Les noces rebelles de Sam Mendes

 

« Les noces rebelles » de Sam Mendes, adapté de « La fenêtre panoramique » de Richard Yates, est littéralement l’anti-Titanic, l’anti-romantisme. La référence à « Titanic » s’impose d’elle-même puisque Sam Mendes a recomposé le couple vedette Kate Winslet/Leonardo DiCaprio. Ils y jouent April et Franck Wheeler, un jeune couple avec deux enfants installé dans une banlieue bourgeoise dans les années 50.

Ils se sont rencontrés lors d’une soirée, se plaisent au premier regard, ensuite April tombe enceinte rapidement et le piège se referme. Le couple achète une maison en banlieue en attendant mieux. On découvre les débuts de leur amour par flashs-back car le film s’ouvre sur un couple déjà en crise.

April tente de réaliser son rêve d’être actrice, la tentative est un échec et cela provoque une violente dispute entre mari et femme. Franck tente de réconforter maladroitement sa femme, veut à tout prix qu’elle exprime ce qu’elle ressent alors qu’elle ne souhaite que le silence. L’incompréhension est totale, le mari et la femme n’ont fait que s’éloigner au fil des ans. Les responsabilités familiales ont obligé Franck à faire un boulot sans intérêt et April à devenir une parfaite femme d’intérieur ennuyeuse.

April et Franck se pensaient au-dessus de la médiocre routine, se voulaient plus vivants que les autres. Ils rêvaient leur vie mais c’est la banalité de la vie qui s’est concrétisée. April, encore pleine d’idéalisme, tente de sauver son couple en proposant de tout quitter pour Paris mais n’est-il pas déjà trop tard?

« Les noces rebelles » est un film cruel, amer sur la vie de couple. Il s’agit du délitement, de la désagrégation d’un amour, de la perte des illusions. L’idéalisme des jeunes mariés ne fait pas le poids face au quotidien et face à la pression sociale. Le film nous montre aussi la violence de la société corsetée des années 50. Franck ne peut qu’assumer sa paternité, sa famille pour devenir un homme. April n’a d’autre choix que de devenir femme au foyer, une mère ne peut travailler. L’épanouissement personnel est nié par le carcan moral.

Sam Mendes traite son sujet avec un classicisme de la réalisation, l’environnement est joyeux : belles maisons blanches, pelouses nettes et verdoyantes. Cette manière de traiter du désarroi humain n’est pas sans rappeler le travail de Douglas Sirk qui lui aussi présentait un envers du décor désespéré.

Kate Winslet et Leonardo DiCaprio sont tout simplement époustouflants. Ils habitent leurs personnages avec une profondeur psychologique extraordinaire.  Le film ne tourne qu’autour du couple, les deux acteurs sont de tous les plans mais on en redemande lorsque la salle se rallume!

« Les noces rebelles » est un film déchirant avec un duo d’acteurs fascinant, il ne reste plus qu’à lire le livre de Richard Yates pour prolonger cet excellent moment de cinéma.

Louise-Michel de Gustave Kervern et Benoît Delépine

19012209.jpg

Louise (Yolande Moreau) est ouvrière dans une petite manufacture en Picardie. Pour garder leur usine gagnante dans la fameuse rude concurrence internationale, Louise et ses collègues ont déjà « su accepter courageusement » (dixit le DRH) la semaine de 45 heures et « su refuser » toute augmentation de salaire. Reconnaissant, le patron leur offre une nouvelle blouse de travail. Pourtant, en arrivant au travail un matin, les ouvrières trouvent les locaux vides. L’usine est sauvagement délocalisée. Envolés, l’outil de travail, l’emploi et le salaire ! Que faire ? Louise, d’habitude en retrait, soumet son idée : tuer le patron. La proposition est adoptée à l’unanimité.

Louise se charge de trouver le tueur. Elle le débusque (de quelle façon !) en la personne de Michel (Bouli Lanners), minable consultant en sécurité, complètement fauché, installé dans un mobile home. Il accepte immédiatement le contrat, payé avec les indemnités de licenciement des ouvrières. Voilà nos deux héros embarqués dans un road-movie déjanté qui les mènera de Picardie à l’île de Jersey, en passant par Bruxelles, à la poursuite du patron voyou.

Les personnages principaux semblent débarqués d’une autre planète. Louise, apathique mais obstinée, a l’air de porter la misère du monde sur ses épaules. Michel est poussé par la nécessité à faire un boulot pour lequel il n’a aucune compétence (il est incapable d’abattre un chien à un mètre), même s’il a connu les tranchées de 14-18 (!), et même si « Kennedy, c’est lui (mais il ne faut pas trop le dire) ». Deux paumés à face lunaire en quête d’une revanche sur le monde et sur leur vie, d’autant plus déterminés qu’ils n’ont rien à perdre.

Yolande Moreau et Bouli Lanners sont excellents. Ils sont accompagnés de quelques guest-stars réjouissantes : Benoît Poelvoorde (ingénieur fou reconstituant sur maquette les attentats du World Trade Center), Mathieu Kassovitz (également producteur du film), Philippe Katerine, Siné, et Denis Robert dans un rôle qui est un savoureux clin d’œil aux déboires du journaliste qui dérange les milieux financiers. Apparaissent également les tronches récurrentes de Groland : Gustave Kervern (co-réalisateur du film), Francis Kuntz, Christophe Salengro (le président de Groland).

On retrouve en effet dans « Louise-Michel » le ton satirique de l’émission de Canal +, une parodie de journalisme, potache et libertaire, qui ne respecte rien ni personne : la maladie, les animaux, les enfants, les vieux, le 11 septembre, la politique, le pouvoir…, et qui délivre avec son humour féroce une analyse fine et subversive du monde qui nous entoure.

Car la morale de l’histoire pourrait être : la revanche des faibles sur les forts est juste (bien qu’illégale). On ne peut indéfiniment exploiter son prochain sans retour de bâton. Votre patron vous ôte du jour au lendemain votre subsistance pour accroître la sienne : éliminez-le, il le mérite. Ce type de message passe beaucoup mieux enrobé d’une bonne dose d’humour. C’est sans doute pour cela que le film a bénéficié d’une étonnante promotion, dans les journaux télévisés en particulier. Ou bien est-ce parce que le sujet colle particulièrement bien à l’actualité sociale et économique ? Quoi qu’il en soit, j’espère que financiers, grands patrons et autres « décideurs » seront allés voir « Louise-Michel » (ça m’étonnerait). Histoire d’être prévenus…

Il divo de Paolo Sorrentino

« Il divo » ou comment perdre 1h40 dans une salle obscure. Le film de Paolo Sorrentino a pour personnage central Giulio Andreotti, 7 fois président du conseil italien et 25 fois ministre. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un biopic mais plutôt d’une évocation de la vie de Giulio Andreotti. En effet le film se compose de scènes qui se succèdent de manière saccadée, sans lien et sans explication entre elles. On devine certains épisodes de la vie d’Andreotti comme ses remords suite à l’abandon d’Aldo Moro par leur parti de la Démocratie Chrétienne ou ses liens possibles avec la mafia. Néanmoins si vous ne connaissez pas en détails la vie politique italienne des cinquante dernières années, passez votre chemin. Des évènements, des scandales, des assassinats sont mentionnés sans plus de développements. Au début du film, on a tenté d’aider le spectateur à l’aide d’un glossaire qui défile tellement vite que l’on n’a pas le temps de lire les définitions proposées !

Paolo Sorrentino aggrave son cas avec des effets de style des plus déplaisants. La musique est omniprésente dans tout le film, passant du classique à la techno sans réelle cohérence, cela souligne-t-il  une modernité de mise en scène ? Au final, cela lasse totalement les oreilles du spectateur.

Sorrentino utilise également le ralenti à l’excès pour des effets trop appuyés. Une scène caractéristique des problèmes de ce film est celle où l’on nous présente les proches collaborateurs de Andreotti. Les hommes sont présentés comme dans un western : au ralenti ( !) avec leurs noms et surnoms s’affichant à côté d’eux. Les noms passent bien entendu très vite à l’écran et on nous montre une ribambelle de personnages qu’il est très difficile de retenir. Encore une fois, le spectateur n’est pas aidé dans sa compréhension !

Une chose à sauver malgré tout : l’interprétation de Toni Servillo qui campe un Andreotti comme un Nosferatu impénétrable, ambigu et souffreteux.

Rappelons que « Il divo » a obtenu le prix du jury à Cannes et ce trophée est aujourd’hui pour moi un mystère.

 

Two lovers de James Gray

Après nous avoir fait attendre 6 ans entre « Little Odessa » et « The yards », James Gray nous offre cette année deux films. « Two lovers » fait suite à « La nuit nous appartient » que nous avons chroniqué il y a quelques mois sur ce site. Le réalisateur aborde un thème qu’il n’avait pas encore exploité : une histoire d’amour.

Le film s’ouvre sur un homme marchant sur un ponton et qui se jette littéralement à l’eau. Des passants le sauvent de la noyade et Leonard (Joaquin Phoenix) rentre chez lui l’air penaud et pataud. Leonard se remet difficilement d’une rupture et est retourné vivre chez ses parents qui tentent de le protéger. Il semble inadapté, grand enfant ne sachant trouver sa place dans le monde des adultes. Ses parents tiennent un pressing dans lequel Leonard travaille alors qu’il se rêve photographe, artiste.

Voulant agrandir leur commerce, les parents de Leonard veulent s’associer avec un homme qui aimerait marier sa fille, Sandra (Vinessa Shaw). Les deux enfants sont présentés et se plaisent.

Malheureusement pour Sandra, Leonard a fait la connaissance d’une nouvelle voisine : Michelle (Gwyneth Paltrow). Les deux jeunes femmes sont comme deux contraires : Sandra est brune, Michelle blonde, Sandra est calme et posée, Michelle incendiaire et paumée. Leonard penche évidemment vers la femme la plus dangereuse pour lui. Il découvre que Michelle sort avec un homme marié et cela ne fait que renforcer son amour pour elle. Leonard est prêt à se brûler les ailes auprès de la magnétique Michelle et à tout quitter.

Comme souvent chez James Gray, le héros a un choix cornélien à faire qui va bouleverser sa vie. C’était le cas dans « la nuit nous appartient » où le personnage principal devait choisir entre la loi, la police, sa famille et un monde interlope, fait de fête et de drogue. Leonard doit choisir entre l’ombre et la lumière, entre une vie qui semble passionnée et exaltante et une autre rangée et ennuyeuse. Le choix de Leonard se fait dans la douleur et nous laisse un goût d’amertume.

« Two lovers » est le troisième film de James Gray avec Joaquin Phoenix. l’acteur est une nouvelle fois sensationnel dans le rôle de Leonard, cet adulte immature et en dehors du monde réel. Phoenix a déclaré que « Two lovers » était  son dernier film et on ne peut que souhaiter qu’il change d’avis tant son talent est grand.

Les deux filles ne sont pas en reste et on découvre deux talents. Vinessa Shaw est effectivement une découverte, elle est rayonnante, pleine de douceur et de patience énamourée. Gwyneth Paltrow n’est pas une débutante bien-sûr mais on l’avait rarement vue aussi intéressante. Elle joue parfaitement une Michelle  exaltée, torturée et ne sachant pas quoi faire de sa vie.

James Gray continue à explorer la noirceur de l’âme humaine. L’amour n’est pas chez lui un sentiment simple et lumineux, il est sombre, douloureux et forcément décevant.

 

Home de Ursula Meier

« Home » est le premier film de Ursula Meier. C’est une oeuvre hors norme, inclassable et très réussie.

Un couple (Isabelle Huppert et Olivier Gourmet) vit avec ses trois enfants dans une maison isolée au bord d’une route désaffectée. La vie de la famille s’est joyeusement adaptée à cette situation. La route se transforme en terrain de hockey, en salon où l’on regarde la tv en plein air. La mère semble être à l’origine de cet exil, sa fragilité affleure de plus en plus au fur et à mesure du film.

Après dix ans de tranquillité, la famille apprend que le tronçon E57 va réouvrir. Le jeune garçon de la famille voit des hommes en combinaison goudronner la route. La scène est irréelle, les hommes semblent être dans une zone de contamination, ils sont recouverts de la tête aux pieds. On voit déjà se dessiner deux zones : ceux qui sont sur la route regardant la vie de la maison comme un spectacle et ceux qui sont de l’autre côté du parapet subissant la circulation.

La mère refuse totalement de quitter la maison qui semble être le seul endroit où elle se sente bien. Elle organise la vie de sa famille malgré l’ouverture de l’autoroute, et cette nouvelle vie tourne à l’absurde. Les deux plus jeunes enfants doivent traverser l’autoroute pour aller à l’école à leurs risques et périls jusqu’à ce qu’ils trouvent une ancienne canalisation sous-terraine reliant les deux bords. Le problème des courses se pose aussi et la famille remplit outre mesure un congélateur. La fille cadette passe ses journées à calculer le taux de pollution, le nombre de voitures passant en moyenne par heure.

Le film va basculer du côté de l’obsession de la cadette, dans la paranoïa qui nous rappelle les premiers films de Roman Polanski. La famille sombre dans la folie de la mère et la situation n’est pas sans nous évoquer « Bug » de William Friedkin.

Les acteurs sont tous sensationnels. Isabelle Huppert est parfaite en mère vacillant entre bonheur et folie. Olivier Gourmet incarne le père qui étouffe de plus en plus, craque devant les siens mais finit par protéger sa femme au-delà de la raison.

On passe de la comédie au film d’horreur paranoïaque sans s’en apercevoir. Ursula Meier est une jeune femme de grand talent dont on est pas prêt d’oublier le premier film.

 

Vicky, Cristina, Barcelona de Woody Allen

Vicky (Rebecca Hall) et Cristina (Scarlett Johansson) sont deux jeunes américaines qui viennent passer deux mois de vacances à Barcelone. Vicky vient y terminer une thèse en identité catalane et a demandé à sa meilleure amie de l’accompagner.

Les deux jeunes femmes sont fort différentes l’une de l’autre. Vicky est raisonnable, elle a planifié sa vie par avance, elle est fiancée à un homme stable et ennuyeux. Cristina se cherche perpétuellement, elle a des vélléités artistiques et se veut en dehors des conventions sociales et morales. Les deux femmes profitent bien de leur voyage touristique (merci à Woody Allen pour toutes les images des oeuvres de Gaudi!) jusqu’à l’arrivée d’un élément perturbateur : le ténébreux Juan Antonio (Javier Bardem). Vicky et Cristina le rencontrent dans une galerie car le bel ibère est peintre. Juan Antonio leur propose immédiatement de partir avec lui en week-end à Oviedo mais également de partager son lit. Bien entendu Cristina est instantanément conquise alors que Vicky rechigne à suivre cet inconnu. Elle finit par se laisser convaincre et durant le week-end chaucune des deux jeunes femmes succombe aux charmes de Juan Antonio.

Cristina va même venir habiter chez lui pensant tenir là sa véritable histoire d’amour. Arrive la fougueuse Maria Elena (Pénéloppe Cruz), l’ex-femme de Juan Antonio aux tendances suicidaires. Les relations entre Juan Antonio et Cristina semblent compromises par la folie, la passion de Maria Elena. Mais le dernier cru allenien est plein de surprises…

Vicky, quant à elle, est retournée à sa thèse et à son falot de fiancé. Elle est bien insatisfaite de sa vie présente, sa nuit avec Juan Antonio ne cesse de la hanter. Mais Vicky n’a pas tiré une croix sur une vie plus aventureuse…

Depuis « Match point », on sait que l’Europe a donné une deuxième jeunesse au cinéaste septuagénaire new yorkais. L’Espagne apporte un ingrédient rarement présent dans les films de Woody Allen: la sensualité. Un vent de passion souffle sur les personnages de Woody qui conserve également sa marque de fabrique principale : des dialogues ciselés et pleins d’humour.

Les acteurs participent bien-sûr à cette révolution sensuelle et sont particulièrement excellents. Javier Bardem et Pénéloppe Cruz forment un couple muy caliente, plein de fougue et de passion destructrice. Scarlett Johansson, qui est l’actrice symbole du renouveau de Woody Allen, est toujours aussi fraîche et séduisante. La découverte du film est Vicky, jouée par Rebecca Hall, tout en retenue et en déchirement intérieur.

Woody Allen a profité du soleil de Barcelone pour s’amuser avec un marivaudage, jouant des différentes combinaisons des couples. Il n’en oublie pas d’être cynique puisqu’au final aucune combinaison ne fonstionnera, et chacune des deux femmes repartira désabusée sur l’amour et le couple.

« Vicky, Cristina, Barcelona » doit être le dernier film de Woody Allen en Europe, on attend de voir ce que le retour à New York lui apportera.

Versailles de Pierre Schoeller


Paris, une jeune femme et son enfant de 5 ans vivent et dorment dans la rue cherchant jour après jour un lieu abrité. Cette jeune femme se nomme Nina (Judith Chemla) et on ne sait rien de son passé, des évènements qui l’ont précipitée dans la rue. Un soir le samu social l’emmène dans un foyer de Versailles où elle passe la nuit avec son fils Enzo (Max Baissette de Malglaive). Le lendemain elle veut rentrer sur Paris en empruntant un raccourci à travers la forêt. Là elle rencontre Damien (Guillaume Depardieu) qui vit dans une cabane de fortune. Tous deux ont tenté de s’insérer dans la société à coups de plan de réinsertion, d’emplois jeunes inadaptés. Le RMI ne concernant pas les moins de 25 ans, rien n’a empêché Damien et Nina de se retrouver à la rue. Ou plutôt dans les bois pour Damien qui y a trouvé refuge avec quelques autres marginaux. Nina passe la soirée avec lui et part à l’aube en laissant Enzo espérant ainsi pouvoir courir l’offre d’emploi plus facilement. Damien se retrouve avec un enfant sur les bras et finit par s’accommoder de cette présence. La vie s’organise entre les deux et le petit garçon dompte l’ermite bourru. Un vrai sentiment de filiation s’installe et Enzo s’adapte très bien à cette vie dans la forêt faite de débrouillardise et de bric-à-brac. Lorsque Damien fait un malaise, Enzo le sauve en allant chercher des secours au château du Roi Soleil. Les images du jeune garçon crasseux parmi les ors de la monarchie sont saisissantes. Damien comprend alors que lui aussi doit sauver Enzo et que la forêt n’est pas un lieu pour un enfant de 5 ans. Le retour à la vie « normale » est douloureux pour les deux, cette vie est contraignante : Damien retourne au travail, Enzo doit aller à l’école. Mais pour Damien il est trop tard, la réinsertion est devenue impossible et son retour à la cabane inévitable.

« Versailles » est le premier film de Pierre Schoeller et c’est une réussite. Il aborde le monde des sans-abris de manière lucide. La situation de ces personnes n’est pas enjolivée mais Pierre Schoeller ne se sert pas non plus du pathos, de l’émotion facile. « Versailles » fustige la dureté de la société actuelle. Les jeunes qui ne peuvent être aidés par des proches tombent rapidement dans la misère faute d’assistance adaptée. Le gaspillage de la société de consommation est également dénoncé dans une scène où Damien et Enzo font les poubelles d’un supermarché. Enzo se brule les mains à cause de l’eau de javel avec laquelle les supermarchés aspergent la nourriture jetée au lieu de la donner. On vit intensément « Versailles » à travers deux acteurs d’exception. Guillaume Depardieu est remarquable, sa puissance physique, le feu intérieur qui l’anime donnent chair et âme à son personnage. Max Baissette de Malglaive a lui aussi uyne présence physique incroyable, son regard nous hypnotise littéralement. On a peu parlé de « Versailles », sorti à la fin de l’été, dans les médias et c’est fort dommage. C’est un film juste, touchant comme on en voit peu.

 

La cité des hommes de Paulo Morelli

Une colline couvertes de bicoques. Sur une terrasse écrasée de soleil avec vue plongeante sur Copacabana au loin, de jeunes hommes, en sueur et torse nu, discutent le revolver dans une main et le joint dans l’autre. Nous sommes au Morro de Sinuca, l’une des favelas de Rio de Janeiro. Acerola et Laranjinha y ont grandi. Ils ont dix-huit ans. Ce ne sont pas des gangsters, juste deux jeunes débrouillards (par la force des choses), toujours entre combines et petits boulots pour survivre au jour le jour. Le quartier est tenu par Hibou, le cousin de Laranjinha. Il est à la tête d’une petite armée qui protège son business de dealer, et n’hésite pas pour cela à faire usage d’armes à feu contre la police (qui ne s’aventure guère) ou les bandes rivales. Les choses se compliquent et la violence monte d’un cran lorsqu’un des lieutenants de Hibou veut devenir calife à la place du calife. L’affrontement entre les deux hommes va influer sur les relations entre Acerola et Laranjinha, contraints de choisir leur camp.

La paternité est l’un des thèmes majeurs du film. Laranjinha, qui n’a pas connu son père mais sait qu’il est en vie, est à sa recherche. Aidé par Acerola, il finit par le retrouver. Tout juste sorti de prison, son père est d’abord méfiant et finit par se rapprocher de son fils. De son côté Acerola est un très jeune papa mais, contrairement à nombre de pères brésiliens des quartiers pauvres, il n’a pas abandonné son fils. Il l’élève tant bien que mal, tâche difficile pour un garçon si jeune qui peine à s’assumer lui-même. Comme Laranjinha, il n’a pas connu son père, mort assassiné. La vérité sur ce meurtre va constituer une autre pomme de discorde entre les amis, un motif de plus de les séparer.

Pauvreté, drogue, trafics, violence, mères seules, le quotidien est âpre pour les habitants de la favela. Malgré cette présence permanente de la mort, une grande vitalité déborde de nombreuses scènes du film : sorties à la plage, fêtes dans la favela, drague, rires, vannes… comme autant de soupapes au désespoir, autant d’occasions de célébrer cette joie enracinée dans la culture brésilienne, de surmonter un temps la misère et le désespoir.

Les deux jeunes acteurs, Douglas Silva et Darlan Cunha (formidables !), jouaient déjà dans la série du même nom, dont ce film est une sorte de conclusion. Gamins au début, ont les a vus grandir au fil des épisodes et des saisons. Issus eux-mêmes de la favela, comme la plupart des acteurs, ils apportent fraîcheur et justesse à leurs personnages. Avant la série, ils ont joué également dans « La cité de Dieu », réalisé par Fernando Meirelles, ici l’un des producteurs de « La cité des hommes ».

Dans les deux films, tournés caméra à l’épaule en décors naturels, la véritable star semble bien être la favela elle-même. Le petit peuple de Rio a construit là, de bric et de broc, une cité ramassée sur elle-même, immense, labyrinthique et bouillonnante, aux ruelles tortueuses et étroites qui sont autant de coupe-gorge, mais aussi un refuge pour qui en maîtrise la géographie. Tapie sur le dos des collines qui dominent la ville des riches, comme prête à fondre sur elle,  la cité des pauvres semble faire partie du décor. Mais sous l’apparent fatalisme qui accable ses habitants point une grande énergie (l’énergie du désespoir ?). Attention, la cité des hommes n’est qu’assoupie.

Braquage à l'anglaise de Roger Donaldson

Une équipe d’escrocs à la petite semaine réalise un coup énorme : ils dévalisent la salle des coffres-forts d’une banque londonienne en creusant un tunnel depuis un magasin proche. Le butin est de 4 millions de livres sterling. Mais il y a un problème. Les voleurs ont aussi emporté des documents très compromettants : des photos d’une princesse de la couronne britannique en plein ébat, d’autres photos d’éminents hommes politiques se livrant à des jeux érotiques dans un bordel, et enfin un carnet où sont notés les pots-de-vin versés à la police par le roi du porno, truand notoire. C’est à croire que tous les gangsters du coin ont décidé de cacher leurs petits secrets dans la même banque !

C’est que les lascars ont été manipulés. Les services secrets britanniques, par l’intermédiaire d’une amie de la bande, ont mis les petits voyous sur le coup. Ils ne savent pas que le but de la manœuvre est avant tout de récupérer les photos de la princesse. Elles appartiennent à un leader noir des Caraïbes, Michael X, qui cache son business illégal (proxénétisme, drogue…) derrière une façade de militant anticolonialiste. Ces photos lui servant de garde-fou contre les autorités, celles-ci sont bien déterminées à les récupérer pour faire enfin tomber Michael X. Les cambrioleurs vont donc devoir jouer serré avec le MI-5 (ou le MI-6 ?), mais aussi avec les flics ripoux décidés à retrouver le carnet compromettant.

La première partie du film est dans la droite ligne des classiques du genre, avec ses scènes obligées de préparation et de réalisation du cambriolage. C’est ensuite, lorsque les braqueurs prennent conscience de la machination et de la situation délicate dans laquelle ils se trouvent, que tout s’emballe. Nos apprentis cambrioleurs sont plongés jusqu’au cou dans une histoire qui les dépasse, avec à leurs trousses de vrais méchants. Ce qui n’était qu’un « innocent » braquage se transforme en cauchemar, avec affaire d’Etat et corruption de policiers à la clé. Les manipulés se font alors manipulateurs, et doivent habilement manœuvrer pour ne pas laisser trop de plumes dans cette affaire. Car l’enjeu est de sauver sa liberté, et sa peau.

Le film est basé sur une histoire vraie, le braquage de la Lloyd’s Bank sur Baker street en 1971. Le scénario tiré de ce fait divers mêle admirablement humour, action, suspens et espionnage. La réalisation haletante tient le spectateur en haleine. Un excellent divertissement.

Eldorado de Bouli Lanners

Un soir qu’il rentre tard chez lui, Yvan (Bouli Lanners) découvre un cambrioleur en pleine action. Il cherche bien sûr à le faire sortir de sa maison mais le voleur se réfugie sous un lit en refusant de bouger. La scène burlesque s’étire jusqu’au lendemain matin. Yvan découvre alors Elie (Fabrice Adde), un jeune homme malingre et perdu. Dans un accès d’humanité (Yvan est le seul de son quartier à ne pas avoir de chien, ce qui témoigne de son bon fond), il décide de raccompagner Elie chez ses parents. Commence alors un road-movie sur les routes de Belgique à bord d’une Chevrolet. Les rencontres et les situations seront toutes plus farfelues les unes que les autres.

On peut citer la rencontre avec un collectionneur de vieilles voitures américaines, mais uniquement celles avec des impacts de corps! L’homme, extrêmement inquiétant, n’en aide pas moins nos deux compères en dépannant la Chevrolet.

Yvan et Elie rencontrent également Alain Delon mais un Alain Delon belge, nu et sortant d’un camping-car!

Une autre scène incongrue est celle où Elie explique à Yvan comment ne pas s’endormir au volant. La solution est simple : il suffit de s’attacher les cheveux au plafond de la voiture. Yvan, au début incrédule, se laisse néanmoins faire. On vous laisse découvrir l’efficacité de la méthode…

Bouli Lanners aurait pu se contenter de faire un film drolatique, à l’humour décalé mais « Eldorado » est bien plus que ça. C’est également un film à l’émotion à fleur de peau.

Elle naît tout d’abord avec l’amitié d’Yvan et Elie qui se noue au fil de la route. Ces deux-là n’étaient pas supposés s’entendre étant donné leur rencontre. Mais l’humanité d’Yvan et la fragilité d’Elie seront à l’origine de ce rapprochement. On assiste à une scène très émouvante lorsque Elie retrouve ses parents et surtout sa mère qui semble mangée par l’angoisse. Elle n’avait pas vu son fils depuis fort longtemps, le trouve changé, elle sait qu’il se drogue sans pour autant le lui reprocher. Yvan évoque la famille que l’on perd trop vite et dont on ne s’occupe pas assez lorsqu’elle est là.

La fin du film est bien triste elle aussi. Mais on ne va jamais dans le pathos excessif, on est plutôt dans la fatalité de la vie. L’amitié de nos deux voyageurs n’est pas assez forte face à la noirceur de notre monde.

Bouli Lanners nous montre la Belgique comme personne. Les paysages lumineux sont filmés en cinémascope, l’horizon semble s’étirer à l’infini. Les maisons du bord de la route sont montrées en contre-plongée pour leur donner un air majestueux. Cela change des clichés habituels sur la Belgique présentée souvent comme un pays gris et plat.

« Eldorado » est un très bon moment de cinéma mélangeant le rire aux larmes avec beaucoup de subtilité et d’élégance.