L’indésirable de Sarah Waters

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Lorsque le Dr Faraday franchit les grilles de Hundreds Hall, il se souvint de sa visite durant son enfance quand sa mère y était nurse. A l’époque, il fut fasciné par le faste, la somptuosité de cette demeure. Il trouve les lieux bien changés. Tout semble se déliter, se dégrader. Les châtelains, les Ayres, ne sont plus qu’au nombre de trois : Mrs Ayres, que le docteur avait rencontré enfant et qui est la matriarche, Roderick, le fils revenu de la seconde Guerre Mondiale avec des séquelles, et Caroline, l’aînée peu intéressée par les apparences et ne cherchant pas à plaire. Le Dr Faraday devient petit à petit un habitué de la famille, s’attachant aussi bien à ses membres qu’à la maison. Les Ayres sont désargentés et peinent à entretenir leur domaine. L’ambiance n’est cependant pas morose. Tour change lors d’une soirée où le sage et bonhomme chien de la maison défigure une enfant. Suite à cet évènement inexplicable, d’autre phénomènes se produisent à Hundreds Hall. La demeure serait-elle possédée ?

Sarah Waters reprend ici les codes des romans gothiques victoriens. L’histoire a pour cadre un domaine imposant et une maison inquiétante et délabrée. Ce lieu est le personnage central du roman, l’intrigue entière s’y déroule et le destin de la famille Ayres s’y noue. Sarah Waters installe très progressivement son atmosphère sombre et lugubre typique du genre : « Ce fut par une soirée pluvieuse, venteuse, sans lune et sans étoiles, que je me rendis de nouveau à Hundreds. Je ne sais pas s’il faut en imputer la faute à la pluie et à l’obscurité, ou bien si j’avais oublié à quel point la maison était négligée, délabrée : mais quand je pénétrai dans le hall, sa tristesse, sa froideur me tombèrent sur les épaules. Certaines ampoules avaient claqué sur les appliques, et l’escalier s’élevait dans la pénombre, tout comme le soir de la fameuse réception, l’effet, à présent, était étrangement pesant, comme si la nuit hostile avait réussi à se glisser par des interstices dans la maçonnerie, et demeurait là, planant comme une fumée ou un brouillard, au cœur même de la maison. Il faisait également un froid perçant. » Le surnaturel apparait par petites touches : des tâches noires sur les plafonds et les murs, des graffitis derrière les meubles, des portes se verrouillant toute seules. Rien de très spectaculaire, juste de quoi faire monter l’inquiétude, la tension à la manière du film de Robert Wise « La maison du diable » où l’angoisse naissait uniquement des sons.

Mais Hundreds Hall est-elle véritablement hantée ? Sarah Waters laisse toujours planer l’ambiguïté et se sert de son narrateur, le Dr Farraday, pour cela. Il reste du côté de la raison, de l’explication rationnelle. En tant que scientifique, il cherche des réponses et ne peut qu’envisager des problèmes psychiques pour comprendre ce qui se passe à Hundreds. Un autre médecin l’expliquera par la fin d’une classe sociale, la fin du monde des Ayres et de leur manière de vivre. Le domaine et ses habitants sombrent alors dans une ruine et une déréliction totales.

J’ai été beaucoup plus séduite par « L’indésirable » que par « Affinités ». Sarah Waters y maîtrise parfaitement l’atmosphère gothique ainsi que son intrigue sur 650 pages.

Halloween

The small hand de Susan Hill

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A la fin d’une journée d’été, Adam Snow, bouquiniste, se perd dans la campagne du Sussex. Il retournait à Londres après une visite à l’un de ses clients. Il tombe alors sur un jardin et une maison à l’abandon. L’ensemble paraît avoir été splendide avec un immense parc et une maison edwardienne. « It was a place which had been left to the air and the weather, the wind, the sun, the rabbits and the birds, left to fall gently, sadly into decay, for stones to crack and paths to be obscured and then to disappear, for windowpanes to let in the rain and birds to nest in the roof. Gradually, it would sink in on itself and then into earth. How old was this house ? A hundred years ? In another hundred there would be nothing left of it. »  Adam continue son exploration du jardin, sa curiosité éveillée par ce mystérieux lieu délaissé. Observant une vaste pelouse à la douce lueur de la lune, Adam sent une petite main d’enfant se glisser dans la sienne. Froide, confiante, la main s’agrippe à lui. Adam sursaute, se tourne pour voir l’enfant mais celui-ci est invisible.

« The small hand » se transforme alors en quête de la vérité, Adam Snow va chercher à en savoir plus sur ce domaine « The White House » et ses anciens habitants. Plus il en apprend et plus il est assailli par des cauchemars, des crises d’angoisse et par cette petite main d’enfant. Susan Hill a su parfaitement exploiter son idée de départ, l’inquiétude gagne le lecteur au fur et à mesure de la lecture. Il faut dire que l’auteur sait rendre admirablement une atmosphère : celle de The White House dévorée par le lierre, l’herbe et la poussière (un très joli chapitre dans la maison est un hommage à Charles Dickens : « It was a large room but whole recesses of it were in shadow and seemed to be full of furniture swathed in sheeting. Oterwise, it was as if I had entered the room in which the boy Pip had encountered Miss Havisham. »), celle du monastère St Mathieu des étoiles dans le Vercors où règne le calme et la sérénité et où Adam acquiert une première édition de Shakespeare. La langue de Susan Hill se fait très descriptive pour les lieux, les décors, les changements de temps et de saison, tout pour nous plonger totalement dans l’ambiance du livre. Et cela fonctionne parfaitement puisqu’il est très difficile de lâcher ce roman avant le dénouement final.

En résumé : une belle écriture, une intrigue parfaitement tenue, une atmosphère lourde comme un ciel d’orage, le résultat est un bon moment de lecture inquiétant à souhait !

Halloween

Histoires de fantômes sélectionnées par Roald Dahl

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Roald Dahl a un jour proposé à un producteur hollywoodien de réaliser une série télévisée consacrée à des histoires de fantômes. Elle aurait été composée de vingt quatre épisodes et pour trouver les histoires, Roald Dahl s’est mis à explorer les bibliothèques et les librairies. Il recueillit de très nombreuses histoires mais malheureusement la série ne vit pas le jour. Il décida donc d’en sélectionner dix pour composer ce recueil. Les auteurs choisis me sont tous inconnus : Cynthia Asquith, Rosemary Timperley, Richard Middleton, LP Hartley…

Les histoires sont assez variées et illustrées. On y retrouve des esprits revenus finir un travail (Le balayeur) ou se racheter (La boutique du coin), un écrivain poursuivit par sa propre création (W.S.), des enfants disparus revenus égayer le quotidien des vivants (Harry, Compagnes de jeu), des monstres marins et mythiques (Elias et le Darug), des fantômes errant (Sur la route de Brighton). Bien évidemment ces différentes nouvelles ne vont pas vous empêcher de dormir, elles sont quand même publiées dans une édition jeunesse. Néanmoins, elles sont dans l’ensemble réussies avec des chutes étonnantes ou attendrissantes. J’ai beaucoup aimé l’ambiance de La boutique du coin qui m’a fait penser à Charles Dickens et son Conte de Noël. La plus originale reste W.S. avec cet écrivain qui reçoit des cartes postales de plus en plus menaçantes d’un de ses personnages qu’il n’avait pas épargné dans son livre.

Histoires de fantômes est composé de nouvelles fantastiques à l’ancienne ce qui donne un charme désuet à ce livre. J’aurais bien aimé lire les mêmes nouvelles écrites par Roald Dahl lui-même !

Halloween

Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles de Gyles Brandreth

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Le 31 août 1889, dans le quartier de Westminster, un homme d’une trentaine d’années, imposant et extrêmement bien habillé, pénètre au 23 Cowley Street. A l’étage, il frappe à une porte et entre dans la pièce. Là gît le jeune Billy Wood, la gorge tranchée et il est entouré de chandelles allumées. L’homme qui découvre le corps n’est autre que le célèbre Oscar Wilde, il donnait des cours de théâtre au jeune garçon. L’auteur irlandais est profondément choqué par sa découverte et décide de mener l’enquête. Il y sera aidé par l’esprit de Sherlock Holmes suite à sa rencontre avec Arthur Conan Doyle, et par Robert Sherard, arrière petit-fils de William Wordsworth et futur biographe de Wilde.

J’ai mis très longtemps à me décider à lire la série de romans policiers de Gyles Brandreth. Les livres de Stephanie Barron où Jane Austen était détective en sont la cause. L’auteur de « Orgueil et préjugés » n’était pas vraiment utilisé, elle n’était pas véritablement incarnée. J’avais peur qu’il en soit de même pour Oscar Wilde. Je m’étais lourdement trompée. Gyles Brandreth est un spécialiste de Wilde et cela se sent. Le dramaturge et auteur irlandais est bien vivant, présent dans les pages de ce roman. Il est plein d’esprit (certains de ses aphorismes sont cités), de malice, élégant et raffiné, généreux avec ses amis. Gyles Brandreth met en valeur l’intelligence de Wilde sans en ôter les obsessions. Il est attiré par la beauté des jeunes hommes, fasciné par la jeunesse après laquelle il court désespérément. Wilde est toujours à la recherche du bon mot pour briller même si cela tombe parfois au mauvais moment. Certes les amoureux d’intrigues policières rythmées y seront pour leur frais. L’enquête est lente, elle se fait sur plusieurs mois et est parfois mise au second plan pour nous laisser découvrir l’intimité de Wilde (notamment sa relation avec sa femme Constance qu’il adorait). Néanmoins les indices et découvertes sont distillés intelligemment pour tenir le lecteur en haleine et lui permettre de ne pas perdre le fil de l’intrigue au profit de la vie de l’auteur. Malgré sa lenteur, j’ai trouvé l’histoire bien ficelée, palpitante jusqu’à la révélation finale à la Hercule Poirot.

J’ai été très agréablement surprise par « Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles ». Gyles Brandreth y rend un bel hommage à Wilde et rend parfaitement l’ambiance de ce Londres fin de siècle et décadent.

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Wilt 1 de Tom Sharpe

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« Chaque fois qu’Henry promenait son chien ou, pour être plus précis, chaque fois que son chien l’emmenait promener ou, pour être exact, chaque fois que Mrs Wilt leur enjoignait de débarrasser le plancher car c’était l’heure de ses exercices de yoga, il suivait invariablement le même chemin. Le chien le prenait docilement, et Wilt suivait le chien.  »
C’est lors de l’une de ces promenades que Henry Wilt se mit à penser aux différentes façons de faire disparaître sa femme Eva. Marié depuis de (trop) nombreuses années, Henry ne supporte plus l’énergie débordante et les activités frénétiques de sa femme. Lui-même est trop passif, enseignant de culture générale à des futurs imprimeurs, gaziers ou bouchers, il se laisse dominer par ses élèves comme par sa hiérarchie. Un peu d’action ne lui ferait pas de mal. Mais on ne contrôle pas toujours les évènements et Wilt va bientôt être au centre de l’attention de toute sa ville ainsi que Judy, poupée gonflable de son état.

Tom Sharpe a eu la mauvaise idée de nous quitter en juin de cette année et Denis a souhaité que nous lui rendions hommage en relisant son œuvre. Je n’avais pas encore eu le plaisir de rencontrer Wilt dont les mésaventures font l’objet de cinq volumes. Ce que lui fait subir Tom Sharpe est totalement loufoque et incongru. Le sous-titre vous en donne un aperçu : « Comment se sortir d’une poupée gonflable. » Vous pouvez maintenant mesurer l’étendue de l’humiliation qui est infligée à Henry Wilt. Heureusement ce dernier pourra prendre sa revanche aux dépens de l’inspecteur Flint qui sera à deux doigts de perdre la raison. Les scènes entre les deux hommes sont les plus drôles du roman. Wilt y laisse exprimer toute son imagination et son sens implacable de la rhétorique. Après tout ce qu’il a subi, il a bien mérité son heure de gloire !

« Wilt 1 » est cocasse, farfelu, Tom Sharpe n’y épargne guère ses personnages et égratigne au passage le système éducatif anglais. C’est amusant, divertissant et hautement conseillé si la morosité vous gagne.

Que le spectacle commence ! de Ann Featherstone

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Dans un cabaret minable de Whitechapel au XIXème siècle, Corney Sage se produit chaque soir comme comique et comédien. Un simulacre de tribunal lui vaut du succès et la salle est remplie. Il n’y a d’ailleurs pas que les classes populaires qui fréquentent les lieux, des gentlemen s’y encanaillent. L’un d’eux est très entreprenant avec Bessie, pickpocket et prostituée, et l’entraîne dans la ruelle derrière le cabaret. Leurs ébats se terminent dans le sang, Bessie est brutalement assassinée. Mais ils n’étaient pas seuls dans la ruelle ; Lucy, une comédienne et arnaqueuse, et Corney Sage étaient présents et ont tout vu. Terrifiés, chacun part se cacher loin de Londres.

« Que le spectacle commence !  » fait alterner les journaux intimes de Corney Sage et du meurtrier. On sait donc très rapidement quelle est son identité, Ann Fearthstone a choisi de détourner le « whodunit ». Cette idée originale est renforcée par les identités multiples du tueur. Déguisements, faux-semblants émaillent le roman, ce qui correspond parfaitement au monde du spectacle dans lequel se déroule l’intrigue. C’était une excellente idée de choisir ce milieu peu exploité habituellement et on sent que l’auteur s’est bien documentée. Les mésaventures de Corney nous montrent les différents pans du métier à l’époque victorienne : cabaret, cirque, foire aux monstres…

Malgré cette pointe d’originalité, je suis plutôt restée sur ma faim. Ma déception pourrait se résumer ainsi : pour un roman policier, ça manque singulièrement de suspens ! Entre le début à Whitechapel et la conclusion, l’intrigue se traîne terriblement. Le meurtrier pourchasse mollement Lucy et Corney, d’ailleurs on met un certain temps à comprendre qu’il les poursuit. Il se demande s’il doit les éliminer ou non, pas très virulent notre assassin ! Je vais reprendre le célèbre adage d’Alfred Hitchcock qui se révèle toujours très juste : un bon film (ou livre) à suspens ne  fonctionne que si le méchant est réussi. Et ici ce n’est malheureusement pas le cas. L’idée des différentes identités était intéressante mais l’histoire se délaie dans le quotidien du tueur : ses affres sentimentales (qui font un peu trop penser à Sarah Waters) et la naissance de son enfant. Ce dernier évènement me semble vraiment inutile et n’apporte rien au récit.

J’attendais beaucoup de cette lecture, d’autant plus que ma copine Lou avait adoré. Malgré les points positifs et une bonne reconstitution de la société victorienne, je n’ai pas trouvé ce roman haletant, je m’y suis même ennuyée.

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Le jardin blanc de Stephanie Barron

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Jo Bellamy, une jeune paysagiste américaine, est chargée de copier le jardin blanc de Sissinghurst dans le Kent pour un riche client, Gray Westlake. La propriété de Sissinghurst avait appartenu à Vita Sackville-West, ses descendants et le National Trust continuent à en prendre soin. Avant son départ, Jo fait part de sa joie de travailler au jardin blanc à son grand-père qui malheureusement se suicide le jour suivant. Dans ses papiers, Jo découvre qu’il a vécu à Knole où Vita Sackville-West a grandi et qu’il n’avait pas su protéger une mystérieuse Dame. Le voyage dans le Kent est l’occasion pour Jo d’enquêter sur la jeunesse de son grand-père. En cherchant dans la remise des jardiniers, elle découvre un vieux cahier, un journal intime qui commence le 29 mars 1941. La lecture de ce document fait irrémédiablement penser à Virginia Woolf mais comment cela serait-il possible puisqu’elle s’est suicidée le 28 mars 1941 ?

Stephanie Barron aime à écrire des romans policiers dont les héros sont des auteurs célèbres puisque avant « Le jardin blanc » elle avait fait de Jane Austen un détective. Ici, elle part d’un fait réel, à savoir le laps de temps entre la disparition de Virginia Woolf et la découverte de son corps dans l’Ouse. Imaginer que Virginia ne s’est pas suicidée le 28 mars 1941 mais avait juste quitté Léonard est tout à fait séduisant. Le concept du jardin entièrement blanc pour lui rendre hommage l’est également. L’intrigue construite par Stephanie Barron fonctionne plutôt bien car elle s’est bien documentée sur l’entourage de Virginia Woolf et sur la guerre en Angleterre. On retrouve en effet dans le roman tout le groupe de Bloomsbury, on visite la maison de Vanessa Bell à Charleston, celle des Woolf à Rodmell et on se balade à Oxford et Cambridge. L’auteur fait également des efforts dans la partie journal intime pour retrouver l’esprit et les idées de Woolf, même si faire entendre véritablement sa voix est quasiment impossible. L’histoire (que je ne peux vous dévoiler plus) tient la route et est rythmée par de nombreuses découvertes et péripéties de notre héroïne-jardinière.

Bien sûr il y a des faiblesses dans ce roman. Les découvertes et les raisonnements se font trop facilement, tout s’enchaîne sans peine. Et la vie sentimentale de l’héroïne ne m’a pas beaucoup intéressée. Faut-il obligatoirement rajouter des scènes romantiques pour plaire à un lectorat féminin ? Pas très woolfien comme idée… La scène où nous faisons connaissance avec Gray Westlake est assez calamiteuse mais Stephanie Barron limite quand même par la suite ses élans de sentimentalisme.

Malgré quelques facilités, Stephanie Barron nous offre un divertissement honnête et dans l’ensemble bien construit qui nous promène en Angleterre et fait revivre l’immense Virginia Woolf et la très talentueuse Vita Sackville-West.

Merci à Christelle et aux éditions Nil pour cette lecture.

Les hauts de Hurlevent de Emily Brontë

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C’est sur une lande du Yorkshire balayée par le vent que se trouve la demeure de la famille Earnshaw, le lieu dit est appelé les hauts de Hurlevent. De retour d’une vente de chevaux dans la ville voisine, Mr Earnshaw revient avec une surprise de taille pour ses deux enfants : il ramène avec lui un petit bohémien trouvé sur le marché. Il lui donne un nom : Heathcliff, et le considère comme son fils. La réaction des enfants Earnshaw est diamétralement opposée. Catherine accepte Heathcliff immédiatement et les deux enfants deviennent inséparables. Hindley ne supporte pas ce jeune bohémien que son père privilégie. Malheureusement pour Heathcliff, Mr Earnshaw meurt et Hindley devient le maître de Hurlevent. Heathcliff passe du statut d’enfant de la famille à celui de domestique. Hindley le traite rudement, l’abaisse, l’humilie. « Heathcliff supporta son avilissement assez bien dans les premiers temps, parce que Cathy lui enseignait ce qu’elle apprenait, travaillait et jouait avec lui dans les champs. Tous deux promettaient vraiment de devenir aussi rudes que des sauvages ; le jeune maître ne s’occupait en rien de la manière dont ils se conduisaient, ni de ce qu’ils faisaient, pourvu qu’il ne les vît point. »   La situation s’aggrave pour Heathcliff lorsque Cathy se blesse sur la lande et est recueillie par la famille Linton de Thrushcross Grange. Cathy découvre le raffinement, le luxe et la douceur d’Edgar Linton. Heathcliff est abandonné de tous, sa vengeance sera terrible.

J’avais déjà lu il y a plus de 20 ans ce roman d’Emily Brontë. Je n’osais pas le relire de peur de l’aimer moins. J’avais tort, l’atmosphère sombre et désespérée des hauts de Hurlevent me plaît toujours autant. Le roman d’Emily Brontë est souvent réduit à l’histoire d’amour de Cathy et Heathcliff (c’est d’ailleurs souvent le cas dans les adaptations comme celle de William Wyler qui s’arrête à la mort de Cathy). Certes ces deux-là s’aiment par-delà la mort, s’identifient l’un à l’autre comme des jumeaux. Mais « Les hauts de Hurlevent » est surtout une histoire de vengeance, de haine dévorante. Heathcliff ne se contentera pas de déverser sa colère sur Hindley Earnshaw, Edgar Linton et Cathy. Sa vengeance s’exercera sur leurs descendants. Rien ne semble pouvoir étancher sa rage.

Pour raconter cette histoire tragique, Emily Brontë s’appuie sur les codes du romantisme noir. La demeure des Earnshaw se trouve dans un milieu hostile : une lande soumise aux intempéries et sublimement décrite par l’auteur. La maison est de plus totalement isolée, loin de tout voisinage. Il est question également d’un fantôme, celui de Cathy qui vient hanter Heathcliff. L’originalité d’Emily Brontë se situe tout d’abord dans sa manière de raconter la vie des personnages à travers le prisme de plusieurs narrateurs. Mr Lockwood, le locataire d’Heathcliff, se fait raconter l’histoire par Nelly Dean, sa servante, mais certains passages se font à travers des lettres et lui-même est le témoin direct de nombreuses scènes. Ensuite la violence des sentiments, de l’intrigue est surprenante. Où une jeune fille de pasteur a-t-elle pu inventer le personnage d’Heathcliff ? « Montrez-lui ce qu’est Heathcliff : un être resté sauvage, sans raffinement, sans culture ; un désert aride d’ajoncs et de basalte. »  Un personnage effrayant de sauvagerie, d’animalité, indomptable et tourmenté qui est unique dans la littérature. C’est le cœur du roman, l’âme damnée que l’on plaint, que l’on déteste mais que l’on n’oublie jamais.

« Les hauts de Hurlevent » est un grand roman noir sur un amour passionné et une vengeance terrifiante. La complexité, la violence des sentiments sont marquantes ; tout comme l’est le personnage d’Heathcliff, d’une sauvagerie inouïe. A lire et à relire !

Une lecture commune avec Eliza.

Orgueil et préjugés suivi de Amour et amitié-concours

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Pour le bicentenaire de la publication de « Orgueil et préjugés », les éditions Folio ont eu la bonne idée de rééditer le roman dans un joli coffret. En complément du chef-d’œuvre de Jane Austen, le coffret contient également une nouvelle intitulée « Amour et amitié ». Je vous ai déjà parlé de « Orgueil et préjugés », de sa finesse psychologique, son humour cinglant envers la société georgienne, l’exquise délicatesse de l’écriture de Jane Austen. En bref, ce livre est pour moi (et pour beaucoup d’entre vous) un incontournable de la littérature anglaise.

« Amour et amitié » fait partie des textes de jeunesse de l’auteur. Il fut achevé en 1790 alors que Jane Austen n’a pas encore quinze ans. Comme « Lady Susan », il s’agit d’une fiction épistolaire. Isabel demande à son amie Laura de raconter sa vie à sa fille Marianne. La vie de Laura fut rocambolesque et agitée. Après un coup de foudre expéditif (mariage à la clef quelques heures après la rencontre), Laura et son mari Edward sont en butte à la jalousie de la famille du jeune homme et doivent affronter une poursuite pour dettes, un emprisonnement, une fuite éperdue en Écosse et la mort brutale d’Edward. Ce type de péripéties invraisemblables fait penser au « Candide » de Voltaire qui lui aussi accumule les mésaventures. Mais il s’agit surtout pour Jane Austen de se moquer des romans sentimentaux très en vogue à l’époque. Elle en utilise d’ailleurs les codes : coups de foudre, fortes émotions, des coïncidences qui s’enchaînent (la plus belle étant un grand-père qui retrouve, dans une auberge au fin fond de l’Écosse, ses quatre petits-enfants qu’ils n’avaient jamais vus auparavant !), la lutte contre l’adversité. Jane Austen y raille surtout l’exacerbation des sentiments à l’excès et la sensiblerie. Laura passe son temps à tomber en pâmoison à la moindre émotion ! Se croyant supérieure aux autres grâce à sa profondeur de sentiments, elle méprise et juge son prochain au premier coup d’œil : elle refuse de lier connaissance avec une Bridget car ce prénom est vulgaire et celle qui le porte forcément grossière et inculte. On apprend également que les ronflements sont signe d’ignorance et d’un manque de délicatesse, pas la peine de s’intéresser à la personne qui les produit !

Comme vous le voyez, Jane Austen s’est beaucoup amusé à écrire cette petite histoire destinée à divertir sa famille et elle approfondira sa critique de ce type de roman dans « Northanger Abbey » rédigé en 1798-99.

Les éditions Folio et moi-même vous proposons de gagner deux coffrets « Orgueil et préjugés ». Pour gagner, il faudra répondre à la question suivante :

Quel auteur comparait les romans de Jane Austen à « un exquis travail au petit point » ?

La réponse se trouve sur mon blog et vous avez jusqu’au 25 juillet pour me donner votre réponse à l’adresse suivante : plaisirsacultiver@yahoo.fr

Bonne chance à tous et merci à Lise et aux éditions Folio !

Graveney Hall de Linda Newbery

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C’est en se promenant pour faire des photos que le jeune Greg découvrit Graveney Hall : « La propriété était presque aussi vaste que la maison était grande ; il y avait ici des restes de murs en brique, peut-être ceux d’une dépendance, ou d’un jardin d’hiver. Il poursuivit sa route vers l’arrière et se retrouva dans un jardin à l’abandon. Il vit deux pavillons d’été en pierre, et une balustrade qui divisait le jardin en niveaux. Quand on était dans l’allée, on ne se doutait pas qu’il y avait tout cela. Il prit deux photos, imaginant ce qu’avait été ce jardin 150 ou 200 ans plus tôt. » La demeure a été détruite par un incendie en 1917. Un chantier de reconstruction est en cours et c’est parmi les bénévoles que Greg rencontre Faith. Tous deux vont se lier d’amitié et se lancer dans une recherche autour du dernier héritier du domaine, Edmund Pearson, « considéré comme ayant été tué au moment de l’incendie ». Les termes employés cachent quelque chose, mais quoi ?

Linda Newbery traite en parallèle l’histoire de Greg et celle d’Edmund, leur point commun étant leur homosexualité. Edmund l’a découverte sur le front en rencontrant Alex. Son amour balaie les conventions de sa classe sociale et le libère. Greg se cherche encore et hésite à s’assumer. Se déclarer homosexuel en 1917 ou de nos jours reste difficile. La comparaison des deux vies aurait pu être intéressante mais les passages sur Edmund sont trop courts, pas assez consistants pour que l’on s’attache vraiment à lui. De plus, elle est un peu vaine puisque l’expérience d’Edmund sera inutile à Greg qui n’arrivera pas à découvrir la vérité sur sa mort.

A ce thème de l’homosexualité se rajoute celui de Dieu. Greg et Faith en parlent sans cesse, le garçon cherchant à comprendre la foi de sa camarade. Pourquoi Linda Newbery a-t-elle éprouvé le besoin d’aborder ce sujet ? Pour rajouter à l’indécision des adolescents ? Pour nous rappeler que l’Église est contre l’homosexualité ? Quelles que soient la raison, je trouve que cela n’apporte rien ni à l’intrigue ni aux personnages.

« Graveney Hall » n’est pas un roman déplaisant, il se lit sans peine. Mais une fois refermé, je n’ai réellement retenu que les défauts et c’est dommage car l’histoire d’Edmund Pearson me plaisait bien.

Merci à Bénédicte et aux éditions Phébus.

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