Les ennuis de Sally West de Patricia Wentworth

A cause d’un épais brouillard, James Elliot se retrouve dans une grande propriété où il compte demander sa route. Laissant la Mercedes qu’il doit livrer à un Lord, il s’approche de la demeure et y croise une jeune femme qui lui murmure à l’oreille : « Fuyons ! ». C’est alors que retentissent les coups de feu et que James se voit dans l’obligation de suivre la jeune femme. Tentant d’obtenir une explication, James se trouve confronté à une jeune femme très désinvolte, s’inquiétant plus de retrouver ses chaussures en crocodile que de ses poursuivants ! Malheureusement pour lui, James va revoir cette jeune femme dans une soirée organisée par l’une de ses nombreuses cousines. Sally West (c’est le nom de la mystérieuse jeune femme) entraîne alors James dans une histoire totalement abracadabrante où il sera question d’un collier de diamants, de preuves accablantes cachées sous des chauve-souris, d’une vieille tante futée et d’un écrivain à succès en manque d’inspiration.

L’histoire « Des ennuis de Sally West » semble au départ un whodunit classique. James mène une enquête visant à découvrir ce qui se trame dans la fameuse propriété et pourquoi on lui a tiré dessus. Rapidement, l’enquête se transforme en romance et James est plus préoccupé par son histoire avec Sally que par la poursuite des coupables. Dès sa rencontre avec elle, il sait qu’elle va être la femme de sa vie. Peu lui importe que Sally soit déjà fiancée ou que leurs péripéties deviennent dangereuses, James est décidé à épouser Sally ! Celle-ci tente vainement de l’écarter : « James la considéra avec une certaine sévérité et un brin d’étonnement.

– Comment allons-nous nous marier si je dois ni vous voir, ni vous écrire, ni vous téléphoner ? J’aimerais que vous restiez pragmatique. »  Patricia Wentworth donnera bien entendu raison à l’obstination de James pour le plus grand bonheur de ses lecteurs !

Les personnages sont tous extrêmement désinvoltes, ils semblent totalement inconscients face à ce qui leur arrive. James et Sally sont poursuivis pendant tout le roman, ils manquent de se faire tuer à plusieurs reprises mais cela ne leur enlève ni leur humour, ni leur légèreté. A un moment, leurs poursuivants réussissent à leur faire avoir un accident de voiture : « Sans un regard ou un mot pour sa passagère, il ouvrit la portière et sortit d’un bond. Sally allait parfaitement bien, mais qu’en était-il de la voiture du colonel Pomeroy ? Sa seule inquiétude était pour la Rolls. Livrer une voiture neuve avec une éraflure sur la carrosserie serait une humiliation fort désagréable. » La réaction de James est tout à fait caractéristique de l’humour déployé par Patricia Wentworth dans ce roman : aucune situation n’est jamais réellement grave !

J’ai passé un bon moment avec « Les ennuis de Sally West », c’est un divertissement vif, enlevé et plein d’humour. L’atmosphère y est délicieusement surannée et je me suis laissée entrainer par tant de légèreté.

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Emma de Jane Austen

Emma Woodhouse est une jeune femme de 21 ans, orpheline de mère et vivant avec son père dans le village de Highbury. Leur domaine de Hartfield est le lieu le plus élevé socialement. Emma est gâtée par la vie et n’a connu que peu de contrariété puisque sa mère est morte lorsqu’elle était bébé. Elle est très entourée par sa famille et ses amis et ses journées sont remplies de mondanités et de bavardages. Son occupation favorite est de jouer les entremetteuses pour ses proches. C’est dans ce but qu’elle prend sous son aile Harriet Smith dont les origines  sont inconnues mais qu’Emma s’entête à penser nobles. « Emma allait la prendre en main, l’améliorerait, la détacherait de ses relations pernicieuses et l’introduirait dans la bonne société. Elle la guiderait dans ses goûts et dans ses façons. C’était là une entreprise prometteuse et certainement charitable, parfaitement adaptée à la situation d’Emma, à ses disponibilités et à ses capacités. » Emma oblige Harriet à refuser la demande en mariage de Robert Martin, un fermier prospère et fort épris. Malgré les avertissements de Mr Knighley, grand ami des Woodhouse, Emma n’en fait qu’à sa tête et veut marier Harriet au vicaire Mr Elton. Mais Emma est une bien jeune femme qui ne connaît que peu de choses au sentiment amoureux. Elle apprendra à ses dépens que son jugement en la matière est des plus déplorable. 

« Emma » est le cinquième roman écrit par Jane Austen  et ce près de vingt ans après « Orgueil et préjugé » et « Raison et sentiments ». C’est avant tout un roman d’apprentissage, Emma est au début très satisfaite de sa personne et de son sens de l’observation. En réalité, son imagination la rend parfaitement aveugle. Emma interprète les faits et gestes de son entourage à l’aune de ses rêveries. Mr Elton semble rechercher la compagnie de Harriet, il s’inquiète de sa santé mais tout cela n’a qu’un seul but  : se rapprocher d’Emma. Lorsque Mr Elton lui fait sa demande en mariage, Emma tombe de haut. Mais ce cuisant échec ne stoppe aucunement notre marieuse ! Elle change son fusil d’épaule et tente un rapprochement entre Harriet et Frank Churchill, fils du mari de la nourrice d’Emma. Comme Mr Elton, Frank Churchill n’est en rien intéressé par Harriet puisqu’il est déjà fiancé ! Emma est systématiquement à côté de la plaque pour les autres et pour elle-même. Elle ne devine pas les intentions de Mr Knighley et ce n’est qu’à la toute fin qu’elle réalise son amour pour lui.

Jane Austen en écrivant ce roman voulait décrire un personnage central qu’elle seule pouvait aimer. Emma pourrait agacer le lecteur par son aveuglement, son obstination à faire le bonheur des autres contre leur gré. Mais Jane Austen traite son enfant gâtée avec beaucoup d’humour et d’ironie. Mr Knighley se charge régulièrement de la remettre à sa place. Au final, Emma est un personnage  que je trouve très attachant et on ne saurait lui tenir rigueur de ses erreurs faites dans un élan de jeunesse et d’excès de confiance.  La hiérarchie sociale dans « Emma » est très importante et respectée à la lettre. Les unions doivent s’envisager entre des niveaux sociaux équivalents. On est loin de « Orgueil et préjugé »  où Mr Darcy pouvait épouser Elizabeth Bennet qui lui était inférieure socialement. Ici on ne se mélange pas ! Emma est d’ailleurs très à cheval sur cette question. On s’en aperçoit à deux reprises. Lorsque Mr Elton déclare sa flamme à Emma, celle-ci est choquée qu’il puisse imaginer une union avec une famille si élevée. « En revanche, il ne pouvait ignorer qu’elle lui était infiniment supérieure financièrement et socialement. Il ne pouvait ignorer que les Woodhouse étaient établis à Hartfield depuis plusieurs générations, qu’ils étaient la branche cadette d’une très longue lignée, et que les Elton n’étaient rien du tout. » De même lorsque Harriet avoue à Emma qu’elle est amoureuse de Mr Knighley, notre héroïne est outrée qu’Harriet ne se rende pas compte de son infériorité. « Mr Knighley et Harriet Smith ! Quelle promotion pour celle-ci ! Quel avilissement pour lui ! Emma imaginait avec horreur la dégradation que cela représenterait pour lui, les sourires railleurs et les quolibets. Il serait livré en pâture à la dérision générale. » Foin d’amitié, Harriet redevient une jeune femme sans biens et sans origine lorsqu’elle espère s’élever socialement. Emma est d’autant plus en colère que c’est elle qui a introduit Harriet dans la haute société. Jane Austen nous montre là la cruauté de la petite société de province, chacun s’accroche à son milieu et en défend les privilèges en ne se mélangeant pas. L’auteur décrit l’étroitesse d’esprit de ce microcosme et d’Emma en particulier. Mr Knighley lui apprendra certainement à ouvrir les yeux, lui qui sait apprécier les qualités humaines de Robert Martin, simple fermier. 

« Emma » est un roman extrêmement bavard, toute l’intrigue, que certains qualifieraient de mince, tient dans les dialogues. Il y a peu de descriptions dans « Emma » contrairement aux premiers romans de Jane Austen. Et cette manière d’écrire colle parfaitement au personnage central qui trouve que : « Bavarder était chose plus facile qu’étudier. » Emma peut se moquer de Miss Bates, véritable moulin à paroles, mais elle n’est guère mieux ! J’ai trouvé que la forte présence des dialogues rendait ce roman très vivant, très animé. 

J’ai beaucoup apprécié la relecture d' »Emma » dont tous les personnages (à part l’arrogante Mrs Elton) sont touchants. Jane Austen me séduit encore une fois pour son ironie mordante, Emma n’échappe pas au ridicule où  l’a conduit son manque de jugement. Le tableau  de la société de province est encore une fois sans concession, enfermée dans les carcans du rang social. Un moment de lecture délicieux, à l’image de l’héroïne de Jane Austen.

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La prisonnière des Sargasses de Jean Rhys

L’action de « La prisonnière des Sargasses » se situe à la Jamaïque dans les années 1830-40. Antoinette Cosway est une jeune créole vivant au domaine Coulibri avec sa mère et quelques serviteurs. La famille Cosway a fait fortune avec l’esclavage mais l’abolition a tout changé. Les Cosway sont pauvres et détestés par les Jamaïcains. « Le domaine de Coulibri tout entier était redevenu brousse. L’esclavage n’existait plus – pourquoi qui que ce soit devrait-il travailler ? Je n’en ai jamais été attristée – Je ne me souvenais pas du domaine à l’époque de sa prospérité. » Antoinette se satisfait de sa vie dans la nature et loin de toute contrainte. Mais sa mère se remarie et Antoinette est envoyée au couvent pour faire son éducation. Elle quitte les soeurs à 17 ans et son destin tourne au drame. Les noirs se vengent de la famille Cosway et cela oblige Antoinette à épouser un anglais qui est parfaitement indifférent dès leur rencontre. C’est ainsi qu’il s’exprime lors de sa découverte de l’île : « Tout était d’un coloris éclatant, très étrange, mais ne m’était rien. Ni, non plus, la jeune fille que j’allais épouser. Quand j’ai enfin pu faire sa connaissance, je me suis incliné, j’ai souri, je lui ai baisé la main, j’ai dansé avec elle. J’ai joué le rôle qu’on comptait me voir jouer. Elle m’a toujours été parfaitement étrangère. Chaque geste que j’ai fait m’a demandé un effort de volonté et parfois je m’étonne que personne ne l’ait remarqué. » Leur mariage ne peut qu’engendrer de la souffrance.

La violence est au coeur du roman de Jean Rhys. Elle est présente dans tous les rapports humains. Les créoles de la Jamaïque cristallisent toutes les haines. Les noirs cherchent à se venger des anciens esclavagistes et à récupérer leurs terres. Les Anglais snobent les Créoles qui leur sont inférieurs et ne possèdent pas leur raffinement. Antoinette ne trouve pas sa place, se cherche dans une société hostile. Les Jamaïcains la voient comme une blanche, les Anglais voient en elle une étrangère, une sauvage.

Et ce n’est pas dans le mariage qu’Antoinette trouve la stabilité et la tranquillité. Son beau-père l’oblige à épouser un inconnu, un anglais qui n’avait jamais mis les pieds à la Jamaïque. Il est le vilain petit canard de la famille et son père se débarrasse de lui. L’incompréhension est totale entre Antoinette et son époux, ce sont deux civilisations qui s’affrontent. L’incommunicabilité transforme leur vie commune en cauchemar. Chacun se réfugie dans sa solitude, dans sa douleur. Antoinette sombre petit à petit dans la démence. Son arrivée en Angleterre à la fin du roman, loin de ses paysages bien aimés, achève le peu d’esprit sain qu’il lui reste.

La construction du roman de Jean Rhys est particulièrement intéressante. Deux voix se font entendre alternativement : celle d’Antoinette et celle de son mari. Chacun est enfermé dans sa douleur, tous deux sont à plaindre. L’écriture de Jean Rhys rend parfaitement la dureté du monde dans lequel évoluent les deux personnages, la cruauté du mari et le basculement dans la folie d’Antoinette. Le destin tragique de cette jeune créole est conté avec force et je reste marquée par la grande violence de cette histoire. Le désespoir d’Antoinette se noie parmi la luxuriance d’un paysage que connaissait bien Jean Rhys, créole elle-même : « Moi aussi, alors, je me retournai. La maison brûlait, le ciel jaune-rouge était comme un coucher de soleil et je compris que je ne reverrais jamais Coulibri. Il ne resterait rien de tout cela : les fougères dorées et les fougères argentées, les orchidées, les lys roux et les roses, les fauteuils à bascule et le sofa bleu, le jasmin et le chèvrefeuille, et le tableau de la Fille du Meunier. »

Jean Rhys, qui elle aussi eut un destin tragique est un écrivain extraordinaire qu’il faut redécouvrir. La puissance de son écriture ne peut laisser indifférent, « La prisonnière des Sargasses » est un grand livre sombre et cruel.

Oliver Twist de Charles Dickens

La vie du jeune Oliver Twist ne commence pas sous les meilleurs augures. Sa mère meurt après l’avoir mis au monde, le laissant sans nom et sans famille. L’enfant est placé dans un hospice pour orphelins où ces derniers subissent mauvais traitements et malnutrition. Ces comportements sont d’ailleurs fortement encouragés par les autorités, le bedeau Mr Bumble l’explique bien à l’une des femmes ayant la charge d’Oliver : « La nourriture, Madame, la nourriture, répondit Bumble avec force sévère. Vous l’avez suralimenté, Madame. Vous avez suscité en lui un esprit et une âme artificiels, qui ne conviennent pas à une personne de sa condition, Madame, comme vous le dira le Conseil, Madame Sowerberry, qui est composé de philosophes pratiques : qu’est-ce que les indigents ont à faire d’une âme et d’un esprit ? Ca suffit bien qu’on leur permette d’avoir un corps vivant. » Oliver, ne supportant plus tous ces sévices, réussit à s’enfuir et à rejoindre Londres. Malheureusement pour lui, il tombe sur Jack Dawkins dit Le Renard. Ce dernier le fait alors entrer dans la bande de l’inquiétant Fagin.

« Oliver Twist » est un grand mélo traversé de grandes émotions, de grands sentiments incarnés par des personnages très typés. Chez Dickens, il n’y a pas de gris, c’est blanc ou noir. Les personnages sont bons ou mauvais et tout les désigne comme tels. Oliver est foncièrement bon, il ne franchit jamais la ligne du mal, il ne devient pas un voleur comme Fagin et Monks l’espéraient. Et cela se voit physiquement, Oliver a un visage d’ange ce qui lui permet d’attirer la bienveillance. A contrario, on comprend tout de suite que Fagin est méchant et veut courir à la perte d’Oliver. Dickens décrit son apparence comme étant « abjecte et repoussante ». Néanmoins certains personnages « mauvais » tentent de se racheter. C’est le cas de Nancy, la prostituée qui au péril de sa vie, va aider Oliver. Mais, comme je l’ai déjà dit, la réciproque n’est pas valable : les bons ne deviennent jamais mauvais !

Grâce à « Oliver Twist », Charles Dickens peut critiquer les dispositifs d’aide aux pauvres. L’hospice pour orphelins traite extrêmement mal ses pensionnaires. Les enfants reçoivent comme unique nourriture un bol de gruau et le récipient brille tellement les orphelins le lèchent ! Oliver se verra exclu de l’hospice pour avoir osé réclamer un deuxième bol. Les pauvres ne peuvent espérer sortir de la misère, tout est fait pour qu’ils restent dans les bas-fonds. Oliver ne peut compter que sur sa bonne étoile pour s’échapper des griffes de Fagin et sa bande.

Ce qui m’a le plus séduite dans « Oliver Twist » c’est l’humour de Charles Dickens. Sa dénonciation des conditions de vie des pauvres se fait par l’ironie. Il décrit les comportements des soi-disant bonnes personnes à l’aide d’antiphrases : « La personne d’un certain âge était une femme remplie de sagesse et d’expérience ; elle savait ce qui était bon pour les enfants (…) ». Elle garde en effet une grande partie de la pension qui lui est allouée pour prendre soin des orphelins ! L’humour de Dickens transparaît également dans ses interpellations aux lecteurs. Le narrateur d' »Oliver Twist » est omniscient et il s’adresse à nous pour expliquer la progression de son récit : « (…) on jugera peut-être inutile ce bref préambule au changement de scène qui va suivre. En ce cas, qu’on le considère comme une façon délicate, de la part du narrateur, d’annoncer qu’il fait retour à la ville où était né Oliver Twist, le lecteur pouvant être persuadé qu’il y a de bonnes et substantielles raisons d’effectuer le voyage, sans quoi on ne l’inviterait pas à se lancer dans une telle expédition. » Charles Dickens s’amuse également beaucoup dans les intitulés de ses chapitres : « Qui répare l’impolitesse d’un chapitre antérieur, où l’on avait abandonné une dame avec beaucoup de sans-gêne. » En commençant la lecture de ce roman, je ne pensais pas trouver autant d’humour ; la critique sociale de Dickens n’en est que plus vivante.

Un des personnages principaux de ce livre est la ville de Londres. Il y a beaucoup de descriptions des bas-fonds de la capitale anglaise. Ces passages du roman sont saisissants et très visuels. « Pour atteindre ce lieu, le visiteur doit passer par un dédale de rues sans air, étroites et boueuses, où se pressent les plus grossiers et les plus pauvres des riverains et dont le commerce est consacré à tout ce qui est censé convenir à pareille population. Dans les boutiques s’entassent les comestibles les moins coûteux et les moins délicats ; les articles d’habillement les plus rudes et les plus communs se balancent à la porte du marchand ou ruissellent par les fenêtres et le parapet de sa maison. » Le Londres de Dickens est une ville totalement insalubre, faite de ruelles sombres et sales où se côtoient les  mendiants, les voleurs, les orphelins et les familles pauvres. A l’époque, l’intérêt pour les quartiers déshérités se développait dans la littérature. En France, Eugène Sue écrivait « Les mystères de Paris » où il décrivait les lieux mal-famés  après y avoir passé de nombreuse nuits d’observation. la description du Londres sordide rentre bien évidemment dans la critique sociale de Dickens, le milieu de vie est propice à l’accentuation de la paupérisation des basses classes.

« Oliver Twist » était publié en feuilleton et des foules attendaient avec impatience la sortie des différents épisodes. Si j’avais vécu à l’époque de Dickens, j’aurais sans conteste fait partie de ces gens ! Ma première lecture de Charles Dickens dans le cadre d’une réunion de lectrices victoriennes a été une réussite. J’ai été passionnée par cette histoire et je ne vais pas attendre très longtemps avant de retrouver cet auteur.

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Samedi de Ian McEwan

« Samedi » est ma troisième lecture de l’oeuvre du romancier Ian McEwan après « Expiation » et « Sur la plage de Chesil », deux romans qui m’avaient beaucoup plu.

« Samedi » nous raconte dans le détail une journée dans la vie de Henry Perowne, neurochirurgien de 48 ans résidant à Londres. Il a programmé son samedi : une partie de squash avec l’un de ses collègues, faire les courses pour le repas célébrant le retour de sa fille Daisy partie en France pour ses études, aller voir sa mère atteinte de la maladie d’Alzeihmer, aller écouter son fils Theo répéter avec son groupe de blues et enfin profiter de cette soirée en famille. Mais tout ne va pas exactement se dérouler comme Henry l’avait prévu. Sa journée commence déjà très, très tôt et pour cause, son vendredi s’est terminé très rapidement : « 48 ans, et profondément endormi un vendredi soir à 9h30 : voilà le résultat de la vie professionnelle d’aujourd’hui. Il travaille dur, comme tout le monde autour de lui, mais cette semaine, une épidémie de grippe au sein du personnel de l’hôpital l’a contraint à mettre les bouchées doubles (…) » Henry est euphorique à son réveil mais un premier évènement va modifier son humeur et le remplir d’anxiété. Cela ne fera que s’accentuer tout au long de son samedi.

La violence est au coeur du roman de Ian McEwan, elle va monter en puissance au fil des pages et de la journée d’Henry Perowne. Elle est devenue très présente dans nos vies d’occidentaux depuis le 11 septembre. La peur est partout et contamine notre vision du monde. Lorsque Henry voit dans le ciel un avion en feu, il s’imagine tout de suite qu’il s’agit d’un nouvel attentat contre notre civilisation. En réalité, il ne s’agit que d’un réacteur défectueux ! La violence, la peur amènent une paranoïa permanente, aggravée par les médias. L’information est sur le qui-vive 24h sur 24, surveillant les moindres soubresauts du monde, espérant un spectacle violent à offrir aux téléspectateurs angoissés. Henry s’en rend bien compte mais il ne peut y résister : « Il est plus intoxiqué que la majorité de ses semblables. Ses nerfs, tendus à craquer comme les cordes d’un instrument, vibrent à chaque « flash » d’information. Il est devenu incapable du moindre scepticisme, il supporte de moins en moins la contradiction, la confusion le gagne, pis, il se sent perdre son indépendance d’esprit. » La journée d’Henry Perowne est symptomatique de nos vies d’occidentaux croyant leur modèle de civilisation en permanence menacé par de soi-disants terroristes. Mais comme le montre bien Ian McEwan la peur, la crainte de l’autre ne peut qu’engendrer la violence, la décupler.

Face à ce monde destabilisé, certains se replient sur les religions ; Henry se raccroche à une notion : le hasard. En bon médecin, Henry ne voit que les lois de la physique qui seules gouvernent nos vies. Les trajectoires de chacun se jouent à peu de chose et c’est le cas de Baxter au chromosome déficient déclencheur de sautes d’humeur violentes. Henry croit dominer ces lois ou du moins les comprendre mais il va apprendre à ses dépens que le hasard est réellement imprévisible.

Le style de Ian McEwan est d’une grande fluidité. Il réussit à entrelacer avec virtuosité les évènements de la vie d’Henry Perowne et ceux du monde. Il navigue aussi sans cesse entre le présent et le passé ce qui nous permet d’englober parfaitement la vie des différents protagonistes de la journée. L’auteur nous narre dans les moindres détails le samedi d’Henry sans jamais ennuyer, justement grâce à ces différents niveaux de narration. A souligner aussi l’importance que Ian McEwan donne à l’art, notamment la musique et la littérature qui enrichissent nos vies et nous ouvrent l’esprit.

« Samedi » de Ian McEwan est un exercice de style brillant et réussi. Mais il se double d’une analyse tout à fait intéressante sur l’état de la civilisation occidentale après les attentats du 11 septembre 2001. Cette troisième exploration de l’univers du romancier anglais m’a séduite et je vais continuer à découvrir son travail.

La troisième Miss Symons de Flora M. Mayor

C’est une excellente découverte que viennent de m’offrir les éditions Joëlle Losfeld : « La troisième Miss Symons » de Flora M. Mayor (1872-1932).

Henrietta Symons est la troisième fille d’une famille de sept enfants. Rapidement l’enfant perd tout son charme et l’intérêt que lui portent les autres membres de la famille. Son mauvais caractère participe également beaucoup à son isolement. Que ce soit à l’école ou à la maison, Henrietta ne peut contrôler ses accès de colère. « Henrietta aurait encore plus aimé l’école si elle avait mieux contrôlé son mauvais caractère. Malheureusement, à 13 ans, le pli était pris. Non qu’elle mît des mots sur ses sentiments, mais elle avait le vague sentiment d’avoir toujours été de trop dans la vie, ce qui lui donnait le droit, à titre de consolation, d’être de méchante humeur. Cela lui valait d’être constamment en conflit avec les autres, ce qui ne rendait personne plus malheureux qu’elle. » Car Henrietta se désespère de ne pas être aimée, elle aimerait compter ne serait-ce que pour une seule personne. Pour accentuer son malheur, ses soeurs sont appréciées, aimées et à l’âge adulte ont de nombreux courtisans. Henrietta ne réussit à en avoir qu’un mais son histoire d’amour tourne rapidement court. Que peut faire une jeune femme sans mari à l’époque victorienne ? Quelles activités, quelles passions peut-elle trouver pour se faire une place dans la société ?

C’est le portrait d’un étonnant personnage que nous livre Flora M. Mayor. Au début de ce court roman, on se prend de pitié pour cette enfant solitaire, délaissée qui ne demande qu’à exprimer son amour. Elle tente pendant un moment d’adoucir son caractère pour séduire son entourage. Malheureusement ses quelques efforts ne sont pas couronnés de succès, Henrietta ne se fait pas d’amies, ne se trouve pas de mari. Elle se retrouve seule, doit se trouver des occupations pour montrer que son statut de vieille fille n’est pas un fardeau. Elle essaie d’étudier mais n’a pas la ténacité nécessaire ; elle tient sa maison à la mort de sa mère mais se transforme rapidement en despote ; elle se met aux oeuvres de charité mais elle se soucie peu du sort des pauvres ; elle voyage de par le monde, plus pour passer le temps que pour découvrir d’autres pays. Cette vie en solitaire ne fait qu’aggraver son mauvais caractère qu’elle ne se gêne pas de laisser s’exprimer. « Cette vie lui gâta le caractère. Elle était plus irritable et tatillonne que jamais, toujours prête à livrer bataille, flairant l’entourloupe, persuadée qu’on cherchait à profiter d’elle. Vivre seule ne lui convenait pas et sous des dehors dominateurs, elle était faible, indécise et timide. » Ce personnage geignard, colérique n’est vraiment pas sympathique ! J’ai fini, comme tout le monde, par blâmer Henrietta pour son mauvais caractère car rien d’autre ne semble être à l’origine de sa mise à l’écart. Même avec sa soeur cadette, Evelyn, qui lui montre de l’affection, Henrietta est désagréable et blessante. L’auteure ne nous aide pas à aimer son personnage !

Comme souvent chez les écrivains féminins, « La troisième Miss Symons » traite du mariage. C’est une condition nécessaire pour la femme à cette époque, on voit qu’Henrietta est méprisée car elle n’a pas de prétendant. Ses soeurs ont pitié d’elle une fois qu’elles sont mariées. Elles ont réussi à obtenir un statut social, une situation qui leur donne l’approbation de tous. « Il y a cinquante ans, la grande majorité des filles de son milieu se mariaient de bonne heure, et les années à la maison après l’école étaient envisagées comme une courte période de préparation au mariage. Peu importait à Louie ou Minna qu’elles n’aient eu aucun centre d’intérêt pour meubler leurs journées, que leur vie n’ait été que soirées mondaines et intervalles d’attente, dans la mesure où cela avait duré 4 ou 5 ans et produit les résultats escomptés : un beau mariage. Mais dans le cas d’Henrietta, cette période censée ne durer qu’un temps parut se prolonger indéfiniment, et quand les bals cessèrent, elle eut bien du mal à occuper ses journées. » Mais heureusement pour Henrietta, Flora M. Mayor n’a pas qu’un regard édulcoré sur le mariage. Elle écrit sur une époque qui n’est pas la sienne, son avis est distancié et elle présente une autre image de ces beaux mariages. Les soeurs d’Henrietta se rendent finalement compte que le mariage peut comporter des désagréments renforcés par les revers de fortune de leurs époux.  Elles en viennent à envier Henrietta qui, seule, dispose de beaucoup d’argent et de liberté. Finalement, mariée ou non, le sort de la femme n’est pas très enviable à l’époque victorienne et aucun n’offre de liberté véritable.

« La troisième Miss Symons » se dévore d’un trait, le récit de l’échec de la vie d’Henrietta a été un grand plaisir de lecture. La quatrième de couverture explique que Flora M. Mayor est l’auteur de trois romans dont celui-ci. Je ne sais pas si les deux autres sont édités mais j’aimerais les lire.

Vera de Elizabeth von Arnim

J’avais précédemment lu « Avril enchanté » que j’avais beaucoup apprécié et grâce à Lilly, j’ai découvert un autre roman de Elizabeth von Arnim : « Vera ». Les deux romans sont forts différents, autant « Avril enchanté est lumineux, autant « Vera » est sombre et glaçant.

Une semaine après être arrivée en vacances en Cornouailles, Lucy voit son père mourir. Elle rencontre alors Everard Wemyss qui vient de perdre sa femme, Vera, dans un accident. La douleur, le deuil les rapprochent. Everard, bien plus vieux que Lucy, prend les choses en main et se charge des funérailles du père de la jeune femme. Au fil des jours, Lucy se laisse séduire par Everard : « De son côté, elle n’avait jamais rencontré quelqu’un d’aussi agréable ni un soutien moral aussi puissant. Du point de vue physique (…) il était tout aussi charmant. Il évoquait pour elle le plus doux des sofas, ceux qui coûtent cher, parce qu’ils sont encombrés de coussins. » Tous deux se marient très rapidement. Everard emmène alors Lucy dans sa maison de campagne « Les Saules » où Vera est tombée du balcon du deuxième étage.

Le résumé vous rappelle quelque chose ? L’intrigue fait bien entendu penser au « Rebecca » de Daphné Du Maurier. En réalité, c’est l’inverse puisque « Vera » fut écrit avant « Rebecca ». On retrouve dans les deux romans l’histoire d’un trio : un homme d’une quarantaine d’années qui épouse une jeune femme de vingt ans sa cadette et qui a perdu sa première femme dans des circonstances dramatiques. La maison où sont mortes les deux premières épouses joue un rôle important dans le récit. La narratrice de « Rebecca » et Lucy sont inquiètes d’habiter dans leur nouvelle demeure, elles pensent que le passé hante les lieux. Les deux jeunes femmes sont obsédées par Rebecca et Vera. C’est ainsi que Lucy parle des Saules : « Oh ! Oui ! Cette maison l’obsédait, et quel réconfort cela eût été de lui faire part de ses hantises, et qu’il l’aide à les chasser – et de le voir en rire ! Même s’il la jugeait trop stupide et trop morbide pour avoir la moindre envie de rire, quel réconfort, tout de même, ce serait s’il pouvait lui passer son caprice et consentir d’en changer la décoration. »  Cette histoire, qui inspira peut-être Daphné Du Maurier, occupe la première partie de « Vera ».

Une fois le couple installé aux Saules, l’atmosphère change totalement. Lucy pensait avoir épousé un homme charmant, éperdument amoureux de « sa petite fille ». Durant le voyage de noces, Lucy commence à comprendre que Everard Wemyss n’est pas l’homme qu’il semblait être. Aux Saules, l’atmosphère devient irrespirable pour Lucy. Everard est totalement obsédé par les détails de la vie quotidienne. Tout doit être fait selon ses caprices. A l’heure du thé, une servante apporte tout le nécessaire mais fait malencontreusement tomber les toasts. Everard lui demande d’en ramener mais lorsque cela est fait, il estime que le thé n’est plus assez chaud. La servante repart avec le thé mais à son retour ce sont les toasts qui ne sont plus assez frais ! Everard torture la servante uniquement  pour la punir de sa maladresse. Cela donne une bonne idée de l’état pathologique d’Everard Wemyss. Le problème c’est qu’il s’en prend également à Lucy qui est totalement désorientée par les changements d’humeur de son mari. Elizabeth von Arnim est dure avec son héroïne. Elle plonge une jeune femme naïve et innocente dans un piège infernal. Aucune porte de sortie ne s’offre à Lucy, même sa tante bien aimée, Mrs Entwhistle, ne peut lui venir en aide. Le livre se termine sans une note d’espoir, on devine malheureusement quelle va être la vie de Lucy.

« Vera » est un roman très noir, cruel pour son héroïne. Il m’a beaucoup intéressée pour sa proximité avec « Rebecca » mais au final Elizabeth von Arnim écrit une histoire totalement différente. « Vera » m’a fait fortement penser à « Le destin de Mr Crump » de Ludwig Lewisohn, et pour moi c’est un immense compliment car ce livre est un chef-d’oeuvre.

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Rebecca de Daphné Du Maurier (Blog-o-trésors)

La narratrice de « Rebecca »est une jeune femme timide, peu sûre d’elle et maladroite. Après avoir perdu son père qu’elle adorait, elle s’est faite embaucher comme dame de compagnie auprès de Mrs Van Hopper. Les deux femmes passent des vacances à Monte Carlo et c’est là qu’elles rencontrent le très séduisant Maximilien De Winter. Ce dernier est très riche, propriétaire d’un immense domaine nommé Manderley, il a perdu sa femme, Rebecca, quelques mois plus tôt. Cette dernière est morte noyée lors d’une sortie en mer et Maxim semble tenter d’oublier ce drame loin de Manderley. Mrs Van Hopper tombe malade ce qui permet à Maxim et à la narratrice de se rapprocher. Ils tombent rapidement amoureux malgré leur différence d’âge d’une vingtaine d’années. Maxim demande à la narratrice de l’épouser immédiatement. Après une délicieuse lune de miel, le couple De Winter rentre à Manderley où plane le souvenir de Rebecca.

Il est impossible d’en raconter plus sous peine de déflorer l’intrigue. « Rebecca » est un livre à suspense. L’histoire est racontée tambour battant, le lecteur est totalement entraîné et ne peut lâcher le livre avant la fin. Daphné Du Maurier fait monter la tension dans de nombreuses scènes et elle ne la relâche jamais. La fin abrupte ne laisse pas les personnages souffler. Parmi les différentes scènes, celle dont je me souviendrai longtemps est celle du bal masqué marquée par une montée du suspense et par une grande cruauté.

« Rebecca » est le livre d’une obsession : celle de la narratrice pour Rebecca. Elle n’est pas très à l’aise d’arriver dans la maison où a vécu celle-ci et tout est fait pour qu’elle ne l’oublie pas. A part la chambre à coucher du couple, rien  n’a changé. La narratrice doit écrire sur le papier de Rebecca, elle trouve son mouchoir dans un imperméable, les habitudes de la maison sont celles de la première femme de Maxim. La chambre de cette dernière a été conservée intacte par la gouvernante, Mrs Danvers. La narratrice ne peut donc trouver sa place à Manderley et elle le peut d’autant moins qu’elle est tout le contraire de Rebecca. Elle ne vient pas du même monde que Maxim, elle est gauche, réservée et ne sait comment se tient une demeure comme Manderley. Elle n’a rien de la grande dame du monde qu’était Rebecca. Au début du roman, elle nous explique à quel point elle est insignifiante : « Cela signifiait que j’étais une jeune personne sans importance et que point n’était besoin de prendre garde à moi dans la conversation. » Daphné Du Maurier ne nous donne quasiment aucune indication sur sa vie passée et surtout elle ne se donne pas la peine de lui trouver un prénom !

Face à elle , un personnage de méchante parfaite : Mrs Danvers. La première description de la gouvernante est très parlante : « Quelqu’un se détacha de cette mer humaine, une personne grande et maigre, vêtue de noir mat, et dont les pommettes saillantes et les grands yeux creux lui faisaient une tête de mort d’un blanc de parchemin. Elle vint à moi et je lui tendis la main, enviant son air de dignité, mais lorsqu’elle prit ma main je sentis la sienne molle et lourde, d’un froid mortel, posé sur mes doigts comme un objet inanimé. »  Mrs Danvers est habitée par le souvenir de Rebecca qu’elle a connue enfant. L’obsession montante de la narratrice  vient en grande partie de la gouvernante, c’est elle qui est à l’origine de l’humiliation dans la scène de bal. Mrs Danvers est un personnage très réussi, froid, psychotique et terriblement inquiétant.

J’ai adoré ce livre de Daphné Du Maurier à la construction palpitante et aux personnages bien dessinés. A noter l’adaptation d’Alfred Hitchcock avec Laurence Olivier et Joan Fontaine qui sont parfaits dans leurs rôles respectifs. Hitchcock prend quelques libertés avec le roman mais il montre bien l’oppression, l’angoisse montantes de la narratrice. Une oeuvre à lire et à voir donc !

coffretrsors31.jpg 4/4 : Challenge terminé!

Pierre de lune de W. Wilkie Collins

Le colonel Herncastle a dérobé, lors de la prise de Seringapatam en 1799, un diamant appelé Pierre de lune. Cette pierre était incrustée dans le front de la statue du dieu hindou personnifiant la lune. D’une très grande valeur, elle était protégée par trois brahmanes qui se succédaient de génération en génération. La légende de la Pierre de lune dit : « Le dieu prédit de terribles catastrophes aux mortels présomptueux qui oseraient s’emparer de la pierre sacrée et à leurs descendants ; la malédiction fut écrite en lettres d’or sur les portes du temple. »

A sa mort, le colonel Herncastle décide de léguer la Pierre de lune à sa nièce Rachel Verinder. Etant brouillé avec la mère de celle-ci, on imagine que le colonel veut attirer le mauvais sort sur sa famille. Le soir de l’anniversaire de Rachel, son cousin Franklin Blake lui remet le précieux bijou. Le lendemain matin, la Pierre de lune a disparu ! Qui a pu la voler dans le boudoir de Rachel ? Sont-ce les trois hindous que l’on a vu roder autour de la maison ? Les domestiques attirés par la taille du diamant ? Ou bien encore un membre de la famille ?

« Pierre de lune » a été écrit en 1868 par W. Wilkie Collins qui l’a fait paraître en feuilleton dans la revue « All the year around ». Cette forme de publication se ressent dans certains chapitres où le narrateur s’adresse directement au lecteur pour réveiller son attention ou accentuer le suspens : « Je vous en prie, soyez fort attentif ou bien vous ne vous y retrouverez plus du tout quand nous progresserons plus avant dans l’histoire. Oubliez enfants, dîner, emplettes, que sais-je encore ? (…) J’espère que la liberté que je prends en vous parlant de la sorte ne vous choquera nullement. De cette seule façon, il me semble, je puis captiver l’attention de mon aimable lecteur. » Ce dernier devait effectivement rester attentif puisqu’il ne pouvait avancer dans l’histoire qu’au rythme des publications du journal.

W. Wilkie Collins invente avec « Pierre de lune » l’archétype de l’inspecteur qui m’a beaucoup fait penser à son successeur littéraire Sherlock Holmes. Le sergent Cuff est un enquêteur intuitif, très observateur pour qui chaque détail est signifiant et peut changer le cours de ses recherches. Comme Holmes joueur de violon passionné, le sergent Cuff a un hobby loin du crime : les roses, ce qui donne lieu à de fréquentes altercations avec le jardinier de la famille Verinder ! Un dernier point commun entre Holmes et Cuff : leur réputation qui les précède et les entoure d’une aura de respect et d’admiration. « -Je commence à croire que nous verrons bientôt la fin de notre anxiété, dit-il, car si la moitié des histoires qu’on raconte sont vraies, le sergent Cuff n’a pas son pareil en Angleterre pour éclaircir les mystères les plus ténébreux. »

Mais ce que j’ai trouvé de très intéressant dans « Pierre de lune » c’est que W. Wilkie Collins ne reste pas dans le roman policier classique. Tout d’abord, le sergent Cuff n’enquête pas sur un meurtre comme c’est souvent le cas dans les livres de Conan Doyle ou d’Agatha Christie. Il y aura bien une mort mais il s’agit d’un suicide. Ensuite le lecteur ne suit pas le sergent Cuff du début à la fin de son enquête. « Pierre de lune » est constitué de différents récits. Une fois l’affaire terminée, Franklin Blake a demandé aux différents témoins de l’affaire de raconter ce qu’ils ont vu. Le sergent Cuff n’occupe donc pas tout le récit qui est fragmenté et reflète des personnalités différentes. W. Wilkie Collins force son lecteur à faire la part des choses dans les différents textes en fonction du narrateur. Cette diversité de points de vue apporte beaucoup au récit qui devient extrêmement vivant.

W. Wilkie Collins en profite pour étudier la société victorienne en plaçant sa loupe sur les Verinder, grande famille aristocratique. L’auteur déplace les préjugés habituels. Le voleur de diamant n’est pas forcément à chercher parmi les domestiques ou les couches inférieures de la société. Les apparences peuvent être trompeuses comme nous le montre le médecin Ezra Jennings détesté de tous à cause de son curieux physique et qui sera pourtant le héros de cette investigation. Le vernis des bonnes moeurs se fendille chez Wilkie Collins pour montrer la noirceur des nantis.

« Pierre de lune » est une réussite comme, j’ai l’impression, tous les Wilkie Collins ! L’enquête est palpitante, extrêmement bien construite avec des rebondissements relançant à point nommé l’intérêt du lecteur. J’ai été totalement captivée par l’histoire de la Pierre de lune qui offre tout ce dont on peut rêver : du suspens, de la psychologie, des personnages attachants et un questionnement sur les moeurs de la société victorienne. Du grand art.

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L'amour dans un climat froid de Nancy Mitford

« L’amour dans un climat froid » est en quelque sorte une suite de « La poursuite de l’amour » puisqu’on y retrouve la même narratrice, Fanny. L’histoire qu’elle nous raconte cette fois se déroule en parallèle de celle du premier roman. Fanny abandonne le domaine d’Alconleigh et la famille Radlett pour celui de Hampton Park et la famille Montdore. Dans le première partie, elle accompagne les premiers pas dans le monde de Polly, la fille des Montdore. Cette dernière est fille unique, elle est d’une beauté époustouflante et d’une grande distinction. Sa mère, l’intimidante Sylvia Montdore, a légitimement de grandes espérances concernant l’avenir matrimonial de Polly. D’autant plus que les filles de leurs voisins Radlett se marient les unes après les autres, dont notre chère Linda dont nous entendons parler deci delà. Mais Polly ne reçoit pas de demandes en mariage et ne fait rien pour les faire naître. « J’aperçus Polly qui dansait avec Boy. Elle ne semblait pas rayonnante de bonheur, comme une fille aussi tendrement gâtée eût du l’être à son premier bal londonien. Elle paraissait lasse, au contraire, ses traits étaient tirés et elle ne bavardait pas joyeusement à l’imitation des autres  jeunes femmes. » La froideur de Polly s’expliquera par la suite et sera à l’origine d’un immense scandale. Cette première partie de « L’amour dans un climat froid » ressemble beaucoup à « La poursuite de l’amour ». Il s’agit de nouveau de l’entrée dans le monde d’une jeune aristocrate anglaise.  Fanny y est une amie et une narratrice totalement effacée comme dans le premier roman. Nancy Mitford évoque par petites touches le destin de Linda Radlett pour faire un lien avec l’histoire précédente mais la meilleure amie de Fanny ne prend plus beaucoup de place dans sa vie.

Dans la deuxième partie, Fanny s’installe à Oxford avec son mari. Lady Montdore, solitaire et désespérée par le mariage de Fanny, vient régulièrement s’épancher chez Fanny. Heureusement pour notre héroïne, la vieille lady acariâtre trouve un nouveau compagnon dans son neveu Cédric. Le fantasque jeune homme redonne vie à Hampton Park et à ses habitants. Il devient héritier des Montdore, Polly ayant été déshéritée. Dans cette partie, Fanny prend enfin un peu plus de place. On découvre sa vie à Oxford, la naissance de ses enfants, et son mari qui ne semble pas être très aimable. Il apparaît en général uniquement pour rabrouer et critiquer les goûts de sa femme. Fanny découvre les joies du mariage ! Comme toutes les jeunes filles, elle rêvait du mariage en pensant que sa vie commencerait avec lui. Elle en est fort déçue et moi avec car son union semblait plus harmonieuse dans « La poursuite de l’amour ».

« L’amour dans un climat froid » a les mêmes qualités et les mêmes défauts que « La poursuite de l’amour ».  C’est un roman charmant décrivant les bonnes moeurs de l’aristocratie anglaise parfois quelque peu déjantée. Lady Montdore organise, par exemple, avec Cédric un bal vénitien avec gondoles flottant sur l’eau en plein milieu d’un salon ! Nancy Mitford nous présente ce petit monde avec beaucoup d’humour, allant jusqu’à l’ironie lorsqu’elle évoque les illusions des jeunes filles sur le mariage. Malheureusement la fin est de nouveau bâclée. Nancy Mitford règle le sort de ses personnages en un petit paragraphe. Je suis donc restée sur ma faim.

« L’amour dans un climat froid » reste un délicieux moment de lecture, so british, à savourer avec une tasse de thé fumant et une assiette de shortbreads !