Bilan livresque et cinéma de juillet

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Sept livres et une bande dessinée m’ont accompagnée durant ce mois de juillet. Vous pouvez déjà lire mes avis sur le second roman de Benjamin Stevenson qui réjouira les amateurs d’Agatha Christie, sur le premier roman d’Anita Brookner qui est en partie autobiographique et parle de sa jeunesse et de ses débuts dans l’âge adulte, sur le flamboyant « Senso » de Camillo Boito et sur la délicieuse bande dessinée d’Edith adaptée d’un classique de la littérature jeunesse anglaise. Je vous parle très bientôt de « La disparition de Chandra Levy » de Hélène Coutard qui fait partie de la collection True crime de 10/18 et Society, de « L’amour comme par hasard » de Eva Rice, de la biographie des sœurs Brontë par Jean-Pierre Ohl que j’ai relue en prévision de mes vacances dans le Yorkshire et du dernier roman traduit de Margaret Kennedy « Les oracles ». 

J’ai également pu voir sept films en juillet dont voici mes deux préférés : 

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Des hommes épuisés, hébétés sont sortis d’un camion en plein désert. Ils viennent de sortir de la prison de Saidnaya en Syrie où ils ont été torturés. Deux ans après, on retrouve l’un d’eux à Strasbourg. Hamid travaille sur des chantiers. Mais sur son temps libre, il cherche un homme et tente de le retrouver en montrant sa photo dans les foyers de réfugiés, les restaurants syriens. Il pense le reconnaître et se met à le suivre. Hamid fait en fait partie d’un réseau qui poursuit les criminels syriens cachés en Europe. Mais comment être certain de ne pas faire d’erreur sur l’identité de son bourreau alors que l’on avait toujours les yeux bandés ?

« Les fantômes » est le premier film, remarquable, de Jonathan Millet. Venant du documentaire, il s’est beaucoup renseigné sur ces cellules de recherche de criminels ce qui donne beaucoup de solidité et de justesse à l’histoire d’Hamid. Comme dans un film d’espionnage, l’atmosphère est extrêmement tendue, lancinante. Le personnage d’Hamid y contribue, son visage fermé et buté ne laisse transparaître aucune émotion. Pour nous laisser percevoir malgré tout la souffrance profonde, la solitude du personnage, il fallait un acteur exceptionnel et Jonathan Millet l’a trouvé avec Adam Bessa, incroyablement magnétique. Inquiétant, troublant, tendu, « Les fantômes » est un grand film. 

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Après la mort de son mari policier lors d’une émeute, Santosh se voit offrir la possibilité de récupérer son poste puisqu’elle n’a ni travail ni enfant. Sa belle famille ne voulant pas entendre parler d’elle, elle n’a pas le choix et endosse les habits de policier.  Elle va découvrir une institution corrompue et extrêmement machiste. Sa situation s’améliore un peu quand une commissaire prend la tête de l’équipe où travaille Santosh. Les deux femmes vont bientôt s’épauler lorsque le corps d’une jeune fille dalit, une communauté très pauvre et déclassée, est retrouvée dans un puit. Elle a été violée et assassinée. 

Le premier film de Sandhya Suri est passionnant dans son analyse de la société indienne. Les personnages évoluent dans une zone rurale sous une chaleur accablante. La violence qui règne entre les différentes castes est très prégnante. Tout le monde se fiche de la jeune fille assassinée, seule Santosh s’obstine à vouloir faire la lumière sur cette affaire. Le mépris, l’intolérance entre les religions, la misogynie seront des freins dans son travail. Santosh et sa supérieure sont des personnages fascinants d’ambiguïté. La première se révèle une excellente policière à l’instinct sûr mais capable aussi d’une grande violence. La deuxième, sous couvert de défendre le droit des femmes, est capable d’avaler les pires couleuvres. « Santosh » est un thriller social, très réussi, qui nous montre la brutalité et l’inégalité de la société indienne. 

Et sinon : 

  • « Vice-versa 2 » de Kelsey Mann : Nous avions suivi le quotidien de la jeune Riley dans le premier « Vice-versa » et nous la retrouvons adolescente cette fois. De nouvelles émotions s’ajoutent à sa personnalité : Anxiété, Embarras, Envie et Ennui ( qui a un accent français  en vo !). Les sautes d’humeur de Riley se multiplient, l’envie de grandir et d’être prise au sérieux s’imposent. L’adolescente s’inscrit dans un stage de hockey sur glace participant aux sélections pour l’année suivante. Elle veut impressionner les filles plus âgées et leur coach, tant pis si cela doit la brouiller avec ses meilleures amies. Dans son cerveau, c’est Anxiété qui prend les commandes, expulsant bien loin Joie, Colère, Peur et Dégoût. Les studios Pixar réussissent parfaitement ce deuxième volet, le récit d’apprentissage de Riley se poursuit avec toujours autant de talent. L’adolescence, ce moment douloureux du passage de l’enfance à l’âge adulte, faite d’exaltation et de volonté d’intégration dans un groupe, est bien captée Les anciennes et les nouvelles émotions doivent apprendre à cohabiter et c’est toujours aussi drôle et touchant. 
  • « Gondola » de Veit Helmer : Employées d’un téléphérique reliant deux vallées géorgiennes, Iva et Nino se croisent plusieurs fois par jour dans les airs. Pour se séduire, elles commencent à s’envoyer des fruits en plein air, pour ensuite transformer leur cabine de manière de plus en plus perfectionnée : bateau, fusée, avion, etc… Elles s’offrent également des concerts suspendus. Le film de Veit Helmer est sans parole et d’une fantaisie poétique. Les deux amoureuses font preuve d’une créativité folle pour émerveiller l’autre et cela nous enchante. Les deux actrices, Mathilde Irrman et Nino Soselia, sont expressives, délicieuses de malice. Un film sans prétention, original et plein de charme. 
  • « El professor » de Maria Alché et Benjamin Naishtat : Marcelo est enseignant de philosophie à l’université de Puan. Lorsque son mentor décède, il est logiquement pressenti pour le remplacer. Mais le retour au pays du très populaire Rafael, qui enseignait en Allemagne, va compliquer la vie de notre héros. Maria Alché et Benjamin Naishtat nous offre un personnage très attachant, loin de l’image solennelle et sérieuse des professeurs d’université. Marcelo n’est pas sûr de lui en dehors de ses cours, il est maladroit (sa rencontre avec une couche de bébé usagée est mémorable). Il faut dire que son statut économique est précaire.  Il doit trouver d’autres moyens de subsistance comme donner des cours à une vieille femme riche qui s’endort en l’écoutant. Devoir prouver sa valeur face à Rafael permettra à Marcelo de reconsidérer ses schémas de pensée et de s’ouvrir au monde. En passant, les deux réalisateurs nous montrent à quel point l’université n’est pas un lieu sanctuarisé en Argentine et cela n’a pas du s’arranger depuis l’élection de Javier Milei.
  • « Juliette au printemps » de Blandine Lenoir : Juliette a trente ans et elle se remet tout juste d’une dépression. Elle part se réfugier dans la petite ville de son enfance où vivent toujours ses parents divorcés et sa sœur. Son père s’enferme dans sa solitude, sa mère s’est mise à peindre des tableaux érotiques et sa sœur, qui s’ennuie avec son mari, a pris un amant qui se déguise en lapin géant pour venir la voir. Pas sûr que ce soit le meilleur environnement pour que Juliette aille mieux. Le film de Blandine Lenoir est l’adaptation de la délicate bande dessinée de Camille Jourdy. Le point fort du film est son casting : Izia Igelin incarne l’héroïne, Jean-Pierre Darroussin en papa poule maladroit, Noémie Lovsky toujours parfaite en personnage fantasque, Sophie Guillemin en grand sœur fatiguée en quête de distraction. Le film oscille entre humour et émotion tout en restant un peu sage. 
  • « Le comte de Monte Christo » de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière : Comme « Les trois mousquetaires » précédemment, le destin d’Edmond Dantès fait encore l’objet d’une adaptation, à croire qu’il n’y a pas d’autres romans d’aventures dans la littérature française. N’ayant toujours pas lu le roman, je ne jugerai bien entendu pas la fidélité de l’intrigue. Le film dure 2h58 et il faut reconnaître que l’on ne s’ennuie pas et que les rebondissements s’enchaînent sans temps mort. Le casting est un atout essentiel, Pierre Niney s’en sort fort bien, les méchants (Bastien Bouillon, Laurent Lafitte et Patrick Mille) sont détestables à souhait, Anaïs Demoustier et Anamaria Vartolomei sont parfaites et émouvantes. « Le comte de Monte Christo » est un divertissement de qualité qui souffre néanmoins d’une musique et de mouvement de caméra grandiloquents. 

Bilan livresque et cinéma de juin

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Mes lectures de juin ont presque toutes été dédiées au mois anglais et mes avis sont déjà en ligne. Comme toujours, j’aurais aimé avoir plus de temps pour lire mais j’ai quand même réussi à publier dix billets. Durant ce mois, j’ai été ravie de découvrir le talent unique et singulier de Barbara Comyns et j’espère que d’autres romans seront traduits à l’avenir. J’ai également été enthousiasmée par la lecture de « Qui a écrit Trixie ? », un régal d’humour à l’anglaise. Ce fut encore une fois un plaisir d’organiser ce mois anglais avec ma chère Lou et de lire vos nombreuses participations. A l’année prochaine pour une nouvelle d’édition du mois anglais ! Et je vous parle très bientôt de l’excellent premier roman d’Elizabeth O’Connor « Sur l’île ».

En juin, mon bilan cinéma est un peu maigre avec seulement quatre films dont voici mon préféré :

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Lors d’une soirée d’anciens du lycée, Saul se rapproche d’une femme assise à l’écart. Sylvia s’enfuit immédiatement et rejoint son domicile. Saul l’a suivie et il passe la nuit en bas de son immeuble. La jeune femme se barricade dans son appartement mais, au petit matin, elle appelle une ambulance pour Saul qui est toujours en bas de chez elle. Il s’avère qu’il est atteint de démence précoce. Une relation étrange va se nouer entre ces deux êtres profondément blessés.

« Memory » est un formidable mélo qui sait rester juste malgré les sujets extrêmement lourds dont il est question. Au début du film, on comprend que Sylvia est une ancienne alcoolique qui peine à joindre les deux bouts. Par la suite, par petites touches, son histoire terrible se dessine et nous fera comprendre sa méfiance envers Saul. Les deux personnages sont infiniment attachants et l’on espère durant tout le film que rien ne viendra les séparer. Jessica Chastain et Peter Sarsgaard sont fabuleux, à fleur de peau. Plus ces deux-là se rapprochent et plus notre cœur se serre. Michel Franco signe une romance singulière, loin des codes du genre et avec des acteurs au sommet de leur art.

Et sinon :

  • « Les pistolets en plastique » de Jean-Christophe Meurisse : Zavatta est un extraordinaire profileur, connu dans le monde entier pour son intuition sans faille…ou presque ! Dans un aéroport, il croit reconnaître Paul Bernardin, recherché pour avoir tué toute sa famille. Mais l’homme arrêté ne ressemble absolument pas au tueur ce qui n’empêchera pas la police de lui faire subir des interrogatoires musclés. Attention, âmes sensibles s’abstenir ! Le cinéma de Jean-Christophe Meurisse n’est pas à mettre sous tous les yeux. Son humour est très très noir et trash (dans « Oranges sanguines » et dans celui-ci un homme est séquestré et connaît des moments très douloureux). Entre une scène d’ouverture à la morgue aux dialogues délirants, à une visioconférence entre la police danoise et deux flics français plutôt idiots, en passant par deux enquêtrices web en manque de notoriété, le réalisateur se moque de la fascination de ses compatriotes pour les faits divers sanglants. Décapant, cinglant, l’humour et le cinéma de Jean-Christophe Meurisse ne peuvent pas plaire à tout le monde et c’est tant mieux !
  • « La petite vadrouille » de Bruno Podalydès : Le patron de Justine lui propose de mettre à sa disposition la somme de 14 000€ pour qu’elle lui organise un week-end insolite et romantique. Elle voit là une occasion de renflouer ses caisses ainsi que celles de ses amis qui vont participer à cette petite arnaque. Pour un coût minimal, la petite bande va mettre sur pied une croisière sur les canaux de la Bourgogne. Taxes énormes à chaque écluse, vente de produits locaux à chaque étape ou de tableaux (ou plutôt de croutes) tout est bon pour plumer le pigeon ! J’apprécie depuis toujours l’univers fantaisiste de Bruno Podalydès et cette balade champêtre est pleine de charme. Il y a déjà le plaisir de retrouver la troupe du réalisateur avec son frère, Isabelle Candelier, Jean-Noël Brouté, Sandrine Kiberlain ou Florence Muller. Daniel Auteuil se fond parfaitement dans la bande et rajoute à la malice de l’ensemble. Tout le monde manipule tout le monde mais la duperie ne durera pas et elle aboutira à une fin pleine de lumière et d’humanisme.
  • « Hors du temps » d’Olivier Assayas : Paul, cinéaste, et son frère Etienne, journaliste rock, se confinent durant la crise du covid dans leur maison familiale dans la vallée de la Chevreuse. Ils y amènent leurs fiancées pour partager ce temps suspendu. Olivier Assayas a réalisé un film très personnel où à plusieurs reprises, il décrit le village, la maison, les pièces remplies des affaires de ses parents. Les souvenirs affluent comme l’amour de l’art de ses parents, la chambre de sa mère où elle s’installait chaque week-end après la séparation d’avec son mari, l’immense terrain des voisins où il s’amusait enfants. La maison semble un véritable refuge, figé dans le temps, pour les deux frères. « Hors du temps » n’est d’ailleurs pas que mélancolique. Paul et Etienne sont souvent tournés en dérision, la forte paranoïa du premier en raison du covid notamment. Leurs attitudes nous rappellent ce que nous avons vécu : la peur, la privation de liberté et pour certains le plaisir d’une bulle hors du temps qui permet une échappée du rythme frénétique du quotidien. Touchant et drôle, Olivier Assayas nous offre une jolie parenthèse.

Bilan livresque et cinéma de mai

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Le mois de juin est déjà là, il est donc temps de faire le bilan du mois qui vient de s’achever. Un mois de mai finalement bien rempli avec :

  • des bandes dessinées : le passionnant « Brancusi contre États-Unis » d’Arnaud Nebbache, « C’est chic !  » et « Notre cabane » de la talentueuse Marie Dorléans et le touchant « Lebensborn » d’Isabelle Maroger ;
  • des découvertes : le poétique « Un amour de poisson rouge » de Kanoko Okamoto, le joyeux « Juliette Pommerol chez les angliches » de Valentine Goby  et « De mes nouvelles » de Colombe Boncenne où l’amour de la littérature est mise à l’honneur ;
  • des habitués : « Vivarium » de Tanguy Viel dont la lecture n’a pas été facile, « Les cœurs bombes » de Dario Levantino qui m’a permis de retrouver la ville de Palerme et Rosario, « Le ciel ouvert » de Nicolas Mathieu dont l’écriture me séduit toujours, « Nos armes » le dernier roman plein de rage de Marion Brunet, « Hot milk » qui me permet de découvrir la Deborah Levy romancière et « Le maître du jugement dernier » du formidable et toujours surprenant Leo Perutz.

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Le 1er juin est également la date de lancement du mois anglais que j’ai le plaisir d’organiser avec Lou pour la 13ème année. Cette année, nous vous proposons une totale liberté dans vos choix de lectures, pas de programme, pas de rendez-vous imposés, juste le plaisir de vivre à l’heure anglaise ! Alors amusez-vous bien, profitez de ce mois anglais et nous avons hâte de vous lire !

Côté cinéma, voici mes films préférés du mois :

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David, grand séducteur, est importuné par les assiduités d’une jeune femme, Florence, follement éprise. Même si elle est très belle, David ne souhaite pas poursuivre cette relation et cherche à pousser Florence dans les bras de son ami Willy. C’est en tout cas ce qu’il lui explique longuement en marchant au bord d’une route. De son côté, Florence souhaite présenter David à son père. Les quatre protagonistes se retrouvent dans un restoroute.

Cette mince intrigue n’est qu’une des strates qui composent le dernier film de Quentin Dupieux qui est passé maître dans l’art de la mise en abime. Film dans le film, film sur un tournage, la réalité et la fiction ne cessent de se mélanger et de surprendre le spectateur. Les personnages changent, ne sont pas ce qu’ils paraissaient au départ. Pour incarner ce quatuor à géométrie variable, il fallait quatre grands acteurs : Léa Seydoux, Louis Garrel, Vincent Lindon et Raphaël Quenard font ici montre de toute l’étendue de leur talent. Un cinquième larron vient se joindre à cette troupe : Manuel Guillot joue le patron du restoroute. Dans cette satire souvent percutante du monde du cinéma et de son égocentrisme, ce personnage introduit de la gravité, de l’émotion et un brin de malaise. Beaucoup de thématiques actuelles sont également abordées dans « Le deuxième acte » ce qui donne de l’épaisseur à cette comédie fantasque et inventive.

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Chiara Mastroianni passe un casting pour Nicole Garcia et donne la réplique à Fabrice Luchini. La réalisatrice n’est pas satisfaite de la scène et demande à son actrice d’être plus Marcello que Catherine. Toujours renvoyée à sa prestigieuse ascendance, Chiara finit par avoir le cafard et rêve de s’effacer entièrement. Elle se met alors à s’habiller comme son père et à obliger son entourage à l’appeler Marcello. Le seul qui accepte de rentrer dans son jeu est Fabrine Luchini qui aurait aimer tourner avec le grand acteur italien.

Christophe Honoré s’amuse à brouiller les pistes dans son film où les acteurs jouent leur propre rôle ou presque. La perplexité, l’acceptation, la colère, chacun réagit de façon différente à la réapparition de Marcello. Le film suit Chiara dans une balade qui nous entraine jusqu’à Rome et est une belle évocation de la carrière de son père. « Marcello mio » est vertigineux, troublant dans ce jeu entre la réalité et la fiction. Chiara Mastroianni, actrice fétiche de Christophe Honoré, est absolument formidable, d’une fantaisie folle et d’une douce mélancolie. Le rôle était risqué et le pari est réussi. Il y a également beaucoup d’humour dans les répliques, les situations. Fabrice Luchini apporte beaucoup au film, il est pétillant et léger. Le film se déploie comme un songe habité par le fantôme de Marcello Mastroianni. Touchant, drôle, poétique, un régal de cinéma.

Et sinon :

  • Un homme en fuite de Baptiste Debraux : A Rochebrune, petite ville qui décline avec la probable fermeture de son usine, Johnny a disparu après le braquage d’un fourgon blindé qui a mal tourné. L’un des passagers est mort. Une capitaine de gendarmerie est chargée de l’enquête et le recherche activement. Elle n’est pas la seule puisque Paul, l’ami d’enfance de Johnny, est revenu dans sa ville natale pour essayer de l’aider. Le premier film de Baptiste Delvaux est une réussite. Il sait rendre parfaitement l’atmosphère tendue, explosive d’une ville au bord du drame de la désindustrialisation, du chômage et des horizons qui semblent soudain totalement bouchés. Sur ce fond social très fort vient s’inscrire une amitié dense et indéfectible entre Johnny, issu d’un milieu défavorisé et vivant avec une mère fragile, et Paul, bourgeois qui, devenu adulte, a fui son milieu pour devenir écrivain. Leur histoire se développe en flash-backs parfaitement distillés tout au long du film. Pierre Lottin, Bastien Bouillon et Léa Drucker partagent l’affiche de ce film noir et intense.

 

  • L’esprit Coubertin de Jérémie Sein : 2020, qualifié aisément pour les Jeux Olympiques, Paul ne pourra pourtant pas participé suite au baiser enthousiaste de sa coach qui lui refile la mononucléose. Notre champion de tir sera cloué au lit. 2024, cette fois Paul ne va pas rater sa chance. Son talent pour le tir lui promet à coup sûr la médaille d’or. Il est d’ailleurs la dernière chance de la France qui n’a récolté aucune médaille en dix jours ! Mais le très sérieux et rigide Paul va devoir partager sa chambre avec un athlète frivole et plein de charme. De quoi perturber sa concentration mais ce qui pourrait également lui permettre de perdre enfin sa virginité. Après nous avoir régalé avec la série « Parlement », Jérémie Sein nous offre une comédie potache sur les JO. On y retrouve la légèreté, l’esprit piquant de sa série. Le réalisateur s’intéresse surtout aux coulisses des JO, au village olympique qui ressemble ici plus à une cour de maternelle qu’à un lieu de préparation sportive. Les enjeux politiques et les récupérations du gouvernement sont moqués car les athlètes ne sont intéressants que lorsqu’ils gagnent. Benjamin Voisin, totalement méconnaissable, est drôlissime en champion de tir coincé et pas futé. Emmanuelle Bercot semble beaucoup s’amuser dans le rôle de sa coach hyper cool.

 

  • Jusqu’au bout du monde de Viggo Mortensen: Dans les années 1860, Vivienne Le Coudy, jeune femme indépendante, fait la connaissance de Holger Olsen, un immigrant danois. Ensemble ils décident de s’installer dans un endroit très reculé du Nevada. Leur maison se situe dans un canyon désertique. A peine le couple installé, Holger décide de s’engager dans l’armée nordiste laissant seule Vivienne. Pour son second film en tant que réalisateur, Viggo Mortensen choisit le cadre très classique du western. Mais ici, la place centrale est occupée par une femme, Vivienne, incarnée par l’éclatante et merveilleuse Vicky Krieps. Les hommes n’ont pas vraiment le beau rôle, entre le mari qui s’enfuit à peine installé, les membres officiels de la communauté tous corrompus et le fils brutal et violent du maire. Cette touche féministe et la performance de Vicky Krieps font tout l’intérêt de ce western.

 

  • Le tableau volé de Pascal Bonitzer : André Masson est commissaire-priseur dans une société de ventes aux enchères internationale. Il est aussi habile qu’odieux, aussi ambitieux que froid.  Une toile d’Egon Schiele aurait été retrouvé chez un jeune ouvrier chimiste de Mulhouse. André s’y rend avec son ex-épouse, elle aussi du métier, pour authentifier ce tableau et peut-être le mettre en vente. L’histoire du dernier film de Pascal Bonitzer semble improbable mais elle s’inspire de faits réels. L’œuvre, retrouvée miraculeusement, avait été volée à un collectionneur juif pendant la guerre. Avec des dialogues ciselés et un casting impeccable, le réalisateur nous plonge dans le milieu de l’art et dans la sombre histoire de certaines œuvres. Cela aurait du suffire mais Pascal Bonitzer s’éparpille en voulant changer de points de vue à plusieurs reprises (les aventures mythomanes de l’assistante d’André Msason n’apportent par exemple rien au film).

Bilan livresque et cinéma d’avril

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Le mois d’avril s’achève et il fut bien rempli avec sept livres et trois bandes dessinées. Je vous ai déjà parlé de ma déception concernant « La boule de neige » et de mon ravissement à la lecture de « Rose à l’île ». Même si je n’en ferai pas la chronique, je vous conseille la série des Paul de Michel Rabagliati et le charmant dernier album de Camille Jourdy « Pépin et Olivia ». J’ai eu un grand plaisir à lire « Qui a écrit Trixie ? » de William Caine, un roman satirique très réussi sur la société anglaise, « Janvier noir » le premier volet de la série très sombre d’Alan Parks, « Le sang des innocents » le dernier roman de S.A. Cosby que je souhaitais découvrir depuis longtemps, « Mon fils, mon désastre » sur la relation de Suzanne Valadon et de son fils Maurice Utrillo et « Katie » de Michael McDowell qui nous offre un nouveau roman réjouissant, populaire et sanguinolent ! 

Côté cinéma, voici mes films préférés du mois :

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Deuxième volet de la trilogie de Nicolas Philibert, « Averroès & Rosa Parks » s’intéresse à deux unités de l’hôpital Esquirol dans le Val-de-Marne. Nous assistons aux entretiens entre les patients et leurs psychiatres mais aussi à des séances de groupes où l’on peut discuter ensemble de sujets divers et de ce qui pourrait être amélioré à l’hôpital.  Certains patients nous sont connus puisque nous les avions croisés sur la péniche l’Adamant. Ici, les situations sont plus lourdes, plus violentes. L’Adamant est un lieu où la créativité peut s’exprimer, où l’on participe à des activités ludiques. A l’hôpital, on sent les situations plus désespérées comme cette femme âgée atteinte d’une psychose paranoïaque effrayante. Certains ont été enfermés toute leur vie, ont des moments de lucidité sur leur situation et celle de l’hôpital. Et c’est également cela que montre le film, une psychiatrie qui manque de moyens financiers et humains pour accompagner mieux les malades. Beaucoup aimerait plus de tendresse de la part des soignants qui sont bien entendu débordés. Les psychiatres, comme Nicolas Philibert, montrent de l’empathie, une infinie patience et une écoute infaillible. Le film dure 2h23 et on en redemande ! Admirable d’humanisme et de sens du partage, « Averroès & Rosa Parks » est un documentaire à ne pas rater ! 

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Surveillante de prison, Mélissa quitte la région parisienne pour la prison de Borgo, près de Bastia. Elle prend la prime insulaire pour repartir à zéro avec son mari Djibril et leurs deux enfants. En prison, Mélissa, surnommée rapidement Ibiza, sait se faire respecter tout en restant humaine et attentive aux besoins des prisonniers. En dehors, la vie quotidienne est difficile. Djibril galère à trouver du travail et il subit le racisme des voisins. Les retrouvailles de Mélissa avec un jeune détenu, Saveriu, vont bizarrement arranger tout. La jeune femme ne se rend pas compte qu’elle vient de mettre les doigts dans un terrible engrenage. 

Le nouveau film de Stéphane Demoustier est un formidable thriller, extrêmement tendu. Petit à petit, Mélissa est prise au piège des tentacules de la pieuvre mafieuse. Insidieusement, elle pénètre dans sa vie alors que la matonne pensait seulement rendre service. Le film est également très bien construit. En parallèle de la vie de Mélissa se déroule une enquête sur un double assassinat à l’aéroport dont on ne prendra la mesure  qu’à la fin. « Borgo » est porté par la talentueuse Hafsia Herzi qui rend son personnage troublant, ambigu, insaisissable au fur et à mesure que l’intrigue avance. 

Et sinon :

  • « La machine à écrire et autres sources de tracas » de Nicolas Philibert : Ce film clôt le triptyque documentaire de Nicolas Philibert sur le pôle psychiatrique de Paris-Centre. Après l’Adamant et l’hôpital Esquirol, nous pénétrons dans les chambres, les appartements des patients. Nicolas Philibert suit des soignants qui ne se contentent pas de soigner les âmes mais qui réparent les appareils électro-ménagers. Patrice a besoin de sa machine à écrire pour taper les poèmes qu’il compose chaque jour. Muriel fait réparer son lecteur CD, sans la musique les voix dans sa tête deviennent envahissantes. Ivan a besoin de faire réparer son imprimante et de comprendre comment fonctionne son lecteur Dvd. Tout en démontant les appareils, les soignants prennent le temps de discuter, de prendre un café  et de combler un peu la solitude des malades. Cas à part : Frédéric, artiste peintre qui ne jette rien et a besoin d’aide pour faire le tri pour pouvoir à nouveau circuler dans son logement ! Nous avions déjà croisé sur l’Adamant certains des malades et c’est un plaisir de les retrouver, de voir où et comment ils vivent. Comme dans les deux autres documentaires, l’humanisme et l’empathie de Nicolas Philibert rendent le film sensible et les malades touchants. Contrairement à « Averroès & Rosa Parks », il se permet d’intervenir, de participer à la convivialité de certaines scènes. 

 

  • « L’homme aux mille visages » de Sonia Kronlund : Sonia Kronlund, productrice de France Culture, avait réalisé en une émission en 2017 sur un mythomane latin-lover. Elle a ensuite enquêté pendant cinq ans sur cet homme qui a vécu plusieurs vies en même temps. Il était ingénieur chez Peugeot, chirurgien thoracique, pilote de ligne et se prénommait Ricardo, Alexander, Daniel. De France en Pologne, il a fait croire au grand amour à plusieurs femmes qui témoignent dans le documentaire. Charmeur, affable, sociable, notre latin lover plait à tout le monde avec une facilité déconcertante. L’argent, parfois les cadeaux, passent d’une femme à l’autre alimentant ainsi ses mensonges. Sonia Kronlund tente de comprendre  ce qui unit, ou non, ces victimes de la passion amoureuse. Y-a-t-il un profil type pour se laisser aveugler ? La réalisatrice retrouve à la fin le mythomane et se procure une petite vengeance que l’on sent jubilatoire chez elle même si elle est teintée d’amertume. 

 

  • « Le jeu de la reine » de Karim Aïnouz : Catherine Parr fut la sixième et dernière femme d’Henri VIII, la seule à lui survivre. Cultivée, ayant des sympathies pour le protestantisme, elle méritait bien que l’on s’intéresse à elle notamment parce qu’elle fut l’une des premières femmes à publier un livre. Elle s’occupa également des enfants qu’Henri VIII eut avec ses femmes précédentes, comme s’ils étaient les siens. Le film de Karim Aïnouz est une reconstitution minutieuse de l’Angleterre du XVIème siècle et des intrigues de la cour qui craignait son roi. Violent, paranoïaque, brutal, dévoré par la gangrène, Henri VIII a de quoi faire peur et Jude Law est ici méconnaissable et extraordinaire. Alicia Vikander interprète avec grâce et dignité Catherine Parr. Le film a choisi de créer un suspens autour de la possible exécution de la reine, c’est un peu artificiel et la fin est assez absurde et décevante. 

 

  • « Le mal n’existe pas » de Ryusuke Hamaguchi : Takumi est veuf, il vit seul avec sa fille au cœur de la nature. Il est homme à tout faire, il aide la communauté en puisant de l’eau pure qui sera utilisée pour la cuisine d’un restaurant, il coupe des bûches. Sa vie semble en parfaite harmonie avec l’environnement qui l’entoure. Un projet de camping de luxe dans la région va bouleverser la vie des villageois et surtout celle de Takumi. J’avais adoré « Drive my car » et j’ai retrouvé dans « Le mal n’existe pas » la contemplation, la parole rare et précieuse, la splendeur plastique des images. La nature, les paysages sont sublimés. Le projet de camping va rompre l’équilibre, les communicants vont abreuver de mots les habitants. Deux mondes, qui s’opposent, vont rentrer en collision et provoquer un drame. Jusqu’aux dix dernières minutes, le film de Ryusuke Hamaguchi est passionnant, intrigant par son jeu avec la musique et sa puissante mélancolie. La fin du film gâche un peu l’ensemble en étant opaque et incompréhensible. 

Bilan livresque et cinéma de mars

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Le mois de mars était placé sous le signe de la découverte avec uniquement des auteurs que je n’avais jamais lus jusqu’à présent :

-Léna Ghar et son très original « Tumeur ou tutu » qui évoque une enfance maltraitée ;

-Marcia Burnier dont le premier roman, « Les orageuses » dormait dans ma pal depuis sa sortie… j’ai profité de la venue de l’autrice en Vleel pour enchaîner avec son deuxième roman ;

-Florent Marchet et son dernier roman « Tout ce qui manque » qui a reçu le prix Vleel cette année ;

-Harry Grey dont le livre largement autobiographique, « Il était une fois en Amérique »,  a inspiré Sergio Leone pour son dernier film ;

-Gillian McAllister et son étonnant thriller « Après minuit » qui plonge son héroïne dans un voyage dans le temps pour résoudre un meurtre ;

-Jérôme Moreau et sa colorée et écologiste bande-dessinée « Les Pizzlys ».

Côté cinéma, voici mes films préférés :

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Des vols ont eu lieu dans une école. Un jeune élève d’origine turque a rapidement été soupçonné. Son enseignante principale, Carla Nowak, n’a pas apprécié la façon dont le garçon a été accusé et elle décide de mener sa propre enquête. Le vol ayant eu lieu dans la salle des profs, elle y laisse son ordinateur pour qu’il filme ce qui s’y passe. La découverte de l’identité du pickpocket va déclencher une véritable tempête dans le collège.

« La salle des profs » est un formidable thriller, haletant et tendu. Le film se déroule en huis-clos et Carla Nowak est de plus en plus acculée. Ses bonnes intentions se transforment en véritable cauchemar. D’ailleurs, la vérité reste, durant tout le film, soumise à diverses interprétations et n’est pas aussi claire qu’il n’y parait au départ. Beaucoup de sujets sont évoqués dans le film autour du monde scolaire, des relations avec les parents d’élèves, les apparences trompeuses. Le cœur du film reste néanmoins le thriller qui est parfaitement mené.

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Après la mort de son frère au front, l’écrivain Siegfried Sassoon (1886-1967) refuse d’y retourner et l’exprime fermement devant une commission d’officiers. Il échappe de justesse à la peine de mort et il est envoyé dans un hôpital militaire en Écosse où il est soigné pour neurasthénie. Par la suite, il réussira à survivre à son retour au front contrairement à beaucoup de ses connaissances. Durant l’entre-deux-guerres, sa liberté et son charisme feront de lui la coqueluche des milieux littéraires et de la haute société.

Le dernier films de Terence Davies, décédé en octobre 2023, n’est pas un biopic classique, il se développe sous forme de réminiscences du passé. Le parcours de Siegfried Sassoon, son cheminement sont retracés par petites touches, par des aller-retours dans le temps (Jack Lowden puis Peter Capaldi interprètent le personnage). Homosexuel assumé dans le milieu mondain qu’il côtoie, il va pourtant épouser une femme, avoir un fils et se convertir au catholicisme. Les textes de l’auteur sont lus à de nombreux reprises en voix off, des images d’archives enrichissent également le film. Le travail de Terence Davies rend hommage à Sassoon, à la complexité de sa personnalité, ses choix, sa solitude et son pacifisme. Élégant, raffiné, « Les carnets de Siegfried » est un très beau film testamentaire.

Et sinon :

  • « La vie de ma mère » de Julien Carpentier : Pierre, trentenaire, est fleuriste. Son élégante boutique est prospère. A part sa difficulté à s’engager avec sa petite amie, tout semble aller pour le mieux dans la vie du jeune homme. Un matin où il est à Rungis avec son employé Ibou, un coup de téléphone va bouleverser son paisible quotidien. Sa mère Judith, bipolaire, vient de s’échapper de sa clinique. Après deux ans à avoir construit sa vie loin d’elle, Pierre doit à nouveau s’en occuper et doit la ramener à la clinique. « La vie de ma mère » est un film d’une délicatesse et d’une tendresse infinies. Pierre et sa mère partent pour un court voyage qui sera riche en émotions fortes. Petit à petit, on comprend le ressentiment, la lassitude de Pierre qui a du prendre en charge sa mère dès son plus jeune âge et gérer ses changements d’humeur. Derrière les excès de Judith, on entraperçoit la douleur d’être internée dans une clinique où son fils ne vient jamais la voir. On sent aussi, entre les deux personnages, un amour très profond et contrarié. Pour que le film soit touchant et loin de toute mièvrerie, il fallait deux acteurs au sommet de leur art et c’est le cas avec Agnès Jaoui et William Lebghil en parfaite symbiose.
  • « Scandaleusement vôtre » de Thea Sharrock : Littlehampton, une petite ville côtière du sud de l’Angleterre dans les années 20, est le théâtre d’un retentissant scandale. La très pieuse et coincée Edith Swan reçoit des lettres anonymes particulièrement ordurières et pleine d’insanités. Les soupçons se portent rapidement sur la voisine d’Edith, Rose Gooding, une irlandaise très libre et effrontée. Une policière, Gladys Moss, est persuadée de l’innocence de Rose et va mener son enquête avec un groupe de villageoises. Cette comédie réjouissante s’inspire de faits réels. Elle nous montre une Angleterre de l’entre-deux-guerres où le puritanisme et le patriarcat dominent la société. Le personnage d’Edith, superbement interprété par Olivia Colman, en est la victime. Elle est assez pitoyable, rongée par les frustrations et par la colère. La reconstitution historique est de qualité, tout comme le sont les dialogues. La satire aurait pu être encore plus cruelle pour être encore plus délectable. La force du film est son casting impeccable jusqu’aux seconds rôles. Le duo Olivia Colman/Jessie Buckley, qui incarne Rose, est parfait et elles nous offrent deux beaux numéros d’actrices.
  • « The sweet east » de Sean Price Williams : Lilian, une lycéenne de la côte est, est en voyage scolaire à Washington. Elle semble vaguement s’ennuyer. Durant une alerte terroriste dans un bar, où la classe est réunie, Lilian en profite pour s’échapper en suivant un jeune punk qui connait un passage secret vers l’extérieur. Le jeune fille va vivre quelques jours dans le squat où il vit avec d’autres activistes. Mais son voyage ne fait que commencer. « The sweet east » est une sorte d’Alice au pays des merveilles. Lilian va croiser la route de personnages très différents, souvent inquiétants mais comme Alice, rien de grave ne va lui arriver. Le réalisateur nous montre une Amérique extrêmement contrastée (un universitaire réactionnaire aux activités louches, des afro-américains intellos et engagés, une secte masculiniste installée dans le Vermont). Des courants de pensées totalement irréconciliables qui soulignent bien l’antagonisme fort qui scinde le pays. « The sweet east » est aussi un éloge de la fuite puisque son héroïne semble apprécier son étrange voyage. Le film est intéressant, plutôt plaisant malgré une certaine langueur.

Bilan livresque et cinéma de février

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Février a tiré sa révérence, il est donc temps de faire mon bilan ! Sept livres et une bande-dessinée ont été lus durant ce mois. Je vous ai déjà parlé des « Voleurs d’innocence » de Sarai Walker à l’atmosphère gothique. J’ai eu le plaisir de retrouver des auteurs que j’apprécie tout particulièrement : Jean-François Beauchemin, May Sinclair, Agatha Christie et Malika Ferdjoukh. Grâce aux éditions Bartillat, j’ai découvert l’auteur autrichien Ferdinand von Saar dont je vous reparle très vite. Et je me suis enfin décidée à lire la série des Paul de Michel Rabagliati. Mieux vaut tard que jamais !

Côté cinéma, j’ai pu voir cinq films dont voici mes deux préférés :

Daaaaaali !

Le dernier film de Quentin Dupieux n’est bien entendu pas un biopic ordinaire. Le choix de Dali n’est pas un hasard, il est même plutôt évident tant l’univers fantasmagorique de l’artiste colle parfaitement à la folle imagination du réalisateur. Le film tourne autour de la possible interview (avec ou sans caméra!) du grand maitre dont l’égo est démesuré. Quentin Dupieux s’amuse avec des boucles temporelles, des rêves, des couloirs d’hôtel qui n’en finissent pas. L’évocation de Salvador Dali est parfaite, on se croirait dans l’un de ses tableaux. La fantaisie débridée de la mise en scène s’étend aux comédiens. Il n’y pas un mais six interprètes pour incarner Dali. Certains apparaissent peu dans le film et deux crèvent l’écran. Édouard Baer et Jonathan Cohen sont absolument incroyables et d’une drôlerie irrésistible. « Daaaaaali ! » c’est du Quentin Dupieux au carré : décalé, barré, onirique, drôle, ludique, absurde. Un régal en somme.

sans jamais

Pour son travail de scénariste, Adam se replonge dans les souvenirs de son enfance et retrouve des photos de la maison de ses parents. Ils sont morts tragiquement dans un accident de voiture lorsque Adam était enfant. Il y a tant de choses qu’ils n’auront jamais su sur lui. Adam retourne voir la maison de son enfance où ses parents l’accueillent à bras ouverts… A son retour, il fait la connaissance de Harry qui habite dans le même immeuble que lui. Une relation amoureuse se noue entre les deux hommes.

« Sans jamais nous connaître » est un film bouleversant sur l’impossibilité du deuil. La solitude profonde d’Adam frappe d’emblée. Sa difficulté à créer des liens vient de la perte de ses parents, de la peur de perdre à nouveau des êtres chers. Son besoin de consolation est immense et à ce titre les scènes avec ses parents sont fortes et touchantes. Pouvoir leur dire qu’il est homosexuel, qu’ils l’acceptent ainsi fait partie de la réparation du personnage. Chez Harry aussi, la différence a créé un fossé avec sa famille. Deux solitudes, deux écorchés vif se trouvent et s’aiment. C’est déchirant, plein de tendresse et de délicatesse. Les quatre acteurs principaux sont fabuleux : Andrew Scott, Paul Mescal, Claire Foy et Jamie Bell. La tristesse, la mélancolie imprègnent le film mais son message est celui d’un partage encore possible, d’une ouverture à l’autre indispensable pour continuer à vivre.

Et sinon :

  • « A man » de Kei Ishikawa : Rie tient une papeterie avec sa mère. Son premier mari est parti après la mort de leur deuxième enfant. Elle rencontre Daisuke, un bûcheron qui vient d’arriver dans la région. Ils marient et ont ensemble une petite fille. Cinq plus tard, Daisuke meurt dans un accident. C’est lors de ses funérailles que Rie apprend que son deuxième époux vivait sous une identité d’emprunt. La veuve charge son avocat, Akira Kido, de faire la lumière sur cette affaire. « A man » est un thriller maîtrisé qui interroge profondément l’identité. Plusieurs personnages cherchent à échapper à la dureté de la société japonaise, à ses préjugés (Akira est sans cesse ramené à ses origines coréennes) et à son besoin de performance. Une autre vie, une autre identité pour se réinventer et pour enfin être soi-même. Les sentiments ont bien du mal à percer la carapace de la bienséance sociale. Ce qu’exprime Kei Ishikawa sur la société japonaise est passionnant et sa critique est fine. L’intrigue n’est pas laissée de côté au profit de cette critique et de nombreux rebondissements rendent ce film très réussi.
  • « La zone d’intérêt » de Jonathan Glazer : Jouxtant le mur du camp d’Auschwitz, se trouve la maison du commandant en charge de ce lieu, Rudolf Höss. Il y vit avec sa famille : sa femme Hedwig et leurs enfants parfaitement blonds. La maison est grande, elle possède un jardin verdoyant et une piscine. Un endroit de rêve que Hedwig ne voudrait quitter pour rien au monde ! La fumée se dégageant des cheminées du camp ou les miradors ne semblent pas la gêner le moins du monde. Dans son film, Jonathan Glazer a choisi de ne pas montrer ce qui se déroule de l’autre côté du mur. Les atrocités restent hors-champ et pourtant elle ne cesse de s’imposer à nous. Le réalisateur a fait un gros travail sur le son : ordres hurlés, claquements, chiens qui aboient, tirs. Le quotidien de la famille Höss, qui est filmé de loin comme pour une étude d’entomologiste, est émaillé de rappels de la Shoah ; les vêtements récupérés, une bague trouvée dans un tube de dentifrice, un enfant qui joue avec des dents. C’est la banalité du mal que choisit de nous montrer Jonathan Glazer. « La zone d’intérêt » comporte quelques défauts (les scènes en caméra thermique n’apportent pas grand chose) mais le résultat est saisissant et surtout parfaitement glaçant.
  • « La bête » de Bertand Bonello : 2044, Gabrielle passe un entretien d’embauche pour obtenir un poste avec plus de responsabilités. Mais elle vit dans un monde où l’intelligence artificielle a pris le pouvoir et où les affects doivent être éliminés. Pour ce faire, la jeune femme doit subir un traitement de purification. Durant cette opération, elle va revivre les moments forts de ses vies antérieures. Bertrand Bonello nous fait voyager entre trois époques : 1910, 2014 et 2044 avec comme fil rouge l’histoire d’amour de Gabrielle et Louis. les époques s’entrelacent de façon très fluide et les genres cinématographiques également : film historique, thriller, SF, l’ombre de David Lynch plane sur plusieurs scènes. Inspiré de la nouvelle d’Henry James « La bête dans la jungle », le film de Bertrand Bonello porte sur les émotions et la peur que l’on peut ressentir à l’idée d’en éprouver de trop fortes. Léa Seydoux est exceptionnelle dans ce rôle et elle est bien accompagnée par George MacKay qui est captivant. Un peu long, un peu froid, « La bête » n’en reste pas moins un film ambitieux aussi bien au niveau narratif qu’esthétique.

Bilan livresque et cinéma de janvier

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J’inaugure l’année 2024 avec six romans et une bande-dessinée. J’ai retrouvé avec un immense plaisir Michaël McDowell avec « Les aiguilles d’or » un roman qui aurait plu à Charles Dickens et Vincent Almendros qui a l’art de la concision et de la chute ce qu’il prouve à nouveau dans « Sous la menace ». La langue de Cécile Coulon m’a encore une fois séduite dans son dernier roman « La langue des choses cachées » et j’ai apprécié de retrouver le talentueux David Park dans un livre qui se rapproche du travail de Graham Greene. J’ai également lu deux premiers romans : celui de Tom Crewe qui nous parle de l’homosexualité à l’époque victorienne et de l’impact du procès d’Oscar Wilde ; celui de Dario Levantino, « De rien ni de personne » qui est le premier tome d’une trilogie. Son second roman est d’ailleurs sorti en grand format. Enfin, je me suis lancée dans la série Paul de Michel Rabagliati que je souhaitais lire depuis longtemps.

Du côté du cinéma, j’ai pu voir neuf films dont voici mes préférés :

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Dog vit seul dans un Manhattan peuplé d’animaux. Un soir ordinaire où il mange devant sa t.v., il voit une publicité pour un robot. Ce dernier lui est livré en pièces détachées et dès qu’il l’allume, Dog et lui deviennent inséparables. Tous les deux déambulent joyeusement dans les rues, mangent des hot dogs et font du patin dans Central Park au son de « September » d’Earth Wind and Fire. Les amis passent une journée sur la plage de Coney Island mais lorsque le soir advient, Robot tombe en panne. Impossible pour son ami de le porter jusqu’à chez lui. Il lui promet de revenir le lendemain avec l’équipement adéquat. Lorsqu’il revient, Dog découvre que la plage est fermé pour un an.

Quelle merveille de délicatesse que ce film d’animation ! Le thème de l’amitié puis celui de la séparation sont universels mais il y a tant de tendresse, d’affection entre nos deux héros que leur histoire est irrésistible. Au fil des saisons, la vie reprend son cours pour Dog qui pense de moins en moins à aller sauver son ami mais aussi pour Robot qui sert de nid à une famille d’oiseaux ou est victime d’un ferrailleur. On a le cœur serré à voir les deux amis s’éloigner, on aimerait tant les voir à nouveau réunis. Dog et Robot sont infiniment attachants, ils évoluent dans un New York des années 70-80 merveilleusement reconstitué. « Mon ami Robot » est aussi joyeux que mélancolique, un régal pour les grands et les petits.

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Dans leur banlieue parisienne, Giselle et son fils Bellisha sont les derniers juifs à vivre là. Même l’épicerie casher a fermé ses portes. La mère ne cesse de ruminer qu’ils doivent déménager dans une autre ville pour retrouver leur communauté. Mais Giselle a une santé très fragile et c’est Bellisha qui s’occupe de tout : le marché, la cuisine, etc… Lunaire, le fils de 30 ans ne semble s’inquiéter de rien, un brin mytho pour enjoliver la vie pour sa mère, un brin vieux avant l’âge tant il est ancré dans ses habitudes.

« Le dernier des juifs » est le premier long-métrage de Noé Debré qui avait jusqu’à présent exercer ses talents comme scénariste. Il est sur un fil durant tout le film, le sujet abordé étant délicat. Giselle s’exprime régulièrement sur le fait qu’il y a beaucoup de noirs dans le quartier, beaucoup de médecins arabes à l’hôpital. Un tag pro-palestinien apparaitra dans l’immeuble mais pas sur la porte de Giselle, sur celle de ses voisins chinois ! Ce joyeux mélange de communautés pourrait être source de tension mais les habitants du quartier savent se soutenir quand le malheur frappe à leurs portes. La judéité est également questionnée puisque Bellisha doit la cacher puis prouver qu’il est bien juif. Le film oscille entre la comédie (les scènes où Bellisha tente de vendre des pompes à chaleur avec son cousin sont hilarantes) et le drame. C’est subtil, intelligent et servi par deux acteurs exceptionnels : Agnès Jaoui et Michael Zindel.

Et sinon :

  • « Bonnard, Pierre et Marthe » de Martin Provost : En 1893, Pierre Bonnard invite une inconnue croisée dans la rue à poser pour lui. De cette rencontre va naître l’un des couples iconiques de la peinture du 19ème siècle. Le film de Martin Provost rend hommage à Marthe et Pierre Bonnard en racontant leur vie entre lumière (leur quotidien joyeux dans leur maison en bord de Seine) et ombre (l’infidèle Pierre et le suicide de Renée). La peinture n’est pas le cœur du film, le réalisateur nous montre plutôt ce qui a nourri l’œuvre du plus célèbre des Nabis. L’image est belle, lumineuse. Ce qui est le plus plaisant dans le film est la mise en avant de Marthe qui fut muse, amante, épouse (tardivement, Pierre refusant de se marier), âme sœur et surtout artiste quand Pierre la délaisse. Je regrette cependant une trop grand ellipse après le décès de Renée. On ne sait, par exemple, pas si Marthe a continué à peindre et comment la culpabilité a joué sur les relations du couple. Le duo Cécile de France/ Vincent Macaigne fonctionne d’ailleurs à merveille.
  • « Making of » de Cédric Kahn : Au début de son tournage, Simon, un réalisateur reconnu, apprend qu’il a perdu la plus grande partie de son financement. Son film porte sur le combat d’ouvriers qui ont pris possession de leur usine pour éviter une délocalisation. Leur histoire ne se termine pas bien contrairement à ce que le producteur de Simon a raconté aux financeurs. Pendant que le producteur essaie de trouver de l’argent (et répond de moins en moins au téléphone), Simon doit continuer son tournage au milieu d’une star à l’ego démesuré, des techniciens qui se questionnent sur leur salaire et une directrice de production qui veut faire des coupes dans le scénario. Cédric Kahn est décidément un réalisateur surprenant qui n’est jamais où on l’attend. Après son formidable « Procès Goldman » sorti en octobre 2023, il nous propose une comédie sur le milieu du cinéma. Le tournage, comme la révolte des ouvriers, tourne au naufrage et Simon sombre dans la dépression (il faut dire aussi que sa femme le quitte). Ce que capte le jeune homme en charge du tournage du making of du film, mise en abyme savoureuse qui montre les déboires de Simon. Cédric Kahn s’est offert un casting cinq étoiles avec Denis Podalydès, Emmanuelle Bercot, Valérie Donzelli, Xavier Beauvois, Jonathan Cohen, les jeunes Stéphane Crepon (repéré dans « Le bureau des légendes ») et Souheila Yacoub. C’est drôle, ironique mais également touchant.
  • « La fille de son père » d’Erwan Le Duc : Etienne a 20 ans, il rencontre Valérie et c’est le coup de foudre. Rapidement la jeune femme tombe enceinte. Une petite fille naît mais l’histoire tourne mal, Valérie s’enfuit sans explication. Étienne décide de vivre pour sa fille Rosa, d’être toujours présent pour elle. A 16 ans, elle est admise aux Beaux-Arts de Metz, à 300 km de son père. Comme va-t-il prendre cette future séparation ? Après « Perdrix », je retrouve la douce fantaisie d’Erwan Le Duc avec plaisir. Cette relation père-fille sort de l’ordinaire, ils ont quasiment grandi ensemble et on les prendrait presque pour des frère et sœur. Dans leur quotidien, tout est poétique et singulier. Rosa, plus mature que son père, est parfois dure avec lui pour essayer de le pousser à vivre sa vie, à dépasser le drame de l’abandon dont il ne s’est jamais remis. Céleste Brunnquell et Nahuel Pérez Biscayart sont plus que parfaits dans cet univers qui leur va si bien. Il faut aussi parler de Mohammed Louridi, qui interprète le petit ami de Rosa et qui pratique l’amour courtois, la poésie épique et préfère rentrer par la fenêtre que par la porte pour impressionner Rosa ! Son personnage est tout simplement fabuleux.

 

  • « La tête froide » de Stéphane Marchetti : Marie, 45 ans, vit dans un mobil-home à défaut de pouvoir se payer autre chose. Elle est serveuse la nuit et pour arrondir les fins de mois, elle trafique des cartouches de cigarettes entre l’Italie et la France. Son amant, un policier aux frontières, lui indique la route à prendre avec sa marchandise sans être contrôlée. Lors de l’un de ses voyages de l’autre côté des Alpes, elle rencontre Souleymane, jeune réfugié qui veut rejoindre Calais, où se trouve sa sœur, avant de traverser la Manche. Marie le convoie dans sa voiture et l’héberge. Le jeune homme lui propose de faire passer d’autres clandestins. Marie a besoin d’argent urgemment pour payer son emplacement au camping, elle accepte mais ne le fera qu’une seule fois. Le premier film de Stéphane Marchetti fait preuve d’humilité dans sa réalisation. Pas de sensationnalisme ou de tire-larmes dans cette histoire. Le réalisateur cherche avant tout le réalisme et la justesse et il y parvient. Florence Loiret-Caille incarne Marie et c’est toujours un immense plaisir de voir cette comédienne au jeu sensible. J’aurais sans doute beaucoup plus apprécié ce film s’il ne m’avait pas tant rappelé « Les survivants » de Guillaume Renusson où Denis Menochet aidait une jeune afghane à traverser les Alpes pour rejoindre la France.
  • « May december » de Todd Haynes : Gracie vit avec Joe avec qui elle a eu trois enfants. Elle avait une trentaine d’années et lui 13 ans lorsqu’ils furent surpris en plein ébat à l’arrière de l’animalerie où travaillait Gracie. A sa sortie de prison, elle épouse Joe et ils s’installent avec leurs enfants. Même si leur vie semble paisible et agréable, le couple reste sulfureux et dérangeant pour certains voisins. Les relations de Gracie avec sa première famille sont également délicates et douloureuses. C’est alors qu’arrive dans la vie du couple, Elizabeth, une actrice qui va interpréter le rôle de Gracie sur grand écran et vient étudier cette famille singulière. Todd Haynes s’est inspiré d’un véritable fait divers pour son dernier film mais c’est plutôt la relation entre Gracie et Elizabeth qui est au cœur du film. L’actrice devient de plus en plus le miroir de son modèle, vampirisant ses attitudes, ses manières de bouger. L’une semble très spontanée, naïve alors que l’autre est cérébrale, elle note et analyse tout. Le duo est étonnant, ambigu et un malaise profond surgit (ou resurgit) dans la vie du couple. Le personnage de Joe est également très intéressant, très révélateur de ce qui se passe sous la surface. Peut-être un peu trop froid, le film offre deux interprétations maîtrisées par deux grandes actrices : Julianne Moore et Natalie Portman.

 

  • « Priscilla » de Sofia Coppola : 1959, sur une base militaire allemande, la jeune Priscilla, 14 ans, rencontre Elvis Prestley qui y faisait son service. Trois ans plus tard, la jeune fille s’envole pour Graceland et devient l’unique femme du king. Le film de Sofia Coppola s’est inspiré du livre de Priscilla Prestley et adopte son point de vue. Le traitement de son histoire rappelle d’autres films de la réalisatrice : l’ennui, la mélancolie de l’adolescence comme dans « Virgin suicides », la prison dorée comme celle de Marie-Antoinette. Comme ces héroïnes, Priscilla est perdue, elle semble isolée et loin du milieu du show business. On découvre un Elvis manipulateur, façonnant sa femme comme une poupée décorative, la bourrant de médicaments. Mais il est également un petit garçon vulnérable et influençable. Rien à reprocher aux acteurs mais j’ai trouvé que la mise en scène, les ellipses nous tenaient à distance de Priscilla et je n’ai pas ressenti beaucoup d’empathie pour elle.

 

  • « La vie rêvée de Miss Fran » de Rachel Lambert : La vie de Fran est monotone et solitaire. Elle se rend à son travail mais ne communique pas avec ses collègues. Elle vit seule et ne semble pas avoir de loisir. Son quotidien va changer avec l’arrivée d’un nouveau collègue vers qui elle va avoir envie d’aller. Le film de Rachel Lambert a un certain charme : l’humour caustique Fran lorsqu’elle commence à s’ouvrir au monde, son imagination concernant les façons dont elle peut mourir. Fran est inadaptée à la vie sociale, une anti-héroïne comme les États-Unis aiment en créer. Néanmoins, je reconnais m’être un peu ennuyée face à l’histoire de Fran.

Bilan livresque et cinéma de novembre

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Le mois de novembre s’achève et j’ai lu sept livres (6 3/4 en réalité, je n’ai pas encore terminé « Comme si nous étions des fantômes » !). Je vous ai déjà parlé de l’excellent livre de Marika Doux sur Elizabeth Siddal et Dante Gabriel Rossetti. J’ai également adoré le dernier roman de François Bégaudeau et le premier de Chloe Ashby. J’ai retrouvé avec bonheur l’humour so english de Lord Berners. J’ai eu l’occasion de lire le Prix Goncourt 2023 qui est fort plaisant mais un peu long. Et je crains d’avoir le même avis sur le premier roman de Philip Gray qui est néanmoins fort documenté. Je vous reparle de mes lectures de novembre très prochainement.

Côté cinéma, je suis allée six fois dans les salles obscures et j’ai eu deux coups de cœur :

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On découvre Mona Achache au milieu d’un appartement vide de meubles mais rempli de photos, de manuscrits, de lettres, d’enregistrements audio, de carnets. Toutes ces archives ont appartenu à sa mère Caroline, qui s’est suicidée à l’âge de 63 ans. La réalisatrice va se plonger dans toute cette matière pour essayer de mieux comprendre sa mère et sa violente disparition. Son enquête va s’incarner de manière surprenante en Marion Cotillard qui arrive dans l’appartement.

Le dispositif choisi par Mona Achache est surprenant et se révèle saisissant. Marion Cotillard endosse littéralement l’identité de Carole, qui fut romancière et photographe de plateau. Elle commence par s’habiller avec les vêtements, les bijoux de la défunte, elle travaille sa voix en écoutant en boucle celle de Carole, elle rejoue des scènes en playback. La transformation se fait devant nos yeux, elle témoigne aussi du travail d’incarnation de l’actrice. C’est vertigineux. Les vies de Carole Achache, de sa mère (Monique Lange, figure incontournable de Gallimard) mais également de Mona se racontent sous forme de fragments, de reconstitution et leur histoire est bouleversante. La répétition des violences sexuelles est marquante comme si elles étaient une malédiction familiale inévitable. Carole subira la perversion de Jean Genet lorsqu’elle est enfant. De manière très ingénieuse, Mona Achache retrace la vie chaotique de sa mère : la drogue, la prostitution, l’écriture, la dépression. « Little girl blue » est un film étonnant qui retrace un destin singulier, une âme tourmentée et une lignée de femmes blessées qui chacune rendit hommage à sa propre mère au travers d’une œuvre. Le film émeut profondément notamment grâce à l’incroyable performance de Marion Cotillard.

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1858, les brigades du pape-roi Pie IX viennent arraché à sa famille le jeune Edgardo Mortara. Né dans une famille de confession juive, l’enfant a été baptisé en secret par une servante inquiète pour son salut. L’enfant doit donc être élevé dans les préceptes catholiques. L’enlèvement fit scandale en Italie et ailleurs dans le monde. Les parents Mortara firent tout ce qui étaient en leur pouvoir pour récupérer leur fils, en vain. Même l’unification de l’Italie en 1870 et la déchéance du pape ne libéreront pas Edgardo.

Le film de Marco Bellocchio est passionnant et bien évidemment déchirant. Le réalisateur italien s’intéresse depuis longtemps à l’histoire de son pays, aux évènements marquants de celle-ci. Comme dans sa série sur l’enlèvement d’Aldo Mauro (« Esterno notte » aussi formidable que le film sur le même thème « Buongiorno notte »), il mêle l’intime et le politique. Pie IX est un personnage odieux, despotique et antisémite (la scène où il humilie et menace les représentants du ghetto de Rome fait froid dans le dos). L’enfant est soumis à un véritable lavage de cerveau par l’Église que Bellocchio fustige en tant qu’institution et dont il souligne la morbidité. La mise en scène est grandiose, maitrisée, elle possède un souffle extraordinaire. Marco Bellocchio n’a rien perdu de son mordant et il nous raconte ici un évènement sidérant de brutalité et d’inhumanité de la part d’une papauté en sursis.

Et sinon :

  • « Le garçon et le héron » d’Hayao Miyazaki : A Tokyo, durant la seconde guerre mondiale, un hôpital est en feu. Un garçon de 11 ans s’y précipite car sa mère s’y trouve. Celle-ci périra dans l’incendie. Le jeune garçon, Mahito, est évacué à la campagne chez sa tante, qui est devenue la deuxième femme de son père. Il peine à s’adapter à sa nouvelle vie jusqu’à ce qu’un étrange héron cendré vienne perturber sa vie et lui ouvrir les portes d’un monde parallèle surprenant. « Le garçon et le héron » est très probablement le dernier film d’Hayao Miyazaki, âgé de 82 ans. On y retrouve les thèmes, les motifs chers au réalisateur : une partie réaliste avec un jeune garçon isolé, déraciné (comme Chihiro) et souffrant douloureusement du décès de sa mère, une partie fantastique qui nous entraine de l’autre coté du miroir. Cet univers mi-rêve, mi-cauchemar met Mahito à l’épreuve et lui permet de dire adieu à sa mère. Les créatures rencontrées par Mahito, les décors splendides sont encore une fois la preuve de l’imaginaire extraordinaire de Miyazaki (coup de cœur pour les warawara, qui ressemblent aux adiposes du Doctor Who, et pour les perruches colorées). Même si cette deuxième partie est toujours aussi flamboyante, elle m’a semblé s’étirer en longueur. Malgré tout, le film est visuellement épatant, dense et le destin de Mahito reste très touchant.
  • « L’incroyable Noël de Shaun le mouton » de Steve Cox : Si comme moi, vous êtes fan des créations du studio Aardman, vous ne résisterez pas au retour du plus facétieux des moutons anglais. Deux courts métrages composent ce programme : Une surprise de Noël pour Timmy et L’échappée de Noël. Même s’ils s’adressent plutôt aux enfants, c’est un plaisir de retrouver la bande de moutons gaffeurs menés par un Shaun malicieux et futé. Les péripéties, les gags sont au rendez-vous dans un esprit de Noël réjouissant.
  • « Vincent doit mourir » de Stéphan Castang : Vincent est graphiste dans une agence de pub lyonnaise. Sa vie est banale, il est célibataire, inscrit sur les réseaux sociaux, il sympathise avec ses voisins d’immeuble. Un jour, au bureau, un stagiaire le frappe violemment et sans raison apparente avec son ordinateur. Quelques jours après cette agression, un collègue lui plante un stylo dans le bras. Vincent se rend compte qu’un simple contact visuel provoque un déferlement de violence contre lui. Il décide de quitter Lyon pour s’isoler à la campagne à l’abri des regards de ses congénères. « Vincent doit mourir » est un film très original et totalement anxiogène. La raison de cette poussée de violence (Vincent n’est pas la seule victime) ne sera jamais explicitée et cela rend le film d’autant plus inquiétant. Notre société de plus en plus dure, de plus en clivante ne génère-t-elle pas déjà de la violence ? Stephan Castang ne se contente pas de réaliser un thriller paranoïaque et apocalyptique. L’humour est régulièrement présent par petites touches pour alléger la tonalité sombre de l’ensemble. L’arrivée de Margot dans la vie de Vincent apporte également de la légèreté et de la fantaisie. Sortir d’une telle intrigue n’est pas évident mais le réalisateur s’en sort à merveille. Vimala Pons et Karim Leklou forment un duo parfait dans ce film très réussi.
  • « Simple comme Sylvain » de Monia Chokri : Sophia est professeur de philosophie à Montréal. En attendant un poste à l’université, elle donne des cours à des retraités. Elle est en couple avec Xavier depuis dix ans mais leur amour s’est transformé en tendre amitié. Aussi, lorsqu’elle fait la connaissance de Sylvain, le charpentier qui répare leur résidence secondaire, elle tombe totalement sous son charme. Leur relation sera placée sous le signe du désir ardent mais également sous celui de la différence de classe sociale. Le film de Mona Chokri est vraiment réjouissant. La réalisatrice s’amuse avec les clichés de la comédie romantique. Sofia et Sylvain évoluent longtemps dans une bulle, loin du monde et de leurs proches. Le choc des cultures se fera au travers de deux repas où chacun présente sa famille et ses amis à l’autre. Monia Chokri ne privilégie d’ailleurs aucun des deux milieux et se moque des préjugés et des manières de chacun. L’amour et le désir peuvent-ils résister aux différences de classe ? S’il y a beaucoup d’humour dans les dialogues et la manière de filmer, « Simple comme Sylvain » n’est pas exempt de mélancolie. Piquant, sensuel, enlevé, lyrique, voilà le cocktail que nous propose la réalisatrice québecoise avec un grain seventies qui ajoute au charme de son film.

Bilan livresque et cinéma d’octobre

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Octobre s’achève déjà et je laisse derrière moi huit livres, ce qui est déjà un peu mieux que mon bilan de mois de septembre. J’ai déjà eu le plaisir de vous parler du dernier roman de Stéphanie Hochet qui mêle autobiographie et biographie imaginée de William Shakespeare, du court texte de Fanny Chiarello dans la collection « Récits d’objets » aux éditions Cambourakis et de mes retrouvailles avec cette chère Miss Marple. Très prochainement, je vous parlerai du formidable premier roman de Paul Saint Bris « L’allègement des vernis », du très déstabilisant « Une fin heureuse » de Maren Uthaug, de la charmante bande-dessinée de Cécile Becq « Trois chardons », du très beau dernier roman d’Elisa Shua Dusapin « Le vieil incendie » et du frappant premier roman d’Antti Rönkä « Sans toucher terre ».

Côté cinéma,  j’ai vu sept films dont voici mes préférés :

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François et son fils Émile sont coincés dans un embouteillage sur la route qui les emmènent voir Lana, l’épouse du premier et la mère du second, à l’hôpital. Pendant qu’ils patientent dans leur voiture, une étonnante créature s’échappe d’une ambulance. Un homme avec une seule aile qui pousse des cris bestiaux. Une étrange épidémie sévit, des êtres humains se transforment peu à peu en animaux sans que l’on connaisse la cause de ces mutations et sans que l’on puisse les soigner. Les personnes malades vont être installées dans un centre fermé dans les Landes. François et Émile vont déménager pour suivre Lana.

« Le règne animal » n’est que le deuxième film de Thomas Caillet. « Les combattants » m’avait déjà séduite et il avait révélé Adèle Haenel. Ce film est hybride, entre dystopie, conte et réalisme. Fable sur les mutations du monde mais également sur le changement à une échelle plus personnelle et intime, il est aussi une métaphore de l’adolescence qui s’incarne dans le corps maladroit, gauche de Paul Kircher. Révélation de « L’adolescent » de Christophe Honoré, il confirme ici son talent et son phrasé particulier. L’alchimie avec Romain Duris est parfaite et il y a longtemps que l’on n’avait pas vu une si belle relation père-fils à l’écran. L’émancipation du plus jeune est au cœur de l’histoire. Thomas Caillet nous offre des scènes incroyables comme celle de nuit où François et Émile cherche Lana en écoutant une chanson de Pierre Bachelet ou celle où un homme-oiseau réussit à prendre son envol. Poétique, émouvant et maitrisé, « Le règne animal » est l’un des films marquants de 2023.

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Dans une petite ville sinistrée du nord de l’Angleterre, arrive un groupe de réfugiés syriens. Leur installation ravive une haine xénophobe issue de la peur des habitants à ne pas réussir à nourrir leurs enfants. Les syriens recevraient plus que ce qu’on leur donne. La ville a vu la mine, principal pourvoyeur d’emplois, se fermer et la fierté ouvrière s’est fait la malle avec elle. Au milieu du désarroi commun aux habitants et aux réfugiés, une amitié lumineuse va naître entre Yara, une jeune photographe syrienne, et TJ Ballantyne, le propriétaire du pub local, bien décati, et seul lieu de sociabilité encore ouvert.

Ce film est le dernier de Ken Loach et de son vieux compère Paul Laverty. Il est un condensé de l’œuvre du réalisateur anglais. Il nous montre la réalité de la misère sociale dans ces petites villes désindustrialisées où l’avenir semble totalement bouché et où l’on ressasse le passé. Ce dernier est visible sur les murs de l’arrière salle du pub qui sont recouverts de photos des mineurs défilant avec la bannière de la ville ou des grèves de 84-85 face à Thatcher. L’amitié de Yara et TJ va insuffler un peu d’optimisme et d’espoir dans la ville. Pour que la communauté se reforme, se ressoude, pourquoi ne pas organiser une cantine solidaire où les syriens et les familles anglaises pauvres seraient assis côte à côte ? La résistance, l’humanisme, la solidarité, voilà les valeurs défendues durant toute sa carrière par Ken Loach. L’optimisme n’était pas au rendez-vous dans ses deux derniers films « Moi, Daniel Blake » et « Sorry we missed you », la noirceur et le désespoir l’emportaient. A 87 ans, le réalisateur nous offre un dernier film où l’utopie reste possible, où les personnages centraux sont infiniment touchants, il me semble que Ken Loach ne pouvait pas mieux achever sa carrière.

Et sinon :

  • « Killers of the flower moon » de Martin Scorsese : Ernest Buckhart revient du front après l’armistice de 1918. Son oncle William Hale l’accueille chez lui dans l’Oklahoma. Riche fermier, il a fait fortune dans l’élevage de bétail mais cela ne lui suffit pas. Même s’il se fait passer pour leur ami et protecteur, William lorgne sur l’argent des indiens Osage. Chassés du Kansas à la fin du 19ème siècle, ce peuple s’est vu reléguer sur les terres arides de l’Oklahoma. Mais l’or noir coule à flot sous le sol et va rendre les Osages extrêmement riches. Grandes demeures, superbes voitures, employés de maison blancs, leur train de vie en rend jaloux plus d’un. William va donc pousser son neveu à épouser Molly Kyle, une riche Osage qui pourra lui léguer son argent à sa mort. Ernest n’est pas le seul à se marier pour l’argent et rapidement la mort frappe à de nombreuses reprises la tribu. Martin Scorsese s’est inspiré de « La note américaine » de David Grann qui ramena à la vie la tribu Osage. Le réalisateur en fait une fresque, une saga historique et familiale. La violence, la mafia, la culpabilité sont des thèmes typiques du cinéma de Scorsese et on les retrouve ici. Robert de Niro incarne, avec le talent qu’on lui connait, un personnage particulièrement détestable, calculateur et manipulateur. Son neveu est bien faible, minable et piégé dans sa fidélité à sa famille. Leonardo di Caprio rend bien la veulerie d’Ernest. Face à lui, Lily Gladstone incarne Molly avec force et douceur. Elle illumine le film de sa grâce. Ne vous laissez pas décourager par la durée du film, Scorsese nous ménage assez de rebondissements pour qu’il ne soit pas ennuyeux.
  • « Le ravissement » d’Iris Kaltenbäck : Lydia est sage-femme en région parisienne. Elle est investie, empathique et consciencieuse. Elle est extrêmement proche de son amie Salomé. Celle-ci est enceinte et Lydia sera là pour l’accoucher mais aussi pour garder la petite quand sa mère fera une dépression post-partum. L’enfant sera prénommée Esmée suite à une suggestion de Lydia. Cette dernière passe de plus en plus de temps avec le bébé et s’invente une fiction autour d’elle. Les mensonges s’accumulent et enferment Lydia. « Le ravissement » est le premier long métrage d’Iris Kaltenbäck. L’histoire de Lydia est racontée à posteriori par une voix off, celle de Milos, un chauffeur de bus rencontré et aimé par Lydia. On comprend rapidement que tout cela va mal finir pour la sage-femme mais ce qui advient est filmé avec retenue et sobriété. La réalisatrice n’accable pas son personnage qui est l’atout du film. Lydia est mystérieuse même pour son amie Salomé, ses motivations restent opaques mais on sent une solitude profonde et un besoin d’affection énorme. La réalisatrice ne pouvait rêver mieux que la formidable Hafsia Herzi pour incarner son héroïne. On la voit peu à peu glisser dans le mensonge, se prendre au piège et on aimerait l’arrêter tant on ressent de l’empathie pour elle.
  • « La fiancée du poète » de Yolande Moreau : Après de nombreuses années d’absence, Mireille revient vivre dans la maison de ses parents décédés en bord de Meuse. Elle trouve un emploi de cantinière qui ne suffit pas à la remise en état de la vaste demeure. Mireille décide alors de prendre des locataires. Arrivent tour à tour un étudiant aux Beaux-Arts, habile copiste rapidement surnommé Picasso, un jardinier communal qui aime se travestir et un chanteur américain prénommé Elvis qui se révèlera turc et sans papier. Un quatrième larron, tout droit sorti du passé de Mireille, viendra bientôt s’ajouter à l’étonnante bande. « La fiancée du poète » est le troisième film en tant que réalisatrice de Yolande Moreau. Nous retrouvons dans ce film l’univers poétique et foutraque de l’ex-Deschiens. Mireille se compose une nouvelle famille avec des hommes aussi à côté de la plaque qu’elle. Tous sont les rois des petites arnaques, des petits arrangements pour que la vie soit plus facile. Leur façon, libre, de vivre ensemble devient une forme d’utopie où chacun peut laisser s’exprimer sa personnalité. Il y a beaucoup de tendresse et de douceur dans ce film et l’on ne peut que s’attacher à cette communauté atypique.
  • « Second tour » d’Albert Dupontel : Mlle Pove était journaliste politique mais à force de l’ouvrir à tort et à travers, elle a fini au foot avec son cameraman Gus. Suite à divers incidents, sa chaine est contrainte de faire appel à elle pour suivre la campagne du favori de l’élection présidentielle : Pierre-Henry Mercier. Issu d’un milieu très aisé, le candidat défend des idées ultra-libérales. Pas de quoi intéresser la journaliste jusqu’à ce que le candidat frôle la mort dans l’explosion de sa voiture. Mlle Pove va alors mener une enquête qui lui apportera de nombreuses surprises. J’apprécie depuis longtemps l’humour noir d’Albert Dupontel, j’étais donc ravie de le retrouver dans son nouveau film. Malheureusement, j’en suis sortie fort déçue. Si le début m’a plu avec son côté thriller politique, j’ai trouvé la seconde partie plus faible. La journaliste découvre un secret de famille qui se greffe mal à la satire politique. Par moment, le film est même mièvre et le message écolo-bucolique est beaucoup trop appuyé, trop lourdement amené pour convaincre. Nicolas Marié sauve l’ensemble en étant d’une drôlerie irrésistible.
  • « Coup de chance » de Woody Allen : Fanny, qui travaille chez un commissaire-priseur, croise par hasard Alain, un ancien camarade de classe au lycée. Il lui avoue qu’il était alors très amoureux d’elle. Il est maintenant écrivain et vit dans un appartement sous les toits (près des Champs Élysées quand même, la bohème a ses limites). Fanny est séduite par le jeune homme mais elle est mariée à Jean. Ce dernier a fait fortune de manière mystérieuse et couvre sa femme de cadeaux onéreux. Comme il est triste de voir un cinéaste tant aimé se planter à ce point. Outre des dialogues indigents (Alain, interprété par le pauvre Niels Schneider, répète en boucle qu’il était amoureux de Fanny au lycée), la lumière calamiteuse sur les personnages, Woody Allen s’est totalement trompé de ton pour raconter son histoire. Il en fait une comédie de cocufiage alors qu’il aurait du s’orienter sur une atmosphère à la « Match point ». Le méchant, Melvil Poupaud, n’est ici ni crédible ni inquiétant. On s’ennuie…

Bilan livresque et cinéma de septembre

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Et voilà revenue la rentrée et son temps contraint, cela se sent sur mes lectures avec seulement cinq ouvrages à mon actif. J’ai déjà pu vous parler de la splendide bande-dessinée sur Anne Brontë de Paulina Spucches, de la plongée dans le monde des sorcières de « Laura Willowes et du délicieux roman « Père » de Elizabeth Von Arnim. J’ai également adoré « Pour mourir, le monde » de Yan Lespoux dont le recueil de nouvelles m’avait énormément plu. Je vous parle très rapidement de mon immersion dans le monde des caraques portugaises. En revanche, je n’ai pas été captivée par « Pantelleria » de Giosué Calaciura qui doit beaucoup plus s’apprécier lorsque l’on connaît la typologie des lieux.

Du côté du cinéma, j’ai pu voir six films dont mes préférés sont les suivants :

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Ansa et Holappa se croisent dans un bar karaoké, un échange de regards appuyé qui ne va pas plus loin. Le hasard faisant bien les choses, ils finissent par se revoir. Mais Holoppa perd le numéro de téléphone d’Ansa. Cette dernière repart dans son morne quotidien d’employée de supermarché tandis que Holoppa plonge de plus en plus dans l’alcool. La noirceur et la solitude les cernent et rien ne semble pouvoir éclairer leur vie.

Après plusieurs années d’absence, Aki Kaurismaki est de retour avec son univers vintage et mélancolique. Son humour pince-sans-rire n’a pas non plus disparu. D’habitude, ses intérieurs colorés et épurés ne s’inscrivent dans aucune époque précise. Cette fois, l’actualité s’invite chez le réalisateur finlandais. La radio donne à plusieurs reprises des nouvelles de la guerre en Ukraine à qui Kaurismaki donne son soutien par ce biais. Mais l’histoire d’Ansa et Holappa est moins désespérée qu’il n’y parait au départ. Les amoureux se perdent plusieurs fois de vue pour mieux se retrouver ensuite. L’espoir ne semble jamais perdu malgré les difficultés. Leur histoire m’a beaucoup fait penser à « Elle et lui » de Leo McCarey. D’ailleurs, Aki Kaurismaki fait de nombreux clins d’œil à de grands noms du cinéma : David Lean, Jean-Luc Godard, Chaplin, etc… Un bel et discret hommage au septième art pour une histoire d’amour touchante.

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Inès, qui vit avec son fils adolescent, est menacée d’expulsion. Cherchant un emploi stable, elle se présente chez Anti-squat, une société qui protège des immeubles des squatteurs en y logeant temporairement des résidents. Ceux-ci devront respectés des règles strictes : pas d’enfants, pas d’animaux, pas plus de deux visiteurs et interdiction de manger dans les chambres. Les locataires devront également entretenir l’immeuble. A la moindre erreur, ils seront renvoyés du bâtiment. Inès devra recruter les futurs résidents et surveiller ce qui se déroule dans l’immeuble. Elle sera soumise aux mêmes règles que les autres.

Une loi autorise ce type d’occupation de bâtiments vides et montre, s’il en était besoin, tout le cynisme du néolibéralisme. Inès va rapidement se retrouver prise au piège de ce nouveau boulot et devra se montrer inhumaine pour le garder. Nicolas Silhol avait déjà montré les ravages du monde du travail dans « Corporate ». Il nous offre ici un thriller social tendu, anxiogène qui se déroule quasiment en huis-clos. Louise Bourgoin est formidable, comme toujours, son comportement oscille entre la culpabilité et la peur de perdre son emploi. La fin du film est glaçante.

  • « Reality » de Tina Satter : En 2017, Reality Winner trouve, en rentrant chez elle, deux agents du FBI. Vétérane de l’US Air Force et traductrice pour la NSA, la jeune femme ne semble pas surprise par leur présence. Mais peu à peu, les questions se font plus pressantes et d’autres agents arrivent au domicile de Reality pour le perquisitionner. La jeune femme est en fait soupçonnée d’avoir fait fuiter un document classifié, révélant une tentative de piratage russe du système de vote électronique lors de l’élection de Donald Trump. Ce qui est très original dans le film, c’est que la réalisatrice a choisi d’utiliser mot pour mot la retranscription de l’interrogatoire de Reality par le FBI. La manière dont cela se passe est surprenant. Le ton est au départ badin, anecdotique pour être de plus en plus menaçant. Reality n’est prévenue que très tardivement de la raison de leur présence et elle se retrouve seule à affronter les questions des agents du FBI. Et tout se déroule dans sa maison. La situation parait irréelle et c’est ce qui est fascinant dans le film où l’on voit la lanceuse d’alerte petit à petit prise au piège.  Reality a du purger cinq ans de prison.
  • « Le livre des solutions » de Michel Gondry : Marc, cinéaste connu, voit son dernier film être refusé par ses investisseurs et son producteur habituel ne le défend même pas. Marc n’a pas d’autres choix : il s’enfuit de la réunion en emportant les images déjà tournées de son film. Il met en place le plan B : le terminer dans les Cévennes chez sa tante Denise avec sa monteuse et sa directrice de production. Arrivé là-bas, il déborde d’idées fantasques mais aucune pour achever son film. Son incapacité à se concentrer, à vouloir visionner les images montées tapent sur le système de ses collaboratrices. « Le livre des solutions » est largement autobiographique. Michel Gondry aborde avec humour et autodérision ses caprices d’enfant gâté, ses colères, ses moments dépressifs. J’ai retrouvé ce qui me plaît chez le réalisateur : sa fantaisie débridée, ses trouvailles visuelles. Marc est aussi attachant qu’insupportable. Il est interprété par un Pierre Niney survolté et qui se coule à merveille dans les sautes d’humeur de Marc. Malgré tout, le film n’est pas complètement à la hauteur de mes espérances, peut-être en raison d’un manque de rythme ou de la répétition des pétages de câble du personnage.
  • « Acide » de Just Philippot : Michal porte un bracelet électronique en raison des violences qu’il a commises lors de la prise d’otage du patron de son usine. Il est divorcé et voit régulièrement sa fille de 15 ans, Selma. Lorsque des pluies acides menacent la France, Michal est prêt à tout pour éloigner sa fille et son ex-femme. Bientôt le chaos règne sur le pays. « La nuée », le premier film de Just Philippot, était impressionnant de tension et d’anxiété. La question écologique est encore au cœur de son nouveau film. Je l’ai trouvé un peu moins réussi que le précédent, le suspens n’est pas aussi fort malgré la fuite des personnages à travers la France. Peut-être que ceux-ci sont trop monolithiques, trop désagréables pour que l’on soit totalement en empathie avec eux. Il n’en reste pas moins que Just Philippot nous offre des images d’apocalypse très fortes et saisissantes. Le cinéma de genre n’est décidément pas l’exclusivité du cinéma américain.
  • « Le mystère à Venise » de Kenneth Branagh : Hercule Poirot a pris sa retraite à Venise où il vit en ermite. C’est là que le retrouve Ariadne Oliver, son amie autrice de romans policiers. Elle lui propose de participer à une séance de spiritisme pour démasquer ou non la voyante. Poirot se prend au jeu malgré son envie de tranquillité. Le crime va, comme toujours, le rattraper. « Mystère à Venise » est la troisième adaptation d’Agatha Christie pour Kenneth Branagh. Cette fois, il prend beaucoup de liberté avec le texte d’origine. Et cela se sent, il faut toujours faire confiance au talent d’Agatha pour trousser une bonne intrigue. Le film reste néanmoins divertissant avec un casting international de qualité (Kelly Reilly, Camille Cotin, Jamie Dornan, Michelle Yeoh, Ricardo Scamarcio). Venise est magnifiquement filmée : son mystère , la brume qui envahit ses nombreuses ruelles sont le cadre idéal pour une enquête policière.