Home de Ursula Meier

« Home » est le premier film de Ursula Meier. C’est une oeuvre hors norme, inclassable et très réussie.

Un couple (Isabelle Huppert et Olivier Gourmet) vit avec ses trois enfants dans une maison isolée au bord d’une route désaffectée. La vie de la famille s’est joyeusement adaptée à cette situation. La route se transforme en terrain de hockey, en salon où l’on regarde la tv en plein air. La mère semble être à l’origine de cet exil, sa fragilité affleure de plus en plus au fur et à mesure du film.

Après dix ans de tranquillité, la famille apprend que le tronçon E57 va réouvrir. Le jeune garçon de la famille voit des hommes en combinaison goudronner la route. La scène est irréelle, les hommes semblent être dans une zone de contamination, ils sont recouverts de la tête aux pieds. On voit déjà se dessiner deux zones : ceux qui sont sur la route regardant la vie de la maison comme un spectacle et ceux qui sont de l’autre côté du parapet subissant la circulation.

La mère refuse totalement de quitter la maison qui semble être le seul endroit où elle se sente bien. Elle organise la vie de sa famille malgré l’ouverture de l’autoroute, et cette nouvelle vie tourne à l’absurde. Les deux plus jeunes enfants doivent traverser l’autoroute pour aller à l’école à leurs risques et périls jusqu’à ce qu’ils trouvent une ancienne canalisation sous-terraine reliant les deux bords. Le problème des courses se pose aussi et la famille remplit outre mesure un congélateur. La fille cadette passe ses journées à calculer le taux de pollution, le nombre de voitures passant en moyenne par heure.

Le film va basculer du côté de l’obsession de la cadette, dans la paranoïa qui nous rappelle les premiers films de Roman Polanski. La famille sombre dans la folie de la mère et la situation n’est pas sans nous évoquer « Bug » de William Friedkin.

Les acteurs sont tous sensationnels. Isabelle Huppert est parfaite en mère vacillant entre bonheur et folie. Olivier Gourmet incarne le père qui étouffe de plus en plus, craque devant les siens mais finit par protéger sa femme au-delà de la raison.

On passe de la comédie au film d’horreur paranoïaque sans s’en apercevoir. Ursula Meier est une jeune femme de grand talent dont on est pas prêt d’oublier le premier film.

 

Vicky, Cristina, Barcelona de Woody Allen

Vicky (Rebecca Hall) et Cristina (Scarlett Johansson) sont deux jeunes américaines qui viennent passer deux mois de vacances à Barcelone. Vicky vient y terminer une thèse en identité catalane et a demandé à sa meilleure amie de l’accompagner.

Les deux jeunes femmes sont fort différentes l’une de l’autre. Vicky est raisonnable, elle a planifié sa vie par avance, elle est fiancée à un homme stable et ennuyeux. Cristina se cherche perpétuellement, elle a des vélléités artistiques et se veut en dehors des conventions sociales et morales. Les deux femmes profitent bien de leur voyage touristique (merci à Woody Allen pour toutes les images des oeuvres de Gaudi!) jusqu’à l’arrivée d’un élément perturbateur : le ténébreux Juan Antonio (Javier Bardem). Vicky et Cristina le rencontrent dans une galerie car le bel ibère est peintre. Juan Antonio leur propose immédiatement de partir avec lui en week-end à Oviedo mais également de partager son lit. Bien entendu Cristina est instantanément conquise alors que Vicky rechigne à suivre cet inconnu. Elle finit par se laisser convaincre et durant le week-end chaucune des deux jeunes femmes succombe aux charmes de Juan Antonio.

Cristina va même venir habiter chez lui pensant tenir là sa véritable histoire d’amour. Arrive la fougueuse Maria Elena (Pénéloppe Cruz), l’ex-femme de Juan Antonio aux tendances suicidaires. Les relations entre Juan Antonio et Cristina semblent compromises par la folie, la passion de Maria Elena. Mais le dernier cru allenien est plein de surprises…

Vicky, quant à elle, est retournée à sa thèse et à son falot de fiancé. Elle est bien insatisfaite de sa vie présente, sa nuit avec Juan Antonio ne cesse de la hanter. Mais Vicky n’a pas tiré une croix sur une vie plus aventureuse…

Depuis « Match point », on sait que l’Europe a donné une deuxième jeunesse au cinéaste septuagénaire new yorkais. L’Espagne apporte un ingrédient rarement présent dans les films de Woody Allen: la sensualité. Un vent de passion souffle sur les personnages de Woody qui conserve également sa marque de fabrique principale : des dialogues ciselés et pleins d’humour.

Les acteurs participent bien-sûr à cette révolution sensuelle et sont particulièrement excellents. Javier Bardem et Pénéloppe Cruz forment un couple muy caliente, plein de fougue et de passion destructrice. Scarlett Johansson, qui est l’actrice symbole du renouveau de Woody Allen, est toujours aussi fraîche et séduisante. La découverte du film est Vicky, jouée par Rebecca Hall, tout en retenue et en déchirement intérieur.

Woody Allen a profité du soleil de Barcelone pour s’amuser avec un marivaudage, jouant des différentes combinaisons des couples. Il n’en oublie pas d’être cynique puisqu’au final aucune combinaison ne fonstionnera, et chacune des deux femmes repartira désabusée sur l’amour et le couple.

« Vicky, Cristina, Barcelona » doit être le dernier film de Woody Allen en Europe, on attend de voir ce que le retour à New York lui apportera.

Versailles de Pierre Schoeller


Paris, une jeune femme et son enfant de 5 ans vivent et dorment dans la rue cherchant jour après jour un lieu abrité. Cette jeune femme se nomme Nina (Judith Chemla) et on ne sait rien de son passé, des évènements qui l’ont précipitée dans la rue. Un soir le samu social l’emmène dans un foyer de Versailles où elle passe la nuit avec son fils Enzo (Max Baissette de Malglaive). Le lendemain elle veut rentrer sur Paris en empruntant un raccourci à travers la forêt. Là elle rencontre Damien (Guillaume Depardieu) qui vit dans une cabane de fortune. Tous deux ont tenté de s’insérer dans la société à coups de plan de réinsertion, d’emplois jeunes inadaptés. Le RMI ne concernant pas les moins de 25 ans, rien n’a empêché Damien et Nina de se retrouver à la rue. Ou plutôt dans les bois pour Damien qui y a trouvé refuge avec quelques autres marginaux. Nina passe la soirée avec lui et part à l’aube en laissant Enzo espérant ainsi pouvoir courir l’offre d’emploi plus facilement. Damien se retrouve avec un enfant sur les bras et finit par s’accommoder de cette présence. La vie s’organise entre les deux et le petit garçon dompte l’ermite bourru. Un vrai sentiment de filiation s’installe et Enzo s’adapte très bien à cette vie dans la forêt faite de débrouillardise et de bric-à-brac. Lorsque Damien fait un malaise, Enzo le sauve en allant chercher des secours au château du Roi Soleil. Les images du jeune garçon crasseux parmi les ors de la monarchie sont saisissantes. Damien comprend alors que lui aussi doit sauver Enzo et que la forêt n’est pas un lieu pour un enfant de 5 ans. Le retour à la vie « normale » est douloureux pour les deux, cette vie est contraignante : Damien retourne au travail, Enzo doit aller à l’école. Mais pour Damien il est trop tard, la réinsertion est devenue impossible et son retour à la cabane inévitable.

« Versailles » est le premier film de Pierre Schoeller et c’est une réussite. Il aborde le monde des sans-abris de manière lucide. La situation de ces personnes n’est pas enjolivée mais Pierre Schoeller ne se sert pas non plus du pathos, de l’émotion facile. « Versailles » fustige la dureté de la société actuelle. Les jeunes qui ne peuvent être aidés par des proches tombent rapidement dans la misère faute d’assistance adaptée. Le gaspillage de la société de consommation est également dénoncé dans une scène où Damien et Enzo font les poubelles d’un supermarché. Enzo se brule les mains à cause de l’eau de javel avec laquelle les supermarchés aspergent la nourriture jetée au lieu de la donner. On vit intensément « Versailles » à travers deux acteurs d’exception. Guillaume Depardieu est remarquable, sa puissance physique, le feu intérieur qui l’anime donnent chair et âme à son personnage. Max Baissette de Malglaive a lui aussi uyne présence physique incroyable, son regard nous hypnotise littéralement. On a peu parlé de « Versailles », sorti à la fin de l’été, dans les médias et c’est fort dommage. C’est un film juste, touchant comme on en voit peu.

 

La cité des hommes de Paulo Morelli

Une colline couvertes de bicoques. Sur une terrasse écrasée de soleil avec vue plongeante sur Copacabana au loin, de jeunes hommes, en sueur et torse nu, discutent le revolver dans une main et le joint dans l’autre. Nous sommes au Morro de Sinuca, l’une des favelas de Rio de Janeiro. Acerola et Laranjinha y ont grandi. Ils ont dix-huit ans. Ce ne sont pas des gangsters, juste deux jeunes débrouillards (par la force des choses), toujours entre combines et petits boulots pour survivre au jour le jour. Le quartier est tenu par Hibou, le cousin de Laranjinha. Il est à la tête d’une petite armée qui protège son business de dealer, et n’hésite pas pour cela à faire usage d’armes à feu contre la police (qui ne s’aventure guère) ou les bandes rivales. Les choses se compliquent et la violence monte d’un cran lorsqu’un des lieutenants de Hibou veut devenir calife à la place du calife. L’affrontement entre les deux hommes va influer sur les relations entre Acerola et Laranjinha, contraints de choisir leur camp.

La paternité est l’un des thèmes majeurs du film. Laranjinha, qui n’a pas connu son père mais sait qu’il est en vie, est à sa recherche. Aidé par Acerola, il finit par le retrouver. Tout juste sorti de prison, son père est d’abord méfiant et finit par se rapprocher de son fils. De son côté Acerola est un très jeune papa mais, contrairement à nombre de pères brésiliens des quartiers pauvres, il n’a pas abandonné son fils. Il l’élève tant bien que mal, tâche difficile pour un garçon si jeune qui peine à s’assumer lui-même. Comme Laranjinha, il n’a pas connu son père, mort assassiné. La vérité sur ce meurtre va constituer une autre pomme de discorde entre les amis, un motif de plus de les séparer.

Pauvreté, drogue, trafics, violence, mères seules, le quotidien est âpre pour les habitants de la favela. Malgré cette présence permanente de la mort, une grande vitalité déborde de nombreuses scènes du film : sorties à la plage, fêtes dans la favela, drague, rires, vannes… comme autant de soupapes au désespoir, autant d’occasions de célébrer cette joie enracinée dans la culture brésilienne, de surmonter un temps la misère et le désespoir.

Les deux jeunes acteurs, Douglas Silva et Darlan Cunha (formidables !), jouaient déjà dans la série du même nom, dont ce film est une sorte de conclusion. Gamins au début, ont les a vus grandir au fil des épisodes et des saisons. Issus eux-mêmes de la favela, comme la plupart des acteurs, ils apportent fraîcheur et justesse à leurs personnages. Avant la série, ils ont joué également dans « La cité de Dieu », réalisé par Fernando Meirelles, ici l’un des producteurs de « La cité des hommes ».

Dans les deux films, tournés caméra à l’épaule en décors naturels, la véritable star semble bien être la favela elle-même. Le petit peuple de Rio a construit là, de bric et de broc, une cité ramassée sur elle-même, immense, labyrinthique et bouillonnante, aux ruelles tortueuses et étroites qui sont autant de coupe-gorge, mais aussi un refuge pour qui en maîtrise la géographie. Tapie sur le dos des collines qui dominent la ville des riches, comme prête à fondre sur elle,  la cité des pauvres semble faire partie du décor. Mais sous l’apparent fatalisme qui accable ses habitants point une grande énergie (l’énergie du désespoir ?). Attention, la cité des hommes n’est qu’assoupie.

Braquage à l'anglaise de Roger Donaldson

Une équipe d’escrocs à la petite semaine réalise un coup énorme : ils dévalisent la salle des coffres-forts d’une banque londonienne en creusant un tunnel depuis un magasin proche. Le butin est de 4 millions de livres sterling. Mais il y a un problème. Les voleurs ont aussi emporté des documents très compromettants : des photos d’une princesse de la couronne britannique en plein ébat, d’autres photos d’éminents hommes politiques se livrant à des jeux érotiques dans un bordel, et enfin un carnet où sont notés les pots-de-vin versés à la police par le roi du porno, truand notoire. C’est à croire que tous les gangsters du coin ont décidé de cacher leurs petits secrets dans la même banque !

C’est que les lascars ont été manipulés. Les services secrets britanniques, par l’intermédiaire d’une amie de la bande, ont mis les petits voyous sur le coup. Ils ne savent pas que le but de la manœuvre est avant tout de récupérer les photos de la princesse. Elles appartiennent à un leader noir des Caraïbes, Michael X, qui cache son business illégal (proxénétisme, drogue…) derrière une façade de militant anticolonialiste. Ces photos lui servant de garde-fou contre les autorités, celles-ci sont bien déterminées à les récupérer pour faire enfin tomber Michael X. Les cambrioleurs vont donc devoir jouer serré avec le MI-5 (ou le MI-6 ?), mais aussi avec les flics ripoux décidés à retrouver le carnet compromettant.

La première partie du film est dans la droite ligne des classiques du genre, avec ses scènes obligées de préparation et de réalisation du cambriolage. C’est ensuite, lorsque les braqueurs prennent conscience de la machination et de la situation délicate dans laquelle ils se trouvent, que tout s’emballe. Nos apprentis cambrioleurs sont plongés jusqu’au cou dans une histoire qui les dépasse, avec à leurs trousses de vrais méchants. Ce qui n’était qu’un « innocent » braquage se transforme en cauchemar, avec affaire d’Etat et corruption de policiers à la clé. Les manipulés se font alors manipulateurs, et doivent habilement manœuvrer pour ne pas laisser trop de plumes dans cette affaire. Car l’enjeu est de sauver sa liberté, et sa peau.

Le film est basé sur une histoire vraie, le braquage de la Lloyd’s Bank sur Baker street en 1971. Le scénario tiré de ce fait divers mêle admirablement humour, action, suspens et espionnage. La réalisation haletante tient le spectateur en haleine. Un excellent divertissement.

Eldorado de Bouli Lanners

Un soir qu’il rentre tard chez lui, Yvan (Bouli Lanners) découvre un cambrioleur en pleine action. Il cherche bien sûr à le faire sortir de sa maison mais le voleur se réfugie sous un lit en refusant de bouger. La scène burlesque s’étire jusqu’au lendemain matin. Yvan découvre alors Elie (Fabrice Adde), un jeune homme malingre et perdu. Dans un accès d’humanité (Yvan est le seul de son quartier à ne pas avoir de chien, ce qui témoigne de son bon fond), il décide de raccompagner Elie chez ses parents. Commence alors un road-movie sur les routes de Belgique à bord d’une Chevrolet. Les rencontres et les situations seront toutes plus farfelues les unes que les autres.

On peut citer la rencontre avec un collectionneur de vieilles voitures américaines, mais uniquement celles avec des impacts de corps! L’homme, extrêmement inquiétant, n’en aide pas moins nos deux compères en dépannant la Chevrolet.

Yvan et Elie rencontrent également Alain Delon mais un Alain Delon belge, nu et sortant d’un camping-car!

Une autre scène incongrue est celle où Elie explique à Yvan comment ne pas s’endormir au volant. La solution est simple : il suffit de s’attacher les cheveux au plafond de la voiture. Yvan, au début incrédule, se laisse néanmoins faire. On vous laisse découvrir l’efficacité de la méthode…

Bouli Lanners aurait pu se contenter de faire un film drolatique, à l’humour décalé mais « Eldorado » est bien plus que ça. C’est également un film à l’émotion à fleur de peau.

Elle naît tout d’abord avec l’amitié d’Yvan et Elie qui se noue au fil de la route. Ces deux-là n’étaient pas supposés s’entendre étant donné leur rencontre. Mais l’humanité d’Yvan et la fragilité d’Elie seront à l’origine de ce rapprochement. On assiste à une scène très émouvante lorsque Elie retrouve ses parents et surtout sa mère qui semble mangée par l’angoisse. Elle n’avait pas vu son fils depuis fort longtemps, le trouve changé, elle sait qu’il se drogue sans pour autant le lui reprocher. Yvan évoque la famille que l’on perd trop vite et dont on ne s’occupe pas assez lorsqu’elle est là.

La fin du film est bien triste elle aussi. Mais on ne va jamais dans le pathos excessif, on est plutôt dans la fatalité de la vie. L’amitié de nos deux voyageurs n’est pas assez forte face à la noirceur de notre monde.

Bouli Lanners nous montre la Belgique comme personne. Les paysages lumineux sont filmés en cinémascope, l’horizon semble s’étirer à l’infini. Les maisons du bord de la route sont montrées en contre-plongée pour leur donner un air majestueux. Cela change des clichés habituels sur la Belgique présentée souvent comme un pays gris et plat.

« Eldorado » est un très bon moment de cinéma mélangeant le rire aux larmes avec beaucoup de subtilité et d’élégance.

Un conte de Noël d'Arnaud Depleschin

 

« Un conte de noël »  d’Arnaud Depleschin est l’histoire d’une réunion de famille, d’un règlement de comptes entre proches.

Junon (Catherine Deneuve) et Abel (Jean-Paul Roussillon) sont les parents de la famille Vuillard aux prénoms plus que signifiants. Junon doit réunir ses trois enfants pour les fêtes de fin d’année car elle est atteinte d’un cancer du sang qui nécessite une greffe de mœlle.

Elisabeth (Anne Consigny) est l’aînée de la fratrie. Elle écrit des pièces de théâtre, est marié avec un metteur en scène à succès (Hippolyte Girardot). La vie d’Elisabeth devrait être harmonieuse mais, comme pour chaque Vuillard, elle est bancale. Son fils (Emile Berling) nommé Paul Dedalus (personnage central de « Comment je me suis disputé…ma vie sexuelle ») est schizophrène et passe quelques jours interné dans un hôpital psychiatrique. Quelques années auparavant, Elisabeth a banni son frère Henri (Mathieu Amalric) de sa vie et de la maison familiale sans que l’on sache réellement pourquoi. Elisabeth porte une haine irrationnelle à son frère, elle pense qu’il est le mal incarné.

Henri est un être trouble et excessif. On ne sait pas comment il gagne sa vie, on le voit au tribunal pour des problèmes d’argent. Il est plein de colère envers sa famille qui l’a exclu et se réjouit de cette réunion de famille qui lui permet de régler ses comptes. Il s’en réjouit d’autant plus qu’il est un des seuls à être compatible pour la greffe de Junon.

Le benjamin, Yvon (Melvil POupaud), semble le plus équilibré. Il est marié à Sylvia (Chiara Mastroianni) et ils ont ensemble trois enfants. Yvon se rapproche de son neveu Paul car au même âge lui aussi est devenu fou.

Les fondations de la famille Vuillard ne laissaient présager rien de bon. Junon et Abel ont eu un premier enfant, Joseph, atteint d’un cancer du sang lui aussi. Elisabeth n’étant pas compatible, Junon et Abel décidèrent de faire un autre enfant. Henri est né mais il n’était pas compatible avec son frère donc inutile. Joseph mourut à l’âge de sept ans et sa disparition plane sur l’ensemble de la famille.

Henri tient sa revanche, cette fois il est compatible pour la greffe. Il vient donc dire ses quatre vérités à sa famille. Il déverse sa méchanceté contre sa mère, froide et distante. Junon et Henri s’avouent qu’ils ne sont jamais aimés et qu’ils se sont livrés à une guerre totale l’un envers l’autre. Henri est également cruel avec sa sœur à qui il explique que sa vie est triste et que son fils est fou par sa faute. Henri n’est pas le seul à participer à ce jeu de massacre. Sylvia apprend que Henri, Yvon et leur cousin Simon (Laurent Capelluto) ont décidé de sa vie à sa place. Les trois garçons étaient amoureux d’elle mais Yvon étant fragile c’est lui qui a gagné le gros lot ! Sylvia règle donc son compte à Simon. Ce jeu de la vérité qui réduirait quiconque à néant, se fait dans une certaine bonne humeur. Il y a beaucoup d’humour dans les dialogues de Depleschin, beaucoup de cocasserie dans les situations. Tout cela dédramatise les tensions familiales.

Car c’est bien à une tragédie qu’on assiste. La mort rode, le sang de la famille Vuillard est mauvais. Junon a un choix cornélien à faire. La greffe peut la sauver mais elle peut aussi la tuer, la brûler de l’intérieur. La mort est prise comme une abstraction par les membres de la famille. Abel en fait une série d’équations complexes, transforme l’espérance de vie de Junon en mathématiques. Henri joue la vie de sa mère à pile ou face dans une chambre d’hôpital.

Arnaud Depleschin fait de la famille Vuillard un petit théâtre de la cruauté où chacun à un rôle bien défini à tenir. Il nous présente d’ailleurs le début de la saga avec un théâtre d’ombres chinoises. Elisabeth est triste, Henri se  fait détester par tous, Yvon est joyeux, Abel reste dans sa bulle , Junon froide et acariâtre, la petite amie d’Henri (Emmanuelle Devos) n’a plus qu’à se délecter du spectacle.

« Un conte de Noël » est un condensé de Depleschin avec des thématiques récurrentes comme la famille, la folie, des amours complexes. On retrouve la bande d’acteurs habituels que l’on prend grand plaisir à voir réunis. Tous sont plus que parfaits dans leurs personnages respectifs. Le nouveau film d’Arnaud Depleschin est un conte cruel, délectable, plein d’humour et de fantaisie.

This is England de Shane Meadows

Shaun a douze ans, et arbore une bonne bouille ronde et mélancolique. Il vit avec sa mère dans une ville industrielle et côtière du nord de l’Angleterre, au début des années 80. Son père, militaire, est mort pendant la guerre des Malouines. La vie n’est pas facile. Shaun (Thomas Turgoose) est un garçon triste et solitaire, houspillé par ses camarades à l’école. Au début du film, on le voit se faire chambrer parce qu’il porte un pantalon pattes d’éph’ d’une époque révolue ; le ton monte, les répliques fusent et dégénèrent en pugilat. Un jour il croise Woody (Joseph Gilgun) et sa bande de skinheads sous un tunnel, qui remarquent sa détresse. Il est peu à peu adopté, adoptant le look du parfait skinhead : crâne rasé, bretelles apparentes sur chemise Sherman et pantalon serré, retroussé sur chaussures Doc Martens (ou presque, sa mère n’ayant pas les moyens de lui acheter les vraies). La vie change du tout au tout pour le benjamin de la bande qui découvre les fêtes et la rigolade, l’alcool et la marijuana, les virées et la drague. Il se sent bien dans sa nouvelle famille qui rompt son isolement. Mais l’arrivée d’un nouveau personnage va tout bouleverser.

Woody et sa bande sont les héritiers du mouvement « historique » des skinheads, né à la fin des années 60 dans les usines et sur les chantiers navals du nord de l’Angleterre, où se côtoyaient ouvriers blancs et noirs. Mouvement festif et métissé, sur fond de musique, en particulier le ska, le reggae et la soul que les noirs, d’origine jamaïcaine, firent alors découvrir aux blancs. Mais au début des années 80, à la faveur des dures années de crise, il fut de plus en plus infiltré par les idées nationalistes et d’extrême droite, devenant ce mouvement raciste et fasciste absolument à l’opposé de ce qu’il était à l’origine. C’est ce renversement qu’incarne Combo (Stephen Graham), plus âgé que les autres et ayant appartenu aux « premiers skinheads ». Mais les années de prison l’ont changé, et à sa sortie il tente de gagner la petite bande à ses nouvelles idées. Woody refuse le bourrage de crâne et chacun doit choisir son camp. Shaun reste dans le giron de Combo, ce dernier ayant su jouer sur sa corde sensible : la mort de son père aux Malouines. De meetings nationalistes en agressions de Pakistanais, la vie de Shaun prend un nouveau tournant, moins amusant, et le drame semble proche.

Le réalisateur, Shane Meadows, a lui-même été skinhead dans les années 80. Il a donc parfaitement su rendre l’atmosphère de cette époque marquée par la crise et la montée des frustrations débouchant sur le racisme (comme en France d’ailleurs). Les années Thatcher, qui ont fait tant de mal au Royaume-Uni, ont inspiré nombre de réalisateurs. Le film appartient  à cette catégorie de films sociaux sur cette période, mais il  permet également de rétablir la vérité sur la culture skinhead. Les acteurs, non professionnels à l’exception de Stephen « Combo » Graham, sont tout simplement formidables, en particulier le jeune Thomas Turgoose capable de jouer sur plusieurs registres. Enfin, la bande originale contribue grandement à l’ambiance du film, surtout les morceaux ska-reggae, musique à la base de la culture skinhead. Un film excellent !

J'ai toujours rêvé d'être un gangster de Samuel Benchétrit

Le deuxième long-métrage de Samuel Benchétrit est composé de quatre sketchs et un épilogue. Le film s’ouvre sur une cafétéria de la banlieue parisienne que l’on retrouvera dans chacun des tableaux. Samuel Benchétrit a choisi le noir et blanc, à l’ancienne pour nous narrer les aventures de ses gangsters ratés.

Le premier sketch nous présente un braqueur (Edouard Baer) qui tente de se faire la caisse de la fameuse cafétéria. On le découvre sortant de sa mini-austin avec un bas sur le visage et se cognant la tête sur un poteau ! Le casse commence très mal et se poursuivra dans le même esprit. Le braqueur n’a pas de flingue et n’impressionne pas du tout la serveuse (Anna Mouglalis). Avant de se faire embaucher, elle était venue à la cafétéria pour y faire la même chose.

Le deuxième sketch parle du kidnapping d’une adolescente dont le père richissime devra payer une rançon. Les deux kidnappeurs (Bouli Lanners et Serge Larivière) ne sont pas des professionnels et cela se sent tout de suite. Ils ont le plus grand mal à descendre la jeune femme par une fenêtre et doivent laisser plusieurs messages au père pour lui expliquer ce qu’ils veulent. On découvre en fait deux braves hommes paumés et avec de gros soucis financiers. Ils couvent l’adolescente kidnappée qui a des tendances suicidaires. Bien entendu, le père n’apportera pas de rançon sur le parking de la cafétéria.

Le troisième sketch est directement inspiré du film « Coffee and cigarettes » de Jim Jarmusch. Le cinéaste américain avait également composé son film de plusieurs sketchs dont l’un d’eux voyait s’affronter Tom Waits et Iggy Pop. Benchétrit a en quelque sorte traduit Jarmusch en opposant Alain Bashung et Arno. Les deux chanteurs en tournée font un arrêt dans la cafétéria et prennent un café ensemble. Ils en profitent pour régler de vieux comptes puisque Arno explique que Bashung lui a piqué « Oh Gaby » et Bashung que Arno était à l’époque parti avec sa femme. Une fois l’ardoise effacée, les deux chanteurs parlent du présent en se vantant de vendre plus de disques, de remplir plus de salles de concert que l’autre.

Le quatrième sketch fait se retrouver une bande de casseurs du 3ème âge (Jean Rochefort, Jean-Pierre Kalfon, Laurent Terzieff, Venantino Venantini et Roger Dumas). L’un d’eux est à l’hôpital et les autres viennent le chercher pour lui éviter d’y mourir. Heureusement il se réveille dans la voiture et explique aux autres qu’il ne souffre que de calculs rénaux. Les cinq truands décident de retourner à leur planque pour évoquer le passé mais le monde a bien changé : la planque est devenue notre cafétéria ! Ils s’y arrêtent et se rendent vite compte que chacun s’ennuie dans son coin. Ils sont tous en manque de casse et décident de braquer leur banque fétiche. La banque n’est plus là et a laissé sa place à un Mac Donald. Mais un McDo ça se braque…

« J’ai toujours rêvé d’être un gangster » est rempli des références cinéphiliques de Samuel Benchétrit. On a déjà évoqué Jarmusch, mais on pense aussi à « Pulp Fiction » pour la construction du film, à Aki Kaurismäki pour le côté dépressif des personnages ou au cinéma muet dans une séquence. Ce sont tous des losers sympathiques pour qui ne rien ne marche jamais.

L’humour est très présent dans le film. C’est à la fois un comique de situation : le braqueur du premier sketch enferme ses clefs à l’intérieur de sa voiture ou poursuit un cuisinier avec sa voiture. Les dialogues sont également très drôles. Dans le sketch du kidnapping, l’un des deux hommes explique que son chien s’appelait Marley (le kidnappeur en question est fan de Bob Marley) et qu’il avait été renversé par une voiture. Le deuxième lui dit que s’il lui avait mis une laisse, ça ne serait pas arrivé et l’autre lui répond « Je ne lui ai pas donné le nom d’un homme libre pour lui mettre une laisse ! »

Les différents sketchs sont tous réussis notamment grâce aux exceptionnelles performances des acteurs. « J’ai toujours rêvé d’être un gangster » est tout simplement un régal.

A bord du Darjeeling Limited de Wes Anderson

Bill Murray est assis à l’arrière d’un taxi indien, il est malmené par la conduite du chauffeur mais semble pressé. Il arrive en effet à une gare, il court sur le quai pour attraper son train déjà en marche. Il ne montera pas dans ce train, il est dépassé dans sa course par Peter (Adrien Brody) qui saute à l’arrière du train. Cette apparition de Bill Murray nous replonge immédiatement dans l’univers de Wes Anderson dont il est l’acteur fétiche.

Peter rejoint dans le Darjeeling Limited ses deux frères : Francis (Owen Wilson) et Jack (Jason Schwartzman). C’est Francis qui a organisé ce voyage, pour renouer les liens de la fratrie. Les trois frères ne se sont pas revus depuis l’enterrement de leur père. Francis veut entraîner ses frères dans un voyage spirituel, il veut profiter de chaque arrêt du train pour visiter des temples. Jack et Peter sont très sceptiques quant à l’intérêt de ce rapprochement familial. Néanmoins ils tentent de faire plaisir à leur frère aîné qui a le visage couvert de pansements suite à un accident de la circulation.

Le voyage se passe plutôt bien à part quelques accrochages entre les frères : Francis confisque les passeports de ses frères pour les empêcher de partir, Francis ne supporte pas que Peter porte des affaires ayant appartenu à leur père. Les motivations de Francis ne sont pas tout fait celles annoncées au départ et ses frères le découvrent rapidement. Le voyage doit les amener tous les trois dans un monastère où se trouve leur mère dont ils n’ont plus de nouvelles. Disons plutôt qu’elle ne leur donne plus de nouvelles : elle a choisi de vivre loin des siens. Après avoir été expulsés du Darjeeling Limited (Peter transportait un serpent dont le venin est mortel…), les trois frères vont poursuivre leurs péripéties à pieds, à moto, en bus à travers l’Inde.

Wes Anderson nous présente de nouveau une famille décomposée et névrosée à l’instar de celles de « La famille Tanenbaum » ou de « La vie aquatique ». Les trois frères sont quasiment orphelins et chacun a son lot d’angoisse. Francis n’a pas eu d’accident mais a tenté de se suicider. Peter va bientôt être père, mais cela l’effraie et il préfère se trouver à des millions de kilomètres de sa femme. Jack vit une rupture difficile avec une jeune femme (Natalie Portman qui n’est pas dans le film mais dans le court-métrage « Hôtel Chevallier » présenté avant le film) qu’il a dû fuir jusqu’à Paris. Les trois frères passent d’ailleurs leur temps à ingurgiter des médicaments indiens et autres sirops douteux.

Le voyage ne doit pas seulement les réconcilier entre eux, ils doivent aussi le faire avec eux-mêmes. Ils y réussiront après la mort d’un jeune indien qui va les faire réfléchir et leur apporter la sérénité. Ils en viendront même à jeter l’ensemble des bagages qui leur venaient de leur père.

On retrouve bien entendu dans « A bord du Darjeeling Limited » la fantaisie, la loufoquerie chères à Wes Anderson. Jack marche pieds nus tout au long du film sans que cela ne semble poser problème à personne. Peter porte les lunettes de soleil de son père qui étaient à sa vue alors que Peter n’a pas besoin de correction. Le train se perd et comme le dit Jack : « Comment un train peut-il se perdre alors qu’il est sur des rails ? ». L’humour de Wes Anderson est toujours décalé comme le sont les trois frères en costumes sombres dans ce train aux couleurs vives, kitsch.

Les trois acteurs sont formidables, Jason Schwartzman et Owen Wilson sont des habitués des œuvres de Wes Anderson. On salue l’arrivée dans la bande d’Adrien Brody qui lui aussi pourrait être un digne descendant de Bill Murray.

La bande originale est également à souligner puiqu’elle arrive à mélanger brillamment The Kinks, Joe Dassin et la musique indienne. « Where do you go to » de Peter Sarstedt fait le lien entre le court-métrage et le long.

« A bord du Darjeeling Limited » est un film drôle, mélancolique, décalé et élégant comme son auteur.