Downton Abbey de Julian Fellowes

« Downton Abbey » est une série britannique qui m’a été fortement recommandée par Lilly et Isil et elles ont bien fait car je me suis régalée à visionner les sept épisodes de la saison 1.

La série débute en avril 1912, un télégramme arrive à Downton Abbey. Celui-ci annonce la mort du cousin et du petit-cousin du propriétaire des lieux, Lord Grantham (le toujours formidable Hugh Bonneville), ils se trouvaient tous les deux à bord du Titanic. Le problème c’est que Lord Grantham a eu trois filles qui, selon la loi anglaise, ne peuvent hériter. Le petit-cousin, Patrick, devait hériter du domaine, de la fortune et du titre. Mary, la fille aînée de Lord Grantham, devait donc épouser Patrick afin que l’héritage reste dans la famille. Celui-ci revient alors à un lointain cousin, Matthew Crawley (Dan Stevens) qui est avocat et très éloigné de la vie aristocratique.

Son arrivée à Downton Abbey va bouleverser les habitudes de la maison.

Cette série a été créée par Julian Fellowes qui avait écrit précédemment « Gosford Park ». Elle explore parfaitement les différentes couches de la société anglaise de ce début de siècle. Comme dans le film de Robert Altman, on partage aussi bien la vie des maîtres que des serviteurs. Le monde de ces derniers fourmille en permanence, la cuisine fait penser à une ruche en perpétuelle activité !

Les valets, femmes de chambre s’activent pour rendre la vie de la famille Crawley parfaite. La scène d’ouverture en est un parfait exemple : tous les serviteurs préparent la maison avant le lever de la famille, chaque centimètre carré est épousseté, les cheminées allumées, les petits déjeuners préparés et chauds. Daisy (Sophie McShera), l’aide cuisinière, allume les feux rapidement et doit ensuite redescendre : « Now get back down to the kitchen before anyone sees you. » L’intérieur des Crawley doit être parfait, calme et ordonné. Un vrai théâtre dont on ne doit pas voir les coulisses !

Le monde des serviteurs est régi par deux fortes personnalités : Mr Carson (Jim Carter) le majordome et Mrs Hughes (Phyllis Logan) la gouvernante.

Ils m’ont beaucoup fait penser à Anthony Hopkins et Emma Thompson dans « Les vestiges du jour ». Ils sont extrêmement rigoureux, très respectés et ils doivent gérer tous les conflits. Car le monde des cuisines est plein d’intrigues avec les machiavéliques Thomas (Rob James-Collier) et Sarah O’Brien (Siobhan Finneran) qui veulent la peau de Mr Bates (Brendan Coyle), le nouveau valet de Lord Grantham.

Mais il ne faut pas croire que les étages supérieurs sont plus reposants. Les rivalités sont également très présentes dans la haute société : entre Mary et sa soeur Edith (Laura Carmichael) c’est la course au mariage ; entre la mère de Lord Grantham (Maggie Smith) et celle de Matthew (Penelope Wilton) qui veulent marquer  de leur empreinte le village.

Le pauvre Matthew arrive à Downton dans un territoire totalement inconnu. Il ne connaît pas les codes, refuse de se faire servir par un valet et souhaite continuer à travailler. Ce qui n’est pas bien vu puisqu’un vrai gentleman ne travaille pas. Malgré tout, les différents niveaux sociaux vivent bien ensemble. Il y a même une grande intimité entre eux. Les serviteurs connaissent dans le détail la vie de leurs maîtres et l’inverse est également valable. Chacun cherche à influencer la vie des autres. Downton Abbey est une véritable communauté, un monde en vase clos.

Ce qui est également intéressant dans la série c’est la période historique choisie. Elle commence en 1912 et se termine en 1914 à l’annonce de l’entrée en guerre contre l’Allemagne. C’est un moment charnière, le monde est en train de changer. On le voit déjà d’un point de vue technologique avec l’arrivée de la voiture, du téléphone et de l’électricité. Le changement sociétal est incarné par la troisième soeur, Sybil (Jessica Brown-Findlay). Elle se bat pour le droit de vote des femmes et assiste, contre l’avis de tous, à des réunions politiques. Sybil aide également une servante à changer de travail et à devenir secrétaire. Et elle porte des pantalons, how shocking !


Le monde cosy et protégé de Downton sera probablement ébranlé par ces changements, c’est ce que nous verrons dans la saison 2 !

« Downton Abbey » est une série d’une grande qualité. La reconstitution historique est remarquable à tous les niveaux : décors, costumes, relations entre les différentes couches de la société. Et bien entendu, les acteurs sont tous à la hauteur. Le casting est absolument parfait et chacun joue son rôle à merveille. Je vous conseille donc vivement de regarder cette série qui est une grande réussite.


 

L'éventail de Lady Windermere de Ernst Lubitsch

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« L’éventail de Lady Windermere » d’Oscar Wilde fut adapté en 1925 par Ernst Lubitsch. Il s’agit d’un film muet. Lubitsch reprend la pièce dans son ensemble, on retrouve les différents actes. Mais certaines scènes sont raccourcies comme la dernière où Mrs Erlynne vient faire ses adieux à Lady Windermere.

Le fait que le film soit muet oblige Lubitsch à rajouter des scènes afin d’expliciter les situations des personnages. Ces scènes sont ultérieures au premier acte de la pièce. Le film s’ouvre, comme pour la pièce, sur le salon de Lady Windermere. Elle reçoit la visite de Lord Darlington qui lui déclare sa flamme. Lady Windermere ne semble d’ailleurs pas indifférente, ce qui expliquera sa fuite plus tard.

La deuxième scène se situe chez Mrs Erlynne où se rend Lord Windermere. C’est un passage très intéressant car il montre déjà la complexité de Mrs Erlynne. Avant l’arrivée de Lord Windermere, elle regarde douloureusement la photo de Lady Windermere. Une fois le mari arrivé, elle n’hésite pourtant pas à le faire chanter et à le menacer de révéler son identité à Lady Windermere. On comprend également que la réputation de Mrs Erlynne est douteuse puisque Lord Windermere prend bien soin de fermer la porte du salon après la révélation de son identité.

La scène suivante est très amusante et confirme la mauvaise réputation de Mrs Erlynne. Tous les personnages se retrouvent aux courses. Mrs Erlynne est dans la ligne de mire de tous, elle est étroitement surveillée à la jumelle.

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Les trois ladies qui accompagnent les Windermere l’observent plus qu’attentivement et cancanent. Le cartel indique alors : « Gossip, gossip, gossip. » ! L’un d’elles en attrape mal aux yeux. Lorsque Mrs Erlynne s’assoit, la femme assise juste derrière chausse ses lunettes pour la voir encore mieux ! Cette scène fort cocasse permet à Lubitsch de retrouver un peu de l’ironie de Wilde. Dans cet épisode, Lord Darlington comprend qu’il existe une relation entre Lord Windermere et Mrs Erlynne. C’est grâce à cela qu’il pourra insinuer le doute dans l’esprit de Lady Windermere.

La dernière scène rajoutée porte sur l’histoire naissante entre Mrs Erlynne et Lord Augustus. Ils se sont rencontrés aux courses et Lord Augustus est totalement sous le charme. Ses visites chez Mrs Erlynne montrent la volonté de cette dernière de regagner un rang dans la société.

Je tiens à souligner la qualité du jeu des deux actrices principales. May McAvoy interprète Lady Windermere avec beaucoup de grâce et de naïveté. Irene Rich joue Mrs Erlynne avec subtilité. De son jeu rejaillissent toute la complexité et l’ambiguïté du personnage.

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Un grand soin a également été apporté aux costumes. Ernst Lubitsch a choisi de placer « L’éventail de Lady Windermere » à l’époque où il le tourne. Les robes et bijoux des années folles sont splendides et élégants. Elles situent socialement nos personnages, nous sommes bien dans la haute société, dans la gentry.

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Ce film de Lubitsch est réellement très plaisant et respectueux de l’oeuvre de Wilde. On perd bien sûr les bons mots de l’auteur mais la qualité des acteurs m’a fait oublier ce désagrément.

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Daniel Deronda BBC

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Après avoir lu le dernier livre de George Eliot, j’ai eu envie de voir l’adaptation réalisée par la BBC en 2002. Je n’ai pas été déçue, comme souvent avec la BBC cette adaptation est de grande qualité.

Dans l’ensemble le scénario respecte la trame du roman de George Eliot, les destinées des personnages sont parfaitement fidèles. Le réalisateur a également voulu rendre la complexité de la construction de l’intrigue. C’est  très visible dans le premier épisode. Après la rencontre de Daniel et Gwendolen à Leubronn, on découvre conjointement leurs vies passées. Un plan surplombant la roulette dans la salle de jeu de Leubronn permet au spectateur de s’y retrouver chronologiquement.

La reconstitution de l’époque est splendide, les décors sont très réussis et les costumes éblouissants (notamment les robes de la haute société toutes en volants, corsets et couleurs chatoyantes).

 

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Le quartier juif me semble également très juste, il fourmille de monde et de bruit. Le réalisateur est très habile pour nous faire comprendre la hiérarchisation sociale dans cette Angleterre victorienne. Lorsque Daniel part à la recherche de la famille de Mirah, on le voit se pencher du haut d’un petit pont. En bas se découvre à nous un monde sombre, tout en gris et noir. Un quartier pauvre, sale qui est habité par des ouvriers. Mais Daniel ne s’arrête pas là et il descend encore plusieurs volées d’escalier pour atteindre le quartier juif. Il est donc allé très bas dans la société victorienne.

Dans les grandes lignes, le roman de George Eliot est respecté et les grandes scènes sont bien présentes. Néanmoins le scénariste a mis l’accent sur la relation  entre Daniel et Gwendolen. Il y a moins d’ambiguïté chez Daniel qui semble épris de l’épouse de Grancourt. Dans le roman, il explique qu’il aurait pu tomber amoureux de Gwendolen si… Leur rencontre ne se fait pas au bon moment. Cette insistance sur la possibilité du couple Daniel/Gwendolen n’est pas déplaisante puisque j’aurais aimé qu’il hésite un peu plus dans le roman entre les deux jeunes femmes. Du coup la partie juive est beaucoup moins importante. Mirah est moins présente et Mordecai l’est encore moins. Son éducation à Daniel n’apparaît pas, la relation étroite qui se noue entre eux a disparu.

Dans la série,  certaines scènes sont plus explicites que dans le roman. Lorsque Gwendolen rend visite à Mirah, elle lui demande clairement si Daniel est amoureux d’elle. De même, Daniel demande à Sir Hugo s’il est son père alors qu’il n’ose poser la question dans le roman. Je suppose que le scénariste souhaitait toucher un plus large public en faisant ces quelques modifications. L’histoire d’amour manquée de Daniel et Gwendolen est certes plus porteuse que l’enseignement de la religion juive pour une série tv !

Ce qui fait également la grande qualité de cette adaptation, ce sont les acteurs tous extrêmement brillants. Hugh Dancy interprète un Daniel Deronda tout en retenue, le doute affleure sans cesse sur les traits de son visage.

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Romola Garai est une Gwendolen sublime, flamboyante, fière au début de la série, elle perd peu à peu de sa superbe pour gagner en gravité.

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Hugh Bonneville rend parfaitement les deux côtés de Henleigh Mallinger Grancourt. Il est attentionné, mielleux avant le mariage, il devient ensuite un monstre de froideur et d’autorité.

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Malgré son rôle moindre, Jodhi May est une très bonne Mirah, pleine d’humilité, de discrétion et de douceur.

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Encore une fois, la BBC réussit une excellente adaptation d’un classique qui est à la hauteur de celle de « Orgueil et préjugé » ou celle de « Nord et Sud ». Je la conseille bien évidemment à tous ceux qui ont aimé le roman mais également à ceux qui sont resté sur leur faim quant à l’histoire de Daniel et Gwendolen.

 

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The Commitments de Roddy Doyle & Alan Parker

« The Commitments » est le premier tome de la trilogie de Barrytown. Roddy Doyle a inventé ce quartier de Dublin et nous fait partager le quotidien de ses habitants. Dans ce premier volet, il est essentiellement question de musique. Jimmy Rabbitte est un fin connaisseur, il achète tous les magazines spécialisés, revient toujours de ses virées en ville avec un disque sous le bras. Il est du coup en avance sur ses copains, il écoute de la soul alors que les autres en sont encore à Frankie Goes to Hollywood ! Lorsque ses amis lui parlent de fonder un groupe, Jimmy est tout de suite partant. Le hic c’est qu’il ne sait jouer d’aucun instrument… Mais ce qui prime c’est l’envie et l’enthousiasme. D’ailleurs Jimmy ne fait pas jouer les musiciens qu’il auditionne, il se contente de leur demander leurs influences musicales ! Car il a une idée bien précise sur ce que devra être son groupe : les Commitments seront les premiers à jouer de la soul dublinoise ! Et pourquoi de la soul ? Parce que la soul est la musique du peuple, parce que la soul est la musique des noirs et que « les Irlandais sont les noirs de l’Europe, les Dublinois sont les noirs de l’Irlande et les Dublinois du Nord sont les noirs de Dublin ».

Nous partageons ensuite le quotidien de cette bande de bras cassés qui savent tout juste tenir leurs instruments. Ils progressent pourtant au fil des séances et des conseils du seul vrai musicien de la troupe : Joey Les Lèvres qui a joué pour les Beatles et James Brown. Peu importe pour lui que les Commitments jouent mal puisque la soul est une musique démocratique, populaire, que tout le monde peut s’approprier. C’est une musique révolutionnaire que les Commitments rendent au peuple dublinois. L’influence irlandaise est bien affirmée puisque les chansons sont adaptées à ce contexte. C’est notamment le cas de « Night train » de James Brown qui fait un véritable tabac dans sa version dublinoise !

Les situations sont toutes extrêmement cocasses et les répétitions sont très souvent épiques. Je me suis régalée à suivre les aventures de ce groupe fantasque. Le livre est très rythmé et l’humour prédomine dans les situations comme dans les dialogues. C’est le cas lors de leur premier concert où sont réunis leurs amis et leurs familles. Malgré le fort quotient sympathie du public, Mickah, le videur officiel du groupe, passe son temps à forcer les gens à applaudir et à crier « Une autre » ! Un autre grand moment d’anthologie (et ce livre en est bourré) est une discussion à propos de Dean, le saxophoniste du groupe. Joey Les Lèvres est très inquiet suite à un solo et Jimmy lui en demande la raison :

« – Il m’a avoué qu’il écoutait du jazz

– Et alors?

Le jazz est l’antithèse de la soul. »

Rien de pire pour Joey Les Lèvres que le jazz, cette musique froide, intellectuelle et élitiste. Il exècre Charlie Parker, Dizzy Gillespie et Miles Davies !

« The Commitments » est une lecture extrêmement réjouissante. Les personnages sont très attachants et leur enthousiasme est réellement communicatif. Un livre qui donne une furieuse envie d’écouter James Brown, Otis Redding et Marvin Gaye en boucle !

Une fois lu le formidable premier tome de la trilogie de Roddy Doyle, précipitez-vous sur l’adaptation de Alan Parker. Le film est très fidèle au roman. L’ambiance de grand foutoir des répétitions et des fins de concert est parfaitement respectée. Les acteurs sont tous excellents et ils correspondent exactement à l’image que je m’étais faite des personnages. Je décerne une mention spéciale à deux acteurs : Robert Arkins qui interprète Jimmy Rabbitte avec un grand naturel et Andew Strong, l’insupportable Deco, qui a une voix absolument incroyable. Car bien sûr le gros avantage du film sur le livre c’est de pouvoir entendre les chansons. Le moment de bravoure du film est d’ailleurs l’interprétation par les Commitments de « Try a little tenderness ». Quelle interprétation extraordinaire ! Otis Redding aurait été enchanté par une telle prestation.

Alan Parker ne s’est néanmoins pas contenté de suivre le livre de Roddy Doyle. Tout d’abord, il a rajouté l’arrière-plan sociétal. On découvre les rues du Dublin ouvrier, pauvre avec ses marchés parallèles, ses agences pour l’emploi. Ensuite il a rajouté des scènes pour épaissir certains personnages. C’est le cas de Steven, le pianiste et étudiant en médecine. On le voit notamment se confesser d’avoir des pensées impies en regardant les choristes et de chanter sans cesse « When a man loves a woman » de Marvin Gaye. Le prêtre lui-même le corrige en lui disant que cette chanson est de Percy Sledge ! On retrouvera Steven à la fin auscultant la gorge d’un patient au rythme du « Fa fa fa  » de Otis Redding. Dans le livre, l’entourage de Jimmy est assez inexistant, dans le film il est doté d’un père fan d’Elvis Presley et chantant à la moindre occasion. Colm Meaney interprète le père de Jimmy, on le reverra dans les deux autres volets de la trilogie : « The snapper » et « The van » de Stephen Frears. Tous ces rajouts s’accordent parfaitement à l’ambiance et à l’histoire.

Mon seul bémol concerne la fin du film. Alan Parker a choisi un très classique « que sont-ils devenus? » pour clore son histoire. Cette séquence est tout à fait sympathique mais j’ai préféré la fin du roman qui est vraiment très drôle.

C’est donc une adaptation très réussie, j’ai passé de nouveau un excellent moment avec The Commitments, le seul et unique groupe de soul dublinoise !

Tamara Drewe de Stephen Frears

A Stonefield, Beth Hardiment (Tamsin Greig) est la propriétaire d’une ferme retirée servant de résidence à des écrivains ayant besoin de calme pour créer. Beth a eu cette idée grâce et pour son mari Nicholas (Roger Allam) qui est un auteur de polars à succès. Ce petit monde paisible (ou presque puisqu’il est perturbé par les liaisons de Nicholas) est troublé par le retour d’une ancienne habitante. Tamara Drewe (Gemma Arterton) vient vider la maison de famille après le décès de sa mère. Mais Tamara revient quelque peu changée puisqu’elle a refait son nez. La jeune fille timide et complexée a disparu pour laisser place à une plante magnifique qui compte bien régler ses comptes avec les habitants de Stonefield.

Stephen Frears adapte la bande-dessinée éponyme de Posy Simmonds. L’oeuvre de cette dernière est très littéraire et pour « Tamara Drewe », elle s’était inspirée de « Loin de la foule déchaînée » de Thomas Hardy. Posy Simmonds ne fait pas clairement référence à l’écrivain victorien mais Stephen Frears s’est lui beaucoup amusé à lui faire des clins d’oeil. L’universitaire américain, Glen McCreavy (Bill Camp), écrit dans le film un livre sur Thomas Hardy et sa photo trône au-dessus de son lit ! On apprendra également que Thomas Hardy a donné la syphilis à sa femme… ce qui ne le rend pas tellement sympathique aux yeux de Beth !

L’arrivée de Tamara comme élément perturbateur fait penser au « Théorème » de Pasolini où Terence Stamp venait troubler la vie d’une famille. Tamara veut que tous les hommes soient à ses pieds pour venger son visage autrefois disgracieux. Elle s’attaque d’abord à un batteur de rock vedette Ben Sergeant (Dominic Cooper). Ce couple déluré va mettre une bien grande agitation dans le village et surtout le feu dans l’imagination de deux adolescentes : Jody (Jessica Barden) et Casey (Charlotte Christie). Bien plus que Tamara, ce sont les deux ados qui bouleversent la vie de Stonefield et sèment le chaos dans la vie des habitants.

Bien entendu, on est bien loin de la spiritualité et de la froideur de « Théorème », ici c’est l’humour qui domine. Les dialogues, très écrits, sont fins et caustiques. Tout le monde en prend pour son grade ! Les écrivains sont peints comme des êtres égoïstes, menteurs et lâches. La rock star est capricieuse, méprisante avec les ruraux et totalement immature. Tamara veut reconstruire sa vie mais continue à faire n’importe quoi sans voir l’enamouré Andy (Luke Evans). « Tamara Drewe » est une critique extrêmement réjouissante des apparences et de la réussite sociale.

Stephen Frears a pris quelque liberté avec le travail de Posy Simmonds. C’est le cas avec le destin de Jody qui ne se termine pas tragiquement comme dans la BD. Glen bénéficie du scénario positif du réalisateur puisqu’il finit par embrasser Beth, ce qu’il ne fait pas chez Posy Simmonds. Stephen Frears a résolument choisi le ton de la comédie pour son adaptation et tous les personnages (à part Nicholas qui a une fin ridicule) connaissent une fin positive.

« Tamara Drewe » est un film vraiment plaisant, j’ai beaucoup ri aux péripéties de ce petit village du Dorset. Le casting est absolument parfait, je me suis régalée de chaque prestation. D’une BD géniale, Stephen Frears a tiré une comédie légère, enjouée et bien sûr très drôle.

The ghost writer de Roman Polanski

Un « nègre » réputé dans le milieu littéraire (Ewan McGregor) est engagé par une maison d’édition pour rédiger les mémoires de l’ancien premier ministre britannique, Adam Lang (Pierce Brosnan). Celui-ci vit désormais sur une île au large de la Nouvelle-Angleterre, dans une maison moderne plantée sur les dunes au milieu de nulle part, sorte de cube aux larges baies vitrées, froid et impersonnel. Le « nègre » doit s’y rendre pour reprendre le manuscrit écrit par son prédécesseur, retrouvé noyé alors qu’il revenait d’une visite sur le continent.

D’emblée l’atmosphère est tendue dans l’équipe qui entoure Adam Lang, car celui-ci est soupçonné d’être impliqué dans des crimes de guerre en Irak perpétrés du temps de son mandat. Le « nègre » accomplit sa tâche sans passion, juste animé de sa conscience professionnelle. Tout prend une autre dimension lorsqu’il découvre scotchée sous un tiroir une enveloppe laissée là par son prédécesseur. Elle contient des photos et des documents sur le passé d’Adam Lang, révélant des faits que ce dernier a occultés ou falsifiés lors de leurs entretiens pour le livre. Déboussolé et poussé par la curiosité, il découvre également que la mort du « nègre » précédent tient plus du crime que de l’accident. Dès lors le suspense ne fera que s’accentuer jusqu’à la fin.

Les premières scènes du film mettent tout de suite dans l’ambiance : un ferry arrive à quai sur l’île (décidément… voir Shutter Island), les voitures sortent une à une mais l’une d’elles reste sur le ponton, sans conducteur ; le plan suivant montre de loin, sur une grande plage déserte, un corps échoué ballotté par les vagues. Tout est à l’avenant dans ce film, tout contribue à installer une aura de mystère et d’angoisse diffuse. Comme l’île au ciel plombé, ce paysage hivernal de landes battues par le vent et la pluie, le quai désert du ferry à la tombée de la nuit, l’hôtel dont le « nègre » est le seul client… Comme les personnages également, d’Adam Lang, homme de pouvoir sans pouvoir pris au piège de son passé, à l’inquiétant Paul Emmett (Tom Wilkinson), son ancien professeur à l’université et homme de main de la CIA, en passant par la cassante épouse d’Adam Lang, Ruth (Olivia Williams), femme d’influence et de caractère, opiniâtre et manipulatrice.

Ewan McGregor incarne à merveille un jeune type banal, habitué à un statut d’homme de l’ombre qui semble parfaitement lui convenir, mais qui décide pour une fois de ne plus s’en laisser conter et pour cela va mettre sa vie en jeu. Il est de toutes les scènes et le spectateur mène l’enquête avec lui, va de surprise en révélations, essaie d’échapper à ses poursuivants, risque sa peau avec lui. Jusqu’à cette géniale scène finale très – désolé pour ce qualificatif mille fois rebattu, mais je trouve pour le coup que la référence est évidente – hitchcockienne. Bref, Polanski a magistralement réalisé ce thriller politique à l’ambiance trouble, grâce à une mise en scène millimétrée et un grand sens du détail. Accrocheur.

Shutter Island de Martin Scorsese

Le dernier film de Martin Scorsese partait déjà sous de bons auspices puisqu’il est adapté du diabolique « Shutter Island » de Denis Lehane dont Hollywood raffole. Le thriller américain à l’écriture très cinématographique donnait une solide base scénaristique au réalisateur.

Les marshalls Teddy Daniels (Leonardo DiCaprio) et Chuck Aule (Marc Ruffalo) arrivent en bateau sur Shutter Island. Sur cette île se trouve un hôpital psychiatrique pour les malades les plus dangereux. Daniels et Aule viennent enquêter sur la disparition d’une des malades, Rachel Solando, qui s’est mystérieusement volatilisée. Les deux marshalls ne sont pas au bout de leurs surprises et l’atmosphère régnant sur l’île devient de plus en plus anxiogène.

Martin Scorcese a su parfaitement exploiter ce qui faisait la force du roman de Denis Lehane : la montée en puissance de l’angoisse. Pour ce faire, il utilise les codes des films gothiques. Le lieu est déjà par lui-même inquiétant : un hôpital psychiatrique, de surcroît sur un site isolé. A l’intérieur de l’hôpital, le bâtiment C attise l’intérêt du marshall Daniels, il est réservé aux grands malades et se trouve être un ancien fort. Ses hautes tours s’élèvent comme une menace et évoquent un château hanté. De plus une terrible tempête éclate. Les éclairs et le vent accentuent l’atmosphère sinistre. Cela permet également à Scorsese d’éclairer son film de manière expressionniste comme dans la scène où Daniels s’infiltre dans le fameux bâtiment C. Les lieux sont plongés dans l’ombre d’où jaillit le visage blafard du marshall. Dans cette scène l’escalier joue un rôle prépondérant et m’a évoqué celui de « La maison du diable » de Robert Wise. Les clins d’oeil au cinéma chez Scorsese sont toujours très multiples et je suis très loin de les avoir tous repérés ! Un dernier élément m’a paru important, la musique. Dans la scène d’ouverture, elle se fait de plus en plus forte et inquiétante à mesure que les marshalls approchent de l’île, nous signalant clairement que le lieu sera terrifiant. Mais la musique sait également se taire pour souligner la solitude et la peur de Teddy Daniels.

Ce personnage est le coeur du film et il se révèle rapidement ambigu. Avant de connaître son appartenance à la police, on le découvre totalement décomposé par le mal de mer et incapable de se dominer. Il est par la suite constamment terrassé par des maux de tête qui l’empêchent de mener son enquête. Face au calme olympien du Dr Cawley (Ben Kingsley), le marshall Teddy Daniels semble assailli par le doute et la peur. Ses rêves sont par ailleurs assez inquiétants. Dans le premier, Teddy est avec sa femme et à la manière des rêves  de « Twin Peaks », elle révèle des indices à son mari. Ce qui est effrayant, c’est que Dolores Daniels (Michelle Williams) est morte dans un incendie et on la voit se consumer dans les bras de Teddy. Une pluie de cendres, très esthétique, s’abat sur eux. Ce personnage, rongé par le doute, est joué par l’extraordinaire Leonardo DiCaprio. C’est sa quatrième collaboration avec Scorsese et c’est sans doute ici que son talent s’exprime le mieux. Ses traits poupins sont peu à peu déformés par la paranoïa et se creusent de terreur. Le marshall Daniels est un personnage complexe et torturé. Et pour cause, il a fait partie des soldats qui ont libéré Dachau et il reste hanté par les images des camps de concentration. La question qui se pose pendant tout le film c’est : qui est réellement Teddy Daniels ?

« Shutter Island » est un bon Scorsese. J’y ai retrouvé l’atmosphère sinistre et pesante qui m’avait séduite chez Denis Lehane. Les nombreux rebondissements m’ont tenu en haleine jusqu’à la fin et je n’ai pas vu passer les 2h17 !

Bright Star de Jane Campion

La rencontre de Fanny Brawne (Abbie Cornish) et John Keats (Ben Whishaw) ne se fait pas sans heurts. Tout semble en fait les opposer : Fanny est frivole, elle n’aime rien tant que créer de nouvelles tenues, John Keats tente de lancer sa carrière de poète et place son art au-dessus de tout. Leurs premiers échanges sont ironiques, acides. Puis ces deux jeunes gens s’apprivoisent tout doucement au fil des saisons jusqu’à tomber follement amoureux l’un de l’autre. Fanny Brawne devient la muse de Keats qui lui dédie un poème, « Bright Star », que Jane Campion a choisi de prendre pour titre de son film.

La réalisatrice montre la naissance de cet amour avec une délicatesse infinie. La scène où Keats prend la main de Fanny pour la première fois en est un bon exemple. On sent dans ce geste le frémissement des sentiments, l’émotion folle des deux personnages. Jane Campion montre également parfaitement bien les affres de cet amour si fort. John Keats est pauvre, si pauvre qu’il ne peut espérer épouser sa bien-aimée. Il s’éloigne d’elle et le désespoir de Fanny est poignant. Pour retenir le printemps qui a vu éclore son amour, elle enferme dans sa chambre des dizaines de papillons. La scène est d’une grande beauté mais les papillons manquent d’air et s’éteignent à bout de souffle comme John Keats à la fin de sa courte vie.

« Un objet de beauté est une joie pour l’éternité. » Cette citation de John Keats est parfaitement adaptée au film de Jane Campion. Elle compose de véritables tableaux éblouissants de couleurs. La nature est sublimée par la réalisatrice comme elle l’est dans les poèmes de Keats. L’affiche donne une bonne idée de l’esthétique du film, Fanny en robe mauve est dans un champ de fleurs de la même couleur. Cette saturation de mauve éblouit et met en valeur la pâleur laiteuse de l’héroïne. L’harmonie est parfaite entre les personnages et la nature. La reconstitution historique (le début du film se passe en 1818) est très réussie comme dans les films précédents de la réalisatrice. Je soulignerai seulement la beauté des costumes. Fanny cherche à devancer la mode et crée des robes à collerettes, à dentelles, des chapeaux à noeuds tous plus extravagants et colorés les uns que les autres. Ces créations de Fanny contribuent à l’extrême raffinement esthétique.

Les deux acteurs ne sont pas pour rien dans la réussite du film. Ben Whishaw joue un Keats ténébreux, fragile et vibrant de sensibilité. Sa voix grave, profonde rend magnifiquement les vers de Keats (il faut voir le film en vo, même si l’on ne parle pas anglais, la poésie de Keats s’entend, se comprend). La prestation de Abbie Cornish m’a totalement séduite. Elle incarne  Fanny Brawne avec beaucoup de subtilité, de retenue. La jeune femme semble au départ très froide. Elle maintient Keats à distance avec des reparties cinglantes. Puis peu à peu, elle se laisse gagner par l’amour. Le talent d’Abbie Cornish est de nous faire sentir cette évolution. Le spectateur est totalement en empathie avec elle jusqu’à sa douleur finale.

« Bright Star » est une splendide réussite : l’amour, la poésie, les paysages, les costumes sont magnifiés par Jane Campion. Ce film est pour moi la parfaite définition du romantisme : des sentiments forts sans aucune mièvrerie. Tout simplement sublime.

 

Au voleur de Sarah Leonor

L’histoire d’Isabelle (Florence Loiret-Caille) et de Bruno (Guillaume Depardieu) est née d’un malentendu. Isablle se fait renverser par une voiture à la sortie d’un café et Bruno se précipe auprès d’elle. Elle pense qu’il prend soin d’elle alors qu’il lui fait les poches. Bruno vit effectivement de petits larcins, il vole toutes sortes d’objets et les revend. Isabelle fait tout pour retrouver son soit-disant sauveur et une fois cela fait, ces deux-là ne se quitteront plus.

Après avoir été dénoncé par un autre voleur, Bruno est poursuivi par la police. Isabelle, prof d’allemand remplaçante, abandonne tout pour suivre Bruno. Là le film de Sarah Leonor bascule, nos deux fuyards vagabondent dans la campagne d’Ile-de-France. Ils semblent totalement seuls au monde, vivent en harmonie dans une nature luxuriante. La joie de vivre domine cette partie du film d’une beauté élégiaque. Sarah Leonor s’inspire semble-t-il du « Badlands » de Terrence Malick où Martin Sheen et Sissy Spacek fuient à travers le désert du Dakota après avoir commis un meurtre. Terrence Malick est un grand amoureux de la nature et il ne cesse de lui rendre hommage, de la sublimer à travers son oeuvre. La référence à Terrence Malick est renforcée par la sublime bande-son de « Au voleur » constituée de folk américain et de musique native américaine. Cette musique contribue à notre dépaysement, on finit par oublier que l’on est en France. Isabelle et Bruno semblent évoluer dans un territoire indéfini et primitif.

La grande réussite de ce film vient également du jeu des deux acteurs principaux. « Au voleur » est l’avant-dernier film tourné par Guillaume Depardieu et c’est avec émotion qu’on le retrouve. Il est, comme toujours, parfait. Il incarne avec bonheur, légèreté, le personnage de Bruno.  Comme souvent dans sa filmographie, son personnage vit dans la marge, en dehors des règles de la société et cela lui correspond à merveille. Sa partenaire est également une grande actrice que l’on ne voit que trop peu dans des premiers rôles. Son personnage se libère totalement dans la nature, elle s’épanouit aux côtés de Bruno. Leur duo fonctionne parfaitement et on s’attache à ces deux personnages en dehors de la civilisation, vivant sans entrave leur amour.

« Au voleur » est un film d’une grande poésie, gracieux comme la nature sauvage où évoluent Isabelle et Bruno. Il s’en dégage une forte liberté mais aussi beaucoup de douceur. J’ai eu un gros coup de coeur pour ce film et pour ces deux formidables acteurs.

Orgueil et préjugés de Joe Wright

Autant la version de 1995 était réussie, autant celle-ci est ratée. Joe Wright transforme le roman de Jane Austen en une romance hollywoodienne, une bluette sans aspérité.

Tout commence durant la première scène de bal à Meryton. On peut déjà noter que les danseurs s’agitent beaucoup, cela fait plus penser à de la country qu’à une danse du XIXème. Arrivent Mr Bingley, ses soeurs et Mr Darcy. Au moment où Lizzy et Mr Darcy se croisent, leurs regards sont troublés, émus. C’est le premier contre-sens, Lizzy et Darcy ne peuvent connaître le coup de foudre puisque leur amour naîtra progressivement. Une petite parenthèse sur l’attitude de Darcy. Il est supposé être hautain, méprisant, Matthew Macfadyen semble plutôt se débattre avec les affres de la dépression. Il a un regard de chien battu qui n’a pas grand chose à voir avec la distinction décrite dans le roman. La deuxième scène de bal à Netherfield accentue l’idée d’un coup de foudre. Lizzy et Darcy dansent ensemble et à un moment il n’y a plus personne autour d’eux. Ils sont littéralement seuls au monde ! La fin tourne au ridicule absolu. Lady Catherine de Bourgh rend visite à Lizzy en pleine nuit ce qui est totalement inconvenant pour l’époque et donc absurde. Suite à cette rencontre, nous voyons apparaître dans la brume Mr Darcy totalement débraillé et sur fond de musique d’ascenseur. Il rejoint Lizzy et le plan se termine sur leurs deux visages de profil se touchant avec soleil levant en arrière-plan. On atteint le summum de la mièvrerie alors que le roman de Jane Austen en est totalement dépourvu.

Le film de Joe Wright lisse les relations entre les personnages et rend Jane Austen politiquement correcte. C’est très visible dans les relations parents/enfants. Deux exemples pour prouver mon impression. On retrouve dans ce film la scène où Mr Bennet demande à sa fille Mary d’arrêter de jouer et de chanter devant toute une assemblée. Cette remarque de Mr Bennet a semblé trop cinglante au scénariste qui rajoute une scène où le père console gentiment sa fille. Autre exemple : Lydia a épousé Wickham, elle quitte sa famille pour plusieurs années. Mrs Bennet est désespérée, pleure et c’est Lizzy qui vient la réconforter alors que leurs relations dans le roman ne sont pas au beau fixe.

Je ferai une dernière remarque sur les incohérences de cette adaptation par rapport au roman. L’intérêt de l’histoire d’amour entre Elizabeth Bennet et Mr Darcy est le dépassement de leur condition sociale. Il reste néanmoins que Lizzy est fille de gentleman. Dans la version de Joe Wright, les Bennet semblent pauvrets. Leur maison semble quelque peu délabrée, en désordre et la basse-cour y rentre presque. Keira Kneightley est vêtue toujours de la même robe marron qui ne ressemble à rien.

Voilà donc un film qui fait beaucoup de tort à l’oeuvre de Jane Austen et qui fait passer ses romans pour des love stories à l’eau de rose. L’ironie est gommée, tout est lisse et propret. Le film de Joe Wright est un contre-sens absolu, un manque de respect pour le travail de Jane Austen.

 

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