En cas de forte chaleur de Maggie O’Farrell

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En ce 15 juillet étouffant de 1976, Robert Riordan sort acheter le journal comme chaque jour depuis qu’il est à la retraite. Mais Robert ne rentre pas et ne donne pas de nouvelles. Gretta, sa femme, s’angoisse et finit par téléphoner à ses trois enfants. Monica, l’aînée, a épousé en deuxième noce un homme beaucoup plus âgé et ils habitent dans le Gloucestershire. Michael Francis habite Londres comme ses parents. Il est enseignant, s’est marié très (trop) tôt et a deux enfants. La petite dernière est atypique, Aoife était une enfant agitée, perturbée, colérique. Elle vit à New York et travaille comme assistante pour une photographe de renom. Les enfants rejoignent leur mère pour quatre jours de recherche, quatre jours épuisants et décisifs où l’histoire familiale va  être mise à jour.

Le thème central de « En cas de forte chaleur » est la famille et ses secrets comme dans « L’étrange disparition de Esme Lennox » et « Cette main qui a pris la mienne ». Maggie O’Farrell aime construire ses romans autour de cette thématique et des non-dits qui en découlent. Ici nous arrivons dans une famille en crise, le père a disparu du jour au lendemain. Chaque membre de la famille est stressé par cette situation. Mais on découvre rapidement que la famille était déjà en crise avant le départ de Robert. Elle n’avait pas été réunie depuis des années, chacun des enfants se débattant avec des situations personnelles très compliquées. La mère elle-même, est un personnage en crise perpétuelle : elle fuit toujours les problèmes, se sert de la religion à outrance, prend beaucoup de médicaments. Comme toujours chez Maggie O’Farrell, le passé explique tout et celui de Robert va peu à peu refaire surface.

L’auteure en profite pour évoquer la vie des irlandais en Angleterre dans les années 50. Robert, qui se nommait Ronan avant son arrivée à Londres, y vient avec Gretta pour trouver du travail. Mais l’intégration est extrêmement difficile : « Ses enfants s’imaginaient qu’ils avaient souffert parce qu’on les injuriait à l’école, qu’on racontait toujours les mêmes blagues sur les Irlandais, que certains gosses du voisinage avaient interdiction de jouer avec de sales catholiques. Mais ils n’avaient aucune idée de ce que ça représentait d’être irlandais en Angleterre à l’époque, à quel point ils étaient détestés, raillés et méprisés. (…) On vous crachait à la figure dans le bus en entendant votre accent, on refusait de vous servir dans les cafés, on vous chassait si vous essayiez de vous reposer sur un banc dans un parc ou bien on écrivait « Les Irlandais ne sont pas acceptés » dans les vitrines des magasins. »


Maggie O’Farrell nous raconte l’histoire de cette famille avec les points de vue de ses différents membres, elle entrelace les récits. Chaque personnage est très bien dessiné, sa vie nous est racontée de manière détaillée. Cela donne de l’épaisseur, de l’authenticité à chacun et les rend attachants.

Maggie O’Farrell nous offre un livre sensible, touchant sur une famille irlandaise rattrapée par son passé douloureux.

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Instinct primaire de Pia Petersen

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Il y a un an, l’église, l’autel et le marié s’offraient à la narratrice d' »Instinct primaire ». Mais devant la foule des amis et de la famille rassemblés, l’évidence lui apparaît soudain : elle ne veut pas se marier et ne l’a jamais voulu. Elle s’enfuit, laissant en plan l’homme qu’elle aime. Après avoir vainement essayé de le contacter pour s’expliquer, c’est une longue lettre qu’elle lui écrit.

Leur histoire est au départ passionnée, un amour total même si l’homme est marié. « J’étais ivre en permanence, je pouvais déplacer des montagnes et j’avais des ailes, je me sentais extra-lucide, rien que des lieux communs et j’en voulais encore. » Entre eux d’eux, l’amour était libre : pas de contrat, pas de jalousie, pas d’exigences du quotidien, juste le plaisir d’être ensemble quand on le souhaite. La narratrice, écrivain, a besoin de cette liberté pleine et entière. Elle se pensait comprise par l’autre mais on échappe pas si facilement aux conventions sociales.

Cette lettre d’une centaine de pages est un  magnifique plaidoyer pour la liberté en amour et pour celle des femmes. A l’heure du mariage pour tous et de l’explosion démographique, la narratrice constate qu’il est toujours problématique pour une femme de ne pas vouloir d’enfants. Elle entend les mots d’incomplétude, de non accomplissement. Les femmes ne sont toujours pas débarrassées des stéréotypes de la femme au foyer devant obligatoirement fonder une famille. Et il est très difficile de faire front : « J’aime ma liberté, j’aime ma vie, je t’aimais toi et j’assumais tout ça. Mais il y a les autres. Ce n’est pas si évident d’être affranchi des normes, ce n’est pas si simple de créer sa propre ligne de vie. Et dis-moi, comment est-ce que la société et la représentation que nous avons de nous-mêmes peuvent évoluer et s’adapter au monde tel qu’il est, si nous, à titre personnel, on continue à fuir dans les convenances du passé ? » Les hommes rentrent eux aussi dans les normes ou s’imaginent que la femme qu’ils aiment le souhaite. La narratrice nous montre qu’il y a d’autres voies possibles, d’autres manières d’être en couple, qu’il faut innover pour réinventer l’amour.

« Instinct primaire » est un vrai livre féministe où la narratrice assume avec courage sa vision libre du couple et de l’amour. C’est également une très émouvant déclaration d’amour. Et pour cela, je la remercie sincèrement.

Un grand merci à Cécile et Christelle et aux éditions Nil.

Tyrannicide de Giulio Minghini

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« Tyrannicide » est le titre du roman de Gérard Joyau, œuvre refusée à six reprises par les éditions Gallimard. Excédé par ces multiples rebuffades, l’auteur décide d’écrire une lettre à Philippe Sollers, éditeur chez Gallimard. La lettre est d’une virulence incroyable, critiquant les méthodes expéditives de lecture de la prestigieuse maison d’édition. Car notre auteur se refuse à envoyer son manuscrit ailleurs. Son livre est brillant, génial et il mérite Gallimard. Philippe Sollers n’est lui non plus pas épargné par la verve acide de Gérard Joyau : « Vous, l’écrivain le moins doué de sa génération, la pathétique girouette mondaine, le champion même du ridicule. Vous le faux agitateur des lettres françaises, l’expérimentateur repenti, le subversif en pantoufles… Tâchez de me répondre sincèrement : n’éprouvez-vous pas une certaine gêne de voir vos livres classés entre Shakespeare et Sophocle ? « .

Giulio Minghini s’amuse avec les clichés à travers ce court texte très réjouissant. Il y a tout d’abord celui de l’écrivain du dimanche qui se pense incompris par la grande maison d’édition. Mais au fur et à mesure que le roman nous est décrit, nous comprenons pourquoi il a été refusé ! Personne n’aurait envie de lire une histoire aussi abracadabrante.

Minghini joue également avec le cliché de l’éditeur germano-pratin et l’image véhiculée par Philippe Sollers dans les médias. L’éditeur est présenté comme mondain, arrogant et méprisant pour notre pauvre Gérard Joyau. Ce dernier est en réalité totalement obsédé par P. Sollers qu’il vénérait littéralement. Son refus de l’éditer n’en est que plus cruel, plus humiliant pour notre écrivaillon. Et la lettre prend un ton de plus en plus menaçant et Gérard Joyau semble absolument dérangé ! La fin en est d’ailleurs la preuve, je vous laisse la découvrir, elle vaut le détour.

Cette lettre féroce est un règlement de compte entre deux archétypes : l’écrivain provincial et l’intellectuel parisien. Giulio Minghini signe là un texte surprenant, détonnant et désopilant. Un texte bref que Asphodèle, George et moi-même avons trouvé déroutant au départ mais que nous avons joyeusement analysé ensemble. Un objet littéraire qui ne laisse donc pas indifférent.

Merci à Christelle, Cécile et aux éditions Nil.

On s’est déjà vu quelque part ? de Nuala O’Faolain

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« On s’est déjà vu quelque part ? » est l’autobiographie de Nuala O’Faolain (1940-2008). Celle-ci fut rédigée en 2002 et fut le premier livre de l’écrivain qui se tourna ensuite vers la fiction. Ce livre fut un énorme succès à sa sortie comme en témoigne la très émouvante postface. Nuala O’Faolain a reçu des centaines de témoignages d’affection de gens ayant été touchés par sa vie ou ayant connu les mêmes problèmes.

Nuala O’Faolain est la deuxième d’une famille de neuf enfants vivant dans le comté de Dublin. Son père, journaliste, est séduisant, charmant mais peu préoccupé par sa famille. Sa mère se perd dans l’alcool et ne trouve aucun réconfort dans ses enfants. Nuala réussit néanmoins à s’extirper de ce milieu sans argent et sans espoir. C’est l’amour de la littérature qui la porte. Sa mère est une lectrice compulsive et rapidement Nuala le devient à son tour. « J’ai dû voir déjà chez ma mère que lire est un refuge. Qu’on ne peut pas vous atteindre quand vous avez un livre. Bien sûr, dans mon cas, ma mère était le « on ». Tout ce qu’elle me demandait de faire – chercher des brindilles pour démarrer le feu, aller promener le bébé dans la poussette – dérangeait ma lecture. Dans les livres, je trouvais le bien-être et le réconfort. » Cette passion l’amène a l’université de Dublin puis à Oxford. Elle devient journaliste, productrice à la radio puis à la télévision et enfin chroniqueuse à l’Irish Times. Une belle carrière mais qui ne suffit pas à cicatriser les plaies de l’enfance.

Nuala O’Faolain a toute sa vie cherché l’amour : « Des millions de gens, en dehors de moi, ont pensé qu’un autre être humain était ce dont ils avaient besoin pour combler leur vie et pour combler celle de l’autre – que, ensemble, on peut découvrir le meilleur côté du monde et le meilleur de soi-même. »  Élevée dans une Irlande patriarcale, Nuala O’Faolain reste prisonnière de l’idée qu’une femme doit se trouver un homme, un mari. Malgré son indépendance, malgré son féminisme, elle recherche cela. Et ses relations avec le hommes furent loin d’être satisfaisantes. Nuala se désespère, boit beaucoup et finit par ressembler à sa mère. C’est finalement l’écriture de « On s’est  déjà vu quelque part ? » qui la sauve d’elle-même et qui devient un vibrant hommage aux mots et à l’écriture.

Nuala O’Faolain nous livre un très touchant témoignage sur une femme qui cherche sa place dans une Irlande entrant lentement dans la modernité et voulant conserver ses traditions. Une femme d’une incroyable honnêteté, ne cachant rien de ses fêlures, de ses erreurs et de ses joies. Une femme magnifique dont le parcours m’a vraiment émue.

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La femme comestible de Margaret Atwood

Marian est une jeune canadienne travaillant dans une société d’enquêtes. Elle vit en colocation avec Aisnley, totalement farfelue et foutraque. La vie de Marian semble sur des rails, elle fréquente Peter qui lui demande rapidement de l’épouser. Mais le comportement de la jeune femme déraille petit à petit à partir des fiançailles : elle quitte une soirée en courant, se cache sous un lit pour éviter Peter, cherche à revoir Duncan rencontré lors d’une enquête et surtout elle arrête de s’alimenter. Son organisme refuse toute nourriture et Marian est totalement perdue.

« La femme comestible » est le premier roman de Margaret Atwood et fut publié en 1969. La construction est habile et significative. La narration commence à la 1ère personne puis passe à la 3ème personne lorsque Marian se fiance, pour s’achever avec un retour à la 1ère personne. Elle suit le parcours de vie de Marian qui se perd pour finalement s’affirmer pleinement. Le roman de Margaret Atwood interroge bien entendu la place de la femme à la fin des années 60. Marian est autonome, elle travaille, loue un appartement. Mais les femmes sont loin d’être libres et le mariage est toujours nécessaire. Personne ne se voit vieillir en restant célibataire. Et il faut trouver la personne adéquate. L’amour entre Marian et Peter semble plus tenir de l’arrangement, du moins mauvais choix possible : « Elle piqua une olive noire dans sa salade et la dévora. Ce devait être ça. Il l’évaluait comme il aurait évalué un nouvel appareil photo, essayait de repérer le coeur des rouages et des minuscules mécanismes, les éventuels points faibles, le genre de performances qu’il pouvait escompter dans l’avenir : les ressorts de la mécanique. Il voulait savoir comment elle fonctionnait. » Dès les fiançailles, Marian démissionne de son travail, sa mission est simple : faire des enfants et créer un foyer. Devant cette pression sociale, devant la disparition de son être, Marian se rebiffe et son corps se bloque. Inconsciemment elle refuse de se faire manger par les autres et d’abdiquer sa personnalité. Elle cherche une autre voie pour s’épanouir, où elle aura de véritables choix.

Ce premier roman de la grande romancière canadienne est très dense, par moments un peu long, et militant. Margaret Atwood fait déjà preuve d’une grande maîtrise dans la construction de son intrigue et de son écriture.

Le séducteur de Richard Mason

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En 1907 à Amsterdam, le jeune et extrêmement séduisant Piet Barol se fait engager comme précepteur chez la famille Vermeulen-Sickerts. Issu d’un milieu pauvre, Piet souhaite s’élever socialement et il se sent rapidement très à l’aise dans le luxe de la demeure des Vermeulen-Sickerts. Ses charmes et sa bisexualité lui permettent de se faire accepter partout : aussi bien auprès des domestiques que de la riche famille. Son changement de vie semble bien amorcé.

Commençons par ce qui m’a plu dans ce roman. Richard Mason a une écriture très fluide, agréable et son roman se lit sans peine. La construction est intéressante car elle alterne les points de vue et on passe de l’étage des domestiques à celui de des maîtres à la manière de Julian Fellowes. Richard Mason met en place toute une galerie de personnages secondaires plutôt attachants comme Didier, le valet de pied enthousiaste et naïf, ou Egbert Vermeulen-Sickerts, le dernier de la famille qui se bat contre une ribambelles de tocs.

Le personnage central, Piet Barol, avait au départ une ambiguïté source possible de rebondissements et de manipulations. Il est beau comme un Dieu, aime le luxe, a les dents longues et il est prêt à payer de sa personne. Malheureusement il manque cruellement de relief, il est finalement très lisse et ne séduit que la maîtresse de maison. Quoi de plus banal ? Il n’est pas non plus assez machiavélique pour le rôle que l’auteur lui assigne, il a même des regrets pour ses mauvaises actions !

De même, l’intrigue manque d’aspérités.  Les moments de tension se résolvent comme par enchantement. Deux exemples pour étayer mon reproche : Piet force Egbert à sortir, c’est un drame colossal, personne n’a jamais rendu l’enfant aussi hystérique. Là, le lecteur craint le renvoi de Piet mais non, le problème est balayé en deux paragraphes, une petite discussion et on repart comme si de rien n’était ! (D’ailleurs, les tocs sont également éliminés comme par magie…) De même, lorsqu’une des filles Vermeulen-Sickerts révèlent à l’ensemble de la famille que sa mère couche avec Piet, point d’esclandre. Le mari cocu n’est pas offusqué, il s’excuse même auprès de sa femme de l’avoir délaissée. Je connais peu de gens aussi magnanime ! Ce manque de rebondissements nuit bien évidemment à l’intérêt que l’on porte à l’intrigue.

Et cela ne s’arrange pas dans la dernière partie. Piet Barol s’embarque pour l’Afrique du Sud grâce à la prime donnée par M. Vermeulen-Sickert (vraiment pas rancunier le mari cocu..) et part tenter l’aventure. C’est alors presque un nouveau roman qui commence où il n’est plus du tout question des Vermeulen-Sickerts. Mais pourquoi ne pas avoir terminé ce roman-ci avec le départ en bateau et commencé le prochain (le livre se clôt par un « A suivre ») avec le voyage ?  Cela donne quelque chose de très bancal, de mal équilibré, cette dernière partie dure en effet une centaine de pages.

Beaucoup de défauts dans « Le séducteur » qui n’est pourtant pas déplaisant à lire mais Piet Barol n’est pas assez manipulateur et aventurier à mon goût !

Un grand merci à Christelle et aux éditions Robert Laffont pour cette découverte.

Le baron perché d’Italo Calvino

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C’est à 12 ans que le fils aîné du baron Laverse du Rondeau va transformer le cours de sa vie. Après avoir refusé de manger un plat d’escargots, le jeune Côme fait une fugue dans les arbres. Il y grimpe pour échapper aux contraintes familiales et décide de ne plus jamais mettre un pied à terre. Mais Côme n’y est pas coupé du monde, loin de là. Il participe activement tout au long de son existence au quotidien de son village du nord de l’Italie. Il crée un système d’arrosage, empêche un incendie de s’étendre, met en place un cahier de doléances, etc…Du haut de son arbre, Côme connaît également l’amour passionnel avec sa voisine Violette. Et même Napoléon vient le saluer !

Ce formidable récit d’Italo Calvino fait partie d’une trilogie nommée Nos ancêtres et qui comporte également « Le vicomte pourfendu » et « Le chevalier inexistant ».

Le début de l’histoire se déroule dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle et c’est le frère cadet qui nous raconte la vie de Côme. Celle-ci est pleine de péripéties, d’exploits. Le cadet rapporte souvent des bruits, des on-dit courant sur son frère, la vie de Côme est devenu légendaire. « Le baron perché » est très marqué par le siècle des Lumières, il s’agit d’ailleurs d’un conte philosophique à la Voltaire. Les aventures de Côme sont aussi invraisemblables que celles de Candide ! Côme incarne la liberté de penser (et de vivre comme on l’entend), la soif de connaissances propres aux Lumières. Il lit d’ailleurs toute l’Encyclopédie et écrit à Diderot ainsi qu’à Rousseau. L’arrière-plan historique est d’ailleurs toujours bien présent. Le livre débute après la Guerre de Succession d’Autriche, se poursuit à la Révolution française et s’achève aux moments des guerres napoléoniennes. La Révolution offre la possibilité à Côme de mettre en pratique ses idéaux démocratiques et de liberté pour chacun. Côme semble se mettre à l’écart du monde dans le feuillage des Yeuses mais c’est pour mieux le voir et l’apprécier.

« Le baron perché » est également une ode magnifique à la nature et au respect de celle-ci. Le cadet de Côme regrette qu’après la disparition de celui-ci, les arbres aient été coupés. Comment aurait pu s’exprimer la révolte de son frère sans les forêts et les parcs arborés ? Une réflexion on ne peut plus actuelle sur la conservation de la nature. « Il est un moment où le silence de la campagne se forme, au creux de l’oreille, d’une menue poussière de bruits : un croassement, un glapissement, un froissement furtif dans les herbes, un clapotis dans l’eau, un piétinement entre terre et cailloux, et, dominant tout autre son, le crissement des cigales … Les bruits se mêlent l’un à l’autre, l’ouïe parvient toujours à en discerner de nouveaux, comme, sous les doigts qui cardent un flocon de laine, chaque nœud se révèle fait de brins plus fins, plus impalpables encore. Les grenouilles ne cessent de coasser et cette basse continue ne trouble pas plus le fourmillement sonore que la continuelle palpitation des étoiles ne change la lumière de la nuit. Mais que s’élève ou que passe le vent, tous les bruits aussitôt se transforment et se renouvellent. Seul le reste, au plus profond de l’oreille, l’ombre d’un mugissement ou d’un murmure – celui qui vient de la mer. »

« Le baron perché » est une fantaisie extrêmement plaisante et poétique. Un très bel hymne à l’indépendance d’esprit, à l’intelligence et à la passion.

Un lecture commune avec Noctenbule avec qui je lirai probablement la suite de cette jolie trilogie.

De vieux os de Louise Welsh

Le professeur Murray Watson enseigne la littérature à l’université de Glasgow. Souhaitant effectuer des recherches approfondies en vue d’un livre, il prend une année sabbatique. Le sujet de son travail est un poète écossais méconnu : Archie Lunan. Ce dernier n’a en effet écrit qu’un seul et unique recueil de poèmes. Lunan est mort noyé à 25 ans. Murray souhaite rédiger une biographie de Lunan et part à la recherche de ceux qui aurait pu croiser sa route. Les archives de la bibliothèque d’Édimbourg étant bien minces et les personnes interrogées restant dans le vague, Murray décide de se rendre sur l’île de Lismore où Lunan perdit la vie en mer. Il espère pouvoir y rencontrer Christie Graves, la petite amie de Archie Lunan au moment de son décès.

« De vieux os » allie deux genres littéraires qui me plaisent beaucoup : le roman universitaire à la David Lodge et le roman à suspense. Murray s’absorbe complètement dans ses recherches, la littérature est tout sa vie. On voit bien qu’il est perdu dans sa vie personnelle, il couche avec la femme de son responsable, il ne s’est toujours pas remis de la mort de son père et se dispute sans cesse avec son frère Jack. Se plongeant dans la vie d’Archie Lunan pour mieux oublier la sienne, Murray fait en réalité le point sur sa propre existence.

Et cette quête identitaire et littéraire se fait sous la forme d’une enquête. Murray (le Dr Watson, un joli clin d’œil qui m’a beaucoup amusé) interroge des témoins de la vie d’Archie, recoupe les différents évènements, épluche les archives et finit par explorer le lieu où le poète est mort. Cette manière de mener l’intrigue est très ludique et rend rapidement le lecteur captif du livre.

Louise Welsh a également un sens aigu de l’atmosphère. Elle sait rendre l’ambiance des différents lieux parcourus par Murray. Revenant moi-même d’Écosse, j’ai été particulièrement sensible au rendu des lieux. J’ai, par exemple, parfaitement retrouvé l’ambiance de la capitale écossaise durant son grand festival d’été. L’île de Lismore m’a évoqué l’île de Lewis chère à Peter May et  l’île de Skye. On y trouve plus de moutons que d’habitants, le vent et la pluie sont omniprésents et il n’y a même pas de pub pour se réchauffer !

Louise Welsh a l’art de raconter une histoire, son roman à énigme est parfaitement maîtrisé et une fois ouvert il est impossible de le lâcher. Une belle découverte littéraire que je dois à ma kiltissime copine Cryssilda.

Allmen et le diamant rose de Martin Suter

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Johann Friedrich von Allmen ne change pas ses habitudes : il est totalement ruiné mais il garde  son train de vie luxueux. Certes il vit dorénavant dans la maison du jardinier, le précieux Carlos, mais cela de l’empêche pas d’avoir un abonnement à l’opéra, de fréquenter les palaces et de boire du champagne. Nous l’avions pourtant quitté avec de l’argent plein son compte en banque. Mais Allmen a fini par tout dépenser. Le voici donc contraint à créer une entreprise de détective : Allmen International Inquiries. Enfin créer est un bien grand mot, sans Carlos rien n’aurait pu se faire : « Pour être précis, ce n’était pas Allmen International qui avait réalisé les investissements. C’était Carlos. Il avait – et ce n’était pas le première fois depuis la création de l’entreprise – concédé à l’agence un prêt sur sa part  de la prime reçue pour les coupes aux libellules et sur ses économies personnelles. (…) A proprement parler, Allmen International Inquiries appartenait à Carlos Santiago de Leon. Mais comme son statut de clandestin le contraignait à rester un partenaire « silencieux », le registre du commerce n’avait gardé aucune trace de cette froide expropriation.  » Notre fine équipe réussit à se faire engager par un certain Montgomery qui la charge de retrouver un diamant rose de trente millions de livres. Montgomery connaît le contact de ceux qui ont fait le coup : un russe du nom de Sokolov. Allmen se met à sa poursuite.

Un mot me semble parfaitement convenir aux aventures d’Allmen : l’élégance. Le personnage l’est indéniablement, il est un véritable dandy aux goûts raffinés. L’argent est un détail, une préoccupation accessoire. L’affaire du diamant rose lui permet de continuer à fréquenter les palaces où il réussit à lier connaissance avec Sokolov. Bien entendu, la désinvolture et l’indolence d’Allmen font toujours irrésistiblement penser à notre Arsène Lupin national. Ils ont beaucoup en commun même si notre suisse a finalement choisi la légalité pour tenter de renflouer ses caisses. L’histoire du diamant rose va lui faire découvrir les méandres de la finance internationale et le pouvoir infini de l’informatique. Pour résoudre cette affaire, Allmen passera des ors de la haute société au glauque de bars de striptease tout en gardant un flegme parfait. Et rien de tout cela ne serait possible sans le talent discret de Carlos qui assure les arrières de son patron. Un duo qui reste efficace et cocasse.

L’élégance d’Allmen c’est également celle de Martin Suter et de son écriture. L’intrigue est rythmée et bien ficelée. Allmen est décidément un personnage séduisant et attachant que j’ai eu plaisir à retrouver. Si vous n’avez pas encore fait connaissance avec Allmen, je vous propose de le faire grâce à un jeu concours ouvert en priorité aux personnes ayant déjà laissé un commentaire sur ce blog.

Voici la question à laquelle vous devez répondre pour remporter l’un des cinq exemplaires :

Quel artiste est le créateur des coupes aux libellules qui étaient au centre du premier volet des aventures d’Allmen ?

J’attends vos réponses jusqu’au 29 mai à l’adresse suivante : plaisirsacultiver@yahoo.fr

Merci à Julie et aux éditions Points.

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Crime d’honneur de Elif Shafak

Des filles, des filles, rien que des filles. Dans le village de Mala Çar Bayan près de l’Euphrate, Naze espérait avoir enfin un fils. Mais elle accouche de jumelles : Jamila et Pembe. Une véritable malédiction pour cette famille très traditionnelle : encore deux filles qu’il faudra marier. Des deux sœurs, seule Pembe se marie. Jamila devient sage-femme aux fins fonds de la Turquie, aidant et guérissant ceux qui viennent la chercher. Pembe épouse Adem qui l’emmène à Istanbul. Iskender et Esma naissent dans la capitale turque, avant que leurs parents ne décident de s’installer à Londres. Un eldorado où la vie sera forcément plus douce et où Pembe met au monde un dernier enfant : Yunus. Mais le mirage londonien est de courte durée. Adem se perd dans les salles de jeu, Iskender dans la colère jusqu’au terrible drame qui le conduit en prison.

« Crime d’honneur » est une formidable saga familiale couvrant plusieurs générations (des années 50 au début des années 90) et plusieurs pays. Les chapitres alternent les époques, les points de vue et nous transportent des bords de l’Euphrate à ceux de la Tamise où la famille de Pembe est venue vivre. A travers la trajectoire de Pembe et des siens, Elif Shafak aborde de riches thématiques : le poids des traditions, du déracinement, la place des femmes, l’éducation. Les trois enfants de Pembe incarnent les différentes réactions des immigrés. Iskender, l’aîné et « sultan » de sa mère, est le plus perdu. Il n’arrive pas à trouver sa place à Londres, il se cherche et pense trouver des réponses dans le repli communautaire. Ce retour irréfléchi aux traditions l’amènera à commettre un crime d’honneur impensable et impardonnable. Yunus, le cadet, est né à Londres et la question de l’intégration ne se pose pas pour lui. Ses souvenirs sont ancrés dans les rues et les squats londoniens. Esma est entre les deux mondes. Jeune femme moderne, elle n’a pas pour autant oublié ses racines turques : « Istanbul … Dans les circonvolutions de ma mémoire, le nom de la ville se distingue des centaines de mots que j’ai rangés tout au fond, au fil de ma vie. Je le pose sur ma langue, je le déguste lentement, avec envie, tel un bonbon. Si Londres était un bonbon, ce serait un caramel – riche, intense et traditionnel. Istanbul, par contre, serait un morceau de réglisse à la cerise – un mélange de saveurs opposées, capable de transformer l’aigreur en sucre, la douceur en amertume. » Les femmes de la génération précédente n’auront pas la chance de profiter de la libération de la femme. Pembe et sa sœur Jamila sont les deux sacrifiées, leurs vies gâchées et gaspillées par l’impossibilité d’échapper à la tradition.

« Crime d’honneur » est l’histoire déchirante de deux sœurs, de leur famille cherchant désespérément la liberté, le bonheur et qui ne trouve que la violence et la peur.

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