Au lieu-dit Noir-Etang de Thomas H. Cook

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« Parfois, en ces tristes journées d’hiver si fréquentes en Nouvelle Angleterre où le vent malmène autant les arbres que les arbustes, où la pluie tambourine contre les toits et les vitres, je me sens de nouveau happé par l’univers de mon père, de ma jeunesse, par la petite ville qu’il aimait tant et où je vis toujours. (…) Dans mon esprit , les morts retrouvent la vie, reprennent leur enveloppe charnelle. » Henry Griswald se replonge dans ses souvenirs, l’année de ses quinze ans. Son père est le directeur de l’école pour garçons de Chatham et pour la rentrée de 1926 il accueille une nouvelle enseignante : Mlle Elizabeth Channing. Celle-ci se chargera des arts plastiques. Elle est belle, lumineuse et a parcouru le monde avec son père. Le décès de ce dernier l’oblige à travailler. Henry est rapidement fasciné par l’histoire de la jeune femme et la liberté qu’elle a connu. Il s’y intéresse d’autant plus quand Mlle Channing se met à tisser des liens avec Mr Reed, enseignant également mais marié. Henry devient le témoin de leurs rencontres et du drame qui va se nouer autour du couple.

Thomas H. Cook se sert des codes du roman noir du 19ème siècle pour écrire son roman. L’histoire d’amour entre Mlle Channing et Mr Reed est impossible puisqu’il est marié et a une petite fille. Cela n’en rend que plus romantique cet amour aux yeux du jeune Henry. Les deux enseignants semblent tourmentés par leurs sentiments. Les paysages de la Nouvelle Angleterre accompagne cette romance par leur austérité et leur rudesse.

L’intrigue nous est dévoilée par des aller-retours dans le passé. Les informations sur la tragédie de Noir-Etang sont distillées à petites doses, levant le voile sur l’ampleur du désastre et précipitant la lecture jusqu’à la terrible révélation finale.

« Au lieu-dit Noir-Etang » est fort bien mené, chaque retour au passé nous donne envie d’en savoir plus et la fin a été pour moi totalement inattendue.

Merci aux éditions Points pour cette jolie lecture.

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Mr Skeffington de Elizabeth Von Arnim

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Mrs Skeffington est de retour à Londres après être restée de longs mois alitée à la campagne. Voulant rapidement reprendre sa vie mondaine, Fanny Skeffington se tient prête à illuminer les autres de sa beauté éclatante. Mais la haute société semble moins pressée de la revoir. « Curieux comme, depuis son retour, les lettres et les messages téléphoniques semblaient dénués d’intérêt ! Qu’était-il arrivé aux gens ? Pas même une douce voix masculine au téléphone, à présent. Il y avait bien quelques appels, et quelques amies, mais les hommes, tout comme ses cheveux, semblaient avoir disparu. Elle n’aurait pas dû rester absente si longtemps. On perd vite vos traces. Dans la cohue de Londres, on vous oublie vite, à moins de supposer qu’elle seule, entre tous … » Mais cela semble impensable pour Fanny qui fut si populaire, adulée par tant d’hommes de qualité. Et pourtant aucun signe de ses courtisans … serait-ce l’arrivée de ses cinquante ans ? Fanny ne peut y croire mais elle s’inquiète surtout depuis qu’elle voit son ex-mari, Job Skeffington, partout dans la maison alors qu’il n’y vit plus depuis des décennies.

Quel bien cruel roman que « Mr Skeffington » ! Elizabeth Von Arnim n’épargne pas son héroïne. Il est vrai que Fanny Skeffington est une coquette insupportable. Elle refuse de se voir telle qu’elle est, se maquille excessivement, se rajoute des mèches de cheveux. Elle ne veut pas vieillir et cela la rend très moderne. Aujourd’hui Fanny aurait fait de la chirurgie esthétique. Mais il est vrai aussi qu’il était sans doute plus difficile de vieillir seule dans les années 40. Fanny Skeffington fait un long chemin vers l’abnégation et doit faire le deuil de  sa sublime beauté enfuie. Elle y croise ses anciens amants, qui sont tous assez ridicules et pathétiques et à qui elle donne des ordres comme au premier jour ! Elizabeth Von Arnim assène coups sur coups à son personnage central jusqu’à la faire fléchir. « Elle le regardait en souriant. Pauvre femme, pensait-il, elle ne devrait pas sourire, car chaque fois cela révèle un peu plus ses rides. » Son jeune amant la délaisse, elle passe par deux fois pour une prostituée (l’excès de maquillage sans doute) et chacun de ses anciens amants se demandent ce qui a pu arriver à son magnifique visage. La grotesque mondaine finit par devenir attachante tant elle est accablée par son entourage.

« Mr Skeffington » est le dernier roman de Elizabeth Von Arnim, elle s’y moque des femmes courant après leur jeunesse et leur beauté disparues. Il y a bien entendu beaucoup d’humour dans ce roman mais également beaucoup de mélancolie. Mrs Skeffington est un personnage qui devient au fil des pages poignant.

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Mrs Parkington de Louis Bromfield

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Mrs Parkington a 84 ans et sa vie a été riche en évènements et en rencontres. Elle prépare les fêtes de Noël dans son luxueux appartement de Park Avenue. Toute la famille doit se retrouver : sa fille, les enfants et petits-enfants de ses deux fils disparus. Mrs Parkington se force à maintenir cette tradition mais à part son arrière-petite-fille Janie, elle ne porte pas sa famille dans son cœur. Elle les trouve peu intelligents, gâtés par l’argent et sans vie. « En vérité, si la plupart des convives n’avaient pas été le fruit de sa propre chair, aucun d’eux n’aurait jamais été invité à cette table. Mrs Parkington se força à suivre quelques-unes des conversations particulières qui s’étaient engagées espérant surprendre quelque phrase, quelque remarque, quelque pensée d’où jaillirait une étincelle, comme lorsqu’une barre de fer frappe un silex ; elle avait tant besoin d’un peu de chaleur humaine ! » Les membres de sa famille sont de plus complètement incapables de gérer leurs affaires et font sans cesse appel à l’avis de la doyenne. Mrs Parkington se sent par moments si lasse…heureusement qu’elle peut se remémorer sa vie pour se distraire.

J’avais découvert Louis Bromfield avec « Précoce automne » et j’étais restée un peu sur ma faim. « Mrs Parkington » a en revanche été un vrai coup de cœur. Ce roman est absolument délicieux, l’écriture y est fluide, ciselée. Les flash-back sur la vie de Mrs Parkington s’insèrent de manière parfaite dans le récit présent, nous suivons le cours des pensées de la vieille dame.

Susie Parkington est issue d’un milieu pauvre, elle travaillait dans un hôtel près d’une mine avec ses parents à Leaping Rock. C’est là qu’elle rencontra le major Parkington, de seize ans son aîné. Il l’épouse à la mort de ses deux parents lors de l’effondrement d’une mine. Le major veut conquérir le monde, être toujours plus riche et ce à n’importe quel prix. L’époque est propice aux coups bas et aux escroqueries. Le major devient multimilliardaire et conquiert la haute société grâce au charme et à l’intelligence de sa femme. Rien ne résiste au couple Parkington, l’argent ouvre toutes les possibilités. « Fils d’un épicier villageois, le major Parkington avait souhaité devenir un personnage de légende, laisser lui survivre une nombreuse descendance qui contribuerait à accroître sa propre gloire et à faire subsister son nom dans l’histoire. Mais il n’avait pas pensé au pouvoir maléfique de la richesse mal employée… » Et c’est ce que constate Mrs Parkington, sa descendance est figée dans ses privilèges. Le monde change sans que ses petits-enfants s’en rendent compte, sans réagir. L’Amérique est en guerre, le New Deal de Rossevelt a réformé les marchés financiers. Les manœuvres datant de l’époque du major ne peuvent plus avoir cours et les financiers véreux payent l’addition. Mrs Parkington voit la déchéance de son clan d’un œil navré et mélancolique. Rien ne peut éviter la ruine à ceux qui n’ont pas su voir la fin de leur caste. Mrs Parkington ne peut que limiter les dégâts et sauver la vie de son arrière-petite-fille Janie.

La lecture de « Mrs Parkington » fut un régal, le personnage central est extrêmement attachant, d’une sagesse et d’une finesse psychologique remarquables.

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Le meilleur des mondes de Aldous Huxley

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A Londres, en 632 après Ford, un groupe d’étudiants a la chance de visiter la salle de fécondation avec le directeur de l’Incubation et du Conditionnement. Les ovules y sont fécondés jusqu’à 96 fois. Dans la salle des embryons, les étudiants découvrent les technique hypnopédiques (phrases répétées pendant le sommeil) qui permettent de conditionner les futurs individus. Chacun fera partie d’une caste et y sera heureux de son sort. Pourtant Bernard Marx, un scientifique, ne semble pas totalement satisfait des règles de la société. Il aimerait avoir pour lui seul la belle infirmière, Lenina Crown alors que l’exclusivité en matière amoureuse ou sexuelle a été abolie. Afin de parvenir à ses fins, Bernard décide de l’emmener dans une réserve à sauvages, là où les hommes sont encore vivipares.

La célèbre utopie (ou plutôt dystopie car ce monde ne fait pas tellement rêver !) d’Aldous Huxley reste étonnamment moderne. Écrite en 1931, l’auteur s’y questionne sur l’eugénisme. Aujourd’hui les manipulations génétiques font toujours débat. Dans « Le meilleur des mondes », la fécondation naturelle a disparu, la notion de parents également. Les individus ne sont jamais seuls, jamais tristes et quand ils le sont,  ils peuvent prendre une drogue appelée le soma pour retrouver leur bien-être. « Pas de civilisation sans stabilité sociale. Pas de stabilité sociale sans stabilité individuelle. » Plus de sentiments, plus de possessions, plus de jalousie ou de compétition, chacun est heureux là où il est. Les noms des personnages, Bernard Marx et Lenina Crown, ainsi que cette obligation au bonheur communautaire font également référence au système communiste. Mais la critique de Huxley ne se contente pas de cela et il semble avoir eu une prémonition de ce qu’est notre monde aujourd’hui. Quelques-unes des obsessions de notre temps s’y trouvent en effet épinglées.  Le conditionnement est également fait pour que les individus consomment. On leur fait aimer la campagne pour qu’ils consomment du transport et des loisirs. Les vêtements un peu abîmés doivent être jetés pour en acheter d’autres. Personne n’est vieux, les marques de l’âge sont totalement effacées.

Malgré l’intérêt de ces critiques, malgré le fait que la seule personne sensée cite du Shakespeare sans arrêt, je n’ai pas accroché à ce roman. Il m’est difficile d’expliquer pourquoi, je ne suis tout simplement pas rentrée dedans. Peut-être ne suis-je pas assez habituée à l’univers SF, en tout cas je ne vous décourage pas de le lire étant donné les louanges que ce roman a reçues au fil des ans.

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Nous avons toujours vécu au château de Shirley Jackson

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« Après la mairie, la rue qui part vers la gauche, c’est Blackwood Road, celle qui mène jusqu’à chez nous. Blackwood Road décrit un large cercle autour des terres des Blackwood, et une clôture en barbelés construite par notre père les protège de bout en bout. Non loin de la mairie se trouve le gros rocher noir marquant l’entrée de la propriété. C’est là que j’ouvre et referme à clé derrière moi le portail qui permet d’accéder à notre allée, celle qui monte jusqu’à la maison. Je n’ai plus alors qu’à traverser le bois, et je suis chez moi. Les gens du village nous haïssent depuis toujours. « 

Mary Katherine Blackwood, la narratrice, a 18 ans et elle vit dans la propriété familiale avec sa sœur aînée, Constance et leur oncle Julian. Le début du roman nous la montre lors des courses hebdomadaires au village. Les gens la méprisent, l’évitent ou se moquent d’elle par des remarques ou des chansons. D’où vient une telle haine ? Elle est née d’un évènement tragique : la mort des autres membres de la famille. Les parents des deux sœurs et la femme de Julian ont été empoisonnés. Un procès a eu lieu, Constance était la principale suspect mais elle fut acquittée. Mais depuis, les soupçons du village se sont transformés en méfiance puis en haine. Les Blackwood vivent isolés, enfermés dans leur propriété. Seule Mary Katherine sort régulièrement au village. Une contrainte  pour cette jeune femme fantasque à l’imaginaire plus que débridé.

Je n’avais jamais entendu parler des livres de Shirley Jackson mais je connaissais son univers puisque « La maison du diable » de Robert Wise était adaptée d’un de ses romans. Ce formidable film d’épouvante était remarquable notamment par son ambiance. Point de scènes horrifiques ou sanglantes, la peur naissait uniquement par les bruits de cette grande masure isolée. L’ambiance me semble être la marque de fabrique de l’auteur puisque c’est le grand intérêt de « Nous avions toujours vécu au château ». L’étrangeté du quotidien de la famille Blackwood nous est dévoilé progressivement. Mary Katherine se révèle totalement obnubilée par des rituels : elle enterre ou accroche dans les arbres des objets pour se protéger ou éloigner les intrus. Constance ne sort jamais, elle a peur des éventuels visiteurs. Julian est cloué sur un fauteuil roulant, il a échappé de justesse à l’empoisonnement familial et perd la tête. A ce stade, on se dit que l’on est tombé dans une famille de doux-dingues perturbés par les décès. Mais lorsque le cousin Charles s’invite au château, tout bascule et l’atmosphère n’est plus du tout la même. La noirceur et la folie prennent le pas sur le quotidien bien cadré des deux sœurs. Et la vérité sur la mort des membres de la famille se dessine petit à petit.

Un grand livre noir qui distille le malaise, la folie et l’horreur. Une très belle maîtrise de l’intrigue qui vous fera doucement frémir dans votre canapé.

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Esprit d’hiver de Laura Kasischke

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C’est le matin de Noël, Holly et son mari Eric ont dormi plus tard que prévu, leur réveillon fut un peu trop arrosé. Eric bondit hors du lit, il doit récupérer ses parents à l’aéroport. Holly se retrouve seule dans la maison avec leur fille de 15 ans, Tatiana, adoptée en Russie. Celle-ci boude en raison du réveil tardif de ses parents qui l’a privée du rituel de Noël : ouvrir les cadeaux au saut du lit. L’humeur de Tatty complique la vie d’Holly qui doit rattraper son retard dans la préparation du repas de fête. La famille, les amis sont attendus comme tous les ans. Mais ce Noël ne sera pas un Noël ordinaire pour Holly. Le blizzard s’est levé, empêchant tout déplacement. Les invités se décommandent. Tatiana devient de plus en plus maussade, exaspérante. La tension monte entre les deux femmes.

« Esprit d’hiver » est le premier livre de Laura Kasischke que je lisais et j’ai été complètement séduite par son univers. Se développe dans ce roman un malaise terrifiant entre la mère et sa fille. Holly se réveille avec une drôle d’impression : « Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux. (…) Quelque chose qui avait été là depuis le début. A l’intérieur de la maison. A l’intérieur d’eux-mêmes. Cette chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux. » Cette angoisse augmente au fil de la journée en raison d’évènements étranges : le téléphone d’Holly ne cesse de sonner, les carottes semblent avoir continué à pousser dans le frigo, Tatiana se brûle de manière incompréhensible. Laura Kasischke se place à la limite du surnaturel. Tatiana accentue l’atmosphère inquiétante en se comportant de manière irrationnelle : elle change sans arrêt de tenue, a des sauts d’humeur brutaux, se goinfre de viande crue et passe son temps à dormir. Dans les dernières pages du roman culmine l’horreur, une véritable claque pour le lecteur.

A travers son roman, Laura Kasischke questionne la relation mère-fille. Holly s’interroge sur son éducation, se compare à ses amies. La culpabilité ressentie par nombre de parents est ici accentuée par le fait que Holly et Eric ont adopté leur fille. Et ils l’ont fait en Russie, en Sibérie dans un orphelinat pauvre où les enfants sont maltraités. Les Américains y viennent faire leur marché, soudoyant les infirmières avec des cadeaux pour que leur bébé soit traité correctement. Que deviennent les autres enfants laissés en Russie ? Qu’est-il arrivé aux parents de Tatiana ? Quel est son patrimoine génétique ? Toutes ces choses remontent à la surface obligeant Holly à s’interroger sur sa volonté d’avoir un enfant coûte que coûte et sur sa relation avec sa fille.

Un huis-clos hivernal, étouffant dont vous ne sortirez pas indemne. Laura Kasischke vous plonge dans la noirceur, dans l’effroi, une grande réussite.

Ma note : 17/20

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La disparition de Jim Sullivan de Tanguy Viel

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Dans sa Dodge Coronet, Dwayne Koster observe son ex-femme chez elle. Il a passé vingt ans avec elle et s’est fait mettre à la porte lorsqu’elle a découvert que Dwayne la trompait avec une jeune serveuse nommée Millie. « C’est un point très important du roman américain, l’adultère. C’est même une obsession du roman américain, que le mari ou la femme, même après le divorce, ait une histoire avec quelqu’un d’autre, et si possible alors, avec la personne que l’autre déteste le plus.  » Et Dwayne va comprendre rapidement cette règle du roman américain puisque son ex-femme a une relation avec un ancien collègue qu’il détestait. Un spécialiste de la beat generation alors que Dwayne était une référence sur « Moby Dick » à l’université du Michigan. Melville est beaucoup moins glamour que Kerouac… Depuis que sa femme l’a quitté, la vie de Dwayne part à vau-l’eau. Il passe son temps dans sa Dodge à écouter Jim Sullivan, un chanteur disparu mystérieusement dans le désert du Nouveau Mexique.

« La disparition de Jim Sullivan » est un roman très malicieux. Il s’agit du making of de l’écriture d’un roman américain par un auteur français. Il joue donc avec les clichés inhérents à la littérature américaine et surtout avec notre imaginaire de lecteur. Tanguy Viel mêle de nombreuses thématiques : le campus novel, le thriller, le roman noir, les grands espaces, les villes gigantesques, le FBI, le barbecue dans le jardin, les OVNI, les voitures, le 11 septembre et l’Irak. Tout un imaginaire véhiculé aussi bien par la littérature que par les séries ou le cinéma, Tanguy Viel utilise d’ailleurs un langage très cinématographique pour décrire ses scènes. Le narrateur de « La disparition de Jim Sullivan » souhaite écrire un  roman international, un roman pouvant intéresser le reste du monde même s’il se situe au fin fond du Montana. « Je ne dis pas que tous les romans internationaux sont des romans américains. Je dis seulement que jamais dans un roman international, le personnage principal n’habiterait  au pied de la cathédrale de Chartes. » Tanguy Viel se moque de notre fascination pour la culture américaine qui nous a totalement envahis et phagocytés. Mais l’auteur est très malin, il ne se contente pas de nous raconter la genèse d’un roman, il en écrit vraiment un. « La disparition de Jim Sullivan » est bel et bien l’histoire de Dwayne Koster, professeur à la dérive depuis son divorce. On finit par véritablement s’intéresser à sa vie et à ses péripéties. Et finalement Tanguy Viel a réussi à écrire son roman américain !

Tanguy Viel aime jouer avec les codes d’un genre comme il l’avait fait avec le roman noir dans « L’absolue perfection du crime » que je vous recommande chaudement. Ici il s’amuse avec le roman américain avec beaucoup de dérision et de malice. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce nouveau roman de Tanguy Viel et je m’y suis beaucoup amusé.

Une lecture commune avec Noctenbule, Denis et Viviana.

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Lectures intimes de Virginia Woolf

Lectures intimes

« Lectures intimes » regroupe des articles publiés dans divers journaux comme Vogue ou The New Republic et qui furent ensuite édités dans les tomes de « The common reader ». Ce recueil témoigne de la passion pour la lecture chez Virginia Woolf. Les articles peuvent être divisés en deux grands thèmes : les écrivains et ce qu’est la littérature.

Virginia évoque principalement des écrivains anglo-saxons. Nombres d’entre eux sont des femmes dont elle loue l’indépendance et la liberté. Dans le panthéon de Virginia Woolf, on rencontre Jane Austen qui la séduit par l’élégance de sa langue et la perfection de son goût ; Charlotte et Emily Brontë aux caractères indomptables et féroces ; George Eliot qui a su faire apprécier ses romans au-delà des conventions et des obstacles liés à son sexe ou encore Katherine Mansfield la plus grande nouvelliste du Royaume-Uni. Les écrivains masculins ne sont pas négligés avec George Meredith et Thomas Hardy qui renouvellent l’art du roman ; Joseph Conrad et ses palpitants récits d’aventure ;  DH Lawrence et sa justesse de trait ; De Quincey et sa prose musicale ; Henry James et son parfum du passé. Je ne résiste pas à l’envie de vous citer un passage magnifique sur l’art de mon cher Henry : « Le vrai élément de Henry James, c’est la mémoire. La douce lumière qui nimbe le passé, la beauté qui inonde même les petites silhouettes les plus banales de l’époque, l’ombre dans laquelle le détail de tant de choses se détache alors que l’éclat du jour les effacerait, la profondeur, la richesse, le calme, l’humour de tout le spectacle, tout cela semble avoir composé son climat naturel, son humeur constante. C’est le climat de toutes ses histoires dans lesquelles la vieille Europe sert d’arrière-plan à la jeune Amérique. C’est le clair-obscur à travers lequel il voit si bien et si loin. » Se rajoutent à la fine fleur de la littérature anglaise, deux écrivains français : Montaigne et sa passion de vivre et Mme de Sévigné la grande épistolière.

Face à ces illustres écrivains sont présentés des articles plus généraux portant sur la littérature : la pertinence du roman, de la biographie et de l’essai au début du 20ème siècle, la possibilité pour les femmes d’écrire ou d’exercer un métier grâce à une plus grande indépendance (« Vous avez gagné des chambres à vous dans la maison occupée exclusivement jusqu’ici par les hommes »), l’écrivain et la satisfaction de son public, sa haute estime pour l’art du roman.

Ce qui ressort de ces articles est le formidable enthousiasme de Virginia Woolf, sa passion infinie pour les livres et les écrivains. Elle nous donne envie de les découvrir, d’explorer cet art merveilleux qu’est le roman. Ses admirations, ses avis tranchés nous parlent également d’elle, de son art et de son exigence littéraire. Un passage me semble parfaitement définir l’écriture de Virginia Woolf et sa vie entièrement dédiée à sa passion pour la littérature : « Pour survive, chaque phrase doit avoir en son cœur une petite étincelle et celle-ci, le romancier doit la tirer du feu avec ses mains quel que soit le risque encouru. Sa situation est donc précaire. Il doit s’exposer à la vie, risquer d’être embarqué fort loin et trompé par sa fausseté ; il doit lui prendre son trésor et la débarrasser de ses scories. Mais, à un certain moment, il doit abandonner la compagnie et se retirer, seul, dans cette chambre mystérieuse où son corps s’endurcit et se place en dehors du temps par des transformations qui, tout en échappant au critique, exercent sur lui une fascination profonde. « 

Un dur métier que celui d’écrivain, magnifié dans ce recueil par l’immense talent de Virginia Woolf.

Un grand merci aux éditions Robert-Laffont.

Un destin d’exception de Richard Yates

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Alice Prentice s’est toujours pensée promise à un destin d’exception. Son talent de sculptrice sera forcément reconnu, elle aura une exposition à New York. En attendant, elle refuse de s’abaisser à de basses tâches pour gagner sa vie. Elle vit des largesses d’amis et de son ancien mari, un honnête homme trop terre à terre pour elle. Accumulant les dettes et les déménagements, elle entraîne son fils Robert dans sa bulle illusoire. Il doit croire  au talent de sa mère, être son soutien indéfectible face au regard de plus en plus critique de leur entourage. En grandissant, Robert est de moins en moins dupe : « Les sujets  qu’elle abordait étaient sans importance, il savait ce qu’elle cherchait à lui dire. Cette petite femme désespérée et délicate, fatiguée et assoiffée d’approbation, lui demandait de convenir avec elle que sa vie n’était pas un échec total. Se souvenait-il des bons moments ? Se souvenait-il de tous ces gens bien qu’ils avaient connus et de tous les endroits intéressants où ils avaient vécu ? Et, en dépit des erreurs commises, en dépit de la dureté du monde à laquelle elle s’était tant heurtée, se rendait-il compte qu’elle n’avait jamais renoncé à lutter ? Savait-il à quel point elle l’aimait ? Et, malgré tout, ne voyait-il pas quel être remarquable, talentueux et brave il avait pour mère ? » Le poids des illusions d’Alice finit par être trop lourd à porter pour Robert. Lui aussi souhaite un destin d’exception. C’est pour cela qu’il rejoint l’armée en 1944 dès ses 18 ans. Bientôt l’Europe et le champ de bataille où il pourra s’illustrer.

« Un destin d’exception » est un roman très autobiographique à l’image de certaines nouvelles de Richard Yates (« Oh, Joseph, je suis si fatiguée », « Une permission exceptionnelle » ou « Et dire adieu à Sally » qui sont dans le recueil « Menteurs amoureux »). Lui-même fut élevé par sa mère sculptrice après le divorce de ses parents. Instable sentimentalement, son enfance le fut également géographiquement puisque les déménagements se succédèrent. Comme Robert Prentice, Richard Yates fut envoyé au front durant la seconde Guerre Mondiale, en France puis en Allemagne après l’armistice. Il rentra à New York en 1946. Ses expériences nourrissent bien entendu cette fiction et notamment les scènes de combat où règnent pour Robert Prentice la confusion et l’impuissance. Il y apprendra qu’il n’y a pas de héros sur un champ de bataille, seulement des hommes qui font ce qu’ils peuvent pour survivre.

Le cœur du roman est la relation mère-fils, une relation exclusive, étouffante où Robert n’est là que pour croire au rêve de sa mère. Mais la gloire tant espérée n’adviendra pas, le rêve américain n’est pas pour eux. Il les laisse au bord de la route avec leurs vies inaccomplies. Alice est un personnage agaçant tant elle gâche l’enfance de son fils. Mais elle est aussi terriblement attachante dans son aveuglement, sa foi dans son talent la rend vulnérable et pitoyable. Incapable de vivre dans la réalité, Alice se retrouve dans la situation qu’elle abhorrait mais cela ne met jamais en berne son optimisme délirant ! Robert doit apprendre à s’éloigner, à se montrer cruel pour enfin vivre sa propre vie.

Extrêmement bien écrit et bien construit, « Un destin d’exception » est d’une justesse remarquable. Ce roman démontre une nouvelle fois l’immense talent de Richard Yates, l’un des plus grands écrivains américains de sa génération.

Un grand merci à Cécile, Christelle et aux éditions Robert-Laffont.

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L’indésirable de Sarah Waters

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Lorsque le Dr Faraday franchit les grilles de Hundreds Hall, il se souvint de sa visite durant son enfance quand sa mère y était nurse. A l’époque, il fut fasciné par le faste, la somptuosité de cette demeure. Il trouve les lieux bien changés. Tout semble se déliter, se dégrader. Les châtelains, les Ayres, ne sont plus qu’au nombre de trois : Mrs Ayres, que le docteur avait rencontré enfant et qui est la matriarche, Roderick, le fils revenu de la seconde Guerre Mondiale avec des séquelles, et Caroline, l’aînée peu intéressée par les apparences et ne cherchant pas à plaire. Le Dr Faraday devient petit à petit un habitué de la famille, s’attachant aussi bien à ses membres qu’à la maison. Les Ayres sont désargentés et peinent à entretenir leur domaine. L’ambiance n’est cependant pas morose. Tour change lors d’une soirée où le sage et bonhomme chien de la maison défigure une enfant. Suite à cet évènement inexplicable, d’autre phénomènes se produisent à Hundreds Hall. La demeure serait-elle possédée ?

Sarah Waters reprend ici les codes des romans gothiques victoriens. L’histoire a pour cadre un domaine imposant et une maison inquiétante et délabrée. Ce lieu est le personnage central du roman, l’intrigue entière s’y déroule et le destin de la famille Ayres s’y noue. Sarah Waters installe très progressivement son atmosphère sombre et lugubre typique du genre : « Ce fut par une soirée pluvieuse, venteuse, sans lune et sans étoiles, que je me rendis de nouveau à Hundreds. Je ne sais pas s’il faut en imputer la faute à la pluie et à l’obscurité, ou bien si j’avais oublié à quel point la maison était négligée, délabrée : mais quand je pénétrai dans le hall, sa tristesse, sa froideur me tombèrent sur les épaules. Certaines ampoules avaient claqué sur les appliques, et l’escalier s’élevait dans la pénombre, tout comme le soir de la fameuse réception, l’effet, à présent, était étrangement pesant, comme si la nuit hostile avait réussi à se glisser par des interstices dans la maçonnerie, et demeurait là, planant comme une fumée ou un brouillard, au cœur même de la maison. Il faisait également un froid perçant. » Le surnaturel apparait par petites touches : des tâches noires sur les plafonds et les murs, des graffitis derrière les meubles, des portes se verrouillant toute seules. Rien de très spectaculaire, juste de quoi faire monter l’inquiétude, la tension à la manière du film de Robert Wise « La maison du diable » où l’angoisse naissait uniquement des sons.

Mais Hundreds Hall est-elle véritablement hantée ? Sarah Waters laisse toujours planer l’ambiguïté et se sert de son narrateur, le Dr Farraday, pour cela. Il reste du côté de la raison, de l’explication rationnelle. En tant que scientifique, il cherche des réponses et ne peut qu’envisager des problèmes psychiques pour comprendre ce qui se passe à Hundreds. Un autre médecin l’expliquera par la fin d’une classe sociale, la fin du monde des Ayres et de leur manière de vivre. Le domaine et ses habitants sombrent alors dans une ruine et une déréliction totales.

J’ai été beaucoup plus séduite par « L’indésirable » que par « Affinités ». Sarah Waters y maîtrise parfaitement l’atmosphère gothique ainsi que son intrigue sur 650 pages.

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