Les gens de Bilbao naissent où ils veulent de Maria Larrea

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Dans l’Espagne franquiste, deux enfants naissent, l’une en Galice et l’autre à Bilbao, et sont abandonnés par leurs mères dans des institutions. Ils connaitront la pauvreté, la violence avant de se rencontrer et de se marier. Victoria et Julian décident de s’installer en France, à Paris où elle sera femme de ménage et lui gardien du théâtre de la Michaudière. En 1979, naît leur fille Maria qui sera choyée par ses parents malgré le manque d’argent. Celle-ci réussit son parcours scolaire, travaille dans le milieu du cinéma, se marie. Sa vie semble installée mais à 27 ans, une voyante lui annonce qu’elle ne serait pas la fille de ses parents. Maria engage alors des recherches sur les origines de sa famille.

Dans son premier roman fortement autobiographique, Maria Larrea fait s’entrecroiser plusieurs temporalités : l’enfance de Victoria et Julian et celle de sa narratrice. Toute la première partie du roman est consacrée à cette mise en place de l’histoire des protagonistes avant la révélation qui va changer la vie de la narratrice. La deuxième partie, qui m’a beaucoup plus emballée, est dédiée à l’enquête sur les origines. Cette partie est plus touchante que la première, la narratrice m’y a semblé beaucoup plus incarnée. Elle y questionne la famille et son fonctionnement. Il se dégage finalement énormément de tendresse pour ses parents, pour la manière dont ils ont élevé leur fille unique. L’histoire de cette famille, écrite dans une langue fluide et très visuelle, est d’un romanesque fou et méritait sans conteste un roman.

Même si j’ai des réserves sur la première partie du roman, j’ai été séduite par « Les gens de Bilbao niassent où ils veulent » qui se lit avec plaisir malgré les sujets difficiles qui y sont abordés.

En salle de Claire Baglin

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L’été de ses vingt ans, la narratrice se fait embaucher dans un fast-food pour plusieurs mois. Elle découvre les différents postes : le drive, la salle, l’espace café, la préparation des salades, des frites. Les gestes sont millimétrés, comptés pour gagner du temps. Même dans les moments creux, il faut être perpétuellement actifs. Les managers surveillent chaque employé. La jeune femme découvre le travail répétitif qui aliène jusqu’à l’oubli de soi. « Certains me disent courage, ils savent que mes mains sont polies par le sel et que je ne pense plus depuis quelques heures mais je ne veux rien d’autre que rester là où je suis. Je n’espère plus le drive, accaparé par les anciens et ceux qui font des heures supplémentaires, je ne redoute que la salle et le vide qu’elle crée en moi. Aux frites, l’automatisme m’empêche de réfléchir. »

Dans son premier roman, Claire Baglin décrit un monde du travail exclusivement tourné vers la productivité où l’individu n’a pas sa place. Les managers ne prennent d’ailleurs pas la peine de retenir les prénoms des employés. En parallèle des descriptions minutieuses de ce quotidien abrutissant, Claire Baglin évoque les souvenirs d’enfance d’une famille de la classe ouvrière : l’installation au camping, le bonheur des enfants lorsqu’ils vont au fast-food, une rencontre avec des auteurs en bibliothèque, etc… De ses évènements ressort la figure du père, ouvrier dans le service de maintenance d’une usine. Il s’épuise à faire les 3/8, tente de réparer tout ce qu’il trouve et se sent fier d’obtenir la médaille du travail après vingt ans de bons et loyaux services.

Claire Baglin ne tisse pas de lien entre les deux parties de son texte qui s’enchainent d’un paragraphe à l’autre sous forme de fragments, d’instantanés. C’est au lecteur de donner de la cohérence à l’ensemble : dureté et vacuité du monde du travail, reproduction des classes sociales d’une génération à l’autre, fierté perdue du monde ouvrier. Chacun pourra donner le sens qu’il souhaite au texte.

Lucide, précise, Claire Baglin décrypte un système qui broie les individualités pour produire toujours plus et plus vite. Un texte maîtrisé qui démythifie le monde du travail, subi la plupart du temps et non choisi.

L’enfant rivière d’Isabelle Amonou

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Après six ans d’absence, Thomas revient au Québec pour l’enterrement de son père. Au bord de la rivière Outaouais, à la frontière avec l’Ontario, ses souvenirs remontent à la surface : la disparition de son fils Nathan qu’il avait eu avec Zoé, sa compagne. Après le drame, Thomas a préféré tout laisser derrière lui, recommencer à zéro pour tuer son chagrin. Zoé habite toujours au même endroit, elle reste persuadée que Nathan n’est pas mort et qu’elle va le retrouver. Elle le cherche parmi les groupes de migrants venus au Canada suite au réchauffement climatique. Elle arpente les forêts, silencieuse et invisible, pas uniquement dans l’espoir d’y croiser son fils. Zoé chasse et ses proies sont des enfants.

Isabelle Amonou situe son roman en 2030, ce qui lui permet de flirter avec le genre de la dystopie. Mais ce qu’elle décrit est particulièrement réaliste et en parfaite continuité avec ce que nous vivons actuellement : tornades, inondations, réfugiés climatiques, construction d’un mur entre le Canada et l’Alaska, violence. A ce futur malheureusement plausible, Isabelle Amonou ajoute une réflexion sur le passé du Québec. Camille, la mère de Zoé, est une Algonquine qui a connu les pensionnats pour autochtones où l’on tuait l’Indien en eux. Durant tout le roman, Zoé va se questionner sur son identité, ce qui fait d’elle un personnage complexe et passionnant.

Il faut également souligner l’habileté de l’autrice à construire son intrigue. Au début, celle-ci se développe doucement, nous faisant découvrir petit à petit les failles et les blessures des différents protagonistes. Tout s’accélère ensuite, la violence explose et tout semble pouvoir arriver. Le roman nous happe alors pour ne plus nous lâcher.

« L’enfant rivière » fut une très belle découverte. Isabelle Amonou nous offre un roman d’une grande efficacité narrative, aux thématiques variées et aux personnages complexes et nuancés.

A l’amie des sombres temps, lettres à Virginia Woolf de Geneviève Brisac

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Avec « A l’amie des sombres temps », Geneviève Brisac poursuit son dialogue avec Virginia Woolf, débuté en 1982 avec une interview inventée pour Le Monde, au travers de onze lettres. Ce choix n’est pas un hasard puisque Virginia Woolf en écrivit énormément pendant sa vie. « Nous aimons lire et écrire des lettres, nous adorons les correspondances, parce que c’est l’essence même de la littérature : une évasion, un art, un compagnonnage, des fils qui jamais ne se rompent entre soi et soi, entre soi et les autres, une continuité qui apaise l’angoisse, ce vertige dont nous parlions. »

Geneviève Brisac s’interroge dans ses lettres : comment écrire à un écrivain que l’on admire ? Quoi lui dire ? Elle choisit de prendre des nouvelles de Virginia Woolf et de lui donner des siennes. Les onze lettres sont l’occasion d’une merveilleuse évocation de l’écrivaine anglaise. Geneviève Brisac revient sur les préjugés, les critiques qui ont souvent été rattachés au nom de Virginia Woolf, pour les balayer d’un revers de la main.

Au travers de ses œuvres, Geneviève Brisac nous montre une femme brillante, drôle, moqueuse, aimante pour ses proches, audacieuse dans son écriture mais craignant par dessus tout l’échec et l’indifférence. Elle nous permet également de découvrir ou redécouvrir des textes moins connus comme « De la maladie » (les lettres sont écrites en pleine pandémie) ou « Instants de vie ».

La romancière française explique surtout qu’en ces temps sombres, où les tensions politiques et sociales s’exacerbent, les livres de Virginia Woolf sont un refuge, un réconfort. « J’ai repensé à vos lettres. Ce sont elles, le réel, ce sont des actes. Les mots sont des actes, les phrases sont le réel, ai-je murmuré. Il faut que je lui écrive ce soir quand je serai rentrée chez nous. Que je lui raconte comment les livres m’ont sauvé la vie. Mieux qu’un médecin, qu’une drogue. En donnant un sens à nos jours, des heures plus denses, plus ensoleillées. »

« A l’amie des temps sombres » est un formidable et vibrant hommage à Virginia Woolf, à son génie et au pouvoir consolateur de la littérature, de la beauté.

L’heure des oiseaux de Maud Simonnot

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Ile de Jersey, 1959, Lily, 8 ans, vit dans un orphelinat où règnent les mauvais traitements et les sévices. L’enfant parvient à endurer cela grâce au chant des oiseaux, à la beauté de la forêt et à son amour pour le petit.

Soixante ans plus tard, une jeune femme vient sur l’île pour mener l’enquête sur les origines de son père. Il aurait séjourné à l’orphelinat avant d’être envoyé en France en 1959 où il sera adopté. La jeune femme va rapidement se heurter au silence des habitants qui ne veulent pas raviver les souvenirs des violences subies par les enfants de l’orphelinat. La tranquillité de Jersey doit être préservée. « Au nom d’un principe absolu : la discrétion est l’ingrédient essentiel de la prospérité d’un paradis fiscal. » Mais la jeune femme ne compte pas en rester là.

Maud Simonnot nous entraine sur l’île de Jersey après nous avoir fait découvrir l’île de Ven en mer Baltique dans son merveilleux premier roman « L’enfant céleste ». De courts chapitres alternent entre le passé et le présent, entre la lumineuse et vive Lily et la narratrice en quête de vérité. Toutes les deux ont en commun l’amour des oiseaux : Lily ne cesse de s’émerveiller de leurs chants, la narratrice est ornithologue. Comme dans son premier roman, Maud Simonnot prête une grande attention à la nature, ses descriptions sont encore une fois sensibles et poétiques. Une grande douceur se dégage de la nature, source de consolation pour Lily face à la brutalité des hommes. Le sujet traité, inspiré de faits réels, est extrêmement douloureux mais l’autrice n’en rajoute pas dans le pathos, son texte est sobre et juste.

Avec « L’heure des oiseaux », Maud Simonnot confirme son talent entre infinie délicatesse, poésie, économie des mots et beauté de la nature. Un très beau texte aux personnages touchants.

L’évaporée de Wendy Delorme et Fanny Chiarello

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Eve a quitté Jenny du jour au lendemain sans aucune explication. L’évaporée, comme la surnomme Jenny, a laissé toutes ses affaires dans la maison de sa compagne. Cette dernière ne cesse de se questionner sur leur relation et ne perd pas espoir de revoir venir celle qu’elle a aimé éperdument. Pendant ce temps, Eve doit essayer de guérir de blessures qui ont ressurgi de son passé. 

« Depuis que j’ai lu l’incipit de ce livre, je sais qu’il est possible de vivre une même histoire en deux narrations totalement différentes. Et que l’expérience de chaque être en ce monde est une solitude vraiment irrémédiable. » « L’évaporée » est écrit à quatre mains et nous propose d’explorer alternativement les deux faces de cette rupture. Fanny Chiarello a écrit les chapitres concernant Jenny, tandis que Wendy Delorme, dont j’ai adoré le roman précédent, a rédigé ceux qui concernent Eve. Deux points de vue, deux écritures qui donnent vie, corps et chair à deux femmes qui se sont aimées puis séparées. Cette construction en parallèle nous permet de comparer et de comprendre les points de vue, les ressentis des deux femmes.

Et ces deux femmes sont fort différentes. Jenny est écrivaine, elle s’est retirée à la campagne, est revenue à la terre. « Elle me console de mes illusions perdues, me réconcilie avec mon espèce et, un jour, elle me fera un linceul moelleux et chaud, généreux. » Jenny est en quête d’absolu, l’amour chez elle ne souffre aucune compromission. Eve est journaliste, parisienne, elle a été mariée et est mère de deux enfants. Elle est plus distante et semble ne plus rien attendre de l’amour. Les deux autrices nous offrent une analyse fine de celle qui reste et de celle qui part, l’une et l’autre déjouent nos attentes quant aux rôles qui leur sont assignés au départ.

Dans les propos des deux femmes se dessine également un questionnement sur la création et notamment sur la manière dont les écrivains se nourrissent de ce qui les entoure pour créer. L’écrivain doit-il se fixer des limites pour éviter de faire souffrir ses proches ? Les mots peuvent en effet devenir des armes tranchantes…

« L’évaporée » est un texte formidablement écrit. Les deux voix, toutes en poésie et en sensibilité, se marient merveilleusement bien. Un dispositif littéraire original qui fonctionne grâce à deux autrices inspirées.

Trois sœurs de Laura Poggioli

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« Krestina, Angelina et Maria sont sœurs. Elles avaient 19,18 et 17 ans le 27 juillet 2018 quand elles ont tué leur père Mikhaïl Sergueïevitch Khatchatourian. » Ce meurtre est le résultat d’années de maltraitance, d’humiliations et de violences sexuelles. Ce terrible fait divers a beaucoup divisé la Russie sur la question de la légitime défense et des violences domestiques. Laura Poggioli, qui a vécu en Russie lorsqu’elle était étudiante, a voulu comprendre cet évènement tragique et sa résonnance dans la société russe. L’histoire des sœurs Khatchatourian lui a également tendu un miroir reflétant sa propre histoire et celle des femmes de sa famille.

« Trois sœurs » est un texte hybride qui mélange l’histoire romancée des sœurs Khatchatourian, l’analyse des violences intra-familiales en Russie et un récit plus personnel et cathartique. Les deux premiers sont très intéressants et bénéficient de la connaissance profonde de l’autrice de ce pays. Le poids du patriarcat reste très marqué en Russie. Laura Poggioli explique que les violences domestiques devaient rester dans le domaine privé et se régler en famille. « (…) si l’Etat s’en mêlait, y regardait de trop près, ça risquait de mettre en danger l’équilibre même des familles et l’existence des valeurs traditionnelles. » Ce qui est également aberrant, c’est la manière dont ces violences sont utilisées dans la rivalité avec l’Occident. Les femmes s’y expriment dorénavant, la parole s’y est libérée, elle ne peut donc pas l’être en Russie. 

Les passages concernant sont histoire personnelle, ses relations aux hommes m’ont moins intéressée et m’ont semblée superflus par rapport au reste du livre. Le récit de la vie des trois sœurs, l’analyse de la société russe, la passion de l’autrice pour ce pays forment un ensemble cohérent qui n’avait besoin qu’aucun rajout. Chaque fois qu’elle nous fait sortir de la Russie, j’ai eu l’impression de m’éloigner du véritable sujet du livre. 

Même si « Trois sœurs » s’éparpillent dans des genres différents, l’histoire des sœurs Khatchatourian et l’analyse du fait divers par Laura Poggioli sont édifiantes.

Les enfants endormis d’Anthony Passeron

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Arrière pays niçois, les Trente Glorieuses ont été profitables à la famille d’Anthony Passeron. Leur boucherie-charcuterie a bien prospéré dans leur petite ville rurale. Leur fils aîné, Désiré, sera le premier à obtenir le bac et une bonne place chez le notaire. Mais Désiré rêve d’une autre vie, il étouffe dans l’étroitesse de l’univers de ses parents. C’est ainsi qu’il part à l’aventure à Amsterdam. Il en revient accro à l’héroïne. Et c’est sans difficulté qu’il en trouve sur la Côte d’Azur, les seringues circulent, s’échangent. A la honte de voir Désiré voler médicaments, bijoux de famille et argent du commerce pour se payer ses doses, va bientôt s’ajouter celle d’une maladie inconnue et dévastatrice : le SIDA.

Dans « Les enfants endormis », Anthony Passeron fait le récit en parallèle de deux courses contre la montre : celle des médecins et celle de Désiré et de sa famille. La première retrace la propagation rapide de la maladie sur des populations marginalisées : les homosexuels, les drogués, les africains et haïtiens. L’auteur retrace minutieusement les avancées, les échecs des chercheurs pour identifier le virus et ses modes de contamination, la concurrence entre les équipes françaises et américaines, le peu d’intérêt des autorités pour cette maladie et enfin la recherche d’un traitement.

Face au travail opiniâtre des chercheurs, il y a la vie de Désiré, celle de sa compagne et de leur fille Émilie. Tous trois ont contracté la maladie. Plongée au départ dans le déni, Louise, la mère de Désiré, va se révéler une combattante acharnée passant ses journées à l’hôpital auprès de son fils si prometteur puis de sa petite fille, bravant les humiliations et le mépris. La grand-mère d’Anthony Passeron est une femme admirable qui dépasse ses préjugés, ses peurs pour accompagner les siens dans un combat malheureusement perdu d’avance.

La force du livre d’Anthony Passeron se situe dans cette construction qu’il réussit à parfaitement équilibrer. La partie scientifique est passionnante, très documentée tout en restant abordable et compréhensible. La partie familiale est émouvante, leur combat est bouleversant mais l’auteur ne tombe jamais dans le pathos et c’est avec beaucoup de dignité qu’il sort de l’oubli son oncle Désiré.

« Les enfants endormis » est, pour moi, l’un des livres marquants de cette rentrée littéraire. Un récit intime et sociologique touchant où Anthony Passeron rend hommage à son oncle Désiré, à tous ceux qui tombèrent malade dans l’indifférence générale et aux quelques médecins qui s’intéressèrent à eux dès le début.

Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon

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« Le 18 août 2021, j’ai passé la nuit au Musée Anne Frank, dans l’Annexe. Je suis venue en éprouver l’espace car on ne peut éprouver le temps. On ne peut pas se représenter la lourdeur des heures, l’épaisseur des semaines. Comment imaginer vingt-cinq mois de vie cachés à huit dans ces pièces exiguës ? Alors, tout la nuit, j’irai d’une pièce à l’autre. J’irai de la chambre de ses parents à la salle de bain, du grenier à la petite salle commune, je compterai les pas dont Anne Frank disposait, si peu de pas. » C’est à un lieu vide que se confronte Lola Lafon, un lieu où l’absence de ses habitants résonne terriblement. Otto Frank, le seul survivant, a voulu que l’Annexe soit ainsi conservée lorsqu’elle est devenue un musée dans les années 60. Le texte passionnant et bouleversant de l’autrice nous offre un nouvel éclairage sur le journal d’Anne Frank et sur sa postérité. La jeune fille a commencé à écrire le 12 juin 1942 sans intention d’être lue. En mars 1944, le ministre de l’Education des Pays-Bas demande aux hollandais de garder leurs journaux intimes qui pourront être lus comme des témoignages. A partir de ce moment, Anne Frank n’écrit plus pour elle mais pour nous, pour être lue un jour. Et cela change tout puisque le journal n’est plus un texte spontané mais une œuvre réfléchie, retravaillée. Et c’est bien ainsi qu’il faudrait le lire, l’étudier. Lola Lafon revient également sur la postérité du journal et de sa jeune autrice. Anne Frank devient une icône, son texte est adapté au théâtre, au cinéma, il est tronqué, modifié pour cacher l’horrible réalité de la mort de la jeune fille. Celle-ci est également sujet à la haine et au négationniste dès la publication du journal.

La confrontation avec Anne Frank est aussi l’occasion pour Lola Lafon d’affronter ses propres fantômes et c’est sans doute ce qui m’a le plus émue dans son texte. « Plutôt que savoir, il faudrait dire que je connais cette histoire, qui est aussi celle de ma famille. Savoir impliquerait qu’on me l’ait racontée, transmise. Mais une histoire à laquelle il manque des paragraphes entiers ne peut être racontée. Et l’histoire que je connais est un récit troué de silences, dont la troisième génération après la Shoah, la mienne, a hérité. » A la mort de certains de ses proches en camps de concentration, s’ajoutent l’enfance en Roumanie, un adolescent croisé brièvement qui sera victime d’un autre génocide.

Avec une infinie pudeur, Lola Lafon réussit à se confronter à sa lourde histoire familiale, tout en la mêlant à celle d’Anne Frank. Un texte douloureux et saisissant.

Une passion mélancolique selon Frida Kahlo de christine Frérot

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« Le 13 juillet 1954 fut le jour le plus tragique de ma vie. Frida s’est envolée. Comme elle le voulait, pour toujours. Et c’est avec une dernière pirouette – j’espère que la sortie sera joyeuse et j’espère ne jamais revenir – qu’elle a refermé son journal intime. » Christine Frérot a choisi de donner la parole à Diego Rivera pour nous parler de « L’étreinte d’amour de l’univers, la terre (Mexique), moi, Diego et monsieur Xolotl », ainsi que de la vie de son autrice, Frida Kahlo. Le choix du tableau est intéressant puisqu’il montre bien la complexité, la dualité et les nombreuses influences de l’artiste. C’est une œuvre riche de symboles qui exprime la personnalité de Frida. Les premiers chapitres du livre explique le tableau et la manière dont il s’inscrit dans la vie du couple Kahlo/Rivera.

La suite du livre est une biographie plus classique de ce couple hors-norme pour qui l’art et la politique étaient au centre de tout. Leur histoire flamboyante est celle d’un amour, certes tourmenté, mais surtout absolu. L’éléphant et la colombe restent des personnages fascinants, qui éclipsent parfois leur travail respectif.

Christine Frérot s’appuie sur une bibliographie solide et des citations dont elle parsème son texte. « Une passion mélancolique selon Frida Kahlo » est un bon point de départ pour ceux qui voudrait découvrir l’artiste et sa vie tumultueuse et passionnée.