Le chardonneret de Donna Tartt

chardonneret

 Un américain occupe une chambre d’hôtel au moment de Noël à Amsterdam. Il est fiévreux, agité et inquiet. Il s’intéresse aux journaux, à un fait divers en particulier : une scène de crime en plein cœur de la capitale néerlandaise. Quel est le rapport entre le narrateur et ce crime ? Comment a-t-il atterri dans cette chambre dont il ne sort pas ? C’est ce que Theodore Decker, le narrateur, va nous raconter durant 786 pages palpitantes. Le point de départ de son flash-back est l’évènement qui transforme à jamais sa vie : sa mère meurt lors d’un attentat au Metropolitan Museum où ils étaient venus pour voir une exposition sur l’âge d’or de l’art flamand.

Vous avez beaucoup entendu parler du « Chardonneret » depuis sa sortie et la plupart du temps dans des articles dithyrambiques. Force m’est de constater que ce roman mérite amplement tous les éloges, toutes les couronnes de laurier qu’on lui a tressées. Le dernier livre de Donna Tartt est un bijou, une œuvre ample et superbe. L’auteur maîtrise à la perfection son intrigue, c’est une formidable conteuse d’histoires. Elle sait changer d’ambiance, créer des rebondissements sur 786 pages sans lasser à aucun moment. Le début est déjà un tour de force : on découvre Theo à Amsterdam avant de plonger dans son enfance, au moment de ses treize ans et du drame de sa vie. Pendant tout le roman, l’idée de ce début de roman à Amsterdam reste inscrit dans la tête du lecteur : à quel moment allons-nous y retourner ?

Donna Tart excelle également dans tous les genres , toutes les atmosphères : roman d’apprentissage à la Dickens (présent sous la forme de nombreux clins d’œil) ; histoire d’amour sublime et infiniment triste ; roman d’amitié ; roman noir avec voyous, alcool et drogue ; roman du secret et de la culpabilité ; réflexion sur le destin, sur le bien et le mal (avec l’ombre tutélaire de Dostoïevsky). « Le chardonneret » réussit à être tout ça à la fois. Les trois villes où vit Theo (New York, Las Vegas et Amsterdam) sont de véritables personnages, leur atmosphère est très marquée. New York est la ville des doux souvenirs avec sa mère disparue, Vegas celle de tous les excès et de l’amitié avec Boris, Amsterdam celle où le destin s’accomplit. La galerie de personnages secondaires est foisonnante mais aucun n’est laissé de côté, chacun prend corps pour accompagner l’évolution de Theo. Il y a le monde policé et bourgeois de la famille Barbour où Theo est accueilli après la mort de sa mère. Pippa dont il tombe amoureux au MET avant l’attentat et qui est brisée comme lui par l’évènement. Hobie, le restaurateur de meubles, admirable de compréhension et qui transmet son art à Theo. Le père, revenu de nulle part, est rongé par l’alcool et la fièvre du jeu. Et il y a Boris, l’ami ukrainien rencontré à Vegas. Il est à l’origine de tous les excès, de tous les risques mais son amitié est indéfectible.

Enfin « Le chardonneret » est un hommage à l’art, à l’imaginaire. Le splendide tableau de Carel Fabritius est au cœur de l’intrigue et aussi de la philosophie que tire Theo de la vie : « Et tandis que nous mourons, tandis que nous émergeons de l’organique, c’est une gloire et un privilège d’aimer ce que la Mort n’atteint pas. Parce que si le désastre et l’oubli ont suivi ce tableau au fil du temps, l’amour l’a suivi aussi. Dans la mesure où il est immortel (il l’est), et où j’ai un petit rôle, lumineux et immuable, à jouer dans cette immortalité. Il existe ; il continue d’exister. Et j’ajoute mon propre amour à l’histoire des amoureux des belles choses, eux qui les ont cherchées, les ont arrachées au feu, les ont pistées lorsqu’elles étaient perdues, ont œuvré pour les préserver et les sauvegarder tout en les faisant passer de main en main, littéralement, leurs chants éclatants s’élevant du naufrage du temps vers la prochaine génération d’amoureux, et la prochaine encore. »

Alors ne vous privez pas de cette plongée dans un roman foisonnant et totalement captivant.

Un grand merci aux éditions Plon pour ce grand moment de lecture.

 

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Qu’avons-nous fait de nos rêves ? de Jennifer Egan

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« Qu’avons-nous fait de nos rêves ? » est un roman quasiment impossible à résumer tant son intrigue est foisonnante. On fait tout d’abord connaissance avec Sasha, jeune femme cleptomane et globe-trotter. Installée à New York, elle est l’assistance du célèbre producteur musical Bennie Salazar. Ce dernier, divorcé et père d’un jeune fils, met des paillettes d’or dans son café pour stimuler sa libido. Il faisait partie d’un groupe de rock lorsqu’il était adolescent et la rencontre de Lou, un manager, décida de sa carrière. Lou, qui collectionna les femmes et en eut six enfants, finira bien seul dans son immense villa. Les membres du groupe de Bennie se retrouveront dans ce lieu pour lui faire leurs adieux. A l’exception de Scotty, le plus prometteur, qui est totalement sorti des radars et pour cause puisqu’il est devenu marginal.

Ce résumé ne vous donne qu’une idée infime de la galerie de personnages imaginée par Jennifer Egan. Ils se croisent à travers les époques, passent du premier au second plan selon les chapitres. Toutes les possibilités narratives sont exploitées par Jennifer Egan : narrateur omniscient, première personne du singulier, deuxième personne du singulier, journal sous forme de diapositives. Chaque chapitre est une découverte, un nouveau territoire avec ses propres codes. Ils ne s’enchaînent pas de manière chronologique. Les époques se mélangent sans que le lecteur se sente perdu puisque la construction du roman est extrêmement maîtrisée. Le passé, le présent et le futur des personnages se trouvent inclus dans le roman.

Bien entendu, « Qu’avons-nous fait de nos rêves ? » parle du passage du temps et de son effet sur les individus. L’exergue tirée de « Du côté de Guermantes » de Marcel Proust résume l’idée de départ de Jennifer Egan : « Les poètes prétendent que nous retrouvons un moment ce que nous avons jadis été en rentrant dans telle maison, dans tel jardin où nous avons vécu jeunes. Ce sont là pèlerinages fort hasardeux et à la suite desquels on compte autant de déceptions que de succès. Les lieux fixes, contemporains d’années différentes, c’est en nous-même qu’il vaut mieux les trouver. » Comment sommes-nous passés d’une époque A à une époque B ? Nos envies, nos idéaux sont-ils restés les mêmes ? A travers les destinées de ses personnages, Jennifer Egan tente de résoudre ces questions. La vie nous change-t-elle profondément ?

« Qu’avons-nous fait de nos rêves ? » est un roman choral où les destinées des personnages s’emboîtent les unes dans les autres avec maîtrise et intelligence. Jennifer Egan nous livre une œuvre brillante et étourdissante.

Merci aux éditions Points pour ce beau roman.

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Le bon larron de Hannah Tinti

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Ren est un orphelin de douze ans. Bébé, il a été déposé chez les frères de Saint-Anthony. La vie y est stricte et ascétique mais des liens se créent entre les enfants. Ren veille sur des jumeaux, ses voisins de dortoir. Parfois, des fermiers ou des familles viennent chercher un enfant. Ceux qui ne sont pas choisis, sont envoyés à l’armée. Ren et les jumeaux n’ont aucune chance d’être choisis, le premier parce qu’il est manchot et les seconds parce que cela fait deux bouches à nourrir. Et pourtant, un jour, un homme répondant au nom de Benjamin Nab vient chercher Ren. L’enfant serait son frère qu’il aurait perdu de vue après l’assassinat de leurs parents par des Indiens. Benjamin entraîne Ren dans ses petites escroqueries, ses magouilles peu rentables. A travers la Nouvelle Angleterre, Ren partage la vie de personnages surprenants et improbables sans perdre de vue la quête de sa véritable identité.

Hannah Tinti nous emmène dans l’Amérique du 19ème siècle mais c’est bien à Charles Dickens que l’on pense à la lecture de ce roman. Ren est un orphelin comme Oliver Twist, David Copperfield ou Pip. Il est débrouillard et voleur. L’intrigue, qui le voit évoluer, est pleine de rebondissements, de coïncidences. La galerie de personnages créée par Hannah Tinti est également très dickensienne puisque Ren aura affaire à un colosse ressuscité, un nain habitant sur un toit, des jeunes filles chipies et gloutonnes travaillant à l’usine, des pilleurs de tombe, une logeuse sourde. L’atmosphère se noie également dans la brume, les fumées d’usines, les ruelles sont étroites et lugubres.

Cet hommage à la littérature du 19ème siècle est une totale réussite. Le roman est plein d’énergie, de rythme et les personnages sont bien construits et savoureux. Hannah Tinti, dont c’est le premier roman, a un grand sens de la narration. Une fois commencé, il est bien difficile de lâcher « Le bon larron ». Un plaisir littéraire qui réchauffe l’hiver !

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Calico Joe de John Grisham

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Paul Tracey apprend que son père, Warren, a un cancer incurable. Cela faisait des années qu’il n’avait pas eu de nouvelles. Warren était un père violent, indifférent et coureur de jupons. Après le divorce de ses parents, Paul n’eut que peu de contacts avec son géniteur. Pourtant, un lien aurait pu les unir : leur passion pour la base-ball. Warren Tracey était lanceur chez les Mets de New York à la fin de sa carrière. Paul connaissait toutes les statistiques des grands joueurs, collectionnait les articles des journaux. A l’été 1973, tout le pays a les yeux braqués sur un jeun joueur : « Calico » Joe. Ce dernier joue avec les Cubs de Chicago, il vient d’être recruté comme batteur et il fait sensation. Il pulvérise tous les records en quelques matchs. Il devient l’idole de toute une nation et surtout celle de Paul. Fin août 73, les Cubs se déplacent à New York pour affronter les Mets. Paul voit donc s’affronter son père et son idole. Il va également vivre le moment le plus traumatisant de son enfance.

Le roman de John Grisham commençait bien. Alternant entre le présent et l’été 73, on découvre petit à petit l’évènement qui marqua les esprits des américains et du jeune Paul. La patte du roi du thriller se fait sentir, il mène le début de son roman avec maîtrise et aiguise notre curiosité. Ne pas réellement connaître les règles du base-ball (expliquées en introduction par l’auteur lui-même) , n’empêche pas de comprendre l’essentiel de l’intrigue et que « Calico » Joe est un joueur d’exception.

Mais une fois le match des Cubs contre les Mets passé, on tombe dans une histoire de rédemption comme les américains en raffolent. Et ce qui est encore plus regrettable, c’est que John Grisham nous inflige une happy end avec pardon et réconciliation. Les bons sentiments ne font pas souvent de bons romans et celui-ci en est encore la preuve.

« Calico Joe » se lit facilement et rapidement mais la fin est beaucoup trop prévisible et trop larmoyante pour me satisfaire.

Merci aux éditions Robert-Laffont.

Au lieu-dit Noir-Etang de Thomas H. Cook

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« Parfois, en ces tristes journées d’hiver si fréquentes en Nouvelle Angleterre où le vent malmène autant les arbres que les arbustes, où la pluie tambourine contre les toits et les vitres, je me sens de nouveau happé par l’univers de mon père, de ma jeunesse, par la petite ville qu’il aimait tant et où je vis toujours. (…) Dans mon esprit , les morts retrouvent la vie, reprennent leur enveloppe charnelle. » Henry Griswald se replonge dans ses souvenirs, l’année de ses quinze ans. Son père est le directeur de l’école pour garçons de Chatham et pour la rentrée de 1926 il accueille une nouvelle enseignante : Mlle Elizabeth Channing. Celle-ci se chargera des arts plastiques. Elle est belle, lumineuse et a parcouru le monde avec son père. Le décès de ce dernier l’oblige à travailler. Henry est rapidement fasciné par l’histoire de la jeune femme et la liberté qu’elle a connu. Il s’y intéresse d’autant plus quand Mlle Channing se met à tisser des liens avec Mr Reed, enseignant également mais marié. Henry devient le témoin de leurs rencontres et du drame qui va se nouer autour du couple.

Thomas H. Cook se sert des codes du roman noir du 19ème siècle pour écrire son roman. L’histoire d’amour entre Mlle Channing et Mr Reed est impossible puisqu’il est marié et a une petite fille. Cela n’en rend que plus romantique cet amour aux yeux du jeune Henry. Les deux enseignants semblent tourmentés par leurs sentiments. Les paysages de la Nouvelle Angleterre accompagne cette romance par leur austérité et leur rudesse.

L’intrigue nous est dévoilée par des aller-retours dans le passé. Les informations sur la tragédie de Noir-Etang sont distillées à petites doses, levant le voile sur l’ampleur du désastre et précipitant la lecture jusqu’à la terrible révélation finale.

« Au lieu-dit Noir-Etang » est fort bien mené, chaque retour au passé nous donne envie d’en savoir plus et la fin a été pour moi totalement inattendue.

Merci aux éditions Points pour cette jolie lecture.

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Mrs Parkington de Louis Bromfield

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Mrs Parkington a 84 ans et sa vie a été riche en évènements et en rencontres. Elle prépare les fêtes de Noël dans son luxueux appartement de Park Avenue. Toute la famille doit se retrouver : sa fille, les enfants et petits-enfants de ses deux fils disparus. Mrs Parkington se force à maintenir cette tradition mais à part son arrière-petite-fille Janie, elle ne porte pas sa famille dans son cœur. Elle les trouve peu intelligents, gâtés par l’argent et sans vie. « En vérité, si la plupart des convives n’avaient pas été le fruit de sa propre chair, aucun d’eux n’aurait jamais été invité à cette table. Mrs Parkington se força à suivre quelques-unes des conversations particulières qui s’étaient engagées espérant surprendre quelque phrase, quelque remarque, quelque pensée d’où jaillirait une étincelle, comme lorsqu’une barre de fer frappe un silex ; elle avait tant besoin d’un peu de chaleur humaine ! » Les membres de sa famille sont de plus complètement incapables de gérer leurs affaires et font sans cesse appel à l’avis de la doyenne. Mrs Parkington se sent par moments si lasse…heureusement qu’elle peut se remémorer sa vie pour se distraire.

J’avais découvert Louis Bromfield avec « Précoce automne » et j’étais restée un peu sur ma faim. « Mrs Parkington » a en revanche été un vrai coup de cœur. Ce roman est absolument délicieux, l’écriture y est fluide, ciselée. Les flash-back sur la vie de Mrs Parkington s’insèrent de manière parfaite dans le récit présent, nous suivons le cours des pensées de la vieille dame.

Susie Parkington est issue d’un milieu pauvre, elle travaillait dans un hôtel près d’une mine avec ses parents à Leaping Rock. C’est là qu’elle rencontra le major Parkington, de seize ans son aîné. Il l’épouse à la mort de ses deux parents lors de l’effondrement d’une mine. Le major veut conquérir le monde, être toujours plus riche et ce à n’importe quel prix. L’époque est propice aux coups bas et aux escroqueries. Le major devient multimilliardaire et conquiert la haute société grâce au charme et à l’intelligence de sa femme. Rien ne résiste au couple Parkington, l’argent ouvre toutes les possibilités. « Fils d’un épicier villageois, le major Parkington avait souhaité devenir un personnage de légende, laisser lui survivre une nombreuse descendance qui contribuerait à accroître sa propre gloire et à faire subsister son nom dans l’histoire. Mais il n’avait pas pensé au pouvoir maléfique de la richesse mal employée… » Et c’est ce que constate Mrs Parkington, sa descendance est figée dans ses privilèges. Le monde change sans que ses petits-enfants s’en rendent compte, sans réagir. L’Amérique est en guerre, le New Deal de Rossevelt a réformé les marchés financiers. Les manœuvres datant de l’époque du major ne peuvent plus avoir cours et les financiers véreux payent l’addition. Mrs Parkington voit la déchéance de son clan d’un œil navré et mélancolique. Rien ne peut éviter la ruine à ceux qui n’ont pas su voir la fin de leur caste. Mrs Parkington ne peut que limiter les dégâts et sauver la vie de son arrière-petite-fille Janie.

La lecture de « Mrs Parkington » fut un régal, le personnage central est extrêmement attachant, d’une sagesse et d’une finesse psychologique remarquables.

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Nous avons toujours vécu au château de Shirley Jackson

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« Après la mairie, la rue qui part vers la gauche, c’est Blackwood Road, celle qui mène jusqu’à chez nous. Blackwood Road décrit un large cercle autour des terres des Blackwood, et une clôture en barbelés construite par notre père les protège de bout en bout. Non loin de la mairie se trouve le gros rocher noir marquant l’entrée de la propriété. C’est là que j’ouvre et referme à clé derrière moi le portail qui permet d’accéder à notre allée, celle qui monte jusqu’à la maison. Je n’ai plus alors qu’à traverser le bois, et je suis chez moi. Les gens du village nous haïssent depuis toujours. « 

Mary Katherine Blackwood, la narratrice, a 18 ans et elle vit dans la propriété familiale avec sa sœur aînée, Constance et leur oncle Julian. Le début du roman nous la montre lors des courses hebdomadaires au village. Les gens la méprisent, l’évitent ou se moquent d’elle par des remarques ou des chansons. D’où vient une telle haine ? Elle est née d’un évènement tragique : la mort des autres membres de la famille. Les parents des deux sœurs et la femme de Julian ont été empoisonnés. Un procès a eu lieu, Constance était la principale suspect mais elle fut acquittée. Mais depuis, les soupçons du village se sont transformés en méfiance puis en haine. Les Blackwood vivent isolés, enfermés dans leur propriété. Seule Mary Katherine sort régulièrement au village. Une contrainte  pour cette jeune femme fantasque à l’imaginaire plus que débridé.

Je n’avais jamais entendu parler des livres de Shirley Jackson mais je connaissais son univers puisque « La maison du diable » de Robert Wise était adaptée d’un de ses romans. Ce formidable film d’épouvante était remarquable notamment par son ambiance. Point de scènes horrifiques ou sanglantes, la peur naissait uniquement par les bruits de cette grande masure isolée. L’ambiance me semble être la marque de fabrique de l’auteur puisque c’est le grand intérêt de « Nous avions toujours vécu au château ». L’étrangeté du quotidien de la famille Blackwood nous est dévoilé progressivement. Mary Katherine se révèle totalement obnubilée par des rituels : elle enterre ou accroche dans les arbres des objets pour se protéger ou éloigner les intrus. Constance ne sort jamais, elle a peur des éventuels visiteurs. Julian est cloué sur un fauteuil roulant, il a échappé de justesse à l’empoisonnement familial et perd la tête. A ce stade, on se dit que l’on est tombé dans une famille de doux-dingues perturbés par les décès. Mais lorsque le cousin Charles s’invite au château, tout bascule et l’atmosphère n’est plus du tout la même. La noirceur et la folie prennent le pas sur le quotidien bien cadré des deux sœurs. Et la vérité sur la mort des membres de la famille se dessine petit à petit.

Un grand livre noir qui distille le malaise, la folie et l’horreur. Une très belle maîtrise de l’intrigue qui vous fera doucement frémir dans votre canapé.

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Esprit d’hiver de Laura Kasischke

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C’est le matin de Noël, Holly et son mari Eric ont dormi plus tard que prévu, leur réveillon fut un peu trop arrosé. Eric bondit hors du lit, il doit récupérer ses parents à l’aéroport. Holly se retrouve seule dans la maison avec leur fille de 15 ans, Tatiana, adoptée en Russie. Celle-ci boude en raison du réveil tardif de ses parents qui l’a privée du rituel de Noël : ouvrir les cadeaux au saut du lit. L’humeur de Tatty complique la vie d’Holly qui doit rattraper son retard dans la préparation du repas de fête. La famille, les amis sont attendus comme tous les ans. Mais ce Noël ne sera pas un Noël ordinaire pour Holly. Le blizzard s’est levé, empêchant tout déplacement. Les invités se décommandent. Tatiana devient de plus en plus maussade, exaspérante. La tension monte entre les deux femmes.

« Esprit d’hiver » est le premier livre de Laura Kasischke que je lisais et j’ai été complètement séduite par son univers. Se développe dans ce roman un malaise terrifiant entre la mère et sa fille. Holly se réveille avec une drôle d’impression : « Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux. (…) Quelque chose qui avait été là depuis le début. A l’intérieur de la maison. A l’intérieur d’eux-mêmes. Cette chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux. » Cette angoisse augmente au fil de la journée en raison d’évènements étranges : le téléphone d’Holly ne cesse de sonner, les carottes semblent avoir continué à pousser dans le frigo, Tatiana se brûle de manière incompréhensible. Laura Kasischke se place à la limite du surnaturel. Tatiana accentue l’atmosphère inquiétante en se comportant de manière irrationnelle : elle change sans arrêt de tenue, a des sauts d’humeur brutaux, se goinfre de viande crue et passe son temps à dormir. Dans les dernières pages du roman culmine l’horreur, une véritable claque pour le lecteur.

A travers son roman, Laura Kasischke questionne la relation mère-fille. Holly s’interroge sur son éducation, se compare à ses amies. La culpabilité ressentie par nombre de parents est ici accentuée par le fait que Holly et Eric ont adopté leur fille. Et ils l’ont fait en Russie, en Sibérie dans un orphelinat pauvre où les enfants sont maltraités. Les Américains y viennent faire leur marché, soudoyant les infirmières avec des cadeaux pour que leur bébé soit traité correctement. Que deviennent les autres enfants laissés en Russie ? Qu’est-il arrivé aux parents de Tatiana ? Quel est son patrimoine génétique ? Toutes ces choses remontent à la surface obligeant Holly à s’interroger sur sa volonté d’avoir un enfant coûte que coûte et sur sa relation avec sa fille.

Un huis-clos hivernal, étouffant dont vous ne sortirez pas indemne. Laura Kasischke vous plonge dans la noirceur, dans l’effroi, une grande réussite.

Ma note : 17/20

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Un destin d’exception de Richard Yates

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Alice Prentice s’est toujours pensée promise à un destin d’exception. Son talent de sculptrice sera forcément reconnu, elle aura une exposition à New York. En attendant, elle refuse de s’abaisser à de basses tâches pour gagner sa vie. Elle vit des largesses d’amis et de son ancien mari, un honnête homme trop terre à terre pour elle. Accumulant les dettes et les déménagements, elle entraîne son fils Robert dans sa bulle illusoire. Il doit croire  au talent de sa mère, être son soutien indéfectible face au regard de plus en plus critique de leur entourage. En grandissant, Robert est de moins en moins dupe : « Les sujets  qu’elle abordait étaient sans importance, il savait ce qu’elle cherchait à lui dire. Cette petite femme désespérée et délicate, fatiguée et assoiffée d’approbation, lui demandait de convenir avec elle que sa vie n’était pas un échec total. Se souvenait-il des bons moments ? Se souvenait-il de tous ces gens bien qu’ils avaient connus et de tous les endroits intéressants où ils avaient vécu ? Et, en dépit des erreurs commises, en dépit de la dureté du monde à laquelle elle s’était tant heurtée, se rendait-il compte qu’elle n’avait jamais renoncé à lutter ? Savait-il à quel point elle l’aimait ? Et, malgré tout, ne voyait-il pas quel être remarquable, talentueux et brave il avait pour mère ? » Le poids des illusions d’Alice finit par être trop lourd à porter pour Robert. Lui aussi souhaite un destin d’exception. C’est pour cela qu’il rejoint l’armée en 1944 dès ses 18 ans. Bientôt l’Europe et le champ de bataille où il pourra s’illustrer.

« Un destin d’exception » est un roman très autobiographique à l’image de certaines nouvelles de Richard Yates (« Oh, Joseph, je suis si fatiguée », « Une permission exceptionnelle » ou « Et dire adieu à Sally » qui sont dans le recueil « Menteurs amoureux »). Lui-même fut élevé par sa mère sculptrice après le divorce de ses parents. Instable sentimentalement, son enfance le fut également géographiquement puisque les déménagements se succédèrent. Comme Robert Prentice, Richard Yates fut envoyé au front durant la seconde Guerre Mondiale, en France puis en Allemagne après l’armistice. Il rentra à New York en 1946. Ses expériences nourrissent bien entendu cette fiction et notamment les scènes de combat où règnent pour Robert Prentice la confusion et l’impuissance. Il y apprendra qu’il n’y a pas de héros sur un champ de bataille, seulement des hommes qui font ce qu’ils peuvent pour survivre.

Le cœur du roman est la relation mère-fils, une relation exclusive, étouffante où Robert n’est là que pour croire au rêve de sa mère. Mais la gloire tant espérée n’adviendra pas, le rêve américain n’est pas pour eux. Il les laisse au bord de la route avec leurs vies inaccomplies. Alice est un personnage agaçant tant elle gâche l’enfance de son fils. Mais elle est aussi terriblement attachante dans son aveuglement, sa foi dans son talent la rend vulnérable et pitoyable. Incapable de vivre dans la réalité, Alice se retrouve dans la situation qu’elle abhorrait mais cela ne met jamais en berne son optimisme délirant ! Robert doit apprendre à s’éloigner, à se montrer cruel pour enfin vivre sa propre vie.

Extrêmement bien écrit et bien construit, « Un destin d’exception » est d’une justesse remarquable. Ce roman démontre une nouvelle fois l’immense talent de Richard Yates, l’un des plus grands écrivains américains de sa génération.

Un grand merci à Cécile, Christelle et aux éditions Robert-Laffont.

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Le complot contre l’Amérique de Philip Roth

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En 1941 se déroulent aux Etats-Unis les élection présidentielles. Deux candidats s’affrontent : Franklin Delano Roosevelt et l’aviateur Charles Lindberg. Ce dernier refuse que son pays entre en guerre contre l’Allemagne. Ses propos teintés d’antisémitisme inquiètent les communautés juives et notamment celle de Newark, New Jersey. La famille du narrateur, Philip Roth, soutient le président sortant. Malheureusement pour eux, c’est Charles Lindberg qui remporte les élections et qui se précipite pour conclure un pacte de non agression avec Hitler. La peur monte et un climat de défiance par rapport aux juifs s’installe.

« Le complot contre l’Amérique » est une uchronie où Philip Roth mélange des évènements réels à l’invention pure. La présidence Lindberg et ce qui en découle est vue par les yeux de Philip âgé de sept ans. Vivant dans le quartier juif, il voit petit à petit son univers se désagréger. Son cousin Alvin part combattre le nazisme en ralliant le Canada. Son frère aîné, Sandy, est envoyé durant l’été dans une ferme au Kentucky pour casser la solidarité des familles juives. Cette idée se met progressivement en place à partir de 1942, les familles juives sont envoyées aux quatre coins des États-Unis soit disant pour mieux les intégrer. C’est ce qui arrive aux voisins des Roth qui se retrouvent au fin fond du Kentucky où l’antisémitisme  prend des formes plus concrètes et violentes. Le portrait du père du narrateur est admirable de résistance , de volonté de ne pas fuir devant la menace. Il est fière d’appartenir aux États-Unis et ne reconnaît plus son pays dans les discours de Lindberg.

L’idée de départ de Philip Roth est vraiment excellente. Il nous montre qu’il n’est pas si facile de résister aux sirènes du fascisme et que même les États-Unis auraient pu sombrer. Néanmoins, j’ai eu du mal à terminer son roman. Comme je le disais plus haut, Roth mélange les faits et personnages réels à son uchronie. Et lorsqu’il parle du réel, c’est avec moults détails qui ne semblent pas nécessaires et ralentissent considérablement l’intrigue. Le roman aurait gagné à être plus ramassé et surtout à se concentrer uniquement sur le destin de la famille Roth.

« Le complot contre l’Amérique » est un roman intéressant sur la fragilité de la démocratie mais aussi sur l’enfance et la famille. Philip Roth est un grand conteur mais ce roman n’est pas mon préféré.

L’avis de Miss Léo et Noctenbule.

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