Le directeur de Anthony Trollope

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Septimus Harding, révérend à Barchester, est également le maître de musique de la cathédrale et le directeur d’un hospice de vieillards. Pour cette dernière fonction, il touche huit cents livres par an. C’est ce revenu qui va être au cœur d’un scandale. John Bold, une jeune homme réformateur,  décide de demander l’examen du testament à l’origine de l’hospice. En effet, les vieillards touchent une somme très modique en plus du logement et il semble bien qu’ils aient été lésés pendant de nombreuses années. Le pauvre directeur ne comprend rien à cette action, lui qui pensait vivre dans la légitimité la plus totale. C’est d’autant plus surprenant pour lui que l’attaque vient du prétendant de sa deuxième fille Eleanor. Le scandale va s’étendre, prendre de l’ampleur et bientôt ne pourra plus être stoppé.

« Le directeur » est le premier roman de la série consacrée aux chroniques du Barsetshire. Il fait partie des premiers romans écrits par Trollope et cela se sent. L’auteur n’a pas encore atteint la quintessence et la finesse de son art.  » Le directeur » est en prise directe avec l’actualité de 1855 où de nombreux scandales dans le monde religieux avaient émaillé les journaux. La question épineuse de l’argent dans ce milieu est au centre du scandale : le révérend Harding peut-il recevoir autant d’argent à ne rien faire alors que les pauvres ne touchent quasiment rien ? Le personnage de Harding est intéressant. Falot et timide, le scandale lui permet enfin de  s’imposer et d’affirmer son sens moral. Trollope sait déjà bien analyser et décortiquer l’âme humaine.

De même, il fait déjà montre d’un humour, d’une ironie redoutable. Qu’il ne se contente pas de retourner contre l’Eglise anglicane, mais également contre les journaux trop prompts à vouloir détruire la réputation d’un homme. On constate que le parfum du scandale a toujours affolé les journalistes. Son ironie lui permet également de décrire implacablement la petite société de Barchester : « Mme Goodenough, la femme du recteur au visage rubicond, déclara au directeur en lui serrant la main qu’elle ne s’était jamais autant amusée, ce qui témoignait du peu de plaisir qu’elle s’autorisait ici-bas car elle était restée assise toute la soirée sur la même chaise sans rien faire, sans parler et sans qu’on lui adresse la parole. » Ce fripon de Trollope se permet même de se moquer de mon cher Dickens qu’il rebaptise « Monsieur Sentiment » ! Je lui pardonne cette petite insolence puisque c’est fait avec beaucoup d’humour.

Manquant un peu de subtilité par endroits, « Le directeur » reste fort agréable à lire et donne envie d’ouvrir la suite, à savoir « Les tours de Barchester ».

La couleur du lait de Nell Leyshon

 

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« ceci est mon livre et je l’écris de ma propre main. nous sommes en l’an de grâce mille huit trente et un, je suis toujours assise à ma fenêtre et j’écris toujours mon livre.

je vois mon visage dans la vitre. mes cheveux et ma peau sont clairs.

je suis penchée sur ma table avec mon encrier devant moi et un tas de feuilles à ma gauche.

et vous savez maintenant que j’ai dû apprendre chaque lettre que j’écris. ça me fait deuil de vous raconter tout ça. il y a des choses que je n’ai pas envie de dire.

mais je me suis juré que je dirais tout exactement comme ça s’est passé. j’ai promis alors je dois continuer. »

Mary, une jeune fille de quinze ans, écrit son histoire, sa confession. Cadette d’une famille de quatre enfants, elle est élevée par un père brutal et une mère indifférente. Toute la famille travaille aux champs dans la campagne du Dorset. Du lever au coucher, pas de repos pour les quatre filles qui subissent la loi de leur père. Seul le grand-père infirme compatit à la difficile vie de Mary. Lorsque le pasteur Graham propose au père de Mary d’embaucher celle-ci pour s’occuper de sa femme malade, il n’y a aucune hésitation : le père prend l’argent et se débarrasse bien vite de sa fille boiteuse. Mrs Graham est pleine de gentillesse et de bonté envers Mary. Celle-ci découvre les livres, l’écriture et son horizon s’élargit. Son sort semble évoluer au mieux jusqu’à la mort de Mrs Graham.

« La couleur du lait » est le premier roman traduit en français de Nell Leyshon. Il est court, serré et dense. L’auteur l’a écrit en se mettant totalement dans la peau de la jeune Mary. La langue employée est celle d’une personne qui vient tout juste d’apprendre à écrire, qui ne maitrise pas encore le vocabulaire et la grammaire. L’ironie de la situation de Mary est qu’elle n’écrira que ce témoignage, cette confession puisque c’est en prison qu’elle écrit. Elle semble n’avoir appris à écrire que pour ce texte, pour s’expliquer aux yeux du monde. L’écriture ne la libère que de sa conscience, pas de sa condition sociale. « La couleur du lait » est un roman d’apprentissage qui s’achève dans la douleur et la drame. La jeune paysanne pleine d’aspirations et de curiosité, n’aura qu’effleurer les possibilités offertes par l’écriture et la lecture. L’émancipation de Mary ne sera malheureusement que de courte durée.

« La couleur du lait » est le récit poignant de la vie de la jeune Mary, paysanne et servante qui n’aura connu que la violence et l’humiliation.

Merci aux éditions Phébus pour cette découverte.

Ruth de Elizabeth Gaskell

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Ruth Hilton devient orpheline à 16 ans. Obligée de quitter la ferme de ses parents, elle se retrouve apprentie couturière chez Mrs Mason dans une ville de l’est de l’Angleterre. Ruth souffre beaucoup de sa nouvelle situation et de sa monotonie. C’est lors d’un bal, où Ruth est employée pour réparer d’éventuels accrocs, qu’elle rencontre Henry Bellingham. Le gentleman est tout de suite charmé par l’incroyable beauté de la jeune femme. Celle-ci, innocente et naïve, se laisse doucement séduire par les manières élégantes d’Henry. Et lorsque Ruth est chassée de l’atelier de couture de Mrs Mason, Bellingham décide de l’emmener avec lui au Pays de Galles. Inévitablement, la liaison s’achève, Bellingham retourne à ses obligations sociales sans se préoccuper outre mesure de sa compagne.  « La difficulté dans laquelle le plaçait sa relation avec Ruth lui rendait la jeune fille ennuyeuse, et la simple évocation de cette aventure le remplissait de regrets irrités. Considérant tout ce qui n’était pas directement lié à son confort avec indolence, il se mit à regretter de l’avoir même rencontrée. L’affaire était si embarrassante, si malencontreuse. »  Ruth se retrouve seule, déshonorée et enceinte. Mais la vie semble vouloir offrir une deuxième chance à Ruth Hilton.

« Ruth » est le deuxième roman d’Elizabeth Gaskell et il date de 1853. L’histoire de cette jeune héroïne est sans doute la plus empreinte de religion de l’ensemble de l’œuvre de la romancière. Le destin de Ruth est celui d’une martyre. Elle s’est laissée entrainer dans le péché par Henry Bellingham en raison de son jeune âge et de son manque d’éducation. Après son départ, Ruth n’est que trop consciente de sa faute et elle en porte le poids. Pendant le reste de sa vie, elle va expier et tenter de se racheter. Elizabeth Gaskell nous montre le manque de compassion de la communauté dans laquelle Ruth va vivre. Elle est jugée comme une femme pervertie, irrécupérable en raison de principes religieux. Et pourtant Ruth est parfaitement irréprochable, humble et dévouée. La religion la condamne mais c’est également elle qui la sauve. Ruth se plonge en elle pour y trouver de la force et elle est accueillie par Mr Benson, un prêtre dissident. A travers ce personnage, Elizabeth Gaskell nous montre ce que la religion devrait être : charitable, accueillante pour ceux qui se repentent et prête à pardonner. Mr Benson aime son prochain, sa vision de la religion est humaniste. Des idées que partageaient Elizabeth Gaskell et qu’elle veut inculquer aux lecteurs victoriens fort prompts à juger les jeunes femmes dans la situation de Ruth.

Malgré un dolorisme religieux très appuyé à la fin du roman, le destin de Ruth est très émouvant. Et comme toujours, l’humanisme et la finesse d’Elizabeth Gaskell me touchent. La thématique m’a beaucoup fait penser à « Tess d’Urberville » de Thomas Hardy mais je ne sais pas si ce dernier connaissait ce roman de Mrs Gaskell.

Merci aux éditions Phébus pour cette lecture.

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Quand rentrent les marins d’Angela Huth

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Myrtle et Annie sont amies d’enfance et ont été élevées dans un petit port au fin fond de l’Écosse. On ne peut imaginer amies plus dissemblables : Myrtle est réservée, modeste, sérieuse ; Annie est exubérante, séductrice et vaniteuse. Et pourtant, leur amitié s’inscrit dans le temps. Myrtle écoute les aventures amoureuses d’Annie et s’enorgueillit de son amitié. « Pour Myrtle, cette scène comptait parmi ses grands moments de gloire. Les farouches déclarations de loyauté de son amie lui procuraient plus de bonheur que tout ce qu’aurait pu lui apporter un crétin de garçon. Elle n’avait pas la cote avec la gent masculine, de toute ma manière. Quand ils ne l’ignoraient pas, les garçons se montraient impolis avec elle. Mais cela n’avait aucune importance du moment qu’Annie l’aimait et prenait sa défense. » Et pourtant, Myrtle trouve un mari, Archie, qu’elle aime tout autant que son amie. Annie épouse Ken, un ami d’enfance. Les deux hommes sont marins et leurs départs en mer rythment la vie des deux amies, jusqu’au drame.

Angela Huth développe patiemment et longuement la psychologie de Myrtle et d’Annie. Elle se place du côté de la première et nous fait découvrir leur amitié à l’aide de flash-backs. Annie n’est pas beaucoup mise en valeur, elle est insupportable d’orgueil, de minauderies et d’égoïsme. Mais son amitié envers Myrtle est indéfectible et sincère. Myrtle n’est pas non plus une sainte. Elle manque singulièrement de caractère et de volonté face aux caprices d’Annie. L’amitié avec celle-ci la protège, l’exonère d’efforts pour aller vers les autres. L’étude des deux personnages est vraiment la force de ce roman, elle est extrêmement nuancée. Angela Huth rend également très palpable l’angoisse des femmes de ce petit port de pêche à chaque départ des maris. Les éléments, la mer ont un rôle décisifs dans leurs vies et dans le roman.

« Quand rentrent les marins » nous permet de découvrir les méandres de la psyché de Myrtle et Annie tout au long de leur amitié. Ce roman a un charme indéniable même si j’ai trouvé que l’intrigue se languissait par moments.

Merci aux éditions Folio pour cette découverte.

L’homme au complet marron d’Agatha Christie

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A Londres, un homme tombe du quai du métro. Est-ce un suicide ou un banal accident ? L’homme ne porte aucune pièce d’identité sur lui. Il n’a que la carte d’une agence immobilière sur lui pour la visite de la villa du Moulin. Peu de temps après, le corps d’une femme est retrouvée dans cette même villa. La coïncidence est trop forte, les deux morts doivent forcément être liées. C’est en tout cas ce qu’en déduit Anne Beddingfeld, une jeune femme qui a vu la chute de l’homme au complet marron dans le métro. Celle-ci a depuis suivi de près les rebondissements de l’affaire et trouve la première mort plus que suspecte. Il ne lui en faut pas plus pour se lancer dans une enquête ! Elle propose ses services à un journal et part à la recherche d’indices. Elle ne sait pas alors que cette histoire va l’emmener bien loin du fog londonien…

Avec « L’homme au complet marron », nous sommes bien loin des enquêtes feutrées de Miss Marple. C’est un roman d’aventures que nous propose Agatha Christie. La jeune Anne nous fait découvrir des contrées bien différentes des jardins anglais puisque nous suivons ses péripéties en Afrique du Sud.  Les évènements et les révélations s’enchaînent rapidement. Le rythme est enlevé et la tonalité est très joyeuse. Le personnage de Anne est très attachant. C’est une jeune femme au caractère bien trempé, très indépendante et avide d’aventures. Un personnage féministe avant l’heure puisque le roman a été écrit en 1924. Les autres personnages sont à l’avenant : fantasques, mystérieux et pleins d’humour.

« L’homme au complet marron » est le quatrième roman de lady Agatha, ce n’est sans doute pas son meilleur mais il est léger, pétillant comme une bulle de champagne.

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Infidélités de Vita Sackville-West

« Infidélités » est un recueil de six nouvelles composées entre 1922 et 1932. Elles tournent toutes autour du thème de l’infidélité dans le couple, dans l’amitié ou la famille. Les situations sont toutes différentes pour étudier ce thème et son pendant, la déception. Nous découvrons un homme d’affaires qui repense à son seul amour pendant que sa femme fait une partie de patience ; une jeune femme qui espère épouser son amant ; un mari qui semble accepter la liaison de sa femme ; un quatuor d’amis que l’amour va séparer.

La plus longue nouvelle est celle qui ouvre le recueil et elle est intitulée « Son fils ». Une mère retrouve son fils après que celui-ci est parti travailler en Argentine cinq ans auparavant. Elle a préparé son retour en agrandissant leur domaine. Elle espère que son fils va prendre sa place alors que celui-ci ne rêve que de Londres et de fuir la campagne. Cette nouvelle est d’une grande cruauté ; les espoirs et la confiance de cette mère sont immenses et son fils va lui briser le cœur. Vita Sackville-West sait décrypter avec finesse les aspirations et les vilenies de l’âme humaine. Sa plume sait se faire cynique mais elle sait aussi être d’une grande délicatesse.

Même si je la préfère dans les romans, j’ai quand même beaucoup aimé ses nouvelles.

« Elle abandonna l’ombre de la grange pour ouvrir la porte qui menait au jardin. Il faisait presque chaud ; on aurait dit qu’une fine buée sortait du sol, faisant planer une légère brume ; tout était humide, on sentait que quelque chose allait basculer, la frontière entre les dernières splendeurs de l’automne et son déclin était devenue fragile. Elle avança lentement dans l’allée pavée, observant les fleurs couleur bronze, carmin, jaune et abricot, courbées vers le sol tant elles étaient chargées d’humidité. Elle continua à monter en balançant son sécateur, jusqu’aux massifs de pins sylvestres tout en haut du jardin. »

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La déchéance de Mrs Robinson de Kate Summerscale

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Comme dans « L’affaire de Road Hill House », Kate Summerscale s’intéresse à un fait divers victorien. Ici il s’agit du divorce de Isabella Robinson qui défraya la chronique en 1858. Celle-ci avait épousé en secondes noces Henry Robinson, un ingénieur avec lequel elle aura deux fils. Le mariage est dès le départ voué à l’échec. Isabella se marie par obligation et Henry pour son argent. Isabella s’ennuie donc rapidement dans son couple. Elle rencontre en 1850 Edward Lane, un brillant médecin, beau-fils de Lady Drisdale qui reçoit des intellectuels comme Darwin. Entre Isabella et Edward se noue une amitié qu’elle aimerait plus intime. Elle se met à écrire son journal intime où elle fantasme sa relation avec Edward Lane. Isabella Robinson n’est pas sans évoquer le roman de Flaubert datant des mêmes années : « En France cet été-là, Gustave Flaubert achève le brouillon de la première partie de « Madame Bovary », commencé un an plus tôt. Comme Isabella Robinson, l’héroïne de ce roman est recrue de solitude et de langueur, et sa vie, écrit l’auteur, « était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l’ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l’ombre à tous les coins de son cœur. » On ne sait pas si Isabella  va au bout de ses envies mais son journal intime le laisse croire.

Malheureusement Henry Robinson trouve le journal de sa femme et décide de demander le divorce. Un nouveau tribunal des divorces est créé en 1858. Le couple doit dans un premier temps obtenir la séparation de corps auprès du tribunal ecclésiastique avant de passer devant celui des divorces. Cette nouvelle possibilité de liberté profite surtout aux hommes. Isabella voit son journal déballé au grand jour, ses rêves, ses illusions sont exposés aux yeux de tous. Elle est accusée d’érotomanie, de nymphomanie. Elle doit plaider le dérangement mental pour protéger Edward Lane et sa carrière. A l’époque des progrès scientifiques, Kate Summerscale nous montre que l’évolution des mœurs serait plus lent et notamment pour les femmes toujours sous la coupe des hommes.

Comme dans le livre précédent, « La déchéance de Mrs Robinson » est extrêmement documenté grâce  à la presse et aux archives judiciaires. Mais j’ai trouvé la première partie un peu hors de propos notamment les passages sur l’hydrothérapie un peu trop longs. Le récit devient beaucoup lpus intéressant à partir du procès d’Isabella.

« La déchéance de Mrs Robinson » est moins palpitant que « L’affaire de Road Hill House » mais il n’en reste pas moins un témoignage poussé sur la difficile position des femmes à l’époque victorienne.

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Une fille, qui danse de Julian Barnes

Tony Webster revient sur sa vie alors qu’il est à la retraite. Et c’est surtout sa relation avec un ami d’école, Adrian, qu’il questionne. Il fait sa connaissance au lycée et, comme tous, il est fasciné par l’intelligence et la finesse d’Adrian. Tony, Adrian et deux autres amis deviennent inséparables et réfléchissent à leurs destinées futures. Adrian veut faire de sa vie une application de la philosophie, de ses principes. Ses amis l’admirent pour la fermeté de ses convictions. A l’université, la bande se disperse mais reste en contact. Tony y fait la connaissance de Veronica et découvre les relations amoureuses. Celle-ci tourne court mais quelques mois après Tony apprend que Veronica est maintenant avec Adrian. Tony tente de tourner la page en voyageant. A son retour, il apprend la terrible nouvelle : Adrian s’est suicidé.

« Ce qu’on ne fait pas, c’est se projeter dans l’avenir et s’imaginer regardant en arrière depuis ce point futur ; apprenant les nouvelles émotions que le temps apporte, et découvrant par exemple que, les témoins de son existence se raréfiant, il y a moins de corroboration, et donc moins de certitude, quant à ce qu’on est ou a été. Même si l’on a gardé soigneusement des traces du passé-sous forme de mots, de sons ou d’images-, on peut s’apercevoir qu’on a pratiqué la mauvaise sorte d’archivage. Quelle était cette phrase qu’avait citée Adrian ? « L’Histoire est cette conviction issue du point où les imperfections de la mémoire croisent les insuffisances de la documentation. » » Tout le roman de Julian Barnes est contenu dans cette phrase. Tony explore ses souvenirs mais sont-ils exacts ? La mémoire humaine est sélective, elle choisit parfois d’oublier certains faits. On édulcore le passé, on se donne un meilleur rôle. Et comme Adrian est mort, Tony se retrouve seul à plonger dans cette période de sa vie. Mais quarante ans après, Tony n’est plus le même, le personnalité joue aussi sur les souvenirs. Tony est plus clément avec le jeune homme qu’il a été. Veronica, avec qui il renoue, va l’aider à comprendre les évènements. Elle n’a rien oublié et est toujours en colère. Ce que Tony mettra du temps à comprendre.

« Une fille, qui danse » était mon premier Julian Barnes et j’ai été enchantée par ma lecture. Ce qu’il exprime sur le souvenir, la mémoire est passionnant et touchant. Mais je suis également ressortie de ma lecture perplexe et cela en raison de la fin. Une fin qui demande de la réflexion, qui ne donne pas toutes les clefs alors que j’attendais une révélation éclairant tout ce que j’avais lu. J’en ai discuté avec Lilly et je suis finalement d’accord avec elle.  Il ne faut pas chercher à tout élucider, c’est une fin plus ouverte que ce que le lecteur pouvait espérer. Mais la vie ne donne pas d’explication à tout et elle laisse des interrogations, des incompréhensions.

« Une fille, qui danse » est un roman superbement écrit qui questionne notre rapport à la mémoire, à nos souvenirs. Très beau, très émouvant mais qui vous laissera avec beaucoup de questions sans réponse.

Merci beaucoup aux éditions Folio pour cette première découverte de Julian Barnes.

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L’auberge de la Jamaïque de Daphné du Maurier

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Lorsque sa mère décède, Mary Yellan n’a d’autre choix que de rejoindre sa tante en Cornouailles. Son oncle, Joss Merlyn, y tient l’Auberge de la Jamaïque. La rencontre avec celui-ci, après un long et éprouvant voyage, est assez froide et rude. La tante de Mary, Patience, semble terrorisée par son mari et sa force brutale. L’ambiance est sombre, lugubre à l’auberge qui se situe sur une lande désolée et venteuse. Tous les habitants de la région ont peur de Joss Merlyn et se tiennent loin de l’auberge. Rapidement, Mary découvre que son oncle a des activités illégales et qu’il a probablement du sang sur les mains. Elle décide pourtant de rester pour essayer de sortir sa tante des griffes de Joss Merlyn. Et puis, il y a Jem Merlyn, le jeune frère de Joss qui ne la laisse pas totalement indifférente.

Daphné du Maurier a écrit un roman d’aventures romantique à la manière des sœurs Brontë. Les paysages sauvages et hostiles qui entourent l’auberge font irrésistiblement penser à la lande des « Hauts de Hurlevent » : « Le vent cinglait le toit et les torrents de pluie, dont la violence allait croissant maintenant que les collines n’offraient plus leur abri, fouettaient les vitres avec une malignité nouvelle. De chaque côté de la route, la campagne s’étendait, sans limite. Pas d’arbre, pas de chemins, aucun groupe de chaumières, aucun hameau, mais, mille après mille, la lande aride, noire et inexplorée, se déroulant comme un désert vers quelque invisible horizon. » Daphné du Maurier a l’art de placer son lecteur dans une ambiance sombre, glaçante et très prégnante tout au long du récit.

Mary Yellan aurait pu naitre sous la plume de Charlotte Brontë. Cette jeune femme de 23 ans est téméraire, indépendante, elle a le courage d’affronter son oncle. Elle semble n’avoir peur de rien, de personne. C’est un très fort personnage féminin qui est au centre de ce roman comme l’est Jane Eyre dans celui de Charlotte.

L’intrigue mystérieuse qui se noue autour de l’auberge et de Joss Merlyn est au départ captivante. Mais malheureusement, j’ai démêlé les écheveaux de l’histoire avant la fin qui du coup m’a parue moins captivante.

Malgré cette petite réserve, j’ai pris un grand plaisir à lire « L’auberge de la Jamaïque » dont l’atmosphère sauvage et tumultueuse m’a totalement séduite.

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Zuleika Dobson de Max Beerbohm

« Zuleika n’était pas absolument belle. Ses yeux étaient un tantinet trop grands et leurs cils plus longs qu’il n’était nécessaire. Une confusion de boucles folles lui servait de chevelure, sombre plateau de rébellion, où chaque mèche affirmait ses droits sur un front qui n’avait rien de méprisable. Quant au reste, ses traits n’offraient pas d’originalité. (…) Son cou était de faux marbre, ses mains et ses pieds de proportions minuscules. Elle n’avait pour ainsi dire pas de taille. Et pourtant, bien qu’un Grec eût souri de son asymétrie, bien qu’un contemporain d’Elizabeth l’eût traité d' »égyptiaque », Miss Dobson, à cette heure, en pleine ère Edwardienne, était la coqueluche des deux hémisphères. » Et pour le plus grand malheur de la jeunesse intellectuelle anglaise, Zuleika Dobson se rend à Oxford où son grand-père est recteur. Pas un étudiant pour résister à son charme, pas un pour ne pas se pâmer devant cette extraordinaire beauté. Même le duc de Dorset, habituellement insensible aux flèches de Cupidon, cède devant Zuleika Dobson. Et elle reste totalement imperméable à tous ces témoignages de dévotion, elle qui cherche un homme qu’elle puisse admirer et respecter. Tous ces jeunes hommes se meurent d’amour pour elle, littéralement…

Max Beerbohm, qui fut lui même étudiant à Oxford, s’amuse à faire souffler un vent fantaisiste sur les collèges. Ces jeunes hommes sont encore plein d’idéaux, ils sont passionnés et s’enflamment instantanément pour leur idole. Et pourtant, elle ne fait pas grand chose pour plaire, Zuleika. Elle est même totalement odieuse, notamment avec ce pauvre duc qui découvre l’amour pour la première fois de sa vie. C’est finalement une fable bien cruelle que nous narre Max Beerbohm, son héroïne est bien immorale. Les Dieux et la muse Clio sont au commande et ils choisissent un destin bien tragique pour nos jeunes étudiants. Mais il est vrai que cela fait une bien meilleure histoire à raconter pour notre écrivain ! Max Beerbohm possède une superbe plume et il manie l’ironie, l’humour à merveille : « Il regardait machinalement par la fenêtre le ciel gris et sombre. Quelle journée ! Quel climat ! Il fallait être fou pour vivre en Angleterre. Il se sentit positivement suicidaire. » Malheureusement le roman pêche par des longueurs qui m’ont franchement ennuyée. Et c’est fort dommage car le début m’avait beaucoup plu.

« Zuleika Dobson » est le seul roman du raffiné Max Beerbohm, malheureusement j’en ressors déçue. J’en profite pour souligner l’excellent travail des éditions Monsieur Toussaint Louverture qui offrent à nouveau un magnifique objet truffé de très belles illustrations.

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