Muncaster de Robert Westfall

Chez les Clarke, on est cordiste de père en fils et l’on répare les hautes cheminées comme les clochers. Joe Clarke se souvient parfaitement du jour où on lui a proposé le chantier de la cathédrale de Muncaster. Jamais il n’avait pu travailler sur un chantier aussi prestigieux. Etonnamment, aucun de ses concurrents n’était disponible pour réparer la tour sud-ouest. Joe va rapidement comprendre pourquoi car dès son entrée dans la tour il ressent un malaise. Celui-ci se renforce à la découverte d’une gargouille qui semble soutenir son regard. Le cordiste et son collaborateur essaient de se raisonner mais l’étrange impression demeure. Joe découvre par la suite que les pierres autour de la gargouille étaient remplacées tous les vingt ans et que des accidents avaient lieu à chaque fois.

« Muncaster » a été publié en 1991 et nous le découvrons pour la première fois en France grâce aux éditions du Typhon. Robert Westall a écrit des romans jeunesse jusqu’au décès de son fils qui change radicalement son écriture. Ce détail biographique est vraiment intéressant car « Muncaster » est également une histoire de filiation puisque Joe tentera de protéger son fils des effets néfastes de la gargouille. Le roman de Robert Westall nous plonge dans une intrigue gothique, proche de l’univers de Lovecraft. Le récit de Joe à la première personne prend des airs de témoignage et se révèle haletant. Difficile de lâcher ce texte de 140 pages parfaitement efficace et intrigant.

Encore une fois, il faut souligner la qualité des choix éditoriaux des éditions du Typhon qui nous permettent de découvrir des textes jusqu’alors inconnu en France. « Muncaster » fut une excellente découverte.

Traduction Benjamin Kuntzer

Le fantôme de Truman Capote de Leila Guerriero

« Je pense à la force de sa volonté, à la profondeur de sa détermination, à toutes ces années durant lesquelles il a dû supporter en lui le poids implacable de l’affection qu’il éprouvait pour ces hommes et, à la fois, l’intense désir qu’on les tue. Est-il possible qu’il ait ignoré que le paradoxe sur lequel reposait le livre pouvait l’anéantir ? Ou bien le savait-il et a-t-il décidé, malgré tout, d’aller au désastre ? » Ce paradoxe, cet impossible dilemme  moral est ce qui me fascine depuis longtemps dans l’écriture de « De sang froid ». Ce chef-d’œuvre de la littérature américaine précipita la chute de Truman Capote et Leila Guerriero s’intéresse, comme moi, aux conséquences de la publication de ce livre sur la vie et la santé mentale de son auteur. Durant trois années, de 1960 à 1962, Truman Capote est venu s’installer à Palamós pour écrire loin du vacarme des mondanités new yorkaises. Leila Guerriero s’y installe à la recherche des traces laissées par l’écrivain américain et tente de retrouver des habitants qui l’auraient croisé. Elle réalise rapidement qu’elle court après un fantôme et que beaucoup de témoignages sont inventés ou reprennent des passages de la biographie de Gerald Clarke. Se mettre dans les pas de Truman Capote à Palamós permet à Leila Guerriero, journaliste et écrivaine, de questionner son propre travail et sa façon de traiter le réel dans ses livres. « De sang froid » a été un sommet de la narrative non fiction, genre qui pose de nombreuses questions éthiques.

Le texte de Leila Guerriero est intéressant et permet de revenir sur cette période de la vie de Truman Capote. Si, comme moi, vous êtes intéressés par l’écriture de « De sang froid », je vous conseille la lecture de la bande-dessinée de Nadar et Xavier Betaucourt « Retour à Garden City » qui retrace les visites de Capote sur le lieu du crime mais aussi le tournage de l’adaptation de Richard Brooks. Vous pouvez également regarder « Capote » de Bennett Miller avec le formidable Philip Seymour Hoffman ou la saison 2 de « Feud » avec un Tom Holland saisissant qui porte sur l’après « De sang froid » et la chute de Truman.

Traduction Delphine Valentin

Les jours de la peur de Loriano Macchiavelli

Bologne, années 70, une bombe explose dans un centre de transmission de l’armée causant la mort de quatre personnes. L’inspecteur-chef Raimondi Cesare met sur l’enquête le sergent Sarti Antonio et son acolyte Felice Cantoni. Le travail sur le terrain les mène à une prostituée, trois hommes vus dans une voiture après l’explosion et un notable intouchable et irascible. Mais l’inspecteur-chef met des bâtons dans les roues de Sarti Antonio et fait incarcérer un militant d’extrême gauche qui n’a aucun alibi. Notre héros n’étant pas du genre à céder face à sa hiérarchie, il va poursuivre son enquête sans autorisation.

« Les jours de la peur » (« Le piste d’ell’attentato ») est le premier tome d’une série de presque trente romans à ce jour mettant en scène le sergent Sarti Antonio. L’année dernière, les éditions du Chemin de fer ont publié ce roman pour le cinquantième anniversaire de la naissance de ce personnage haut en couleurs. Loriano Macchiavelli a écrit et placé son intrigue durant les années de plomb. Il faut rappeler que de nombreux attentats eurent lieu à Bologne durant cette période avec notamment celui de la gare en 1980. Le contexte historique est partie prenante de l’enquête qui se révèle très politique.

Le héros de Loriano Macchiavelli n’est pas un policier flamboyant aux intuitions brillantes. Le sergent est un homme besogneux, d’une ténacité infaillible et qui a un petit problème avec l’autorité de ses supérieurs. C’est un homme de terrain qui n’hésite pas à fouiller dans les poubelles et à mettre au jour les secrets, les turpitudes que personne ne veut voir révéler. Outre une gouaille ravageuse, le sergent Sarti Antonio est également très valeureux puisqu’il souffre de terribles crises de colite…Ajoutez à cela, un narrateur omniscient à l’ironie mordante et vous aurez un giallo très réussi.

J’ai pris un grand plaisir à faire la connaissance du sergent Sarti Antonio et je le retrouverai avec plaisir dans le deuxième tome de ses enquêtes qui a été publié en début d’année.

Traduction Laurent Lombard

D’autres étoiles, un conte de Noël d’Ingvild H. Rishøi

Dans la petite ville de Tøyen, Noël approche. La joie ne règne pourtant pas dans tous les foyers. Ronya, 10 ans, vit avec sa sœur Mélissa, 16 ans, et son père au chômage. Ce dernier n’arrive à conserver aucun travail en raison de son alcoolisme. Il a beau adoré ses filles, l’appel de la fête et du bar est le plus fort. Il trouve un travail de vendeur de sapins mais l’abandonnera rapidement. Mélissa va devoir le reprendre pour faire vivre la famille. Ronya, ne supportant pas de rester seule avec son père et ses amis, va rejoindre sa sœur sur son lieu de travail. En voyant la petite fille, Tommy, un collègue de Mélissa, a l’idée de lui faire vendre des décorations. Les clients attendris se laissent largement tenter. Les affaires fonctionnent bien mais il faut absolument éviter de se faire prendre par le patron.

Ce roman norvégien fait penser à « La petite marchande d’allumettes ». Tout comme l’héroïne de Hans Christian Andersen, la jeune Ronya, qui est la narratrice, frisonne dans le froid en vendant ses couronnes décoratives afin de survivre. L’enfant est une rêveuse, une optimiste qui s’imagine vivre dans un chalet douillet avec sa famille. Elle pense que tout finira par s’arranger. Mais cela ne suffira pas à échapper à la misère sociale dans laquelle elle se trouve. Le combat de Ronya et Mélissa est déchirant, poignant. L’autrice sait parfaitement doser la tendresse et l’âpreté durant son récit.

« D’autres étoiles » est un anti-conte de Noël, cruel et tragique. Il s’inscrit parfaitement dans la tradition des romans ou nouvelles se déroulant à Noël et qui bouleversent leurs lecteurs. Un roman qui sait être intemporel et moderne à la fois.

Traduction Jean-Baptiste Coursaud

Love d’Elizabeth von Arnim

Lors d’une représentation de « The immortal hour », Catherine Cumfrit fait la connaissance de Christopher Monchton. Leur passion pour ce drame musical, qu’ils ont vu plusieurs fois, les rapproche. Le jeune homme, d’une vingtaine d’années, tombe rapidement amoureux de Catherine. Mais celle-ci a dépassé la quarantaine, est veuve depuis dix ans et a une fille mariée de l’âge de son jeune prétendant. Discrète, d’une grande dignité, Catherine ne pouvait imaginer plaire un jour à un autre homme que son mari George. Ce dernier, très riche, avait d’ailleurs fait en sorte que les hommes intéressés par l’argent n’approchent pas Catherine après son décès, en laissant tout ses biens à leur fille Virginia. Très respectueuse des conventions de la société anglaise, Catherine va pourtant se laisser peu à peu séduire par Christopher.

« Love » a été publié en 1925 et c’est l’un des plus beaux d’Elizabeth von Arnim. Le thème de la différence d’âge (surtout lorsque la femme est plus âgée) est au cœur du roman et il est d’une grande modernité. Il résonne d’ailleurs toujours aujourd’hui avec beaucoup de force. Catherine devrait être effacée, dévouée entièrement à son intérieur et à sa fille. Son histoire avec Christopher ne peut que faire scandale. Mais la fine et intelligente Elizabeth von Arnim nous entraîne vers une autre voie et aborde la peur de vieillir chez les femmes. Catherine avait peur du regard des autres sur son couple et c’est finalement le sien sur son physique qui va mettre en danger son histoire avec Christopher. « Love » se révèle être un roman cruel, emprunt de tristesse, de mélancolie. On s’attache infiniment à Catherine dont on suit chaque mouvement du cœur, chaque doute, chaque souffrance. J’ai également beaucoup apprécié le personnage de Virginia, qui défend sa mère face à sa belle famille même si elle est en désaccord avec ses choix. L’amour du titre est également celui qui existe entre une mère et sa fille.

« Love » est un formidable roman, une satire sociale qui passe de la légèreté au drame sous la plume élégante d’Elizabeth von Arnim.

Traduction Bernard Delvaille

Autodafé, comment les livres ont gâché ma vie de Thomas E. Florin

« Les livres ont tout fait pour que je les aime et progressivement, ils ont réduit mon univers. Aujourd’hui, ils le saturent. Je tourne la tête, j’en suis cerné. A ma gauche, en petites rangées bien serrées et, je le sais, beaucoup plus dans mon dos, en piles, en tas, dans des tiroirs et sous mon lit. Depuis qu’il n’y a plus de meubles pour les ranger, il pleut des livres. » Le narrateur nous parle de son envie de devenir écrivain et de la place très (trop) importante des livres dans son quotidien. Il n’est d’ailleurs pas le seul à être envahi par les livres. Son ami Didier cherche également à se débarrasser de l’emprise des livres et sa manière de procéder sera très radicale.

Vivant moi-même dans un espace saturé de livres, j’ai immédiatement ressenti de la sympathie pour le narrateur de ce court texte qui est le premier publié de son auteur. Des années qu’il écrivait sans que son désir d’être écrivain ne se concrétise jusqu’au livre que nous tenons dans nos mains. Ce besoin compulsif de lire remonte à ses années d’études à Paris et le narrateur a une prédilection pour les livres d’occasion trouvés dans la rue (à la fin du texte se trouve une liste de ses trouvailles).

J’ai apprécié le ton ironique et désabusé du personnage mais le format court m’a laissé sur ma faim, j’aurais aimé que l’intrigue soit plus développée encore.

HIver à Sokcho d’Elisa Shua Dusapin

« Il est arrivé perdu dans un manteau de laine. Sa valise à mes pieds, il a retiré son bonnet. Visage occidental. Yeux sombres. Cheveux peignés sur le côté. Son regard m’a traversé sans me voir. L’air ennuyé, il a demandé en anglais s’il pouvait rester quelques jours, le temps de trouver autre chose. » Yan Kerrand est dessinateur de bande-dessinées et il vient s’installer à Sokcho, ville portuaire proche de la Corée du Nord, pour chercher l’inspiration loin de sa Normandie natale. Dans la pension où il trouve refuge, il fait la connaissance de la jeune narratrice dont le père était français. Dans l’engourdissement de l’hiver, deux être seuls et solitaires vont s’apprivoiser et nouer une relation faite de pudeur et de trouble.

J’ai découvert la talentueuse Elisa Shua Dusapin avec son dernier roman « Le vieil incendie ». La lecture de « Hiver à Sokcho », son premier roman, s’imposait avant de voir l’adaptation réalisée par Koya Kamura. J’ai retrouvé dans ce roman tout ce qui m’avait séduit dans « Le vieil incendie » : la poésie de l’écriture, la délicatesse  des liens qui unissent les personnages. Elisa Shua Dusapin décrit des scènes du quotidien, quelques excursions en dehors de la pension et la naissance d’une relation sensible et fugace entre une jeune femme et un homme aux cultures si différentes. L’autrice excelle à nous faire ressentir l’atmosphère frigorifiée de cette petite ville totalement plongée dans une torpeur qui confine à la mélancolie. La nourriture est importante dans le roman, minutieusement décrite, elle représente le lien de la narratrice avec les autres et notamment avec sa mère. La rencontre avec Yan va-t-elle permettre à la narratrice d’échapper à l’avenir très traditionnel voulu par sa mère ? Le dessinateur va-t-il retrouver l’inspiration à Sokcho ?

Le premier roman d’Elisa Shua Dusapin montrait déjà la singularité de son talent et sa grande sensibilité.

Roman de Ronce et d’Epine de Lucie Baratte

A l’orée d’une forêt dense et mystérieuse, dans un château, viennent de naître Ronce et Epine. Après leur naissance, leur mère n’arrivera plus à enfanter au grand désarroi de son seigneur de mari qui délaisse de plus en plus souvent sa demeure. Les jumelles grandissent entourées de leur nourrice Cendrine et de la pâle figure de leur mère qui dépérit. Ronce, la blonde, est l’image même de sa mère, elle s’épanouit dans l’art de la broderie. Epine, la brune, ne rêve que d’explorer le monde extérieur et d’accompagner son père dans ses chasses. « Blonde comme le fil d’or dont on tisse les orfrois, brune comme la terre sur laquelle pousse la forêt. »  Bientôt, cette forêt séparera les deux sœurs.

Lors du confinement, je découvrais « Le chien noir », premier roman de Lucie Baratte aux allures de conte noir. Cette lecture fut un enchantement au cœur de cette étrange période. Le charme allait-il opérer à nouveau avec le deuxième roman de l’autrice ? La réponse est oui, mille fois oui. Lucie Baratte nous plonge à nouveau dans un conte cruel, sombre où la putréfaction et la flétrissure ne sont jamais loin. Comme dans son premier roman, la nature a une place essentiel. Le rythme des saisons scande chaque chapitre. La forêt mystérieuse envahit tout, le fantastique tisse peu à peu sa toile et s’insinue dans la vie de Ronce et Epine. L’autrice joue avec les références littéraires, avec l’étrangeté et la monstruosité pour nous plonger dans un univers singulier et envoûtant. Sa plume est ensorcelante, précieuse, poétique et j’aurais voulu souligner chaque phrase de son roman.

« Roman de Ronce et d’Epine » est un conte médiéval noir, cruel, à la langue somptueuse qui parle de sororité, de liens profonds et du destin de jumelles qui cherchent à s’affranchirent du monde dans lequel elles ont grandi.

Deux filles nues de Luz

Dans une forêt en bordure de Berlin, Otto Mueller, un peintre expressionniste, donne vie à un nouveau tableau : deux filles nues. Sa femme et muse Mashka pose pour lui. Nous sommes en 1919 et le tableau va connaître les soubresauts de l’Histoire. Grandement admiré pour sa beauté et son érotisme, « Deux filles nues » sera acheté par Ismar Littman, un collectionneur juif. Il sera également hué, décrié lors de l’exposition d’art dégénéré organisée à Munich en 1937 par les nazis. Après de multiples vicissitudes, le tableau d’Otto Mueller finira par être restitué à la descendance d’Ismar Littman. 

Luz vient d’obtenir le Fauve d’or au festival d’Angoulême pour sa bande-dessinée et c’est entièrement mérité. Son idée brillante est de nous révéler son intrigue au travers « des yeux » du tableau. Les premières pages sont saisissantes puisque le monde apparaît au fur et à mesure de l’avancée du travail d’Otto Mueller. La BD regorge de trouvailles judicieuses. Lorsque le tableau se trouve dans le bureau d’Ismar Littman, on voit en arrière-plan, par sa fenêtre, la montée progressive du nazisme. Le procédé ne faiblit pas au fil des pages. Un siècle d’Histoire défile devant le tableau et cela est fait avec beaucoup d’intelligence et de finesse. Luz se bat pour la liberté d’expression et nous montre comment celle-ci peut être petit à petit rogner et devenir inexistante. Le rappel est loin d’être inutile en cette période troublée que nous vivons actuellement.

« Deux filles nues » est une bande-dessinée remarquable, pertinente au choix narratif original et parfaitement maitrisé. 

 

Rappel à la vie de David Park

Depuis la mort de sa femme, Maurice se morfond dans son canapé. Sa retraite rime avec malbouffe et prise de poids. Ce qui va le décider à réagir est la situation de sa fille Rachel et de sa petite-fille. Le gendre de Maurice est violent et ce dernier veut être en capacité de défendre sa fille si elle l’appelle à l’aide. Il s’est donc inscrit à un programme de running « Du canapé aux cinq kilomètres ». Paré de son maillot à manches longues demi-zip Fusion Pro bleu roi à séchage rapide (taille XL), il rejoint chaque semaine un groupe de personnes se remettant au sport. Il y rencontre Cathy, une bibliothécaire qui a survécu à un cancer et dont la fille unique vit en Australie, Brendan et Angela qui vont bientôt se marier et viennent de milieux sociaux différents, Yana une réfugiée syrienne qui veut aider ses parents à ouvrir une boulangerie en Irlande.

« Rappel à la vie » (« Running in the park » en vo) est un court texte écrit par David Park pour la BBC. Chaque personnage est finement analysé et construit en quelques pages. Chacun vit un moment de solitude ou doit faire le point avant de franchir une nouvelle étape de sa vie. David Park, dont j’avais adoré « Voyage en territoire inconnu », excelle dans l’art délicat du portrait et il le fait avec beaucoup de tendresse envers ses hommes et ses femmes en souffrance. Du roman se dégage beaucoup d’humanité et d’entraide. Lors de la course finale, chaque participant doit attendre l’arrivée de tous les autres et la performance n’a que peu d’importance. L’essentiel est bien de participer et de sortir de son isolement.

« Rappel à la vie » est un texte lumineux, humaniste et met indéniablement du baume au cœur.

Traduction Cécile Arnaud