Le charme des après-midi sans fin de Dany Laferrière

Vieux-Os est un adolescent de 13 ans qui vit avec sa grand-mère, Da, à Petit-Goâve à Haïti. Ses préoccupations sont celles de tous les ados : les filles et surtout une belle Vava, les copains : Franz et Rico, l’école et les bagarres. C’est sous forme de fragments, de tranches de la vie quotidienne que la vie du narrateur est racontée. Vieux-Os marche beaucoup, il parcourt Petit-Goâve et nous découvre ainsi son univers. Tout le monde se connaît, on croise une vieille femme un peu sorcière, des joueurs d’échecs acharnés, le notaire Loné, un camarade de classe alcoolique à 13 ans, etc… Mais le personnage central dans la vie de Vieux-Os, c’est Da, la sagesse du village. La grand-mère sait entourer Vieux-Os de son amour sans l’étouffer, prête à tous les sacrifices pour l’avenir de son petit-fils.

Dany Laferrière se remémore son adolescence avec une tendresse infinie. Petit-Goâve semble représenter un paradis perdu que la littérature lui permet de faire revivre. Mais il n’oublie pas de nous montrer la dureté de la vie à Haïti. Dès l’ouverture du livre, une épée de Damoclès est au-dessus de Da. Elle va perdre sa maison qui a été hypothéquée par son mari. Et pourtant ils avaient trimé pour la construire   : « Et pour bâtir cette maison, nous avons passé cinq ans avec un morceau de sel blanc sous la langue pour toute nourriture. Nous l’avons bâtie avec notre crachat et notre sang.  » N’ayant pas les moyens  d’être coquette, Da portait la même robe noire et se disait en deuil d’untel ou d’untel pour cacher sa pauvreté. Malgré toutes leurs souffrances, le mari hypothéqua la maison pour envoyer ses filles à Port-au-Prince, loin de la misère de Petit-Goâve. C’est pour cette raison que Vieux-Os est élevé par son extraordinaire grand-mère.

La violence du régime politique haïtien finit par arriver à Petit-Goâve. Tous les notables de la ville sont kidnappés, un couvre-feu est instauré pour le reste des habitants. Vieux-Os ne nous explique pas réellement ces évènements mais c’est un enfant, certaines choses lui échappent encore. Le lecteur reste toujours au niveau de Vieux-Os, le regard reste tout le long du récit celui d’un adolescent de 13 ans. Il entrevoit la réalité des adultes à travers les conversations : « Les gens crèvent de faim, Da. Je connais des employés de l’Etat qui n’ont pas vu la couleur de leur chèque mensuel, une pitance, depuis plus de six mois (…). L’hôpital  de Petit-Goâve n’a pas de médicament, à peine un médecin. Le docteur Cayemitte ne peut s’occuper de Petit-Goâve et des onze sections rurales environnantes. pas de soins médicaux. Pas de nourriture. Pas d’éducation. » Haïti est une île au destin cruel, sacrifié, qui a souffert, souffre et souffrira malheureusement encore.

« Le charme des après-midi sans fin » est un livre extrêmement touchant. Dany Laferrière nous transporte dans ses souvenirs, dans sa nostalgie et nous fait passer du rire aux larmes. Un livre chargé d’émotions, mais qui ne tombe jamais dans le misérabilisme. Il s’agit également d’un hommage vibrant à Da, à son café, à son amour.

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Le Sicilien de Norman Lewis

Un jeune paysan de dix-sept ans, Marco Riccione, intègre l’Onarata Società, la Mafia sicilienne, à la suite d’un acte de bravoure pour se débarrasser d’une bande de déserteurs de l’armée des Alliés qui viennent de débarquer en Sicile, en 1943. Plus encore que son courage, sa débrouillardise et son intelligence l’ont fait remarquer par les hommes d’honneur qui savent que ces qualités pourront leur être utiles. Ses talents et sa soumission sans état d’âme au code de la famille sont également mis à profit par les services spéciaux américains qui ont conclu un pacte avec la Mafia sicilienne. Ainsi, Marco Riccione organise-t-il l’élimination des leaders communistes de l’île qui contrariaient les intérêts américains dans la région au lendemain de la guerre. Sa carrière est lancée et se poursuivra aux Etats-Unis.

Les accointances entre la CIA et les (autres ?) organisations criminelles n’est plus à prouver. Un échange de bons procédés qui permet à la première de mener ses opérations illégales sans trop se mouiller, grâce aux moyens et au savoir-faire des deuxièmes qui y gagnent le droit de faire fructifier leurs affaires en toute impunité. Marco Riccione, volontairement asservi à ses parrains de qui il prend ses ordres, n’est en fait que le jouet d’un pouvoir dont les buts ultimes lui échappent. Le tireur de ficelles est incarné par Bradley, agent de la CIA froid et ambitieux, persuadé de la grandeur et de la mission de l’Amérique, prêt à tout pour préserver et étendre ses intérêts, le président des Etats-Unis lui-même dût-il être sacrifié. Ca ne vous rappelle rien ?

Ce livre est passionnant à plus d’un titre. Parce qu’il lève un coin du voile sur la réalité du pouvoir, dont les véritables détenteurs sont dans l’ombre. Parce que le personnage central est un héros de tragédie, tueur consciencieux dévoué à ses chefs et à sa famille, pour lequel cependant le lecteur éprouve de l’empathie tant il est prisonnier de son destin. Parce qu’on en apprend un peu plus sur les mécanismes culturels qui font des Siciliens la proie de la Mafia – « Dans ce combat de chiens autour d’une terre affamée, on reconnaissait pour vainqueur celui qui réussissait à construire un rempart autour des siens et à les défendre contre les autres clans. De tels hommes n’incarnaient pas seulement la force mais aussi la justice [..] ». Parce que c’est une œuvre littéraire limpide, âpre, dense, au style poétique et crûment réaliste.

Norman Lewis (1908-2003) est un écrivain gallois largement et injustement méconnu. Il fut un grand voyageur et dénonça dans ses écrits la destruction des cultures indiennes d’Amazonie. Il débarqua comme soldat avec les Alliés en Sicile en 1943, et fut témoin du pacte avec la Mafia. C’est donc sur son expérience et ses observations personnelles que se base « Le Sicilien », paru en 1975. Il s’agit néanmoins d’une fiction même si ce qui est suggéré dans ces pages – l’assassinat de Kennedy par la CIA et la Mafia associées – ne semble plus de nos jours relever uniquement du fantasme. Mais c’est avant tout un livre magistral, de ceux qui marquent une vie de lecteur.

La fille du capitaine de Pouchkine

Russie, 1773, Piotr Andreïtch Griniov est un jeune homme de bonne famille. Son père est un ancien militaire et souhaite que son fils s’engage à son tour. Ce dernier est enchanté puisqu’il pense être Sergent de la Garde Impériale à Saint-Pétersbourg. « L’idée du service se mêlait en moi à l’idée de liberté, de vie de plaisirs à St Pétersbourg. Je me voyais en officier de la Garde, ce qui, selon moi, était le sommet de la béatitude humaine. » Mais son père ne l’entend pas de cette oreille et souhaite que son fils ait un véritable apprentissage de soldat. C’est ainsi que notre jeune héros, accompagné de son serviteur Savélitch, se retrouve affecté au fort de Bélogorsk en plein milieu des steppes de Kirghizie. Piotr est donc bien loin de la vie trépidante dont il rêvait. Mais la route du jeune officier va bientôt croiser celui de l’Histoire.

Pouchkine mélange les genres dans ce court roman. « La fille du capitaine » est à la fois un récit initiatique, une romance et un roman historique. Piotr Andreïtch est envoyé au fort pour avoir une formation de soldat, apprentissage qui doit le sortir de l’enfance. A l’intérieur du fort, il est chaleureusement accueilli par la famille du capitaine. Ce dernier a donc une fille, Maria Ivanovna, qui va ravir le coeur de Piotr. Cette partie du roman est très romanesque. Piotr doit lutter pour défendre sa belle et empêcher le traître Chvabrine de la marier de force. Pouchkine exploite totalement cette veine romantique : Piotr est un héros innocent par excellence, ses sentiments sont purs alors que Chvabrine est la mesquinerie et la jalousie incarnées. Les sentiments sont en général très tranchés et exacerbés dans les romans russes ce qui n’est pas pour me déplaire.

La partie historique de « La fille du capitaine » est très intéressante car elle nous en apprend beaucoup sur la société russe de l’époque. Le Cosaque Pougatchov décide de se rebeller face au pouvoir. Il est suivi par un grand nombre de ses compatriotes et réussit à prendre plusieurs forteresses dont le fort de Bélogorsk. Cette révolte des Cosaques de l’Oural ne dura qu’un an mais elle montre bien la fracture existant entre le peuple et l’aristocratie.  Les petits soldats sont des paysans, des serfs (les Cosaques sont de cette catégorie sociale) et ne peuvent en aucun cas devenir officiers. Notre jeune Griniov est de haute extraction et est d’office nommé sergent malgré son manque total d’expérience. Une autre distinction se fait également au niveau religieux. Au milieu du XVIIème siècle, l’Eglise russe a connu un schisme. Les Cosaques sont restés attachés à l’ancien culte contrairement à l’aristocratie qui cherche à européaniser la culture russe. La société russe est d’une grande complexité en raison des multiples ethnies qui la composent. La préface de Jean-Louis Backès est très éclairante sur cette période historique.  Le personnage de Pougatchov prend une grande importance dans le roman. Pouchkine était très intéressé par sa rébellion puisqu’il lui avait déjà consacré un ouvrage : « Histoire de Pougatchov ». Il en fait dans « La fille du capitaine » un personnage complexe, ambigu, contrairement aux autres. Lors des batailles et avec ses prisonniers, Pougatchov est sans pitié, il est violent et sanguinaire. Mais il sait se montrer humain, magnanime notamment avec Piotr Andreïtch pour une raison que je ne dévoilerai pas afin de ne pas gâcher votre lecture ! Pouchkine semble éprouver de l’attachement envers Pougatchov peut-être parce qu’il représente la résistance des opprimés.

Je commence en douceur mon challenge « Une année en Russie » grâce à ce bref roman de Pouchkine. C’est une lecture très agréable et qui a enrichi mes connaissances historiques sur ce pays. J’ai retrouvé tout ce qui me plait dans la littérature russe : des sentiments passionnés, des paysages désolés et enneigés, et surtout l’incontournable samovar !

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Victoria de Knut Hamsun

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Dans le cadre de Masse critique, j’ai reçu ce petit roman de Knut Hamsun que les Editions Gaïa viennent de rééditer. D’autres romans du grand écrivain norvégien doivent bientôt paraître aux mêmes éditions. C’est toujours avec un grand plaisir que je lis cet auteur que j’avais découvert grâce à un autre écrivain, Henry Miller, qui l’admirait.

L’œuvre de Knut Hamsun tourne sans cesse autour de cette dualité : la société des hommes est corruptrice et cruelle aux âmes pures, la nature est le refuge de ces mêmes âmes, consolatrice et sans faux-semblant. La nature est présente dans « Victoria », comme élément de décor, et n’a pas cette place centrale qu’elle occupe dans d’autres romans, comme « Pan » par exemple. Hamsun axe son histoire sur cet autre thème récurrent dans son œuvre : l’amour, ce fruit de la nature souvent contrarié par la volonté des hommes.

« Quelqu’un demande ce qu’est l’amour. On répond : « L’amour, c’est un vent qui murmure dans les rosiers avant de tomber. Mais il peut être aussi un sceau inviolable jusqu’à la mort. Dieu a créé plusieurs types d’amour, ceux qui durent et ceux qui s’évanouissent. » « . Johannes aime Victoria. Ils se connaissent depuis l’enfance. Il est fils de meunier, elle est fille d’un châtelain désargenté. Johannes part vivre en ville, où il publie des poèmes qui lui apportent une petite célébrité grâce à laquelle il espère gagner le cœur de Victoria. Un jour, il rencontre Victoria de passage pour quelques jours en ville. Il apprend alors que la jeune fille est fiancée à Otto, riche jeune homme, mais que c’est lui, Johannes, qu’elle aime. Elle le pousse cependant dans les bras de Camilla, une jeune fille de bonne famille qu’il a sauvée de la noyade quelques années auparavant, et amoureuse de son sauveur.

On est plus proche avec Hamsun de la tragédie antique que de la bluette sentimentale. Le chassé-croisé amoureux mènera tout droit au drame. Victoria confesse son amour à Johannes mais, poussée par son devoir envers sa famille, le repousse. D’espoir en rebuffades, Johannes  navigue constamment entre exaltation, révolte et résignation. Camilla incarne quant à elle le côté solaire de l’amour, jeune fille portée par ses envies, innocente et insouciante, légère et versatile. L’amour chez Knut Hamsun est loin d’être un chemin pavé de roses.

Ce qui frappe chez Hamsun est ce style d’une grande pureté, presque élégiaque, tout en retenue comme le sont les personnages alors que s’agitent en eux des sentiments violents et exacerbés. Derrière les attitudes froides et compassées dictées par une société puritaine et socialement figée se dissimulent souvent des désirs contrariés. Les personnages d’Hamsun sont fragiles, au bord de la rupture, désabusés, d’une sensibilité maladive et, pour ne rien arranger, ravagés par l’orgueil. Cette faille existentielle les conduit inexorablement à la révolte, plutôt sous la forme du repli sur soi que de la confrontation avec autrui. Une grande tension sourd entre les lignes, mais également beaucoup d’émotion, à l’image des dernières pages bouleversantes de « Victoria ».

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Victoria par Knut Hamsun

Victoria

Knut Hamsun

Critiques et infos sur Babelio.com

                                    

Si c'est un homme de Primo Levi

C’est un livre oh combien douloureux que nous avions à lire pour cette session du blogoclub, celui de Primo Levi rescapé d’Auschwitz. Il est toujours difficile de parler de la Shoah quand tant d’oeuvres y ont été consacrées, nous avons l’impression de tout savoir sur cette terrible période de notre histoire. Et pourtant la lecture de « Si c’est un homme » est absolument nécessaire.

Tout d’abord parce que Primo Levi nous raconte dans le détail la vie quotidienne d’un camp, en l’occurence celui de la Buna qui était le camp de travail d’Auschwitz (Arbeitslager). L’arrivée au camp est terrible, après le tri entre hommes et femmes, entre hommes valides et malades, l’humiliation et la destruction de l’identité est d’une rapidité effrayante. En quelques heures, ces hommes n’ont plus rien et ne sont plus rien. Leurs vêtements, leurs chaussures, leurs cheveux leur sont retirés. Leurs noms n’existent plus, ce ne sont que des numéros qu’ils devront apprendre à reconnaître en allemand sous peine d’être punis. La langue est un des problèmes du camp, toutes les nationalités sont mélangées à dessein. Si les hommes ne se comprennent pas entre eux, ils ne peuvent se révolter ensemble. C’est une idée simple et efficace comme toutes celles mises en place par les nazis. Dans la même idée, instaurer une hiérarchie entre les prisonniers crée des rivalités, des jalousies, des humiliations et surtout une surveillance des prisonniers par eux-mêmes. « Nous avons vite appris que les occupants du Lager se répartissent en trois catégories : les prisonniers de Droit commun, les prisonniers politiques et les juifs. Tous sont vêtus de l’uniforme rayé, tous sont Häftlinge, mais les Droit commun portent à côté du numéro, cousu sur leur veste, un triangle vert ; les politiques un triangle rouge ; les juifs, qui sont la grande majorité, portent l’étoile juive, rouge et jaune. Quant aux SS, il y en a, mais pas beaucoup, ils n’habitent pas dans le camp et on ne les voit que rarement. Nos véritables maîtres, ce sont les triangles verts qui peuvent faire de nous ce qu’ils veulent, et puis tous ceux des deux catégories qui acceptent de les seconder, et ils sont légion. » Le système est parfaitement pensé, il est implaccable et joue sur les pires instincts de l’Homme.

Et l’Homme que devient-il dans de telles conditions de souffrance ? La force de « Si c’est un homme » est la pertinence des analyses de primo Levi sur le comportement des prisonniers et le sien. Lui aussi fait partie du système et tente d’en tirer profit. Le camp est le règne de la débrouille, du chacun pour soi et Primo Levi est doué pour les trafics en tout genre afin d’améliorer un peu le quotidien. « On a parfois l’impression qu’il émane de l’histoire et de la vie une loi féroce que l’on pourrait énoncer ainsi : « Il sera donné à celui qui possède, il sera pris à celui qui n’a rien. » Au Lager, où l’homme est seul et où la lutte pour la vie se réduit à son mécanisme primordial, la loi inique est ouvertement en vigueur et unaniment reconnue. Avec ceux qui ont su s’adapter, avec les individus forts et rusés, les chefs eux-mêmes entretiennent volontiers des rapports, parfois presque amicaux, dans l’espoir qu’ils pourront peut-être plus tard en tirer parti. Mais les « musulmans », les hommes en voie de désintégration, ceux-là ne valent pas la peine qu’on leur adresse la parole (…). » Pourtant c’est un souffle de bonté pure qui a permis à Primo Levi de tenir le coup. Face à cette humanité niée, un ouvrier italien du nom de Lorenzo va l’aider matériellement, et ce sans contrepartie. « C’est à Lorenzo que je dois de n’avoir pas oublié que moi aussi j’étais un homme. »

La grande intelligence de Primo Levi est d’écrire son livre sur un ton neutre, dépassionné. Il n’y a aucune trace de haine dans ses propos, aucune envie de vengeance. Ce choix rend  le récit encore plus fort, encore plus marquant. La haine est un sentiment bestial qui le rapprocherait des nazis, présenter son récit sans ce sentiment c’est aussi une manière de redevenir un homme, de retrouver sa raison.

Primo Levi a été fait prisonnier le 13 décembre 1943, le 27 janvier 1945 les Russes arrivèrent à Auschwitz. Il doit sa survie à la scarlatine qui lui permis de rester dans le camp plutôt que de l’évacuer. « Vingt mille hommes environ, provenant de différents camps. Presque tous disparurent durant la marche d’évacuation (…). » Pourtant Primo Levi n’est jamais vraiment sorti du Lager, il se suicide en avril 1987. Son livre est un témoignage bouleversant, essentiel à la compréhension du fonctionnement d’un camp.

Pâques sanglantes de Iris Murdoch

« Pâques sanglantes » d’Iris Murdoch m’avait été offert par DViolante lors du Ken Loach Swap et Cryssilda l’avait également reçu à cette occasion. Nous avons donc décidé d’en faire une lecture commune et d’autres bloggeurs doivent se joindre à nous.

Le livre débute en avril 1916 à Dublin dans le jardin de la famille Bellman. Andrew Chase-White doit bientôt se marier avec Frances Bellman. Il est engagé dans le régiment de cavalerie du roi Edouard, il est en permission et doit rejoindre son escadron à la fin de la semaine dans la ville de Longford. La famille d’Andrew est anglo-irlandaise. Son père était anglais ce qui a permis à Andrew de grandir à Londres. « Il se sentait anglais, instinctivement ; comme du reste, instinctivement, il se disait normalement irlandais. Se dire irlandais était pour lui davantage un geste qu’une description. Il arborait des armoieries, une cocarde pittoresque. L’Irlande demeurait un mystère pour lui, un problème non résolu et, en outre, de manière obscure, un problème déplaisant. » Sa mère, Hilda, est effectivement irlandaise et Andrew passait du temps durant son enfance chez ses cousins. Sa défiance par rapport à l’Irlande vient de ses souvenirs, Andrew passait ses vacances à tenter de se mesurer à son cousin Pat Dumay. Ce dernier ne cessait d’avoir le dessus et il exaspère autant qu’il fascine Andrew. La semaine que passe Andrew à Dublin bouleverse totalement sa vie et celle de l’Irlande.

« Pâques sanglantes » est le nom donné à l’insurrection de Pâques 1916 qui a eu lieu à Dublin. Les deux principales milices patriotes irlandaises : l’Irish Citizen Army et l’Irish Volunteers Force, se rallient pour occuper la Poste Centrale de Dublin et d’autres bâtiments stratégiques. Patrick Pearse, un des chefs nationalistes, proclame alors la République irlandaise. Mais cette rébellion reste localisée à Dublin et même dans la ville les nationalistes ne sont que peu soutenus. Ils sont vus comme des traîtres car de nombreux Irlandais combattent en France aux côtés des Anglais. Et les classes supérieures considèrent que l’Irlande est incapable de survivre sans l’Angleterre. La mère d’Andrew l’exprime ainsi : « Je ne comprends rien de ces histoires de domination. Personne ne juge les Irlandais inférieurs. On les aime, on les accueille partout dans le monde ! Je ne peux pas supporter ce patriotisme irlandais parvenu, c’est tellement artificiel ! Le patriotisme anglais est quelque chose de tout à fait différent. Nous avons Shakespeare, la Grand Charte, l’Armada et ainsi de suite. Mais en fait l’Irlande n’a pas de véritable histoire. » Cette insurrection, qui sous-tend tout le roman d’Iris Murdoch, dura six jours et fut sévèrement réprimée par les britanniques. Cette journée fut néanmoins un premier pas vers la naissance de la République irlandaise et donc vers la guerre civile.

Iris Murdoch traduit l’antagonisme présent dans la population irlandaise à l’aide des deux cousins : Andrew Chase-White et Pat Dumay. Le premier s’est engagé avec l’armée britannique et se sent plutôt étranger en Irlande. Son appartenance à l’armée ne vient pas d’un sens patriotique élevé. Il s’agit surtout de rivaliser et de surpasser Pat. Ce dernier ne s’est pas engagé et cela est mal vu dans la famille. Andrew espère ainsi impressionner celle qu’il doit épouser, Frances. Pat refuse bien entendu de combattre aux côtés des Anglais. C’est un Irlandais patriote, il est prêt à donner son sang pour l’indépendance. Pat se prépare à l’insurrection de Pâques 1916. La rivalité entre les deux cousins est au coeur même du roman d’Iris Murdoch et elle se solde dans la violence.

Le personnage de Millie, la tante d’Andrew et Pat, est un révélateur pour l’ensemble de la famille. Elle relie tous les personnages les uns aux autres et déclenche de nombreuses réactions. Elle cache les armes de Pat par amour pour lui et l’aide durant l’insurrection. Millie dépucèle Andrew, terrifié par les femmes. Elle est aussi à l’origine de l’abandon de la prêtrise de l’oncle Barney. Millie envoûte totalement tous les hommes de la famille et souvent les fait courir à leur perte. C’est un personnage fascinant, déclencheur des destins des autres qui tentent de se détacher d’elle pour acquérir une forme de liberté.

« Pâques sanglantes » est un roman d’une grande densité de par son histoire et de par l’extrême précision avec laquelle sont traités les différents personnages. C’est avec une grande finesse psychologique qu’Iris Murdoch décrit tous les protagonistes. Les âmes sont mises à nu, les affres des choix de vie de chacun nous sont connus. L’écriture d’Iris Murdoch est très soignée aussi bien pour décrire les personnages que leur environnement. L’eau, la pluie, la mer imprègnent les descriptions des paysages. « La pluie irlandaise semblait toujours d’une substance différente de la pluie anglaise ; ses gouttes étaient plus petites, plus nombreuses. Pour l’instant elle paraissait plutôt se matérialiser en l’air que tomber du ciel et transformée en vif-argent, elle moirait la surface des arbres avant de glisser en chute plus lourde des palmiers lamentables et du marronnier. »

La lecture de « Pâques sanglantes » a été passionnante. Je ne connaissais pas cet épisode de l’histoire irlandaise qui a été tout à fait décisif dans la prise de conscience des Irlandais vers l’indépendance. La force d’Iris Murdoch est la complexité de l’intrigue et des personnages. « Pâques sanglantes » demande de la concentration, c’est un roman qui ne se donne pas facilement mais qui vaut la peine de s’accrocher.

 

La marche de Radetzky de Joseph Roth

A la veille de la première guerre mondiale, le puissant empire austro-hongrois vit ses dernières années. Les signes avant-coureurs sont là pour qui est assez lucide pour les voir : la montée des nationalismes dans la mosaïque de peuples et d’ethnies qui composent l’empire ; les premières grèves et révoltes ouvrières ; une armée, autrefois prestigieuse, minée par l’oisiveté, le jeu et l’alcool ; les escrocs de tout poil qui, flairant l’odeur de la charogne, s’abattent comme des rapaces sur un pays en voie de décomposition.

Le jeune sous-lieutenant Charles-Joseph Trotta von Sipoljie sert dans l’armée impériale. Son grand-père, modeste sous-lieutenant, a sauvé la vie de l’empereur sur le champ de bataille de Solferino en 1859. François-Joseph Ier anoblit ce descendant de paysans slovènes et lui offre sa protection. Charles-Joseph est élevé dans le culte de son grand-père. Son père, préfet en Moravie, a choisi pour lui la carrière militaire, afin de servir au mieux la patrie et « Sa Majesté apostolique, impériale et royale ». C’est l’histoire de cette famille sur trois générations, en particulier celle de Charles-Joseph et de son père, que narre avec brio Joseph Roth. Si les deux hommes appartiennent à ces piliers de la monarchie que sont l’administration et l’armée, et se vouent corps et âme à la haute idée qu’ils se font de l’Autriche-Hongrie, le père refuse d’admettre le déclin qui se profile et se raccroche à son devoir, alors que le fils, qui rêve de se sacrifier pour son empereur (comme l’a fait son grand-père), finit par douter de son pays et de lui-même. L’époque n’est plus à l’héroïsme, Charles-Joseph est né trop tard.

Joseph Roth nous offre en outre une émouvante évocation de rapports père-fils (les mères sont absentes du récit, mortes prématurément), faits ici de respect, de crainte, de pudeur et de tendresse contenue. On compare souvent la manière de Roth à celle d’un Dostoïevski. Il y a en effet quelque chose de très russe dans cette façon de décortiquer les tourments de l’âme, et de les révéler par les gestes, les actes, les attitudes, les expressions des personnages plus que par leurs paroles. L’âme slave imprègne ce roman dont l’action se déroule en majorité en Moravie et en Galicie, dans ces confins de l’empire qui commencent à s’agiter sous la pression d’un désir grandissant d’autonomie.

Les nationalismes, un empereur vieillissant et la première guerre mondiale auront eu raison de l’Autriche-Hongrie. Le livre s’achève en 1916, à la mort de François-Joseph. Avec lui meurt l’empire et le rêve de grandeur qu’il portait avec lui. Dans l’œuvre de Joseph Roth, Juif de langue allemande né en Ukraine, ayant vécu à Vienne, à Berlin, puis à Paris de 1933 à sa mort, s’exprime une grande nostalgie de l’Autriche-Hongrie, qu’on retrouve aussi chez ses compatriotes écrivains de la mitteleuropa Stefan Zweig et Robert Musil. Ils admiraient en elle cette agrégation de cultures et de religions diverses qui préfigurait ce qu’ils rêvaient pour l’Europe, et qui les faisait se sentir citoyens du monde. Mélancolique au souvenir de cette période, Joseph Roth ne l’idéalisa pas pour autant, acceptant de regarder en face les causes du malheur. Mais cela ne diminua pas pour autant sa peine, qu’il tenta peut-être d’apaiser en écrivant « La marche de Radetzky », ce chef-d’œuvre en forme d’adieu.

Melmoth de Ch. R. Maturin

 

John Melmoth est un jeune homme sans fortune, qui en 1816, se rend au chevet d’un oncle mourant susceptible de lui léguer tous ses biens. John arrive sous une tempête qui présage de l’atmosphère inquiétante entourant son oncle. Ce dernier et ses serviteurs sont en proie à une grande terreur : un fantôme rôde dans le château guettant la mort du vieil homme. Cet être surnaturel serait un ancêtre de la famille Melmoth. John découvre un portrait de celui-ci datant de 1646 ! « Quoi de plus ridicule que d’être effrayé ou surpris de la ressemblance entre un homme vivant et le portrait d’un mort ? Cette ressemblance était à la vérité assez forte pour l’avoir frappé, même dans une chambre mal éclairée, mais au fond ce ne pouvait être qu’une ressemblance et quoiqu’elle eût pu effrayer un homme âgé et d’une mauvaise santé, John résolut de ne pas se laisser aller à une semblable faiblesse. » A la mort de son oncle, John trouve le manuscrit d’un dénommé Stanton, 1er témoignage attestant de la véracité de ce qu’il a vu : le Melmoth de 1646 est bel et bien vivant ! D’autres récits se succèdent et attestent de la nature satanique de Melmoth.

Le roman de Ch. R. Maturin , écrit en 1820, s’inscrit dans la tradition du roman noir et fantastique de la période romantique. On y retrouve tous les ingrédients de ce genre : des châteaux mystérieux, des meutres, des couvents, des orages, les tentations du diable. « Melmoth » est à rapprocher de deux autres romans gothiques de la même période : « Le moine  » de Lewis (1795) et « Les élixirs du diable » de E.T.A Hoffman (1816). Maturin cite d’ailleurs le roman de Lewis au tout début. La construction de ces deux oeuvres est d’ailleurs très similaire. Plusieurs récits se succèdent, s’entrelacent et forment une narration labyrinthique. « Melmoth » est constitué de sept histoires différentes narrant les rencontres de Melmoth avec des humains qu’il doit tenter. Le récit de l’espagnol est le plus long et j’avoue avoir éprouvé quelque peu d’ennui car Melmoth y est peu présent. La destinée de Melmoth peut être rapprochée du moine Médard des « Elixirs du diable ». Ce dernier combat le destin et après des crimes inspirés par Satan, il retrouve la raison grâce à l’amour. Melmoth a, quant à lui, vendu son âme au diable et tombe également amoureux d’une jeune espagnole. Isidora ne sauve pas l’âme de Melmoth mais contribue à le faire disparaître.

Dans les trois romans, la place de la religion est primordiale. Le personnage principal du « Moine et « Les élixirs du diable » est un moine licencieux, sensuel. Maturin, qui est lui même révérend, n’hésite pas à dire tout le mal qu’il pense des religions. Le récit de l’espagnol (qui prend vraiment beaucoup de place dans le livre) est une condamnation violente de la vie conventuelle. Dans les cellules des moines, on ne trouve que sévices corporels, torture psychologique et humiliation. Mais les autres récits lui permettent de critiquer toutes les autres religions : l’Islam, le Judaïsme l’Hindouisme, personne n’est épargné ! « Un fait est certain : tous sont d’accord sur le message que le livre nous apporte : « Aimez-vous les uns les autres », mais tous traduisent ce message : « Haïssez-vous les uns les autres ». Comme ils n’en trouvent ni la matière ni l’excuse dans le livre ils les cherchent dans leur esprit qui n’en est jamais à court car la méchanceté de l’esprit humain est inépuisable. »

La critique de l’humanité ne s’arrête pas à la religion. Maturin exprime par la voix de Melmoth son opinion sur les guerres qui ne sont que « des massacres légalisés » permettant aux hommes d’aiguiser leur violence naturelle. Les villes ne sont que des moyens d’humilier les plus pauvres, d’accentuer leur misère en leur montrant la richesse de leur voisin. Le grand intérêt de « Melmoth » se trouve me semble-t-il dans la critique de la société. Le pessimisme de Maturin renforce la noirceur du roman gothique classique. D’ailleurs en lisant les différentes attaques de Maturin, j’ai pensé qu’elles étaient malheureusement encore d’actualité : les guerres sont toujours absurdes, les villes sont toujours des lieux d’inégalité et les religions sont toujours source de conflit, de malentendu entre les peuples.

« Melmoth » est donc bien un roman gothique classique avec son diable, ses tempêtes et ses moines sadiques. Malgré quelques longueurs dans la première partie, ce roman m’a séduit par son extrême noirceur. Melmoth est un personnage d’une grande complexité, d’un pessimisme absolu sur l’humanité ce qui explique sans doute son choix de se vendre au diable ! Plus désespéré que « Le moine » et « Les élixirs du diable », « Melmoth » est un roman fantastique tout à fait captivant.

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Le portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde

Londres, à la fin du XIXème siècle. Dorian Gray est un jeune homme de la bonne société, extraordinairement beau. Son ami, le peintre Basil Hallward réalise son portrait qu’il considère comme sa plus grande œuvre. Le portrait est pour Dorian Gray une révélation, celle de son incroyable beauté. Un ami de Basil, Lord Henry, personnage cynique et jouisseur sans conscience, fait remarquer à Dorian que le portrait gardera à jamais l’image de sa jeunesse tandis que lui subira les outrages du temps. Dorian, fasciné par sa propre image, émet alors un vœu : « Quel dommage ! Je deviendrai vieux, affreux, horrible. Mais ce portrait restera toujours jeune. Il ne sera jamais plus âgé qu’en ce jour de juin… Si ce pouvait être le contraire. Si je demeurais toujours jeune et que le portrait vieillisse à ma place ! Je donnerais tout, tout pour qu’il en soit ainsi. Il n’est rien au monde que je ne donnerais. Je donnerais mon âme ! » 

Dorian Gray est exaucé : son portrait vieillit et lui conserve intactes sa jeunesse et sa beauté. Sous l’influence pernicieuse de Lord Henry, l’éternel jeune homme s’adonne à une recherche effrénée de plaisirs : « Ah ! réalisez votre jeunesse aussi longtemps qu’elle est à vous. […] Vivez ! Vivez la vie merveilleuse qui est en vous. Ne laissez rien perdre de vos possibilités. Soyez toujours à la recherche de sensations nouvelles. N’ayez peur de rien… » Dès lors rien ne semble devoir arrêter Dorian, allant jusqu’à la dépravation et au meurtre pour assouvir ses désirs.

Le thème du pacte avec le diable pour dépasser sa condition mortelle a été maintes fois évoqué en littérature. Mais Oscar Wilde introduit là un élément original : non seulement le portrait vieillit, mais il porte aussi les stigmates physiques des vices et turpitudes de Dorian, finissant par composer une image horrible de lui-même. « Ce portrait serait pour lui le plus magique des miroirs. Il lui devait la révélation de sa beauté. Il lui devrait la révélation de son âme. » Tout en ayant la possibilité par la réalisation de son vœu de jouir éternellement et sans frein de sa jeunesse, Dorian ne peut se bercer d’illusions sur la nature corrompue de son âme. Cette lucidité forcée fait de lui un être inquiet et déséquilibré, attiré par le mal et subjugué par l’horreur qu’il lui inspire.

Le roman d’Oscar Wilde fit scandale à sa sortie en 1890. Il est imprégné de cet esprit décadent typique de la fin du XIXème siècle (à l’image d’un Huysmans en France) qui faisait tellement horreur aux critiques bien-pensants de l’époque. L’évocation d’un Londres mystérieux, sombre, enserré par les brumes qui masquent les frasques d’une jeunesse dorée désabusée, contribue certainement à la fascination que continue d’exercer ce roman fantastique (dans tous les sens du terme). « Le portrait de Dorian Gray » est un chef-d’œuvre promis à une éternelle jeunesse.

Fugitives de Alice Munro

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« Fugitives » d’Alice Munro n’est pas le roman qui était prévu pour cette édition de septembre du blogoclub. Je devais lire « La tournée d’automne » de Jacques Poulain mais le bibliobus québécois n’a pas croisé ma route et n’était pas présent dans mes librairies de vacances. J’ai donc choisi de lire l’oeuvre pour laquelle j’ai votée.

« Fugitives » est un recueil de huit nouvelles parlant de femmes en partance pour une possible autre vie. Elles se nomment Carla, Juliet, Grace, Delphine, Robin et Nancy. Je ne peux évoquer le destin de chacune, je choisis de vous parler de Juliet et de Robin qui m’ont beaucoup touchées.  Juliet est le personnage central de ce recueil puisque Alice Munro nous raconte sa vie sur trois nouvelles. On découvre Juliet, jeune enseignante, en route vers un homme qu’elle a rencontré six mois plus tôt dans un bus. Elle part sans savoir si cet homme est prêt à la recevoir, à l’aimer, elle part vers un avenir incertain. Heureusement pour Juliet, Eric ne l’a pas oubliée : « Au son de sa voix, elle sait qu’il fait valoir son droit sur elle. Elle se lève, toute engourdie, et voit qu’il est plus âgé, plus lourd, plus impétueux que dans son souvenir. Il s’avance droit sur elle et elle se sent ravagée de haut en bas, inondée de soulagement, assaillie par le bonheur. Que cela est donc étonnant. Que cela est proche du désarroi. » Dans la deuxième nouvelle, Juliet, jeune mère, doit faire le deuil de son enfance et fuir ses parents pour commencer sa propre vie. Dans la dernière, Juliet ne part plus, ne fuit plus rien, c’est sa fille Penelope qui largue les amarres sans raisons apparentes. La vie de Juliet est un pincement de coeur permanent.

Robin a 26 ans, elle s’occupe de sa soeur Joanne handicapée par un asthme sévère. Robin s’évade une fois par an pour voir une pièce de théâtre à Stratford. Le vol de son sac à main lui permet de rencontrer un homme qui lui promet un changement de vie dans un an si leurs sentiments l’un pour l’autre n’ont pas changé. La déception de Robin, un an plus tard, est terriblement douloureuse. Des années plus tard, elle apprendra les raisons de cette déconvenue mais la douleur n’en est que plus cruelle. Le hasard chez Alice Munro contrarie les vélléités de changer de vie.

Alice Munro décrit les vies de ces femmes avec une infinie délicatesse et une grande psychologie. Elle sait en peu de mots nous faire entrer dans les vies de ses personnages, chaque nouvelle est une vie en soi. Le lecteur est également surpris, il ne devine jamais comment vont se terminer les nouvelles. C’est le cas dès le début avec l’histoire au titre éponyme, Carla pense retrouver un mari plus tendre après sa fugue mais la vérité est beaucoup plus terrifiante. On passe alors le reste du livre à s’inquiéter pour ces héroïnes qui cherchent uniquement à fuir leur vie, à changer leur quotidien. L’auteur se montre d’ailleurs sans pitié avec elles, il semble que le prix de la liberté, de l’indépendance soit cher et qu’il faille toujours le payer un jour ou l’autre.

J’ai découvert Alice Munro avec beaucoup de bonheur, les trajectoires douloureuses de ces femmes resteront gravées dans ma mémoire. Je suis finalement très contente de ne pas avoir rencontré de bibliobus sur ma route des vacances! « Les fugitives » vient de sortir en poche chez Points et « Du côté de Castle Rock » aux éditions de L’Olivier.