Daniel Deronda de George Eliot

 

Cette lecture commune de « Daniel Deronda » m’a permis de découvrir la grande romancière anglaise George Eliot. Ce roman fut son dernier et il date de 1876.

L’intrigue débute à Leubronn en Allemagne en 1874. Une jeune femme, Gwendolen Harleth, joue à la roulette sous le regard sévère d’un jeune homme. Gwendolen, agacée par le poids de ce jugement muet, se met à jouer tout son argent et malheureusement le perd. Cette malchance au jeu lui sera très préjudiciable puisque Gwendolen apprendra peu après que sa famille est ruinée. Le jeune homme qui l’observe dans la salle de jeux est Daniel Deronda. Il est à Leubronn avec « son oncle », Sir Hugo Mallinger. Ce gentleman a élevé Daniel mais ce dernier ne connaît pas l’identité de ses parents. Cette question ne semble pas perturber outre mesure le cours de sa vie. Mais après avoir sauvé de la noyade une jeune juive nommée Mirah, le destin de notre héros va être chamboulé. Le frère de Mirah, Mordecai, va obliger Daniel Deronda à s’interroger sur ses origines.

« Daniel Deronda » est un roman à la fois classique et innovant. Ces deux qualités s’incarnent dans les deux jeunes femmes qui partagent la destinée de Daniel. Gwendolen personnifie le côté classique et anglais. Elle appartient à la bourgeoisie et s’élève socialement par son mariage avec Henleigh Grancourt Mallinger, le neveu de Sir Hugo. Gwendolen a toujours été gâtée: « Et la nouveauté qu’elle avait connue en passant deux années dans une école très en vue où, à chaque occasion qui se présentait de la mettre en avant, on lui avait donné le premier rang, n’avait fait que confirmer en elle le sentiment qu’une personne aussi exceptionnelle qu’elle-même ne pouvait certainement pas rester dans un cadre ordinaire ou dans une situation sociale rien moins que privilégiée. » Lorsque sa famille est ruinée par de mauvais placements, Gwendolen a la possibilité de devenir gouvernante mais cela lui semble être une humiliation. Le mariage avec un gentleman paraît être le seul moyen de conserver un train de vie luxueux. Elle ne se rend pas compte qu’elle sacrifie là sa liberté. Gwendolen rongée par la culpabilité, devra évoluer durant tout le roman allant jusqu’à un questionnement freudien sur l’intention et l’acte. Cette jeune femme est mon personnage favori du roman, tour à tour passionnée et désespérée, Gwendolen est extrêmement touchante.

Face à la blonde Gwendolen, on trouve la brune Mirah, celle à qui la vie n’a pas fait de cadeau et dont l’humilité va bouleverser Daniel. Elle va également permettre au héros de découvrir un monde qui lui était inconnu : celui de la pensée et de la religion juives. Le frère de Mirah est un sage, un penseur et il veut transmettre ses idées. C’est dans cette partie que George Eliot innove. Les deux personnages juifs sont extrêmement positifs contrairement aux stéréotypes habituels de l’époque. On peut penser notamment au Fagin de Charles Dickens dans « Oliver Twist » qui cumule les archétypes. La pensée de Mordecai est très en avance, il prône un retour des juifs en Palestine et la création d’un état. Le sionisme ne sera théorisé qu’une vingtaine d’années plus tard. George Eliot a beaucoup étudié la culture juive et a su capter les désirs profonds de ce peuple.

Daniel Deronda a un pied dans chaque monde, il passe d’un univers à l’autre et soutient à tour de rôle les deux jeunes femmes. C’est un personnage entièrement tourné vers les autres. Mirah l’exprime ainsi : « Mais M. Hans a dit hier que vous pensiez tellement aux autres, que vous n’aviez besoin de rien pour vous-même. » L’ignorance de ses origines semble le vouer à l’écoute de l’autre, à l’entraide et il s’oublie totalement. Au début du roman, Daniel n’a aucune prétention, aucune ambition, ne sachant d’où il vient il ne sait où aller. Le roman de George Eliot est l’histoire de son évolution, de son éducation. C’est un personnage d’une ouverture d’esprit étonnante.

La construction de l’intrigue est extraordinaire et très subtile. George Eliot manie avec brio les retours en arrière permettant d’éclairer les vies de ses personnages. Après la rencontre entre Daniel et Gwendolen à Leubronn, George Eliot s’attarde sur son personnage féminin et on reste pendant 230 pages sans nouvelle du héros éponyme du roman ! D’ailleurs cette rencontre classique est une fausse-piste et ne laisse pas présager de la suite de l’intrigue. Le premier tome de « Daniel Deronda » est vraiment exceptionnel, éblouissant d’inventivité. Jai été un peu déçue par le deuxième tome où le destin de Daniel semble tout tracé. J’aurais aimé plus de doute, plus de suspens au détour des pages.

Malgré cette dernière petite réserve, j’ai adoré la lecture de ce roman profond et passionnant. L’analyse poussée des personnages m’a fait penser au « Portrait de femme » de Henry James et la préface de Alain Jumeau a confirmé mon impression. Le jeune Henry venait en effet chez George Eliot y recueillir des conseils. Grand bien lui en a pris car leurs ambitions littéraires sont très proches et on ne peut que se sentir élevé par de telles oeuvres.

Lecture commune avec  Céline

 

 


 

21 réflexions sur “Daniel Deronda de George Eliot

  1. Je regrette vraiment de ne pas avoir pu faire la lecture commune … Ahhhhhhhh ! je t’envie, car tu as commencé un roman que j’ai furieusement envie de lire (Taylor).
    PS : ca me rappelle aussi qu’il faut que je lise portrait de femme…

  2. J’ai « Middlemarch » dans ma bibliothèque depuis un bout de temps. Il me tente énormément!
    Je note celui-là qui m’a l’air passionnant!
    Bel article … comme toujours!

  3. J’ai ces deux tomes dans ma bibliothèque qui m’ont longtemps fait de l’oeil. Malheureusement, j’ai essayé de le commencer un jour ou je ne devais pas être dans l’humeur du bouquin et je l’ai finalement laissé pour un autre. Et rien de pire que de devoir recommencer un livre avec lequel on a pas tout de suite accroché. Mais ton avis m’ecourage…

  4. @Maggie : Tu en as des lectures en vue dis donc !! « Daniel Deronda » vaut vraiment le coup d’être lu, c’est un livre vraiment très intéressant et complexe. C’est pourquoi je me repose avec un bon livre à suspens, le Taylor est vraiment parfait pour ça !

    @Romanza : J’ai maintenant très envie de lire les autres romans de George Eliot et surtout « Middlemarch » qui peut-être son meilleur. Mais il faudra prendre le temps pour le lire car il est vraiment imposant ! Et merci beaucoup pour le compliment, cela me touche beaucoup.

    @Alice : Je comprends que tu hésites à le reprendre, c’est toujours compliqué de se replonger dans quelque chose que l’on a pas apprécié. Il faut prendre son temps pour rentrer de l’univers de George Eliot, pour apprécier ses personnages. Mais j’y ai trouvé beaucoup de profondeur, de densité et l’analyse psychologique des personnages est vraiment intéressante. Tu me diras si tu as réussi à reprendre ta lecture ou non.

  5. j’ai lâchement renoncé à cette lecture commune … enchaîner deux gros pavés m’a semblé bien difficile !!! toutefois ce que tu en dis me confirme qu’il faut le lire et ce n’est que partie remise pour moi !!!

  6. Il faut que je le ressorte de ma pal. J’ai adoré Middlemarch. Celui là me tente beaucoup.
    D’après les dates de publication, Eliot n’est pas la première à avoir écrit sur un juif positif, avant, il y a eu… Dickens 😉 Dans « L’ami commun », il a fait contrepoids à Fagin.

  7. @George : Je comprends tout à fait que tu n’aies pas envie d’enchainer des pavés, d’autant plus que l’écriture de George Eliot est assez difficile. Mais je ne désespère pas de lire bientôt ton avis ! Et ne te laisse pas influencer par l’avis de Céline !

    @Maribel : Oui il fait plus de 1000 pages et il faut être assez disponible pour bien rentrer dedans. mais je suis contente de t’avoir donné envie de t’y plonger un jour.

    @Isil : Il va falloir que je m’achète « Middlemarch », si tu as adoré ça devrait beaucoup me plaire aussi. Charlie, notre référence absolue et qui peut servir d’exemple et de contre-exemple ! S’il n’avait pas existé pas, que ferions-nous ??? Merci pour cette précision importante qui lui rend justice, je n’ai pas encore lu « L’ami commun ». Mais il est déjà dans ma PAL et je pense que c’est prochain Dickens que je lirai.

  8. Je suis d’accord avec toi sur la construction de ce roman : elle est très fine et très intelligente. La manière dont elle mélange les flash backs est presque cinématographique.
    J’ai aussi bien aimé le personnage de Gwendolen : elle est pleine de fougue et de verve. Elle a une soif de vie merveilleuse, et qui irradie les passages (malheureusement trop peu nombreux) où elle est présente.

  9. Un curieux roman où le héros qui donne le titre est pu présent au début. mais quel début! Superbe! je l’ai lu en VO.
    Fan de l’auteur, j’ai lu ses principaux romans, tiens, je relirais bien Middlemarch…

  10. @Céline : Au moins tu n’as pas tout détesté ! La construction est vraiment admirable, le premier tome m’a totalement bluffé. Ah Gwendolen…quel personnage sublime ! C’est dommage que tu ne sois pas allée jusqu’au bout de son histoire, son évolution est très intéressante. Mais, comme je te le disais sur ton blog, je te conseille vraiment l’adaptation. Je n’ai pas encore vu tous les épisodes mais c’est une adaptation de haute volée. Et Romola Garai incarne divinement notre Gwendolen !

    @Keisha : Le premier tome est génial, j’ai trouvé brillant le fait de faire disparaître Daniel pendant 230 pages. La construction est exemplaire, un grand livre. Bravo de l’avoir lu en vo, je pense que je n’aurais jamais le niveau pour le faire. Aujourd’hui, tout le monde me vante les mérites de « Middlemarch », c’est également le préféré de Isil et de Céline, vous me faites envie ! Tu avais vu l’adaptation BBC de « Daniel Deronda » ? Je suis plongée dedans et je la trouve exceptionnelle.

  11. D’elle, j’ai adoré Middlemarch, déprimé sévère sur The Mill on the Floss et me suis ennuyée sur Silas Marner. Maintenant, je me demande pourquoi je n’ai pas lu toute son ?uvre, son écriture est tellement fouillée !

  12. Merci pour ton billet. Moi aussi j’ai adooooré ce livre que j’ai dévoré. Quant à Middlemarch, demande-le moi, je l’ai fini cette nuit. Keep going!!!

  13. @Keisha : J’ai fini de regarder l’adaptation et je te la conseille chaudement. Je vais mettre en ligne un article car je me suis régalée.

    @Canthilde : Tu t’es gardée des plaisirs pour plus tard ! Tout le monde m’a conseillé « Middlemarch ». Isil m’a également dit qu’elle avait été déçue par « Silas Marner ». Je vais attendre un peu pour m’attaquer à « Middlemarch » mais il sera très probablement mon prochain Eliot.

    @Lou : Tu verras avec Isil mais je crois qu’elle est un peu débordée. Sinon tu fais une lecture commune avec toi-même !!! Je pense que tu ne regretteras pas ta lecture.

    @Lye : Comme tu portes bien ton nom…j’attends tes impressions sur « Daniel Deronda », nous pourrions en discuter autour d’une tasse de thé… 😉 En ce qui concerne « Middlemarch », il est bien entendu que je me refuse à te priver d’un tel trésor…je me l’achèterai de toute façon mais je vais attendre d’avoir fait baisser ma PAL.

  14. Je n’aurais bizarrement jamais eu l’idée de le lire, ce roman… mais on dirait que vous allez finir par me tenter. J’ai comme envie de tout, ces jours-ci!

  15. @Karine:) : Alors là tu m’étonnes, toi qui aimes tant les classiques anglais, tu n’avais pas l’intention de lire « Daniel Deronda » ??? Tu as eu un différend avec George Eliot ? 😉

  16. Je viens de lire le billet de Céline, et je dois dire que je suis plus d’accord avec le tien. J’ai trouvé le tome 1 plus facile à lire également (il est en tout cas passé beaucoup plus vite) et l’histoire, les personnages, le contexte, en tout point passionnants.
    J’ai commandé le dvd, je l’attends pour la semaine prochaine.

  17. @Nataka : Je suis entièrement d’accord avec toi, le tome 1 passe beaucoup mieux que le deuxième où tout semble joué. C’est véritablement un livre admirable avec de touchants personnages. J’ai hâte d’avoir ton avis sur la série. Malgré les grosses différences avec le livre (majoritairement une diminution du rôle de Modecaï), j’ai quand même beaucoup apprécié cette adaptation.

  18. J’ai découvert George Eliot avec Daniel Deronda et j’ai adoré ! Même si j’ai effectivement moins accroché sur le 2e tome, Daniel et Gwendolen sont des personnages fascinants et très finement analysés par l’auteur. Bien sûr, on se doute de la fin, mais comme dans Jane Austen, non ? 😉
    En revanche, j’ai voulu enchaîner directement sur Middlemarch et j’ai calé au milieu. Peut-être que Dorothéa manquait de panache après Gwendolen. Je reprendrai cette lecture plus tard !

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