donne une des plus belles scènes du film. Souad invite toute la famille à venir partager un couscous chez elle et tous se doivent d’être présents malgré les tensions qui existent dans les couples. Le couscous créée le lien entre les différents membres de la tribu et même avec l’absent, Slimane, pour qui Souad garde toujours une grande assiette. La scène est longue, semble improvisée tellement on touche à la vérité des personnages, c’est une véritable famille qui nous accueille chez elle et nous fait partager ce moment de communion.

Slimane organise, une fois le bateau rafraîchi, une grande soirée pour convaincre les réticents que son projet de restaurant est viable. Toute la famille de Slimane est réunie pour l’aider à mener à bien la soirée. C’est là que le drame va se nouer. Le suspens s’amplifie à la fin du film avec une alternance de scènes, s’entrecroisent à un rythme de plus en plus rapide la danse du ventre de Rym et la course folle de Slimane pour sauver son restaurant.

Ce film est magnifique, c’est une extraordinaire réussite. On est au cœur du quotidien de cette famille, qui semble banal mais les personnages ont une immense force de caractère. Les acteurs y sont bien évidemment pour beaucoup, la jeune Hafsia Hersi illumine l’écran de ses apparitions, elle imprime l’écran de sa présence. Habib Boufares, malgré son mutisme, nous fait sentir la détermination implacable de Slimane, son envie de changer son destin. Mention spéciale à Bruno Lochet, seul français de souche dans la tribu, toujours juste, toujours un peu clown triste, il mériterait d’être plus présent dans notre cinéma.

Abdellatif Kechiche nous parle de la famille au sens large, celle que l’on a enfantée, celle aussi que l’on s’est choisie (aussi bien la nouvelle compagne que la troupe d’amis). L’entraide est la notion la plus importante, elle permet de franchir tous les obstacles, de réaliser tous les projets et d’alléger le poids de la vie.

Kechiche nous montre également une intégration réussie malheureusement pas pour le meilleur ici ! Le patron de l’atelier de rénovation des bateaux dans le port de Sète remplace de nombreux employés, il ne veut plus embaucher de français qui lui coûtent trop chers mais uniquement des immigrés. Slimane fait partie de ces français éjectés du monde du travail.

« La graine et le mulet » est un grand film tout en spontanéité, en vérité et servi par une troupe d’acteurs exceptionnels.

American gangster de Ridley Scott

C’est tout d’abord l’histoire d’une formidable réussite commerciale. A la mort de son mentor en 1968, un caïd de Harlem, Frank Lucas (Denzel Washington) reprend le flambeau, mais va dépasser son maître. Son coup de génie : grâce au mari d’une cousine, soldat au Vietnam, il s’approvisionne en héroïne pure et se charge de l’acheminer aux Etats-Unis avec la complicité de l’armée. Directement du producteur au consommateur. Se passant d’intermédiaires, il peut inonder les rues de New York d’une came excellente et bon marché, la Blue Magic. Il oblige par la force et la négociation ses concurrents à se plier à ses conditions. Les affaires deviennent vite florissantes. Frank fait alors venir sa famille, nombreuse et pauvre, du sud, et la regroupe dans une superbe villa qu’il achetée pour sa mère. L’entreprise devient familiale quand il fait de ses frères ses associés et ses hommes de main. Bon fils, bon mari, gangster craint, respecté et prospère, tout va pour le mieux.

C’est sans compter sans Ritchie Roberts (Russel Crowe) dont on suit parallèlement l’itinéraire. Flic des stups, on le charge de diriger une équipe spécialement créée pour éradiquer le trafic d’héroïne qui ravage New York au début des années 70. Roberts est un type foncièrement honnête, à tel point qu’il a ramené un jour au commissariat plusieurs millions de dollars sur lesquels il aurait pu faire main basse en toute impunité. Depuis il est l’objet des sarcasmes et du mépris de ses collègues. Pour mener à bien sa mission, Roberts devra donc lutter contre les trafiquants, bien sûr, mais aussi contre des flics locaux très corrompus.

« Pour vivre heureux, vivons cachés ». Telle pourrait être la morale de ce film. Alors qu’il se rend à un combat de boxe de Mohammed Ali, Frank est habillé d’un manteau et d’un chapeau de fourrure que lui a offerts sa femme. Attifé de la sorte, de plus placé dans les premiers rangs et en conversation avec un caïd italien surveillé par la police, Frank attire l’attention de Roberts. Ce sera le début de la chute de Frank Lucas, lâché peu à peu par sa femme et sa mère. « On n’est jamais trahi que par les siens » : autre morale de cette histoire.

Voilà un très bon Ridley Scott, réalisateur qui alterne le bon (Blade Runner, Thelma et Louise), le moins bon (Gladiator), voire le médiocre (1492 : Christophe Colomb, Kingdom of heaven). Un peu lent au démarrage, ce film, inspiré par l’histoire vraie de l’ascension et la chute d’un trafiquant de New York entre 1968 et 1973, m’a progressivement captivé. D’une durée de près de 2h40, le rythme soutenu de la mise en scène, le jeu impeccable des acteurs, la montée en puissance dramatique et la reconstitution seventies de New York, ont fait que jamais mon attention ne s’est relâchée

Un baiser s'il vous plaît d'Emmanuel Mouret

« Un baiser s’il vous plait » est un film joliment atypique, presque suranné. C’est un film léger sur les baisers et leurs conséquences.

Emilie (Julie Gayet) et Gabriel (Michaël Cohen) se rencontrent à Nantes et décident de passer la soirée ensemble. A la fin de celle-ci, Gabriel cherche à embrasser Emilie qui refuse en arguant que l’on ne connaît pas toujours les conséquences d’un baiser. Elle se lance alors dans le récit d’une histoire expliquant son refus.

Cette histoire est celle de Julie (Virginie Ledoyen) et Nicolas (Emmanuel Mouret) qui sont amis de longue date et partagent tout. Julie est mariée à Claudio (Stefano Accorsi) tandis que Nicolas n’arrive pas à trouver l’amour. Ce qui lui pose bien entendu problème car en attendant le grand amour, il est en manque de tendresse et de contacts physiques. Nicolas propose à Julie de le soulager, de coucher avec lui juste pour assouvir son besoin d’affection. Elle accepte mais ce qui ne devait pas avoir de conséquences va en avoir beaucoup. En effet, les deux amis ne peuvent plus se passer l’un de l’autre et ils se rendent vite compte qu’ils sont tombés amoureux. Julie culpabilise et ne souhaite pas rendre malheureux son mari. Elle imagine avec Nicolas un stratagème pour que Claudio tombe amoureux d’une autre jeune femme (Frédérique Bel). Les sentiments ne se commandant pas, les choses ne se dérouleront pas comme Nicolas et Julie l’avaient imaginé.

Ce film fait bien sûr penser à ceux d’Eric Rohmer, Mouret partage avec lui l’amour des dialogues ciselés et l’expression des sentiments. On pourra trouver l’œuvre de Mouret trop bavarde, les personnages expliquant perpétuellement les actes qu’ils ont ou vont accomplir. Mais c’est aussi ce qui donne au film son charme suranné et irréel. Personne dans la réalité ne glose à ce point sur l’amour et ses conséquences !

C’est aussi un film lumineux, les situations ne sont jamais vraiment dramatiques et plutôt prises avec légèreté. Le décor traduit cela avec des couleurs claires, du mobilier épuré. Le casting est parfait : Emmanuel Mouret est tout dans la timidité et la maldresse, Virginie Ledoyen dans le déni de ses sentiments, Frédérique bel dans la naïveté, Julie Gayet et Michaël Cohen forment un joli couple tout en pudeur.

Les différentes histoires d’amour s’entrecroisent et pour finir personne ne se retrouve seul. C’est un film qui dédramatise les jeux de l’amour et du hasard.

 

My blueberry nights de Wong Kar-Waï

« My blueberry nights », le nouveau film de Wong Kar-Wai, est doux et sucré comme une tarte à la myrtille. C’est autour d’une de ces tartes que se retrouvent nos deux personnages principaux : Elisabeth (Norah Jones) et Jeremy (Jude Law). Lizzie vient dans le bar tenu par Jeremy pour y chercher l’homme qu’elle aime et savoir si celui-ci l’a déjà remplacée. C’est effectivement le cas et Lizzie trouve en Jeremy une oreille compatissante. Elle vient donc tous les soirs vider son cœur autour d’une tarte à la myrtille. Jeremy tombe amoureux de cette jeune femme fragile et tente avec philosophie de lui faire tourner la page. C’est amusant comme les barmen sont souvent philosophes dans les films américains, celui-ci garde un bocal de clefs ayant appartenu à des clients afin que leurs histoires ne soient pas closes.

La tendresse de Jeremy ne console pas Lizzie qui quitte New York pour parcourir les Etats-Unis. Ce voyage initiatique lui permet de rencontrer d’autres personnages aux cœurs brisés, ce qui lui fera oublier ou au moins relativiser sa propre peine. Elle se retrouve à son tour serveuse et se met à l’écoute de ses clients. Elle croise un flic jaloux et alcoolique (David Strathaim) n’arrivant pas à imaginer que sa femme (Rachel Weisz) puisse le quitter. Puis une joueuse de poker maladive (Natalie Portman) qui emmène Lizzie jusqu’à Las Vegas où son père agonise. En parallèle à ces histoires, on continue à suivre Jeremy à qui Lizzie envoie des cartes postales. Lui aussi a été déçu en amour, il s’est installé dans son bar afin que la femme qu’il a aimée puisse le retrouver. C’est le cas puisqu’un soir elle vient lui rendre visite, le personnage est joué par la chanteuse Chan Marshall et les inconditionnels de Catpower apprécieront ce joli passage.

Elisabeth finit par rentrer à New York où elle retrouve Jeremy. Elle a pansé ses blessures et peut commencer une nouvelle histoire. On peut souligner la très belle scène du baiser entre les deux personnages : Lizzie s’endort sur le comptoir, de la glace aux lèvres, Jeremy s’avance vers elle pour l’embrasser dans son sommeil. On assiste à deux baisers de ce type au début et à la fin, bien entendu ils ne seront pas reçus de la même manière par l’héroïne.

On retrouve dans ce film tout ce qui fait l’esthétique de Wong Kar-Waï : les ralentis, le flou, les plans contemplatifs. Il me semble d’ailleurs que WKW abuse de ces tics esthétiques qui ne sont pas toujours justifiés. On voit par exemple Jude Law trop souvent à travers la vitre de son bar, de son présentoir à gâteaux ou de sa camera de surveillance. Elisabeth est un personnage typique du cinéaste, elle est très contemplative, presque trop passive. Les acteurs sont tous à l’aise dans leurs rôles respectifs avec une préférence pour le numéro très réussi de Natalie Portman.

« My blueberry nights » est un film mineur du cinéaste hongkongais mais il reste très agréable à regarder surtout quand le temps vire au gris !

La nuit nous appartient de James Gray

La nuit nous appartient est seulement le troisième film de James Gray. Il avait réalisé en 1994 « Little Odessa », puis en 2000 « The Yards ». Ce nouveau film reprend les thèmes de prédilection du réalisateur : la famille, la mafia, le destin et le choix qui nous est offert de le changer.

L’intrigue se déroule en 1988 à New York (à souligner la très bonne reconstitution de l’ambiance des années 80 et la très bonne bande originale). Bobby Green (Joaquin Phoenix) est gérant d’une immense boîte de nuit, il est dans la fête permanente, le clinquant. Sa petite amie portoricaine (Eva Mendès) travaille comme entraîneuse dans la même boîte nommée El Caribe. Ce lieu appartient à un russe qui traite Bobby comme son propre fils.

La véritable famille de Bobby Green est tout autre. Son père, Burt Grusinsky (Robert Duvall), est un commandant reconnu et apprécié de la police new yorkaise. Son deuxième fils, Joseph (Mark Wahlberg) est lui aussi policier et il vient d’obtenir une promotion. Il suit les traces de son père. On découvre les Grusinsky lors de la fête organisée en l’honneur de Joseph par la police. L’opposition entre la famille d’adoption de Bobby et sa vraie famille est déjà marquante. D’un côté, on découvre une fête gigantesque avec alcool, drogue et filles à volonté et de l’autre, une fête pépère avec valses ! Le choix du nom de famille de Bobby (il s’agit du nom de jeune fille de sa mère décédée) nous indique clairement sa préférence entre ses deux familles.

Bobby va devoir faire un choix entre elles et cela va changer sa vie. Le neveu du propriétaire russe d’El Caribe est un gros trafiquant de drogue et Joseph Grusinsky cherche à le coincer rapidement. Pas le temps donc d’envoyer un agent en infiltration. Son frère Bobby est déjà dans la place et personne ne connaît ses liens avec la police. Il est tout d’abord réticent car il respecte son patron qui lui offre de nouvelles responsabilités. Ce sont des incidents tragiques qui vont le faire réagir et changer sa destinée.

Ce film est une superbe tragédie shakespearienne où les destins s’entrechoquent, où il est question de loyauté, de trahison et de renoncement. Bobby avait choisi d’être un homme indépendant, loin des désirs de son père. Joseph a pris cette place, celle que son père a choisie pour lui. Le cours de l’histoire va bousculer, intervertir les rôles des deux frères. Chaque personnage devra faire un sacrifice : celui de la femme que l’on aime, celui de la position de héros, celui de la vie.

On retrouve dans le film de James Gray des thématiques communes au dernier film de David Cronenberg. Le film implique de nouveau la mafia russe et son sens élargi de la famille. Les apparences sont également trompeuses, les bons pères de famille peuvent se révéler de redoutables manipulateurs.

L’histoire se déroule dans une atmosphère oppressante. A l’image de « The yards », de nombreuses scènes se passent la nuit. Mais même en plein jour, les personnages manquent de visibilité comme dans la scène de la course-poursuite en voiture ou la scène de traque du trafiquant de drogue dans un champ de blé.

Ce film est de facture classique, le déroulement de l’histoire est linéaire. Le scénario extrêmement bien structuré et rythmé est servi par de grands acteurs. Joaquin Phoenix et Marc Wahlberg avaient déjà travaillé avec James Gray dans « The Yards ». Ils sont tous les deux parfaits : le premier dans la passion, la fougue puis le renoncement, le second dans l’effacement, le respect et l’abnégation. On a plaisir à revoir Robert Duvall, il incarne un père représentant la loi, l’ordre et qui s’assouplit envers Bobby pour enfin le respecter. Robert Duvall fait pour moi le lien antre le cinéma de James Gray et celui de Francis Ford Coppola. James Gray me semble le digne héritier de Coppola. Ses films ont le même classicisme dans la forme, le même souffle dramaturgique et on aimerait que la filmographie de James Gray soit aussi longue que celle de son aîné.