Un conte de Noël d'Arnaud Depleschin

 

« Un conte de noël »  d’Arnaud Depleschin est l’histoire d’une réunion de famille, d’un règlement de comptes entre proches.

Junon (Catherine Deneuve) et Abel (Jean-Paul Roussillon) sont les parents de la famille Vuillard aux prénoms plus que signifiants. Junon doit réunir ses trois enfants pour les fêtes de fin d’année car elle est atteinte d’un cancer du sang qui nécessite une greffe de mœlle.

Elisabeth (Anne Consigny) est l’aînée de la fratrie. Elle écrit des pièces de théâtre, est marié avec un metteur en scène à succès (Hippolyte Girardot). La vie d’Elisabeth devrait être harmonieuse mais, comme pour chaque Vuillard, elle est bancale. Son fils (Emile Berling) nommé Paul Dedalus (personnage central de « Comment je me suis disputé…ma vie sexuelle ») est schizophrène et passe quelques jours interné dans un hôpital psychiatrique. Quelques années auparavant, Elisabeth a banni son frère Henri (Mathieu Amalric) de sa vie et de la maison familiale sans que l’on sache réellement pourquoi. Elisabeth porte une haine irrationnelle à son frère, elle pense qu’il est le mal incarné.

Henri est un être trouble et excessif. On ne sait pas comment il gagne sa vie, on le voit au tribunal pour des problèmes d’argent. Il est plein de colère envers sa famille qui l’a exclu et se réjouit de cette réunion de famille qui lui permet de régler ses comptes. Il s’en réjouit d’autant plus qu’il est un des seuls à être compatible pour la greffe de Junon.

Le benjamin, Yvon (Melvil POupaud), semble le plus équilibré. Il est marié à Sylvia (Chiara Mastroianni) et ils ont ensemble trois enfants. Yvon se rapproche de son neveu Paul car au même âge lui aussi est devenu fou.

Les fondations de la famille Vuillard ne laissaient présager rien de bon. Junon et Abel ont eu un premier enfant, Joseph, atteint d’un cancer du sang lui aussi. Elisabeth n’étant pas compatible, Junon et Abel décidèrent de faire un autre enfant. Henri est né mais il n’était pas compatible avec son frère donc inutile. Joseph mourut à l’âge de sept ans et sa disparition plane sur l’ensemble de la famille.

Henri tient sa revanche, cette fois il est compatible pour la greffe. Il vient donc dire ses quatre vérités à sa famille. Il déverse sa méchanceté contre sa mère, froide et distante. Junon et Henri s’avouent qu’ils ne sont jamais aimés et qu’ils se sont livrés à une guerre totale l’un envers l’autre. Henri est également cruel avec sa sœur à qui il explique que sa vie est triste et que son fils est fou par sa faute. Henri n’est pas le seul à participer à ce jeu de massacre. Sylvia apprend que Henri, Yvon et leur cousin Simon (Laurent Capelluto) ont décidé de sa vie à sa place. Les trois garçons étaient amoureux d’elle mais Yvon étant fragile c’est lui qui a gagné le gros lot ! Sylvia règle donc son compte à Simon. Ce jeu de la vérité qui réduirait quiconque à néant, se fait dans une certaine bonne humeur. Il y a beaucoup d’humour dans les dialogues de Depleschin, beaucoup de cocasserie dans les situations. Tout cela dédramatise les tensions familiales.

Car c’est bien à une tragédie qu’on assiste. La mort rode, le sang de la famille Vuillard est mauvais. Junon a un choix cornélien à faire. La greffe peut la sauver mais elle peut aussi la tuer, la brûler de l’intérieur. La mort est prise comme une abstraction par les membres de la famille. Abel en fait une série d’équations complexes, transforme l’espérance de vie de Junon en mathématiques. Henri joue la vie de sa mère à pile ou face dans une chambre d’hôpital.

Arnaud Depleschin fait de la famille Vuillard un petit théâtre de la cruauté où chacun à un rôle bien défini à tenir. Il nous présente d’ailleurs le début de la saga avec un théâtre d’ombres chinoises. Elisabeth est triste, Henri se  fait détester par tous, Yvon est joyeux, Abel reste dans sa bulle , Junon froide et acariâtre, la petite amie d’Henri (Emmanuelle Devos) n’a plus qu’à se délecter du spectacle.

« Un conte de Noël » est un condensé de Depleschin avec des thématiques récurrentes comme la famille, la folie, des amours complexes. On retrouve la bande d’acteurs habituels que l’on prend grand plaisir à voir réunis. Tous sont plus que parfaits dans leurs personnages respectifs. Le nouveau film d’Arnaud Depleschin est un conte cruel, délectable, plein d’humour et de fantaisie.

This is England de Shane Meadows

Shaun a douze ans, et arbore une bonne bouille ronde et mélancolique. Il vit avec sa mère dans une ville industrielle et côtière du nord de l’Angleterre, au début des années 80. Son père, militaire, est mort pendant la guerre des Malouines. La vie n’est pas facile. Shaun (Thomas Turgoose) est un garçon triste et solitaire, houspillé par ses camarades à l’école. Au début du film, on le voit se faire chambrer parce qu’il porte un pantalon pattes d’éph’ d’une époque révolue ; le ton monte, les répliques fusent et dégénèrent en pugilat. Un jour il croise Woody (Joseph Gilgun) et sa bande de skinheads sous un tunnel, qui remarquent sa détresse. Il est peu à peu adopté, adoptant le look du parfait skinhead : crâne rasé, bretelles apparentes sur chemise Sherman et pantalon serré, retroussé sur chaussures Doc Martens (ou presque, sa mère n’ayant pas les moyens de lui acheter les vraies). La vie change du tout au tout pour le benjamin de la bande qui découvre les fêtes et la rigolade, l’alcool et la marijuana, les virées et la drague. Il se sent bien dans sa nouvelle famille qui rompt son isolement. Mais l’arrivée d’un nouveau personnage va tout bouleverser.

Woody et sa bande sont les héritiers du mouvement « historique » des skinheads, né à la fin des années 60 dans les usines et sur les chantiers navals du nord de l’Angleterre, où se côtoyaient ouvriers blancs et noirs. Mouvement festif et métissé, sur fond de musique, en particulier le ska, le reggae et la soul que les noirs, d’origine jamaïcaine, firent alors découvrir aux blancs. Mais au début des années 80, à la faveur des dures années de crise, il fut de plus en plus infiltré par les idées nationalistes et d’extrême droite, devenant ce mouvement raciste et fasciste absolument à l’opposé de ce qu’il était à l’origine. C’est ce renversement qu’incarne Combo (Stephen Graham), plus âgé que les autres et ayant appartenu aux « premiers skinheads ». Mais les années de prison l’ont changé, et à sa sortie il tente de gagner la petite bande à ses nouvelles idées. Woody refuse le bourrage de crâne et chacun doit choisir son camp. Shaun reste dans le giron de Combo, ce dernier ayant su jouer sur sa corde sensible : la mort de son père aux Malouines. De meetings nationalistes en agressions de Pakistanais, la vie de Shaun prend un nouveau tournant, moins amusant, et le drame semble proche.

Le réalisateur, Shane Meadows, a lui-même été skinhead dans les années 80. Il a donc parfaitement su rendre l’atmosphère de cette époque marquée par la crise et la montée des frustrations débouchant sur le racisme (comme en France d’ailleurs). Les années Thatcher, qui ont fait tant de mal au Royaume-Uni, ont inspiré nombre de réalisateurs. Le film appartient  à cette catégorie de films sociaux sur cette période, mais il  permet également de rétablir la vérité sur la culture skinhead. Les acteurs, non professionnels à l’exception de Stephen « Combo » Graham, sont tout simplement formidables, en particulier le jeune Thomas Turgoose capable de jouer sur plusieurs registres. Enfin, la bande originale contribue grandement à l’ambiance du film, surtout les morceaux ska-reggae, musique à la base de la culture skinhead. Un film excellent !

J'ai toujours rêvé d'être un gangster de Samuel Benchétrit

Le deuxième long-métrage de Samuel Benchétrit est composé de quatre sketchs et un épilogue. Le film s’ouvre sur une cafétéria de la banlieue parisienne que l’on retrouvera dans chacun des tableaux. Samuel Benchétrit a choisi le noir et blanc, à l’ancienne pour nous narrer les aventures de ses gangsters ratés.

Le premier sketch nous présente un braqueur (Edouard Baer) qui tente de se faire la caisse de la fameuse cafétéria. On le découvre sortant de sa mini-austin avec un bas sur le visage et se cognant la tête sur un poteau ! Le casse commence très mal et se poursuivra dans le même esprit. Le braqueur n’a pas de flingue et n’impressionne pas du tout la serveuse (Anna Mouglalis). Avant de se faire embaucher, elle était venue à la cafétéria pour y faire la même chose.

Le deuxième sketch parle du kidnapping d’une adolescente dont le père richissime devra payer une rançon. Les deux kidnappeurs (Bouli Lanners et Serge Larivière) ne sont pas des professionnels et cela se sent tout de suite. Ils ont le plus grand mal à descendre la jeune femme par une fenêtre et doivent laisser plusieurs messages au père pour lui expliquer ce qu’ils veulent. On découvre en fait deux braves hommes paumés et avec de gros soucis financiers. Ils couvent l’adolescente kidnappée qui a des tendances suicidaires. Bien entendu, le père n’apportera pas de rançon sur le parking de la cafétéria.

Le troisième sketch est directement inspiré du film « Coffee and cigarettes » de Jim Jarmusch. Le cinéaste américain avait également composé son film de plusieurs sketchs dont l’un d’eux voyait s’affronter Tom Waits et Iggy Pop. Benchétrit a en quelque sorte traduit Jarmusch en opposant Alain Bashung et Arno. Les deux chanteurs en tournée font un arrêt dans la cafétéria et prennent un café ensemble. Ils en profitent pour régler de vieux comptes puisque Arno explique que Bashung lui a piqué « Oh Gaby » et Bashung que Arno était à l’époque parti avec sa femme. Une fois l’ardoise effacée, les deux chanteurs parlent du présent en se vantant de vendre plus de disques, de remplir plus de salles de concert que l’autre.

Le quatrième sketch fait se retrouver une bande de casseurs du 3ème âge (Jean Rochefort, Jean-Pierre Kalfon, Laurent Terzieff, Venantino Venantini et Roger Dumas). L’un d’eux est à l’hôpital et les autres viennent le chercher pour lui éviter d’y mourir. Heureusement il se réveille dans la voiture et explique aux autres qu’il ne souffre que de calculs rénaux. Les cinq truands décident de retourner à leur planque pour évoquer le passé mais le monde a bien changé : la planque est devenue notre cafétéria ! Ils s’y arrêtent et se rendent vite compte que chacun s’ennuie dans son coin. Ils sont tous en manque de casse et décident de braquer leur banque fétiche. La banque n’est plus là et a laissé sa place à un Mac Donald. Mais un McDo ça se braque…

« J’ai toujours rêvé d’être un gangster » est rempli des références cinéphiliques de Samuel Benchétrit. On a déjà évoqué Jarmusch, mais on pense aussi à « Pulp Fiction » pour la construction du film, à Aki Kaurismäki pour le côté dépressif des personnages ou au cinéma muet dans une séquence. Ce sont tous des losers sympathiques pour qui ne rien ne marche jamais.

L’humour est très présent dans le film. C’est à la fois un comique de situation : le braqueur du premier sketch enferme ses clefs à l’intérieur de sa voiture ou poursuit un cuisinier avec sa voiture. Les dialogues sont également très drôles. Dans le sketch du kidnapping, l’un des deux hommes explique que son chien s’appelait Marley (le kidnappeur en question est fan de Bob Marley) et qu’il avait été renversé par une voiture. Le deuxième lui dit que s’il lui avait mis une laisse, ça ne serait pas arrivé et l’autre lui répond « Je ne lui ai pas donné le nom d’un homme libre pour lui mettre une laisse ! »

Les différents sketchs sont tous réussis notamment grâce aux exceptionnelles performances des acteurs. « J’ai toujours rêvé d’être un gangster » est tout simplement un régal.

A bord du Darjeeling Limited de Wes Anderson

Bill Murray est assis à l’arrière d’un taxi indien, il est malmené par la conduite du chauffeur mais semble pressé. Il arrive en effet à une gare, il court sur le quai pour attraper son train déjà en marche. Il ne montera pas dans ce train, il est dépassé dans sa course par Peter (Adrien Brody) qui saute à l’arrière du train. Cette apparition de Bill Murray nous replonge immédiatement dans l’univers de Wes Anderson dont il est l’acteur fétiche.

Peter rejoint dans le Darjeeling Limited ses deux frères : Francis (Owen Wilson) et Jack (Jason Schwartzman). C’est Francis qui a organisé ce voyage, pour renouer les liens de la fratrie. Les trois frères ne se sont pas revus depuis l’enterrement de leur père. Francis veut entraîner ses frères dans un voyage spirituel, il veut profiter de chaque arrêt du train pour visiter des temples. Jack et Peter sont très sceptiques quant à l’intérêt de ce rapprochement familial. Néanmoins ils tentent de faire plaisir à leur frère aîné qui a le visage couvert de pansements suite à un accident de la circulation.

Le voyage se passe plutôt bien à part quelques accrochages entre les frères : Francis confisque les passeports de ses frères pour les empêcher de partir, Francis ne supporte pas que Peter porte des affaires ayant appartenu à leur père. Les motivations de Francis ne sont pas tout fait celles annoncées au départ et ses frères le découvrent rapidement. Le voyage doit les amener tous les trois dans un monastère où se trouve leur mère dont ils n’ont plus de nouvelles. Disons plutôt qu’elle ne leur donne plus de nouvelles : elle a choisi de vivre loin des siens. Après avoir été expulsés du Darjeeling Limited (Peter transportait un serpent dont le venin est mortel…), les trois frères vont poursuivre leurs péripéties à pieds, à moto, en bus à travers l’Inde.

Wes Anderson nous présente de nouveau une famille décomposée et névrosée à l’instar de celles de « La famille Tanenbaum » ou de « La vie aquatique ». Les trois frères sont quasiment orphelins et chacun a son lot d’angoisse. Francis n’a pas eu d’accident mais a tenté de se suicider. Peter va bientôt être père, mais cela l’effraie et il préfère se trouver à des millions de kilomètres de sa femme. Jack vit une rupture difficile avec une jeune femme (Natalie Portman qui n’est pas dans le film mais dans le court-métrage « Hôtel Chevallier » présenté avant le film) qu’il a dû fuir jusqu’à Paris. Les trois frères passent d’ailleurs leur temps à ingurgiter des médicaments indiens et autres sirops douteux.

Le voyage ne doit pas seulement les réconcilier entre eux, ils doivent aussi le faire avec eux-mêmes. Ils y réussiront après la mort d’un jeune indien qui va les faire réfléchir et leur apporter la sérénité. Ils en viendront même à jeter l’ensemble des bagages qui leur venaient de leur père.

On retrouve bien entendu dans « A bord du Darjeeling Limited » la fantaisie, la loufoquerie chères à Wes Anderson. Jack marche pieds nus tout au long du film sans que cela ne semble poser problème à personne. Peter porte les lunettes de soleil de son père qui étaient à sa vue alors que Peter n’a pas besoin de correction. Le train se perd et comme le dit Jack : « Comment un train peut-il se perdre alors qu’il est sur des rails ? ». L’humour de Wes Anderson est toujours décalé comme le sont les trois frères en costumes sombres dans ce train aux couleurs vives, kitsch.

Les trois acteurs sont formidables, Jason Schwartzman et Owen Wilson sont des habitués des œuvres de Wes Anderson. On salue l’arrivée dans la bande d’Adrien Brody qui lui aussi pourrait être un digne descendant de Bill Murray.

La bande originale est également à souligner puiqu’elle arrive à mélanger brillamment The Kinks, Joe Dassin et la musique indienne. « Where do you go to » de Peter Sarstedt fait le lien entre le court-métrage et le long.

« A bord du Darjeeling Limited » est un film drôle, mélancolique, décalé et élégant comme son auteur.

Le nouveau protocole de Thomas Vincent

Raoul Kraft (Clovis Cornillac), alors qu’il travaille sur son exploitation forestière, apprend la mort de son fils de 18 ans dans un accident de voiture. Sur le lieu de l’accident, sur une route de montagne, une jeune altermondialiste, Diane (Marie-Josée Croze), lui dit que son fils suivait un protocole d’essais cliniques pour un médicament dont les effets secondaires pourraient avoir provoqué l’accident mortel. Elle lui demande de lui remettre le médicament à des fins d’analyses. Elle le prévient aussi que le laboratoire pharmaceutique pourrait tenter de le récupérer pour masquer sa responsabilité. Bouleversé, Raoul ne veut pas en entendre parler et l’envoie promener. Mais il se rend compte que son fils n’a pu être victime d’un simple accident : il ne pouvait pas quitter la route à cet endroit, et la voiture n’avait aucun problème. D’autre part, en rentrant chez lui un soir, il constate que son armoire à pharmacie a été fouillée. Il décide alors de monter à Paris et de retrouver Diane.

Tout en enquêtant sur la mort de son fils, Raoul va peu à peu pénétrer les arcanes de l’industrie pharmaceutique, que Diane combat de toutes ses forces. Parfois à la limite de la rupture, elle n’hésite pas à harceler publiquement et en privé les patrons de laboratoires, pour révéler leurs agissements, et à manipuler Raoul, pour l’amener à servir sa cause. Marie-Josée Croze incarne avec brio un personnage douloureux et ambigu. Clovis Cornillac est lui aussi excellent dans le rôle de ce père amené par sa quête désespérée de justice à apprendre la cruelle vérité sur son fils et à ouvrir les yeux sur la réalité du monde qui l’entoure.

Les films français qui allient divertissement et réflexion politique ne sont pas si fréquents. Pour le divertissement, tous les ingrédients d’un bon thriller : un scénario bien ficelé avec scènes d’action et courses-poursuites, révélations et rebondissements, suspense et émotion. Côté réflexion : la puissance du lobby pharmaceutique qui transforme les plus pauvres en cobayes pour tester les nouveaux médicaments qui soigneront les maux des plus riches, et surtout accroîtront ses profits. Les scènes d’ouverture et de clôture, en guise d’illustration, font d’ailleurs froid dans le dos.

Le drame personnel qui se joue pour Raoul Kraft est aussi l’occasion d’une prise de conscience qui transcende sa propre expérience, comme en témoigne son geste à la fin. Geste de colère et de révolte, il sonne aussi comme une tentative désespérée d’attirer l’attention sur une entreprise inhumaine. Au début du film, lors de la conférence de presse d’une patronne de labo pharmaceutique, Diane, folle de rage, hurle que lors de la peste au Moyen-Age, si un vaccin avait existé, on l’aurait donné, pas vendu, simplement pour enrayer l’épidémie. On pense bien sûr aux ravages du sida en Afrique. Non, décidément, la santé n’est pas une marchandise.

Soyez sympas, rembobinez de Michel Gondry

« Soyez sympa, rembobinez » était la prescription inscrite sur les VHS des vidéoclubs, c’est dorénavant le titre du quatrième long-métrage de Michel Gondry.

A Passaic, dans le New Jersey, M. Fletcher (Danny Glover) tient un petit vidéoclub de quartier, le seul probablement de tous les Etats-Unis à avoir encore des VHS ! L’immeuble vétuste est amené à être démoli par la municipalité et le vidéoclub n’est plus assez rentable. M. Fletcher veut éviter cela à tout prix et part étudier en cachette la concurrence des vidéoclubs louant des DVD. Il laisse son commerce à son jeune employé Mike (Mos Def) en l’exhortant de ne pas y laisser entrer Jerry (Jack Black), le meilleur ami du jeune homme. Cette demande de M. Fletcher donne lieu à des scènes très cocasses. Il écrit son message sur la vitre d’un train, à l’envers pour Mike qui ne le comprend pas. Mike cherchera un moment la signification de ce message jusqu’à ce que celui-ci lui apparaisse physiquement. L’ingéniosité de Michel Gondry est manifeste dans ce type de scène.

Mais pourquoi M. Fletcher interdit-il l’entrée de son magasin à Mike ? On le comprend très vite car Mike est personnage plus que farfelu. Il vit dans une caravane à côté d’une centrale électrique et dort avec une passoire sur la tête pour éviter les mauvaises ondes. Il veut d’ailleurs saboter la centrale et entraîne Mike une nuit dans ce but. La scène est très drôle, les deux hommes se sont camouflés à la manière du grillage qui entoure la centrale. Le sabotage échoue et Jerry prend une décharge électrique. Le lendemain, il passe au vidéoclub et son corps devenu magnétique efface toutes les bandes VHS ! C’est la panique d’autant plus quand une amie de M. Fletcher, Mme Kimberley (Mia Farrow), vient chercher « Ghostsbusters » ! Les deux hommes sont heureusement plein d’imagination et ils vont suéder le film. Suéder un film, terme inventé pour l’occasion, c’est le retourner avec tout ce que l’on peut avoir sous la main. On a donc droit à un remake fantaisiste du film dans une bibliothèque municipale avec sacs plastiques faisant office de fantômes, guirlandes de noël pour les exterminer,etc…On se dit bien entendu que la supercherie sera vite démasquée mais en fait la version suédée plaît. Les clients redemandent des films suédés. Mike et Jerry tournent tout ce qui leur est demandé : « Rush hour 2 » (Jack Black en Jackie Chan est à se tordre de rire), « Robocop », « King Kong » et même « Le roi lion » ! Devant la demande exponentielle, les deux copains font de plus en plus appel aux gens du quartier qui évidemment sont ravis d’emprunter les films dans lesquels ils ont tournés.

M. Fletcher est assez étonné à son retour de voir la queue devant son vidéoclub. Il adhère aux films suédés et y participe dans un remake de « Miss Daisy et son chauffeur ». Miss Daisy est interprété par Mia Farrow qui nous évoque « La rose pourpre du Caire » de Woody Allen où une jeune femme passait littéralement de l’autre côté de l’écran de cinéma.

Malheureusement, l’ensemble des films suédés est détruit à cause des droits d’auteurs et la municipalité arrive avec les pelleteuses. La petite communauté décide de tourner un dernier film original cette fois. Le film raconte la vie d’un jazzman, Fats Waller, qui serait né dans l’immeuble où se situe le vidéoclub. Fats Waller est très présent dans le film et la vie de M. Fletcher qui fait vivre sa légende. Tous les habitants du quartier tourne dans le film dont les images apparaissent dès l’ouverture de « Soyez sympas, rembobinez ». Michel Gondry clôt son œuvre par le visionnage joyeux de ce film dans le film.

« Soyez sympas, rembobinez » est un film particulièrement réjouissant, les films suédés se tournent dans la bonne humeur et soudent les habitants de Passaic. Michel Gondry, grand bricoleur dans l’âme, nous montre que l’invention est toujours payante. La créativité dont font preuve Mike et Jerry plaît plus que les films hollywoodiens d’origine. Les films amateurs sont plus inventifs que les blockbusters formatés. « Soyez sympas, rembobinez » est un film militant pour le cinéma amateur, pour le bricolage qui oblige à plus d’imagination, à plus de liberté.

Juno de Jason Reitman

 

Juno McGuff (Ellen Page) est une adolescente de 16 ans ordinaire : l’école, une meilleure amie à qui elle confie tout, un petit copain. Le seul hic : le ventre de Juno qui s’arrondit au fil des mois, des saisons qui découpent le film. Après des litres de jus d’orange et plusieurs tests de grossesse, Juno en est sûre, elle est bien enceinte de son petit ami Paulie Bleeker (Michael Cera). Elle en parle immédiatement à sa meilleure amie qui ne trouve rien de mieux que de lui demander : »Mais comment as-tu fait pour boire assez pour trois tests de grossesse ? » La réaction de la copine donne le ton du film qui se veut décalé. Après réflexion, Juno décide de garder l’enfant afin de le faire adopter par un couple stérile. Pas de charge contre ou pour l’avortement, Juno n’explique pas vraiment son choix, elle fait jouer son libre-arbitre. Le film ne se veut en rien politique ou polémiste.

Juno et sa copine Leah (Olivia Thirlby) finissent par trouver le couple d’adoptants idéal dans les petites annonces du journal où ils posent unis et tout sourire. Juno rencontrent Mark (Jason Bateman) et Vanessa (Jennifer Garner) Loring dans leur somptueuse maison décorée avec goût. La vie du couple a l’air tout aussi parfaite et harmonieuse que leur maison. L’arrivée de Juno et du futur bébé mettent à jour les failles du couple. Juno passe du temps avec le mari qui partage avec elle son goût pour le rock et les films d’horreur de Dario Argento. Mark rencontre toujours Juno quand Vanessa est absente car elle ne supporte pas les goûts d’adolescent attardé de son époux. Vanessa est une working girl, austère, voulant à tout prix fonder une famille. Mark se rend compte que ses envies diffèrent fortement de celles de sa femme. Il prend donc la décision de divorcer ce qui perturbe l’adoption du bébé de Juno. Heureusement nous sommes dans un film américain et nous aurons droit à un happy end.

« Juno » est une comédie sur l’adolescence réussie en comparaison des habituelles farces vulgaires du type « American pie ». Les adolescents n’y sont pas caricaturés. Le personnage de Juno est une Zazie moderne et américaine. Ses réparties sont toujours pleines d’humour, d’ironie. Elle possède une gouaille, une tchatche extraordinaires. La force du personnage tient beaucoup à la prestation d’Ellen Page qui est d’un naturel confondant. Juno prend  avec beaucoup de recul, de maturité sa grossesse mais elle reste une enfant qui appelle sa copine sur un téléphone hamburger ! Paulie Bleeker, joué par Michael Cera, incarne un petit ami sportif mais aussi rêveur, lunaire et amoureux. Le regard porté sur eux est tendre et compréhensif.

On peut toutefois regretter le peu de cas qui est fait du choix de Juno. On ne connaît à aucun moment les raisons qui motivent  son choix d’adoption. Juno passe au planning familial, la secrétaire semble l’effrayer et elle repart. C’est un peu court pour justifier un choix si lourd.

Malgré tout, Juno est une comédie très agréable, un film sur l’adolescence pas niais, ne boudons pas notre plaisir !

There will be blood de Paul Thomas Anderson

« There will be blood » s’ouvre sur une musique stridente, angoissante. Cette musique, très présente tout le long du film, plante tout de suite l’atmosphère sombre, désespérée (elle a été composée par Jonny Greenwood membre du grand Radiohead).

Le film de Paul Thomas Anderson est adapté de « Pétrole ! » d’Upton Sinclair et nous narre la saga de Daniel Plainview (Daniel Day Lewis) de 1898 à 1927. Modeste chercheur d’or noir au début du film, Daniel Plainview va devenir foreur de pétrole et construire sa fortune grâce à cela. Sa technique est simple : il rachète à des paysans leurs terres pour une bouchée de pain et extirpe le pétrole du sous-sol. Le film est centré sur la période où Daniel Plainview rachète les terrains à Little Boston jusqu’à l’océan pour forer et construire un pipeline. Les habitants pauvres de la région cèdent facilement à Plainview qui présente son affaire comme étant familiale. Il est toujours accompagné de son fils adoptif ce qui crédibilise ses propos. Daniel Plainview sait se rendre sympathique auprès de ces gens mais au fond il les déteste. Daniel est un homme foncièrement misanthrope, les autres ne l’intéressent pas. Sa recherche de pétrole, de fortune n’a qu’un but : celui d’être seul, de se couper du monde extérieur.

Paul Thomas Anderson compile les fondements de l’Amérique : le pétrole, l’argent, le self-made man, la religion, la famille mais pour les détourner, nous montrer leur versant noir. Comme on l’a déjà dit le pétrole et l’argent ne servent qu’à assouvir un besoin de solitude, de haine d’autrui.

La religion est très présente dans le film par la voix de Eli (Paul Dano) qui construit une église à Little Boston. Eli et Daniel se confrontent, s’affrontent même à plusieurs reprises. Eli est un prédicateur virulent, un exorciste de sa communauté. Daniel bien entendu ne croit en rien et surtout pas en une transcendance. Eli veut à tout prix convertir Daniel, ce qu’il réussira à faire en contrepartie du fameux pipeline. Mais le jeune prophète aime aussi l’argent. Il profite de l’argent du pétrole pour bâtir son église, sa notoriété. A la fin du film, Eli se voit obliger de reconnaître qu’il est un faux prophète, que Dieu n’est qu’illusion pour tenter de renflouer ses caisses. La religion est pervertit par l’argent du pétrole.

La valeur famille est également passée au filtre noir de Paul Thomas Anderson. Le fils adoptif, qui semble aimé par Daniel, lui sert à amadouer les paysans et est rejeté violemment quand il devient handicapé. Daniel Plainview fait la rencontre de son frère qu’il ne connaissait pas. Etonnamment Daniel accepte son frère, se confie à lui et veut le faire participer à ses affaires. Ce seul moment de partage pour Daniel est éphémère puisqu’il apprendra rapidement que l’identité de son frère a été usurpée.

Daniel Plainview est le typique self-made man américain, un conquérant des grands espaces. Il est parti de rien et bâtit sa réussite, sa fortune à la force du poignet. Mais cela ne mènera à rien. Daniel Plainview a une fin pathétique, grotesque. Il est enfin seul, est alcoolique et la violence l’entraînera au fond du trou.

La performance de Daniel Day Lewis est hallucinante, il est totalement habité par son personnage, quasiment en transe. Face à lui, Paul Dano ne fait pas pâle figure, il est extraordinaire dans son rôle de prêcheur avide. Un grand talent à suivre.

« There will be blood » sape les fondements de l’Amérique et donne un éclairage sombre sur le capitalisme forcené de ce pays.

Didine de Vincent Dietschy

Voici un film charmant et délicieux à l’instar de son personnage principal : Didine (la gracieuse Géraldine Pailhas). Alexandrine Langlois a 35 ans, est célibataire, crée des motifs pour l’impression textile et ne se fait appeler que par son surnom : Didine. Elle est LA bonne copine, celle qui écoute tout le monde, celle qui est toujours disponible pour les autres. Quand sa meilleure amie (Julie Ferrier extraordinaire) se sépare de son petit ami François (Benjamin Biolay), elle passe du temps avec l’un comme avec l’autre. Didine semble totalement détachée de sa propre vie, ce qui probablement lui permet cette si bonne écoute des autres. Elle est célibataire mais n’y voit que des avantages. Elle découvre dans un magasin de vêtements haut de gamme un de ses motifs vendu une bouchée de pain mais semble s’en moquer. Décidément Didine n’a aucune ambition, ni professionnelle, ni personnelle, elle se tient à l’écart, ne sait que choisir pour sa vie et ne choisit rien.

Cela va changer quand elle franchit par hasard la porte d’une association d’aide aux personnes âgées. Elle participe à l’association comme malgré elle, elle rend visite à des femmes âgées chez elles. C’est là qu’elle fait la connaissance de Mme Mirepoix (Edith Scob), vieille femme acariâtre et dont les sentiments semblent rabougris. L’histoire de cette femme marque Didine, elle fut libre, bien en vie et loin des conventions de sa famille bourgeoise. Mais elle finit malgré tout sa vie seule, triste et fanée. Didine ne veut pas en arriver là, elle rencontre le neveu de Mme Mirepoix (Christopher Thompson) qui devient son but à atteindre. Grâce à lui elle redeviendra Alexandrine.

Face aux autres personnages (la meilleure amie PDG cynique, carriériste et suicidaire ; François l’ado trentenaire en pleine crise sentimentale ; une jeune femme de l’association gérontophile et hystérique), Géraldine Pailhas incarne une Didine toute en légèreté, glissant dans la vie sans prendre de décision. Didine la délicieuse indécise semble souvent ailleurs, est maladroite mais elle finit par avoir ce qu’elle veut, contrairement aux autres personnages empêtrés dans leurs vies compliquées.

Vincent Dietschy réalise une jolie comédie chorale, un souffle de vent léger et chaud. « Didine » est une comédie romantique mais pas tarte, pleine de fraîcheur et ce grâce à des personnages bien trempés et des acteurs que l’on découvre (Julie Ferrier, Benjamin Biolay) ou que l’on voit peu (Géraldine Pailhas, Christopher Thompson). On passe un agréable moment en compagnie de Didine et comment ne pas apprécier un film qui met en avant la désinvolture ?

It's a free world de Ken Loach

Voilà un film qui apporte un autre éclairage sur la situation économique et sociale en Grande-Bretagne. Loin de l’image de réussite que nous renvoient habituellement médias et politiciens, Ken Loach nous donne à voir l’envers du décor du libéralisme triomphant, à savoir la triste réalité pour des millions de travailleurs déracinés, exploités…et pauvres.

Angela (Kierston Wareing), « Ange » comme on l’appelle, travaille dans une agence qui recrute dans les pays d’Europe de l’est des candidats à l’exil, pour un travail et une vie meilleure en Angleterre. Au début du film, elle est en Pologne et fait passer des entretiens à des hommes, des femmes, jeunes et moins jeunes, à la chaîne, aidée d’une traductrice. Les affaires marchent, Ange s’investit.

Pourtant, à son retour, elle apprend qu’elle est virée, en fait parce qu’elle a violemment refusé de se laisser tripoter par son chef. 35 ans, mère célibataire – elle a laissé son fils de 11 ans à la garde de ses parents -, et désormais sans travail, Ange est également débrouillarde, ambitieuse, déterminée. Elle décide de créer avec son amie et colocataire, Rose (Juliet Ellis), sa propre agence d’intérim,  recrutant pour le compte d’entreprises des travailleurs étrangers pour des tâches à la semaine, au jour, à l’heure. Ses bureaux : l’arrière-cour d’un pub, où se rassemble chaque matin la foule pressante des immigrés postulants au turbin à l’agressivité desquels elle doit parfois faire face.

On ne peut être qu’admiratif pour cette jeune femme qui à force de courage parvient à améliorer sa situation. Son envie, son but , est de gagner suffisamment pour récupérer la garde de son fils, gamin révolté et violent avec ses camarades à l’école. L’énergie d’Ange transperce l’écran. Mais, pressée par l’envie, et par la nécessité aussi de faire face à ses dépenses et ses obligations, comme entraînée dans une spirale, elle ira jusqu’à l’ignominie, prête aux pires bassesses pour sauver son gagne-pain. Pas de manichéisme cependant dans ce personnage. Par exemple, Ange refuse de franchir une certaine limite : elle ne fait pas travailler de sans-papiers (peut-être aussi par peur de la loi). On la voit à un autre moment prendre des risques pour aider une famille de clandestins. Malgré tout, à l’heure décisive, elle n’hésite pas à sacrifier la morale et l’amitié à la réalisation de ses objectifs.

Alors, ange ou démon ? Pas si simple. On ressent pourtant une sorte de joie mauvaise, de sentiment de justice, lorsque dans cette scène d’une grande tension, trois de ses « employés » viennent chez elle la menacer pour récupérer l’argent qu’ils lui réclament en vain depuis des jours. A ce moment, Ange croit avoir perdu son fils. On croit l’expérience rédemptrice. Aura-t-elle retenu la leçon ?

Au final, pas plus de morale à cette histoire qu’il n’y en a dans une assemblée de gros actionnaires décidant d’une délocalisation pour accroître les profits. Ou peut-être une, si, mais « naturaliste » : chacun doit lutter pour sa survie, les plus forts mangent les plus faibles, c’est la règle. Ken Loach réalise là une magnifique illustration de l’inhumanité de ce système qui produit bourreaux et victimes, chacun pouvant être l’un et l’autre, au gré des aléas de la vie et des fluctuations économiques. Alors, l’Angleterre, paradis libéral ?