Le mois anglais J-1

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Demain c’est le grand jour ! C’est le début de notre mois so british. J’espère que vous avez pu nous préparer plein de billets passionnants ! Je vous rappelle les dates des lectures communes que nous vous proposons avec Cryssilda et Lou :

-le 15 décembre : Elizabeth Gaskell

-le 22 décembre : Wilkie Collins

-le 25 décembre : Agatha Christie

-le 29 décembre : Daphné du Maurier

-le 2 janvier : Charles Dickens

-le 12 janvier : Jane Austen

Ces lectures communes peuvent également se transformer en visionnage d’adaptations. Bien entendu aucune lecture commune n’est obligatoire. Nous vous laissons entièrement libres de vos choix du moment qu’ils sont anglais ou en rapport avec l’Angleterre ! Nous sommes des organisatrices très ouvertes !

Vous pourrez nous laisser vos liens sur notre groupe facebook ou sur la page de récap que chacune d’entre nous créera à partir de demain.

So, have fun and long live England !

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Miss Mackenzie de Anthony Trollope

Margaret Mackenzie était une jeune femme sans beauté, sans attrait : « Elle n’était ni belle ni intelligente et ne tirait aucun charme particulier de ces grâces et de ces douceurs de la jeunesse qui, chez certaines, semblent excuser le manque de beauté et d’intelligence. A 19 ans, je pourrais presque dire que Margaret Mackenzie était disgracieuse. » Cette absence de séduction explique sans doute qu’à l’âge de 34 ans, Miss Mackenzie était toujours célibataire. Durant toutes ces années, un seul prétendant, Harry Handcock, était venu la courtiser sans succès. Miss Mackenzie vécut une vie bien monotone consacrée à soigner son père puis son frère Walter. Mais à la mort de ce dernier, sa vie change du tout au tout. Walter avait hérité d’un cousin germain, baronnet de son état, et il décida de tout léguer à sa soeur. Margaret Mackenzie se retrouve à la tête d’une fortune considérable et bizarrement le regard des autres sur elle va être considérablement modifié…

L’héroïne d’Anthony Trollope semble au départ bien ordinaire, bien morne et sans personnalité.  La survenue de sa fortune la met sous pression, chacun souhaitant la prendre sous sa coupe. Sa belle-soeur voudrait la voir sous son toit pour soutenir le commerce de toile cirée de son mari Tom. Les prétendants vont se bousculer auprès de la jeune femme : Harry Handcock fait son retour, John Ball le cousin déshérité voudrait éponger ses dettes, le révérend Maguire aspire à l’achat d’une cure et Mr Rubb, l’associé de son frère Tom, pourrait sauver ses affaires grâce aux beaux yeux de Margaret. Après avoir tant donné aux autres, Miss Mackenzie souhaite expérimenter la vie et choisir enfin son destin. Elle décide de s’installer à Littlebath et tente de s’intégrer à la bonne société. L’expérience ne sera pas vraiment positive mais notre héroïne fera montre de beaucoup de caractère. Le personnage de Miss Mackenzie est très attachant, douce et désintéressée, elle n’est pas non plus dépourvue de fermeté comme certaines héroïnes victoriennes.

L’intrigue du roman d’Anthony Trollope est finalement assez mince, il ne se passe pas grand chose durant les 400 pages qui le composent. Mais quelle extraordinaire maîtrise chez Trollope ! (ce qui énervait prodigieusement Tolstoï !) Il n’y a aucun temps mort, aucun ennui durant la lecture. La grande force de l’auteur est sa capacité à s’intéresser à chacun de ses personnages. Chacun est développé et a une véritable épaisseur psychologique. Chaque apparition enrichit véritablement l’intrigue. Rien n’est laissé au hasard, tout est travaillé dans les moindres détails comme par exemple le fait que Mr Rubb porte des gants jaunes qui trahissent son mauvais goût et donc son niveau social.

Anthony Trollope use discrètement de l’ironie et de la satire sociale. Les querelles des deux clans qui s’opposent à Littlebath (ceux qui vont à l’église de Mr Stumfold et ceux qui n’y vont pas) paraissent rapidement stupides et totalement futiles. De même, les ambitions sociales de Mrs Tom Mackenzie sont tournées en ridicule lors d’un repas mémorable. La moquerie de Trollope touche surtout les orgueilleux, les infatués.

Anthony Trollope est brillant et « Miss Mackenzie » superbe. Je ne saurais trop vous conseiller ce roman au style fluide et captivant. Encore un auteur victorien qui entre dans mon panthéon d’auteurs préférés.

Le bouc émissaire de Daphné du Maurier

John, le narrateur du « Bouc émissaire », est anglais, mais il est passionné par la France. Il enseigne d’ailleurs l’histoire de notre pays à Londres. C’est pour cette raison qu’il passe tous ses étés chez nous, notamment à Tours, Orléans ou Blois où l’architecture le plonge dans le passé. Au début du roman, les vacances touchent à leur fin et John doit rentrer chez lui : « En quittant Tours le dernier matin, la perspective des médiocres cours que j’allais faire à Londres et le sentiment d’avoir passé ma vie, non seulement en France mais aussi en Angleterre à regarder les gens sans jamais prendre part à leur bonheur ou à leur peine, me remplirent d’une espèce de désespoir encore accru par la pluie qui fouettait les vitres de ma voiture, et quand j’arrivais au Mans où je n’avais pas le projet de m’arrêter, je me ravisai et décidai d’y déjeuner, espérant que la diversion me ferait du bien. » Cette escale non prévue va en fait changer la vie de John. C’est dans un bar qu’il rencontre l’homme qui va à tout jamais modifier le cours de son existence. Cet homme est le double parfait de John ; ils semblent tous les deux jumeaux mais ne se connaissent pas. Le comble du hasard a voulu que ce double se prénomme Jean. Les deux hommes passent la soirée ensemble, éberlués par leur ressemblance physique. Ils se racontent leur vie, John est aussi seul que Jean est encombré par sa famille. Les deux semblent insatisfaits par leur vie. La soirée se déroule tranquillement jusqu’à ce que Jean de Gué demande à John « : « Et si je mettais vos vêtements et vous les miens ? »

Ce livre de Daphné du Maurier aurait pu être adapté par Alfred Hitchcock tant cette situation de départ est intrigante et romanesque. La question de l’identité et d’une possible substitution aurait fortement intéressé le grand cinéaste anglais. C’est bien évidemment un thème qui parle à chacun. Qui n’a pas un jour rêvé d’abandonner sa vie pour en essayer une autre ? Pour John, tous les possibles s’ouvrent à lui, une nouvelle vie pourrait commencer s’il décide d’accepter le marché de Jean. Mais, connait-il si bien la vie de Jean ? Quelle est cette famille si encombrante que Jean veuille la quitter ?

Daphné du Maurier commence « Le bouc émissaire » comme un Hitchcock, mais le poursuit comme un Chabrol. John va découvrir un monde d’une hypocrisie totale. Sous couvert de respectabilité, se cachent de noirs secrets, d’amers souvenirs. Les bonnes mœurs, la politesse ne sont qu’un vernis qui vont se craqueler au fur et à mesure des pages. Les haines tenaces de la famille de Jean de Gué s’enracinent dans l’histoire de France que connaît si bien John. La rancœur, la culpabilité sont au cœur du récit de Daphné du Maurier. Mais aussi, la mince distinction qui sépare souvent le bien du mal.

 

« Le bouc émissaire » met le lecteur sous tension durant 375 pages ; chaque situation génère de l’inquiétude, de l’angoisse. La vertigineuse ressemblance physique des deux hommes pouvait constituer un sujet en soi, mais Daphné du Maurier va plus loin pour explorer la noirceur de l’âme humaine. L’auteur mélange avec brio roman à suspense et roman psychologique.

Le nain de l'ombre de David Madsen

Giuseppe Amadonelli est le chambellan du pape Léon X en 1518 lorsqu’il décide d’écrire ses mémoires. La vie de Giuseppe dit Peppe vaut bien un livre car elle est des plus foisonnantes. Il naquit en 1478 et son existence n’était pas promise à un brillant avenir : « Au commencement était la douleur, et la douleur était avec moi, et la douleur était moi. Elle constituait la totalité de ma conscience en bourgeon. Je ne connaissais rien d’autre qu’elle. On m’a raconté que, nouveau-né, je ne pleurais pas dans les bras de ma mère pour téter son lait, mais pour être soulagé de la douleur. Il me semble qu’elle était située sur deux plans à la racine, à la fois une souffrance physique et les cris douloureux d’une âme enfermée dans la prison d’un corps horriblement contrefait. » Peppe a le physique le plus disgracieux qui soit, c’est un nain biscornu. De plus, il vit dans le quartier le plus mal famé de Rome : le Trastevere. Illetré, bossu, pauvre, maltraité par sa mère, Peppe va néanmoins réussir à s’élever jusqu’aux ors papaux et devenir le chouchou de Léon X. Et c’est sa spectaculaire ascension sociale que nous content ses mémoires.

« Le nain de l’ombre » reconstitue à la perfection l’ambiance perturbée et décadante de la Rome de Léon X. Historiquement c’est une époque charnière où Rome est mise en question. Le paiement des indulgences (ce qui permit de reconstruire St Pierre), le népotisme, les papes aux moeurs dissolues comme Alexandre VI Borgia qui cumula corruption, liaisons, empoisonnements, toutes ces frasques finirent par en lasser certains. La rigueur tente de s’imposer, ce fut le cas avec Savonarole face à Alexandre VI et quand débute le livre un nouvel adversaire apparaît devant Leon X : Luther. Léon pense se débarrasser de cet encombrant Allemand aussi vite qu’Alexandre VI règla la question du moine florentin. On sait que l’histoire sera tout autre. Mais à l’époque, Rome est tellement  corrumpue que l’on ne peut imaginer autrement : « La cour papale est corrumpue, et alors ? Cela ne surprend personne. Elle l’est depuis si longtemps que nul ne peut se souvenir d’un temps où elle ne l’était pas, ni concevoir qu’il n’en ait pas toujours été ainsi. Chercher le pourquoi et le comment, tel ce Luther,  cela revient à demander pourquoi le soleil est chaud et pourquoi le temps est humide, et à essayer de les rendre différents. Futile. » Le mal semblait irrémédiablement ancré chez les habitants du Saint Siège. D’ailleurs les moeurs de Léon X nous sont très crûment décrites dans « Le nain de l’ombre ». Ce pape médicéen avait un goût prononcé pour les jeunes hommes bien dotés par la nature, ce qui peut malheureusement causer quelques irritations… La scène d’ouverture nous renseigne immédiatement sur ce problème de santé, ce qui met le lecteur dans l’ambiance ! Les choix artistiques de Léon X sont tributaires de ce penchant. Je m’étais toujours demandé pourquoi Léon avait confié la reconstruction de St Pierre à Raphaël, qui n’était pas architecte, plutôt qu’à Bramante dont la réputation dans ce domaine n’était plus à faire. David Madsen me donne une réponse coquine et cocasse à la fois !

Au milieu ce cette abondance de luxure et de ripailles se trouve Peppe qui observe, écrit ses mémoires et prend soin de son cher Léon. Ne croyez pas que notre chambellan partage les excès du pape, loin de là car Peppe a été éduqué par la Gnose. Ce courant pense que notre âme est prisonnière de notre corps, toutes les pulsions sont donc abjectes. Enfin en principe. Les cérémonies gnostiques sont assez surprenantes et nous offrent une grande scène où les adeptes paraissent parfaitement ridicules. Mais Peppe est un personnage très attachant, d’une grande sensibilité et d’une grande intelligence. L’antichambre de St Pierre nous est contée avec une verve digne de Rabelais et peut choquer les âmes sensibles.

« Le nain de l’ombre » est un mélange détonnant d’érudition et de débauche. L’histoire de Peppe est rocambolesque et palpitante. David Madsen entraîne son lecteur dans une Rome extravagante, violente, sensuelle et parfois spirituelle ! Une lecture totalement jubilatoire !

Un immense merci à Denis et aux éditions Phébus pour cette formidable lecture.

(Deuxième livre lu pour mon challenge virtuel sur les nains en littérature…vous voyez Pascale et Isil j’aurais presque pu le lancer pour de vrai !)

Beaucoup de bruit pour rien de William Shakespeare

Don Pedro d’Aragon revient d’une bataille victorieux avec ses hommes. Il souhaite prendre du repos sur les terres de son ami Leonato, le gouverneur de Messine. Don Pedro est notamment accompagné du jeune Claudio, de son ami Benedick et de son demi-frère John avec qui il s’est récemment réconcilié. L’arrivée de la troupe est l’occasion de réjouissances dans la demeure de Leonato. Claudio est rapidement  séduit par la fille du gouverneur, Hero. Les deux jeunes gens décident de se marier avec l’accord de tous. A part les chamailleries de Beatrice, nièce de Leonato, et Benedick, l’humeur est au beau fixe. Mais cela ne dure pas car John rumine sa vengeance ; la réussite de son frère, le bonheur de Claudio lui sont insupportables. Il va tout mettre en oeuvre pour gâcher la fête.

« Beaucoup de bruit pour rien » date de 1598 et a été publié pour la première fois en 1600. L’intrigue de cette pièce en prose fait s’entrecroiser deux couples : Hero/Claudio et Beatrice/Benedick. Claudio et Hero se plaisent immédiatement. Ils sont jeunes, beaux et pleins de promesses, ils ne pouvaient qu’attirer la jalousie. John s’emploie à détruire leur bonheur en complotant avec ses sbires et en travestissant la vérité. Il réussit à entacher l’honneur de la pure et douce Hero. Le personnage de Claudio est d’ailleurs assez versatile, il remet rapidement en question la pureté de sa jeune fiancée, il est un peu décevant ! Il ne correspond pas à l’idée que l’on se fait d’un jeune amoureux fougueux et d’un amour entier comme le décrit le sublime sonnet 116 de Shakespeare : « l’amour n’est point l’amour s’il change en trouvant ailleurs le changement, ou s’éloigne en trouvant en l’autre l’éloignement. » Claudio mérite-t-il réellement l’amour profond de Hero ?

Le couple le plus intéressant est celui de Beatrice et Benedick. Ils jouent au chat et à la souris durant toute la pièce pour notre plus grand bonheur. Ils font preuve d’un sens de la repartie piquant et réjouissant. Face aux sages Claudio et Hero, ces deux-là nous régalent de leur esprit et de leur ironie. Un exemple de leurs échanges, Benedick à Beatrice : « Puisse mon cheval courir aussi vite que votre langue, et courir aussi longtemps. (…) » Beatrice et Benedick sont bien entendu contre le mariage et se pensent bien éloignés des stupidités de l’amour. C’est sans compter sur la malice de leurs amis qui s’amuseront à les faire tomber dans le piège de Cupidon.

« Beaucoup de bruit pour rien » est une comédie géniale, très rythmée et pleine d’esprit. C’est une pièce qui réserve bien des surprises, des rebondissements puisque l’intrigue est essentiellement basée sur des faux-semblants, des méprises. Un bonheur absolu pour la lectrice que je suis.

     

La tragique histoire du Docteur Faust de Christopher Marlowe

Je pense qu’il n’est pas nécessaire que je vous résume la pièce de Christopher Marlowe, vous connaissez tous l’histoire de Faust qui passe un pacte avec le diable.  Ici nous avons à faire à la première version artistique du mythe. La première édition de la pièce de Marlowe date de 1604, c’est une version très probablement tronquée puisqu’il s’agit d’une retranscription de la pièce. Celle-ci a été réalisée après la mort de l’auteur qui décède le 30 mai 1593 suite à une rixe dans une taverne. Certaines des participantes à cette lecture commune ont lu une version ultérieure datant de 1616 qui est plus longue, des scènes y sont rajoutées, notamment une où Faust perd littéralement la tête ! (et qui a failli me la faire perdre aussi car je ne comprenais pas comment j’avais pu passer à côté d’une telle scène…) La pièce est tirée d’une histoire vraie qui fut racontée en 1587 sous le titre « L’histoire du Docteur Jean Faust » et imprimée par Iohann Spies à Francfort. Ce Docteur Jean Faust n’avait bien entendu pas passé un pacte avec le diable mais il était connu pour son utilisation de la magie. On peut souligner la grande proximité de date entre la publication de l’histoire de Jean Faust et celle de la pièce de Marlowe. Le potentiel littéraire de ce récit a tout de suite été remarqué par Marlowe et sa pièce est le début de la création d’un mythe.

L’oeuvre de Marlowe s’ouvre sur un choeur à l’antique qui nous présente l’histoire. Le destin de Faust ne fait déjà aucun doute puisqu’on nous parle d’Icare. Faust va lui aussi se brûler les ailes après avoir voulu en savoir trop. Il passe un pacte de 24 ans avec le diable car ses connaissances ne lui suffisent pas. Faust pense tout savoir sur ce que l’homme est en capacité d’apprendre. Son pacte doit lui assurer la gloire, le succès et l’argent. Il cède également à ses envies, aux tentations. Tous les péchés défilent devant lui, formant une ronde très amusante et se présentant à tour de rôle. Faust veut tout essayer et ne rien se refuser. Méphistophélès, l’intermédiaire du diable, lui offre donc des connaissances infinies sur la magie et le cosmos. « Oh ! C’est un univers de joie et de profit, d’honneur et de pouvoir, bien plus, d’omnipotence, que promet la Magie au chercheur studieux (…). Un bon magicien est un Dieu tout puissant ; donc, Faust, par ton cerveau puissant, deviens un Dieu ! »

Et c’est bien cela que veut devenir Faust : un dieu. Il questionne la religion, la place de l’homme dans l’univers. La vision religieuse est pour lui trop réductrice. Comme Christopher Marlowe, Faust est athée, il ne reconnaît pas les préceptes moraux de la religion et se joue du pape grâce à la magie dans une scène fort cocasse. Il tourne en ridicule la religion et ses institutions. La différence entre le bien et le mal n’existe plus pour Faust malgré les fréquentes apparitions du bon et du mauvais anges. Il suit systématiquement la voix du mal. Une vie sans péché n’existe pas, tout le monde pêche. La religion est donc une vaste hypocrisie qu’il est inutile de suivre. Faust ne craint rien, ni personne. L’avertissement de Méphistophélès, avant la signature du pacte, ne l’arrête pas : « Mais l’enfer est ici ; je n’en suis point sorti. Crois-tu que, si j’ai vu le visage de Dieu, si j’ai goûté du ciel les éternelles joies, je ne suis pas réduit à souffrir mille enfers quand je me vois privé de ce bonheur sans fin ? »  Faust se pense plus fort, plus malin et sacrifie son repos éternel.

Bien entendu quand l’heure est venue de respecter le pacte, Faust est pris de remords. La peur de l’enfer le saisit à la gorge. Les 24 années de magie, de débauche offertes par le diable, ont passé bien vite. Faust a dilapidé sa vie au profit de plaisirs éphémères mais un pacte avec le diable ne se brise pas. Comme celle d’Icare, la chute de Faust est inéluctable.

Il est difficile de juger de la construction de la pièce de Christopher Marlowe puisqu’elle est partielle. Certaines scènes de pur divertissement où n’apparait pas Faust n’ont pas grand intérêt. La pièce reste néanmoins intéressante puisqu’il s’agit de la première fiction portant sur ce personnage. L’accent est mis chez Marlowe sur la question du savoir et la négation de la morale religieuse. Ce sont bien entendu ses idées qu’il fait passer dans la bouche de Faust. Le mythe sera repris au 19ème par Goethe qui finira de le rendre célèbre et extrêmement populaire.

Une lecture commune proposée par Isil et Cryssilda.

 

Le diable danse à Bleeding Heart Square de Andrew Taylor

En 1934, Lydia Langstone va totalement changer de vie. Elle fait partie de la haute société et suite à une violente dispute avec son mari Marcus, elle décide de quitter son foyer. Elle atterrit  dans une petite pension à Bleeding Heart Square où elle retrouve son père, le capitaine Ingleby-Lewis, qu’elle n’avait jamais revu depuis son plus jeune âge. »Elle alla à la fenêtre et contempla Bleeding Heart Square. C’était une situation parfaitement absurde, tellement victorienne. Son destin reposait apparemment entre les mains de deux hommes, son mari et son père, un jeune tyran et un vieux pochard. » Lydia se rend rapidement compte que des choses fort curieuses se passent dans la pension de Bleeding Heart Square. Des morceaux de coeur en décomposition arrivent à l’attention de Joseph Serridge, le nouveau propriétaire de la pension. La légende veut que le diable avait enlevé une jeune femme au même endroit et que le coeur de celle-ci avait été retrouvé le lendemain. D’où le nom du lieu mais pourquoi Serridge reçoit-il ce paquets sanguinolents ? Et qu’est devenue l’ancienne propriétaire de la pension ? miss Penhow semble avoir disparu du jour au lendemain. Et qui est ce Mr Wentwood qui semble bien curieux quant à la vie des différents locataires ?

C’est à toutes ces questions que doit répondre le dernier livre d’Andrew Taylor. l’intrigue est bien ficelée, on avance très doucement dans la résolution des différents mystères. Chaque chapitre s’ouvre sur une page du journal de Philippa Penhow qui petit à petit nous dévoile ce qui lui est arrivé en 1930. Parallèlement à ce journal, Lydia Langstone découvre elle aussi les secrets qui envahissaient sa vie. Car la haute société est bien entendu extrêmement hypocrite, sauver les apparences en est toujours le maître mot. Lydia n’est pas au bout de ses surprises concernant sa famille et ses origines. Le roman fourmille d’énigmes à résoudre jusqu’à la révélation finale.

Outre l’efficacité de l’histoire, le roman reconstitue bien l’ambiance du Londres des années 30 : la montée du fascisme avec la création de l’union britannique fasciste de Mosley, la crise de 29 qui amène chômage et pauvreté, la situation des femmes dépendantes de leurs maris. Lydia Langstone prend conscience de sa prison dorée et de la possibilité d’y échapper. Le chemin de l’émancipation est difficile mais elle a un bon guide pour l’y emmener : « Une chambre à soi » de Virginia Woolf.

« le diable danse à Bleeding Heart Square » tient ses promesses, c’est un divertissement de qualité qui nous tient en haleine jusqu’à la dernière page. 

Un grand merci à Solène et aux éditions du Cherche-Midi.

 

 

Daniel Deronda de George Eliot

 

Cette lecture commune de « Daniel Deronda » m’a permis de découvrir la grande romancière anglaise George Eliot. Ce roman fut son dernier et il date de 1876.

L’intrigue débute à Leubronn en Allemagne en 1874. Une jeune femme, Gwendolen Harleth, joue à la roulette sous le regard sévère d’un jeune homme. Gwendolen, agacée par le poids de ce jugement muet, se met à jouer tout son argent et malheureusement le perd. Cette malchance au jeu lui sera très préjudiciable puisque Gwendolen apprendra peu après que sa famille est ruinée. Le jeune homme qui l’observe dans la salle de jeux est Daniel Deronda. Il est à Leubronn avec « son oncle », Sir Hugo Mallinger. Ce gentleman a élevé Daniel mais ce dernier ne connaît pas l’identité de ses parents. Cette question ne semble pas perturber outre mesure le cours de sa vie. Mais après avoir sauvé de la noyade une jeune juive nommée Mirah, le destin de notre héros va être chamboulé. Le frère de Mirah, Mordecai, va obliger Daniel Deronda à s’interroger sur ses origines.

« Daniel Deronda » est un roman à la fois classique et innovant. Ces deux qualités s’incarnent dans les deux jeunes femmes qui partagent la destinée de Daniel. Gwendolen personnifie le côté classique et anglais. Elle appartient à la bourgeoisie et s’élève socialement par son mariage avec Henleigh Grancourt Mallinger, le neveu de Sir Hugo. Gwendolen a toujours été gâtée: « Et la nouveauté qu’elle avait connue en passant deux années dans une école très en vue où, à chaque occasion qui se présentait de la mettre en avant, on lui avait donné le premier rang, n’avait fait que confirmer en elle le sentiment qu’une personne aussi exceptionnelle qu’elle-même ne pouvait certainement pas rester dans un cadre ordinaire ou dans une situation sociale rien moins que privilégiée. » Lorsque sa famille est ruinée par de mauvais placements, Gwendolen a la possibilité de devenir gouvernante mais cela lui semble être une humiliation. Le mariage avec un gentleman paraît être le seul moyen de conserver un train de vie luxueux. Elle ne se rend pas compte qu’elle sacrifie là sa liberté. Gwendolen rongée par la culpabilité, devra évoluer durant tout le roman allant jusqu’à un questionnement freudien sur l’intention et l’acte. Cette jeune femme est mon personnage favori du roman, tour à tour passionnée et désespérée, Gwendolen est extrêmement touchante.

Face à la blonde Gwendolen, on trouve la brune Mirah, celle à qui la vie n’a pas fait de cadeau et dont l’humilité va bouleverser Daniel. Elle va également permettre au héros de découvrir un monde qui lui était inconnu : celui de la pensée et de la religion juives. Le frère de Mirah est un sage, un penseur et il veut transmettre ses idées. C’est dans cette partie que George Eliot innove. Les deux personnages juifs sont extrêmement positifs contrairement aux stéréotypes habituels de l’époque. On peut penser notamment au Fagin de Charles Dickens dans « Oliver Twist » qui cumule les archétypes. La pensée de Mordecai est très en avance, il prône un retour des juifs en Palestine et la création d’un état. Le sionisme ne sera théorisé qu’une vingtaine d’années plus tard. George Eliot a beaucoup étudié la culture juive et a su capter les désirs profonds de ce peuple.

Daniel Deronda a un pied dans chaque monde, il passe d’un univers à l’autre et soutient à tour de rôle les deux jeunes femmes. C’est un personnage entièrement tourné vers les autres. Mirah l’exprime ainsi : « Mais M. Hans a dit hier que vous pensiez tellement aux autres, que vous n’aviez besoin de rien pour vous-même. » L’ignorance de ses origines semble le vouer à l’écoute de l’autre, à l’entraide et il s’oublie totalement. Au début du roman, Daniel n’a aucune prétention, aucune ambition, ne sachant d’où il vient il ne sait où aller. Le roman de George Eliot est l’histoire de son évolution, de son éducation. C’est un personnage d’une ouverture d’esprit étonnante.

La construction de l’intrigue est extraordinaire et très subtile. George Eliot manie avec brio les retours en arrière permettant d’éclairer les vies de ses personnages. Après la rencontre entre Daniel et Gwendolen à Leubronn, George Eliot s’attarde sur son personnage féminin et on reste pendant 230 pages sans nouvelle du héros éponyme du roman ! D’ailleurs cette rencontre classique est une fausse-piste et ne laisse pas présager de la suite de l’intrigue. Le premier tome de « Daniel Deronda » est vraiment exceptionnel, éblouissant d’inventivité. Jai été un peu déçue par le deuxième tome où le destin de Daniel semble tout tracé. J’aurais aimé plus de doute, plus de suspens au détour des pages.

Malgré cette dernière petite réserve, j’ai adoré la lecture de ce roman profond et passionnant. L’analyse poussée des personnages m’a fait penser au « Portrait de femme » de Henry James et la préface de Alain Jumeau a confirmé mon impression. Le jeune Henry venait en effet chez George Eliot y recueillir des conseils. Grand bien lui en a pris car leurs ambitions littéraires sont très proches et on ne peut que se sentir élevé par de telles oeuvres.

Lecture commune avec  Céline

 

 


 

Les confessions de Mr Harrison de Elizabeth Gaskell

Les éditions de L’Herne font encore mon bonheur grâce à la sortie « Des confessions de MrHarrison » de Elizabeth Gaskell. Cette maison d’édition est déjà à l’origine de la réédition de « Femmes et filles » et de « Cranford », je les remercie de poursuivre la redécouverte de cet immense auteur de l’époque victorienne. « Les confessions de Mr Harrison » est un prologue aux chroniques de « Cranford » et a été publié en 1851.

Le court roman s’ouvre sur la visite de Charles à son ami Will Harrison et à son épouse. Mr Harrison a une vie bien établie et son ami aimerait en savoir plus : « Raconte-moi comment tu t’y es pris pour gagner son coeur. Je veux la recette qui me permettra d’avoir, moi aussi, une petite épouse aussi exquise que la tienne.  » Mr Harrison raconte donc à son ami son arrivée à Duncombe où il réside encore. Après ses études de médecine, il reçut une lettre du cousin de son père, Mr Morgan, qui souhaitait faire de lui son associé dans la petite ville de Duncombe. Rapidement le jeune médecin devient le centre d’intérêt de tous les habitants de la petite ville où résident de nombreux membres de la gente féminine. « Au bout de quelque temps, les habitants de Duncombe commencèrent à donner des fêtes en mon honneur. Ce fut Mr Morgan qui me dit qu’elles étaient organisées pour moi, car sans cela je crois bien que je ne m’en serais pas aperçu. Mais chaque nouvelle invitation le ravissait et il se frottait les mains, en gloussant de rire, comme si le compliment lui était destiné, ce qui, au fond, était précisément le cas. » Et chaque nouvelle invitation est l’occasion de présenter Mr Harrison à une jeune femme célibataire. Le pauvre jeune homme est rapidement à l’origine de quiproquos, de ragots et de malentendus en tout genre.

Comme dans « Cranford », Duncombe est une petite ville de province essentiellement matriarcale. Mr Harrison est totalement cerné par les femmes qui toutes rêvent de le voir rentrer dans leur famille par le mariage. Tous les moyens sont donc bons pour attirer le jeune médecin, certaines font semblant d’être malades, d’autres font croire à de fausses fiançailles. Les langues vont bon train à Duncombe ! Elizabeth Gaskell profite « Des confessions de Mr Harrison » pour critiquer la vie d’une petite ville de province et ses conventions rigides. Et notamment la course au mariage. L’arrivée du jeune homme met en émoi toute la communauté féminine. Les femmes sont assez ridicules, elles minaudent, elles montent en épingle le moindre incident et déforment toutes les actions du médecin. « Où donc aller pour être en sécurité ? Mrs Rose, Miss Bullock, Miss Caroline – elles habitaient, en quelque sorte, aux trois sommets d’un triangle équilatéral dont j’occupais le centre. Ma foi, j’allais me rendre chez Mr Morgan et prendre le thé en sa compagnie. Là, en tout cas, j’étais sûr que personne ne chercherait à m’épouser.  » Comme on le voit, la vie en province n’était pas des plus palpitante en 1851 et elle laissait beaucoup de place à l’imagination !

Cette courte chronique de la vie provinciale du XIXème siècle est un régal d’humour. Elizabeth Gaskell manie l’ironie avec brio et sa critique des conventions victoriennes est toujours très juste. C’est un vrai plaisir de voir ce pauvre Mr Harrison pris dans les filets des femmes de Duncombe. J’aurais bien aimé que ses mésaventures durent plus longtemps.

Merci à Babelio et aux éditions de L’Herne pour cette lecture.

Les confessions de Mr Harrison par Elizabeth Gaskell

Les confessions de Mr Harrison

Elizabeth Gaskell

Critiques et infos sur Babelio.com

Good Lady Ducayne de Mary Elizabeth Braddon

Pour clôturer son Mary Elizabeth Braddon Challenge, Lou nous a proposé de lire une nouvelle en anglais intitulée « Good Lady Ducayne ».

Bella Rolleston est une jeune femme très pauvre qui vit avec sa mère dans un petit logement londonien. Après un mariage malheureux, Mrs Rolleston a du se mettre à travailler pour élever sa fille. Malgré cela les deux femmes s’adorent et tentent de faire contre mauvaise fortune bon coeur. Arrivée à l’âge adulte, Bella décide de soulager sa mère en cherchant un poste de dame de compagnie. Malheureusement, Bella n’a pas les qualifications recherchées pour ce travail. Sa situation semble plutôt mal engagée jusqu’à ce qu’elle rencontre Lady Ducayne. Cette lady, très âgée et très flétrie, recherche une jeune femme en bonne santé pour l’accompagner en Italie. Elle choisit Bella et lui offre un salaire très élevé. La jeune femme ne peut qu’accepter une telle proposition. En Italie, Bella est éblouie par la beauté des paysages et par la libéralité de Lady Ducayne qui ne lui demande que peu de travail. Les choses prennent un tour inquiétant lorsque Bella apprend que les dames de compagnie précédentes de Lady Ducayne sont toutes mortes. Bella, elle-même,  semble brusquement manquer de vitalité …

Avec cette nouvelle, Mary Elizabeth Braddon revisite le mythe du vampire. Bella se réveille avec des piqûres aux bras. Lady Ducayne lui explique qu’il s’agit de moustiques qui semblent particulièrement voraces étant donné la taille des plaies ! Mais un jeune médecin, séjournant dans le même hôtel que Bella, comprend rapidement qu’il s’agit de prises de sang faites sous chloroforme durant le sommeil de Bella. Le vampirisme se médicalise ! D’ailleurs Lady Ducayne n’est pas tout à fait un vampire. Sa préoccupation est elle aussi très moderne : prolonger sa vie à tout prix. Et elle paye son médecin excessivement cher pour qu’il trouve un élixir miracle.

Subrepticement dans sa nouvelle fantastique, Mary Elizabeth Braddon nous parle de la condition des femmes et des problèmes de classes sociales. La soeur du jeune médecin lui glisse à plusieurs reprises : « No young man can afford to marry a penniless girl nowadays. Life is too expensive. » Mais le jeune homme est lui aussi très moderne. La vie de médecin dans un hôpital lui a appris que la maladie faisait fi du rang social. Le corps souffrant est finalement le même biologiquement, la richesse ou la pauvreté n’y change rien. Et le médecin soigne sans différenciation les nobles et les démunis.

Cette nouvelle de Mary Elizabeth Braddon se lit agréablement et assez facilement en anglais. Mrs Braddon n’est pas restée cantonnée au mythe traditionnel du vampire et l’a modernisé de manière originale. Habituée aux romans gothiques, elle réussit néanmoins à innover et à surprendre son lecteur. Une bonne raison pour se replonger dans sa grammaire anglaise !

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