Tamara Drewe de Stephen Frears

A Stonefield, Beth Hardiment (Tamsin Greig) est la propriétaire d’une ferme retirée servant de résidence à des écrivains ayant besoin de calme pour créer. Beth a eu cette idée grâce et pour son mari Nicholas (Roger Allam) qui est un auteur de polars à succès. Ce petit monde paisible (ou presque puisqu’il est perturbé par les liaisons de Nicholas) est troublé par le retour d’une ancienne habitante. Tamara Drewe (Gemma Arterton) vient vider la maison de famille après le décès de sa mère. Mais Tamara revient quelque peu changée puisqu’elle a refait son nez. La jeune fille timide et complexée a disparu pour laisser place à une plante magnifique qui compte bien régler ses comptes avec les habitants de Stonefield.

Stephen Frears adapte la bande-dessinée éponyme de Posy Simmonds. L’oeuvre de cette dernière est très littéraire et pour « Tamara Drewe », elle s’était inspirée de « Loin de la foule déchaînée » de Thomas Hardy. Posy Simmonds ne fait pas clairement référence à l’écrivain victorien mais Stephen Frears s’est lui beaucoup amusé à lui faire des clins d’oeil. L’universitaire américain, Glen McCreavy (Bill Camp), écrit dans le film un livre sur Thomas Hardy et sa photo trône au-dessus de son lit ! On apprendra également que Thomas Hardy a donné la syphilis à sa femme… ce qui ne le rend pas tellement sympathique aux yeux de Beth !

L’arrivée de Tamara comme élément perturbateur fait penser au « Théorème » de Pasolini où Terence Stamp venait troubler la vie d’une famille. Tamara veut que tous les hommes soient à ses pieds pour venger son visage autrefois disgracieux. Elle s’attaque d’abord à un batteur de rock vedette Ben Sergeant (Dominic Cooper). Ce couple déluré va mettre une bien grande agitation dans le village et surtout le feu dans l’imagination de deux adolescentes : Jody (Jessica Barden) et Casey (Charlotte Christie). Bien plus que Tamara, ce sont les deux ados qui bouleversent la vie de Stonefield et sèment le chaos dans la vie des habitants.

Bien entendu, on est bien loin de la spiritualité et de la froideur de « Théorème », ici c’est l’humour qui domine. Les dialogues, très écrits, sont fins et caustiques. Tout le monde en prend pour son grade ! Les écrivains sont peints comme des êtres égoïstes, menteurs et lâches. La rock star est capricieuse, méprisante avec les ruraux et totalement immature. Tamara veut reconstruire sa vie mais continue à faire n’importe quoi sans voir l’enamouré Andy (Luke Evans). « Tamara Drewe » est une critique extrêmement réjouissante des apparences et de la réussite sociale.

Stephen Frears a pris quelque liberté avec le travail de Posy Simmonds. C’est le cas avec le destin de Jody qui ne se termine pas tragiquement comme dans la BD. Glen bénéficie du scénario positif du réalisateur puisqu’il finit par embrasser Beth, ce qu’il ne fait pas chez Posy Simmonds. Stephen Frears a résolument choisi le ton de la comédie pour son adaptation et tous les personnages (à part Nicholas qui a une fin ridicule) connaissent une fin positive.

« Tamara Drewe » est un film vraiment plaisant, j’ai beaucoup ri aux péripéties de ce petit village du Dorset. Le casting est absolument parfait, je me suis régalée de chaque prestation. D’une BD géniale, Stephen Frears a tiré une comédie légère, enjouée et bien sûr très drôle.

The ghost writer de Roman Polanski

Un « nègre » réputé dans le milieu littéraire (Ewan McGregor) est engagé par une maison d’édition pour rédiger les mémoires de l’ancien premier ministre britannique, Adam Lang (Pierce Brosnan). Celui-ci vit désormais sur une île au large de la Nouvelle-Angleterre, dans une maison moderne plantée sur les dunes au milieu de nulle part, sorte de cube aux larges baies vitrées, froid et impersonnel. Le « nègre » doit s’y rendre pour reprendre le manuscrit écrit par son prédécesseur, retrouvé noyé alors qu’il revenait d’une visite sur le continent.

D’emblée l’atmosphère est tendue dans l’équipe qui entoure Adam Lang, car celui-ci est soupçonné d’être impliqué dans des crimes de guerre en Irak perpétrés du temps de son mandat. Le « nègre » accomplit sa tâche sans passion, juste animé de sa conscience professionnelle. Tout prend une autre dimension lorsqu’il découvre scotchée sous un tiroir une enveloppe laissée là par son prédécesseur. Elle contient des photos et des documents sur le passé d’Adam Lang, révélant des faits que ce dernier a occultés ou falsifiés lors de leurs entretiens pour le livre. Déboussolé et poussé par la curiosité, il découvre également que la mort du « nègre » précédent tient plus du crime que de l’accident. Dès lors le suspense ne fera que s’accentuer jusqu’à la fin.

Les premières scènes du film mettent tout de suite dans l’ambiance : un ferry arrive à quai sur l’île (décidément… voir Shutter Island), les voitures sortent une à une mais l’une d’elles reste sur le ponton, sans conducteur ; le plan suivant montre de loin, sur une grande plage déserte, un corps échoué ballotté par les vagues. Tout est à l’avenant dans ce film, tout contribue à installer une aura de mystère et d’angoisse diffuse. Comme l’île au ciel plombé, ce paysage hivernal de landes battues par le vent et la pluie, le quai désert du ferry à la tombée de la nuit, l’hôtel dont le « nègre » est le seul client… Comme les personnages également, d’Adam Lang, homme de pouvoir sans pouvoir pris au piège de son passé, à l’inquiétant Paul Emmett (Tom Wilkinson), son ancien professeur à l’université et homme de main de la CIA, en passant par la cassante épouse d’Adam Lang, Ruth (Olivia Williams), femme d’influence et de caractère, opiniâtre et manipulatrice.

Ewan McGregor incarne à merveille un jeune type banal, habitué à un statut d’homme de l’ombre qui semble parfaitement lui convenir, mais qui décide pour une fois de ne plus s’en laisser conter et pour cela va mettre sa vie en jeu. Il est de toutes les scènes et le spectateur mène l’enquête avec lui, va de surprise en révélations, essaie d’échapper à ses poursuivants, risque sa peau avec lui. Jusqu’à cette géniale scène finale très – désolé pour ce qualificatif mille fois rebattu, mais je trouve pour le coup que la référence est évidente – hitchcockienne. Bref, Polanski a magistralement réalisé ce thriller politique à l’ambiance trouble, grâce à une mise en scène millimétrée et un grand sens du détail. Accrocheur.

Shutter Island de Martin Scorsese

Le dernier film de Martin Scorsese partait déjà sous de bons auspices puisqu’il est adapté du diabolique « Shutter Island » de Denis Lehane dont Hollywood raffole. Le thriller américain à l’écriture très cinématographique donnait une solide base scénaristique au réalisateur.

Les marshalls Teddy Daniels (Leonardo DiCaprio) et Chuck Aule (Marc Ruffalo) arrivent en bateau sur Shutter Island. Sur cette île se trouve un hôpital psychiatrique pour les malades les plus dangereux. Daniels et Aule viennent enquêter sur la disparition d’une des malades, Rachel Solando, qui s’est mystérieusement volatilisée. Les deux marshalls ne sont pas au bout de leurs surprises et l’atmosphère régnant sur l’île devient de plus en plus anxiogène.

Martin Scorcese a su parfaitement exploiter ce qui faisait la force du roman de Denis Lehane : la montée en puissance de l’angoisse. Pour ce faire, il utilise les codes des films gothiques. Le lieu est déjà par lui-même inquiétant : un hôpital psychiatrique, de surcroît sur un site isolé. A l’intérieur de l’hôpital, le bâtiment C attise l’intérêt du marshall Daniels, il est réservé aux grands malades et se trouve être un ancien fort. Ses hautes tours s’élèvent comme une menace et évoquent un château hanté. De plus une terrible tempête éclate. Les éclairs et le vent accentuent l’atmosphère sinistre. Cela permet également à Scorsese d’éclairer son film de manière expressionniste comme dans la scène où Daniels s’infiltre dans le fameux bâtiment C. Les lieux sont plongés dans l’ombre d’où jaillit le visage blafard du marshall. Dans cette scène l’escalier joue un rôle prépondérant et m’a évoqué celui de « La maison du diable » de Robert Wise. Les clins d’oeil au cinéma chez Scorsese sont toujours très multiples et je suis très loin de les avoir tous repérés ! Un dernier élément m’a paru important, la musique. Dans la scène d’ouverture, elle se fait de plus en plus forte et inquiétante à mesure que les marshalls approchent de l’île, nous signalant clairement que le lieu sera terrifiant. Mais la musique sait également se taire pour souligner la solitude et la peur de Teddy Daniels.

Ce personnage est le coeur du film et il se révèle rapidement ambigu. Avant de connaître son appartenance à la police, on le découvre totalement décomposé par le mal de mer et incapable de se dominer. Il est par la suite constamment terrassé par des maux de tête qui l’empêchent de mener son enquête. Face au calme olympien du Dr Cawley (Ben Kingsley), le marshall Teddy Daniels semble assailli par le doute et la peur. Ses rêves sont par ailleurs assez inquiétants. Dans le premier, Teddy est avec sa femme et à la manière des rêves  de « Twin Peaks », elle révèle des indices à son mari. Ce qui est effrayant, c’est que Dolores Daniels (Michelle Williams) est morte dans un incendie et on la voit se consumer dans les bras de Teddy. Une pluie de cendres, très esthétique, s’abat sur eux. Ce personnage, rongé par le doute, est joué par l’extraordinaire Leonardo DiCaprio. C’est sa quatrième collaboration avec Scorsese et c’est sans doute ici que son talent s’exprime le mieux. Ses traits poupins sont peu à peu déformés par la paranoïa et se creusent de terreur. Le marshall Daniels est un personnage complexe et torturé. Et pour cause, il a fait partie des soldats qui ont libéré Dachau et il reste hanté par les images des camps de concentration. La question qui se pose pendant tout le film c’est : qui est réellement Teddy Daniels ?

« Shutter Island » est un bon Scorsese. J’y ai retrouvé l’atmosphère sinistre et pesante qui m’avait séduite chez Denis Lehane. Les nombreux rebondissements m’ont tenu en haleine jusqu’à la fin et je n’ai pas vu passer les 2h17 !

Bright Star de Jane Campion

La rencontre de Fanny Brawne (Abbie Cornish) et John Keats (Ben Whishaw) ne se fait pas sans heurts. Tout semble en fait les opposer : Fanny est frivole, elle n’aime rien tant que créer de nouvelles tenues, John Keats tente de lancer sa carrière de poète et place son art au-dessus de tout. Leurs premiers échanges sont ironiques, acides. Puis ces deux jeunes gens s’apprivoisent tout doucement au fil des saisons jusqu’à tomber follement amoureux l’un de l’autre. Fanny Brawne devient la muse de Keats qui lui dédie un poème, « Bright Star », que Jane Campion a choisi de prendre pour titre de son film.

La réalisatrice montre la naissance de cet amour avec une délicatesse infinie. La scène où Keats prend la main de Fanny pour la première fois en est un bon exemple. On sent dans ce geste le frémissement des sentiments, l’émotion folle des deux personnages. Jane Campion montre également parfaitement bien les affres de cet amour si fort. John Keats est pauvre, si pauvre qu’il ne peut espérer épouser sa bien-aimée. Il s’éloigne d’elle et le désespoir de Fanny est poignant. Pour retenir le printemps qui a vu éclore son amour, elle enferme dans sa chambre des dizaines de papillons. La scène est d’une grande beauté mais les papillons manquent d’air et s’éteignent à bout de souffle comme John Keats à la fin de sa courte vie.

« Un objet de beauté est une joie pour l’éternité. » Cette citation de John Keats est parfaitement adaptée au film de Jane Campion. Elle compose de véritables tableaux éblouissants de couleurs. La nature est sublimée par la réalisatrice comme elle l’est dans les poèmes de Keats. L’affiche donne une bonne idée de l’esthétique du film, Fanny en robe mauve est dans un champ de fleurs de la même couleur. Cette saturation de mauve éblouit et met en valeur la pâleur laiteuse de l’héroïne. L’harmonie est parfaite entre les personnages et la nature. La reconstitution historique (le début du film se passe en 1818) est très réussie comme dans les films précédents de la réalisatrice. Je soulignerai seulement la beauté des costumes. Fanny cherche à devancer la mode et crée des robes à collerettes, à dentelles, des chapeaux à noeuds tous plus extravagants et colorés les uns que les autres. Ces créations de Fanny contribuent à l’extrême raffinement esthétique.

Les deux acteurs ne sont pas pour rien dans la réussite du film. Ben Whishaw joue un Keats ténébreux, fragile et vibrant de sensibilité. Sa voix grave, profonde rend magnifiquement les vers de Keats (il faut voir le film en vo, même si l’on ne parle pas anglais, la poésie de Keats s’entend, se comprend). La prestation de Abbie Cornish m’a totalement séduite. Elle incarne  Fanny Brawne avec beaucoup de subtilité, de retenue. La jeune femme semble au départ très froide. Elle maintient Keats à distance avec des reparties cinglantes. Puis peu à peu, elle se laisse gagner par l’amour. Le talent d’Abbie Cornish est de nous faire sentir cette évolution. Le spectateur est totalement en empathie avec elle jusqu’à sa douleur finale.

« Bright Star » est une splendide réussite : l’amour, la poésie, les paysages, les costumes sont magnifiés par Jane Campion. Ce film est pour moi la parfaite définition du romantisme : des sentiments forts sans aucune mièvrerie. Tout simplement sublime.

 

Au voleur de Sarah Leonor

L’histoire d’Isabelle (Florence Loiret-Caille) et de Bruno (Guillaume Depardieu) est née d’un malentendu. Isablle se fait renverser par une voiture à la sortie d’un café et Bruno se précipe auprès d’elle. Elle pense qu’il prend soin d’elle alors qu’il lui fait les poches. Bruno vit effectivement de petits larcins, il vole toutes sortes d’objets et les revend. Isabelle fait tout pour retrouver son soit-disant sauveur et une fois cela fait, ces deux-là ne se quitteront plus.

Après avoir été dénoncé par un autre voleur, Bruno est poursuivi par la police. Isabelle, prof d’allemand remplaçante, abandonne tout pour suivre Bruno. Là le film de Sarah Leonor bascule, nos deux fuyards vagabondent dans la campagne d’Ile-de-France. Ils semblent totalement seuls au monde, vivent en harmonie dans une nature luxuriante. La joie de vivre domine cette partie du film d’une beauté élégiaque. Sarah Leonor s’inspire semble-t-il du « Badlands » de Terrence Malick où Martin Sheen et Sissy Spacek fuient à travers le désert du Dakota après avoir commis un meurtre. Terrence Malick est un grand amoureux de la nature et il ne cesse de lui rendre hommage, de la sublimer à travers son oeuvre. La référence à Terrence Malick est renforcée par la sublime bande-son de « Au voleur » constituée de folk américain et de musique native américaine. Cette musique contribue à notre dépaysement, on finit par oublier que l’on est en France. Isabelle et Bruno semblent évoluer dans un territoire indéfini et primitif.

La grande réussite de ce film vient également du jeu des deux acteurs principaux. « Au voleur » est l’avant-dernier film tourné par Guillaume Depardieu et c’est avec émotion qu’on le retrouve. Il est, comme toujours, parfait. Il incarne avec bonheur, légèreté, le personnage de Bruno.  Comme souvent dans sa filmographie, son personnage vit dans la marge, en dehors des règles de la société et cela lui correspond à merveille. Sa partenaire est également une grande actrice que l’on ne voit que trop peu dans des premiers rôles. Son personnage se libère totalement dans la nature, elle s’épanouit aux côtés de Bruno. Leur duo fonctionne parfaitement et on s’attache à ces deux personnages en dehors de la civilisation, vivant sans entrave leur amour.

« Au voleur » est un film d’une grande poésie, gracieux comme la nature sauvage où évoluent Isabelle et Bruno. Il s’en dégage une forte liberté mais aussi beaucoup de douceur. J’ai eu un gros coup de coeur pour ce film et pour ces deux formidables acteurs.

Orgueil et préjugés de Joe Wright

Autant la version de 1995 était réussie, autant celle-ci est ratée. Joe Wright transforme le roman de Jane Austen en une romance hollywoodienne, une bluette sans aspérité.

Tout commence durant la première scène de bal à Meryton. On peut déjà noter que les danseurs s’agitent beaucoup, cela fait plus penser à de la country qu’à une danse du XIXème. Arrivent Mr Bingley, ses soeurs et Mr Darcy. Au moment où Lizzy et Mr Darcy se croisent, leurs regards sont troublés, émus. C’est le premier contre-sens, Lizzy et Darcy ne peuvent connaître le coup de foudre puisque leur amour naîtra progressivement. Une petite parenthèse sur l’attitude de Darcy. Il est supposé être hautain, méprisant, Matthew Macfadyen semble plutôt se débattre avec les affres de la dépression. Il a un regard de chien battu qui n’a pas grand chose à voir avec la distinction décrite dans le roman. La deuxième scène de bal à Netherfield accentue l’idée d’un coup de foudre. Lizzy et Darcy dansent ensemble et à un moment il n’y a plus personne autour d’eux. Ils sont littéralement seuls au monde ! La fin tourne au ridicule absolu. Lady Catherine de Bourgh rend visite à Lizzy en pleine nuit ce qui est totalement inconvenant pour l’époque et donc absurde. Suite à cette rencontre, nous voyons apparaître dans la brume Mr Darcy totalement débraillé et sur fond de musique d’ascenseur. Il rejoint Lizzy et le plan se termine sur leurs deux visages de profil se touchant avec soleil levant en arrière-plan. On atteint le summum de la mièvrerie alors que le roman de Jane Austen en est totalement dépourvu.

Le film de Joe Wright lisse les relations entre les personnages et rend Jane Austen politiquement correcte. C’est très visible dans les relations parents/enfants. Deux exemples pour prouver mon impression. On retrouve dans ce film la scène où Mr Bennet demande à sa fille Mary d’arrêter de jouer et de chanter devant toute une assemblée. Cette remarque de Mr Bennet a semblé trop cinglante au scénariste qui rajoute une scène où le père console gentiment sa fille. Autre exemple : Lydia a épousé Wickham, elle quitte sa famille pour plusieurs années. Mrs Bennet est désespérée, pleure et c’est Lizzy qui vient la réconforter alors que leurs relations dans le roman ne sont pas au beau fixe.

Je ferai une dernière remarque sur les incohérences de cette adaptation par rapport au roman. L’intérêt de l’histoire d’amour entre Elizabeth Bennet et Mr Darcy est le dépassement de leur condition sociale. Il reste néanmoins que Lizzy est fille de gentleman. Dans la version de Joe Wright, les Bennet semblent pauvrets. Leur maison semble quelque peu délabrée, en désordre et la basse-cour y rentre presque. Keira Kneightley est vêtue toujours de la même robe marron qui ne ressemble à rien.

Voilà donc un film qui fait beaucoup de tort à l’oeuvre de Jane Austen et qui fait passer ses romans pour des love stories à l’eau de rose. L’ironie est gommée, tout est lisse et propret. Le film de Joe Wright est un contre-sens absolu, un manque de respect pour le travail de Jane Austen.

 

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Orgueil et préjugés de Robert Z. Leonard

Cette adaptation de 1940 est assez fantaisiste et elle prend du recul par rapport au roman de Jane Austen. On s’en aperçoit dès la scène d’ouverture qui est inexistante dans le roman. Mrs Bennet se trouve dans un magasin de tissu avec ses filles lorsqu’un attelage déboule dans le village. Il s’agit bien entendu de Mr Bingley qui arrive accompagné de sa soeur et de Mr Darcy. Cette scène permet de faire connaissance avec l’ensemble des personnages centraux et d’établir le sujet principal : le mariage. Elle se termine d’ailleurs par un passage plutôt drôle : une course-poursuite d’attelages entre les Bennet et les Lucas, l’équipe arrivée en premier pourra inviter les nouveaux arrivants et ainsi espérer un mariage pour l’une de ses filles. J’ai aussi pu noter dans cette version des raccourcis pris avec le roman (Elizabeth ne se rend pas à Pemberley, sa relation avec Wickham est éludée) mais la durée du film en est la cause et on les excuse sans souci.

Malgré ses première réticences, une austinienne convaincue y retrouve ses petits puisque les personnages principaux sont tous présents et que certains aspects du roman sont bien respectés. J’en citerai quelques uns comme l’humour grinçant de Mr Bennet avec sa famille ou la différence de classe sociale entre Mr Darcy et Elizabeth qui est nettement soulignée. Le choix de Laurence Olivier dans le rôle de Mr Darcy est judicieux. Il est parfait dans le mépris, le snobisme mais également dans l’élégance et la séduction. J’ai été moins convaincue par Greer Garson dans le rôle d’Elizabeth. Mon premier problème c’est que je la trouve beaucoup trop vieille pour le rôle. Ensuite je trouve qu’elle minaude beaucoup trop et qu’elle surjoue par moments. Mais je pense que cela est dû au film qui est très kitsch, les costumes sont par exemple totalement extravagants et plus proches de la guerre de sécession que de l’Angleterre du XIXème.

Le gros bémol sur ce film est la fin choisie qui est totalement hollywoodienne. Catherine de Bourgh vient rendre visite à Elizabeth pour l’interroger sur ses intentions envers son neveu, Mr Darcy (jusque là tout est normal!). Mais elle le fait à la demande de ce dernier qui l’attend dehors et elle va même jusqu’à lui dire que Lizzie est la femme de sa vie ! Cette adaptation se termine sur une image de bonheur total où toutes les soeurs sont mariées et où Mary joue du piano et chante juste, un comble !

Ce film reste quand même une curiosité à voir, c’est délicieusement suranné.

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Lascars de Albert Pereira-Lazaro et Emmanuel Klotz

 « Pas de vacances pour les vrais gars ! » : c’est le slogan que scandent, envieux, les lascars de la cité de Condé-sur-Ginette qui restent au pied des immeubles pendant l’été, à ceux qui se tirent au soleil, bien décidés à buller sur la plage et à pécho de la chnek. Tony Merguez (comme la saucisse !) et José Frelate, apprentis rappeurs, sont de la deuxième catégorie, billets en poche pour Santo Rico, destination l’Amérique du sud. Mais arnaqués (ou est-ce un problème de communication ?) par un pseudo voyagiste chinois, nos deux amis se retrouvent à la case départ. Pour se refaire et gagner l’argent du voyage, Tony Merguez emprunte cinq kil de beuh à Zoran, l’effrayant caïd du quartier (mais qui cache un cœur tendre). Il a une semaine pour rembourser ce dernier. De son côté, José Frelate est poussé par sa cousine Jenny, chez qui il squatte, à bouger son boule du canapé et trouver un taf. Elle l’aiguille sur le père de son amie Clémence, le hargneux juge Santiépi (tout est dans le nom), qui a besoin de quelqu’un pour monter un sauna dans la cave de sa luxueuse demeure. José accepte d’autant plus volontiers qu’il aimerait bien serrer Clémence.

On se doute bien que tout ne va pas aller sans embrouille, pour le plus grand plaisir du spectateur. Une galerie de personnages (en plus de ceux déjà cités) plus truculents les uns que les autres se mettent de la partie pour pourrir la vie de Tony et José. Manuella, la petite amie de Tony, tigresse nymphomane qui ne lâche pas sa proie, réserve une terrible surprise à son homme. Momo (Maurice Mokhtar Guignard, ou MMG), cinéaste en devenir et délinquant notoire, tchatcheur invétéré, est sensé aider José dans ses travaux. Casimir, gros et débonnaire acolyte de Tony pour la revente de l’herbe, arborant un tee-shirt de chbeb pour éviter les palpations des schmitt, devient très susceptible quand il s’agit de son kebab. Sans oublier la paire Sammy et Narbe, autres « presque vacanciers », qu’un esclandre à l’aéroport empêche de s’envoler vers Santo Rico (décidément LA destination des vacances) et qui ne peuvent retourner comme ça à la cité sous peine de passer pour des bollos.

Le film d’animation « Lascars » est inspiré de la série du même nom diffusée sur Canal +. Le splendide graphisme, très réaliste, restitue parfaitement l’atmosphère urbaine. De plus, avec un scénario « tarantinesque », des situations rocambolesques – la scène de la fête des keufs est juste un grand moment de rigolade -, des dialogues percutants, un rythme effréné, une bande-son groovy, un humour ravageur, et des voix impeccables, vraiment tout est réuni pour que cette hilarante histoire de banlieue menée tambour battant laisse une trace durable dans notre esprit. Attention, les « Lascars » font leur show !

 

Un mariage de rêve de Stephan Elliot

Angleterre, les années 20. John Whittaker (Ben Barnes) revient dans le manoir familial après avoir épousé la sculpturale Larita (Jessica Biel). Cette dernière est américaine et en plein dans la modernité puisqu’elle vient de remporter le grand prix de Monaco. Larita est fraîchement accueillie au manoir par Mrs Whittaker (Kristin Scott-Thomas) qui espérait un autre mariage pour son fils. La guerre entre les deux femmes va rapidement être déclarée opposant ainsi les moeurs victoriennes à l’irrésistible tornade américaine.

« Un mariage de rêve » est une comédie raillant les habitudes passéistes et empruntées d’une famille aristocratique anglaise. Mrs Whittaker ne peut souffrir sa belle-fille qui semble ne connaître aucun carcan moral (le titre original le signifie parfaitement : « Easy virtue »). Les deux femmes s’affrontent, tous les coups sont permis pour se débarrasser l’une de l’autre. Cela amène des révélations fracassantes : Mrs Whittaker est ruinée et Larita a été mariée une première fois. John est au milieu des deux femmes mais il ne sait vers quel camp pencher. C’est un personnage assez falot et on plaint la pétillante Larita de l’avoir trouvé sur sa route !

Fort heureusement, Larita a des alliés dans ce sombre manoir. Le premier d’entre eux est le père de John, Jim Whittaker (Coliiiiiiin Firth). C’est un solitaire, un bourru, et qui s’amuse des déconvenues affligées à sa femme. Jim est revenu profondément marqué par la guerre et les moeurs anglaises sont pour lui des plus risibles. Il ne peut donc qu’apprécier le dépoussiérage de Larita. Le deuxième allié de l’américaine est le majordome Furber ((Kris Marshall). On se trouve là devant l’archétype du majordome britannique : en apparence très convenable, il a toujours une réflexion cinglante et n’hésite pas à braver les convenances pour venir en aide à Larita. J’ai bien entendu pensé au Jeeves de Wodehouse qui sort toujours son maître des pires tracas avec humour.

« Un mariage de rêve » est un film très drôle par ses situations et ses dialogues. Une des scènes les plus réussies est celle où Larita s’assoie et écrase le chien de Mrs Whittaker. Elle tente de se débarrasser du corps mais sans cesse quelqu’un entre dans la pièce, ce qui oblige Larita à se rasseoir sur le chien ! D’ailleurs Furber l’aidera à enterrer le chien dans le jardin. Les dialogues sont très piquants, un exemple à l’arrivée de Larita et John :

Mrs Whittaker à sa fille : « Souris Marion. »

Marion : – Pas envie

Jim Whittaker : – T u es anglaise, fais semblant.

« Un mariage de rêve » est une comédie so british très réussie, les acteurs sont tous parfaits et j’ai passé un très bon moment. Les amoureux de l’esprit britannique, qui sont légion dans la blogosphère, apprécieront.

Looking for Eric de Ken Loach

Dans son dernier film « Looking for Eric », Ken Loach s’amuse à mélanger les genres : le social, la romance et la fantastique.

Eric Bishop (extraordinaire Steve Evets) est un postier au bout du rouleau. Le spectateur le découvre d’ailleurs au volant de sa voiture en train de prendre un rond-point en sens inverse. Eric n’a plus de prise sur sa vie et sur ses proches. Il a été marié deux fois : il a lâchement quitté sa première femme Lilly (Stephanie Bishop) et la deuxième est allée en prison en lui laissant la charge de ses deux fils. Le beau-fils d’Eric, Ryan, tente de sortir de sa condition sociale à coups de petits trafics et s’acoquine au caïd local. Ce dernier oblige Ryan à garder une arme ayant blessé un homme, sous peine de représailles violentes. La fille d’Eric est quant à elle fille-mère et elle demande à son père et sa mère de se relayer pour garder son bébé.

C’est là que bascule Eric car il n’avait pas revu Lilly depuis longtemps. Celle-ci reste l’amour de sa vie. Mais il n’a jamais osé le lui dire et encore moins lui expliquer son départ subit. L’idée de revoir Lilly panique totalement Eric qui n’ose affronter son regard.

Pour l’aider à reprendre confiance, la bande de copains d’Eric le soumet à un exercice : se mettre dans la peau d’une personnalité pour acquérir sa force, ses qualités. Eric choisit Eric Cantona et il rentre bel et bien dans le jeu puisqu’il voit apparaître le King Eric. Celui-ci se transforme en ange gardien, en Jiminy Cricket pour aider notre ami à remettre de l’ordre dans sa vie.  On peut souligner la formidable auto-dérision d’Eric Cantona qui se présente comme une caricature de lui-même. Il s’exprime souvent par aphorismes qui agacent Eric car ils sont incompréhensibles. Cantona fait référence ici à sa fameuse conférence de presse suite à son exclusion pour neuf mois, où il avait parlé de mouettes suivant un chalutier.

« Looking for Eric » est un film typiquement loachien par son héros, un prolétaire qui doit faire face à l’adversité. Il y sera aidé par sa bande de copains, indéfectibles et tous supporters de Manchester United. L’un d’eux explique d’ailleurs qu’un homme peut changer de femme, de religion mais jamais de club de foot ! Ken Loach en profite pour critiquer le foot d’aujourd’hui menacé par l’argent roi. Ce sport qui servait de lien social pour les classes populaires devient de plus en plus inaccessible à cause du coût des places.

Ce qui différencie « Looking for Eric » des autres films de Ken Loach c’est l’humour, on a affaire ici à une véritable comédie. Bien entendu tous les passages avec Eric Cantona sont drôles grâce à ses proverbes, mais l’humour est partout présent. Il culmine lors de « l’opération Cantona » à la fin du film dont je ne dirai rien pour ne pas gâcher le plaisir des autres spectateurs.

« Looking for Eric » est un Ken Loach réussi car il nous montre de nouveau sa grande humanité et son amour des classes populaires. C’est un film jubilatoire, plein d’énergie, d’optimisme ce qui n’est pas si fréquent chez Ken le Rouge ! J’espère que toutes les swappeuses du Ken Loach Swap organisé par Cryssilda vont y courir!