N’oublie pas les oiseaux de Murielle Magellan

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Devant l’enthousiasme de George, L’irrégulière et Leiloona, j’ai eu envie de découvrir le dernier livre de Murielle Magellan « N’oublie pas les oiseaux ». Ce récit autobiographique est un hommage vibrant à l’homme slave, Francis Morane, le grand amour de sa vie.

A 17 ans, Murielle Magellan débarque à Paris pour entrer à l’École des chansons. L’un de ses professeurs est l’homme russe et elle est tout de suite subjuguée par son charisme et son intelligence. La jeune femme s’éprend de cet homme qui a plus du double de son âge. Celui-ci ne remarque pas tout de suite cette provinciale timide et effacée. Il faut dire qu’il ne manque pas de belles et jolies femmes dans son entourage, l’homme slave est un séducteur impénitent. Pourtant, il finit par se laisser séduire par Murielle et c’est une longue et orageuse histoire d’amour qui commence.

Je suis, comme George, peu friande d’autofiction mais j’ai été emportée par cette histoire. Il faut bien reconnaître que cette histoire d’amour est particulièrement romanesque et l’on comprend le besoin de Murielle Magellan de nous la raconter. L’homme slave sortait totalement de l’ordinaire et cherchait sans cesse à surprendre, à embellir le quotidien : il offre des bouquets de fleurs à 600 Fr ; ne paie pas ses impôts par principe ; organise un feu d’artifice pour le 14 juillet dans son jardin. Cet homme fantasque ne pouvait que captiver une jeune femme sortant tout juste de l’adolescence. Mais cette médaille brillante a son revers sombre. L’homme russe est un Don Juan, un goujat qui blesse profondément par désinvolture ou par peur d’un engagement. Cette histoire d’amour se déroule en huit mouvements, entre rupture et retrouvailles. Murielle Magellan apprend la puissance constructive aussi bien que destructrice d’un amour fou. Pendant vingt ans, elle ne pense qu’à cet homme, n’aime que lui et grandit personnellement et professionnellement grâce à lui.

Murielle Magellan décrit parfaitement le sentiment amoureux dans ses bonheurs comme dans ses affres. L’identification fonctionne pleinement.  Toute personne ayant connu ce sentiment, se souvient de l’angoisse de l’attente, des papillons dans le ventre au premier rendez-vous, de la joie de l’accomplissement, de la douleur infinie de la séparation. Murielle Magellan nous raconte son histoire d’amour sans étalage, sans voyeurisme. Une grande honnêteté se dégage de ce texte.

Une seule chose m’a gênée dans ma lecture, ce sont les extraits tirées des journaux intimes de Murielle Magellan qui ponctuent le texte. Elle semble vouloir nous prouver que ce qu’elle écrit aujourd’hui correspond bien à ce qu’elle pensait à l’époque. Ces passages me semblent redondants par rapport au texte principal. Et sa sincérité ne me parait pas avoir besoin d’être renforcée, elle est évidente dès les premières lignes.

Malgré ce petit bémol, « N’oublie pas les oiseaux » est un texte prenant, un hymne à la gloire d’un amour fou, un portrait magnifique et sensible de l’homme slave.

Mon nom est Dieu de Pia Petersen

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Morgane est une jeune journaliste vivant à Los Angeles. C’est lors d’une enquête sur Jansen, le fondateur d’une secte, qu’elle fait la connaissance de Dieu. Ou du moins d’un SDF grincheux qui dit être Dieu. Ce dernier souhaite que Morgane écrive ses mémoires pour que les hommes puissent l’aimer à nouveau. Profondément athée, Morgane se laisse néanmoins captiver par cet homme allant jusqu’à le loger chez elle et lui proposer d’être son assistant. « Morgane aimerait qu’il arrête de parler pour qu’elle puisse penser. L’homme qui s’appelle Dieu l’intrigue, l’attire, elle a envie d’aller vers lui et en même temps elle veut qu’il s’en aille, elle a envie de lui dire de s’en aller le plus loin possible mais il semble si sûr de lui, comme s’il en savait plus long que quiconque sur toute chose et ça la fascine et la dérange. » Mais bientôt, elle s’interroge sur l’identité de cet homme. Des faits très étranges se produisent autour de lui : des ombres inquiétantes apparaissent lorsqu’il se met en colère, la mer s’ouvre autour de lui et une lumière blanche et intense apparait quand on le prend en photo. Morgane n’est pas la seule à remarquer les dons de celui qui se fait appeler Dieu, Jansen s’y intéresse de près et il se voit déjà l’utiliser comme emblème pour son église.

On retrouve dans « Mon nom est Dieu » la formation philosophique de Pia Petersen. Dans la tradition des écrits de Voltaire, elle interroge notre rapport à la religion sous la forme d’une fable. Ici Dieu s’inscrit dans le quotidien de Los Angeles, il porte des tongs, boit de la bière et aime se faire draguer par de belles femmes. Mais s’il est revenu sur terre, c’est surtout pour essayer de comprendre sa création. Les hommes le détestent, lui en veulent pour tous leurs malheurs et Dieu veut réhabiliter son image. Il pense avoir laissé trop de liberté à l’homme : « Il dit d’un ton maussade qu’il est trop démocrate, voilà tout. S’il n’avait pas donné le libre-arbitre aux hommes, il n’en serait pas là. On lui en veut. Pour se venger, on le rebaptise, on dispense des interprétations farfelues de ce qu’il est censé avoir dicté et là encore, c’est à cause de sa gentillesse. » Les différentes églises tentent de récupérer Dieu dont le discours pourrait remettre en cause leurs règles, leurs diktats. Il se sent plus aimé par la secte de Jansen mais il se rendra compte qu’il ne s’agit que de l’exploiter, de l’utiliser pour embrigader plus de fidèles. L’idée de Dieu défendue par Pia Petersen est intéressante puisque son personnage remonte aux mythologies antiques. Dieu s’appelait, avant, Zeus et il aimait les histoires qui se racontaient sur lui. Le Dieu du livre aime la vie, l’amour et est tolérant. Un message qui est clairement dévoyé par les différentes églises.

« Mon nom est Dieu » questionne le besoin d’un esprit transcendant, d’une hiérarchie supérieure chez l’homme d’autant plus crucial en ces temps troublés. Pia Petersen dénonce les intermédiaires (religion ou secte) qui transforment le message de Dieu en obligations et en contraintes. Elle met surtout en avant ce qui pour elle doit rester le plus important : la liberté de vivre et de penser. Liberté qui est de nouveau portée par une écrivaine comme dans « Instinct primaire ». Une fable drôle et pertinente.

14 de Jean Echenoz

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C’est en ce début d’août, pendant qu’Anthime se baladait à vélo dans la campagne vendéenne, que le tocsin retentit. Anthime et ses copains sont tout de suite mobilisés. Le méprisant Charles pense que la guerre ne durera que quelques jours. Sur le quai de la gare, sa fiancée Blanche vient l’embrasser tout en jetant un regard inquiet vers Anthime. La guerre bien sûr ne durera pas que quelques semaines. Et pendant que le bien nanti Charles sera exempté du front, Anthime et ses copains connaîtront l’horreur des tranchées.

Je ne vous ai que peu parlé de mon immense admiration pour le travail de Jean Echenoz qui n’a pas été déçue par la lecture de « 14 ». La sortie de ce nouveau roman me permet de corriger cela. En cette année de célébration du centenaire de la Grande Guerre, il est bien évident que Jean Echenoz n’apportera pas ce que Céline, Henri Barbusse ou Maurice Genevoix nous ont déjà donné. Leur expérience en tant qu’acteurs de cette guerre est irremplaçable. « 14 » n’a d’ailleurs pas comme but de nous la raconter, Echenoz le dit d’ailleurs dans son roman. Il se contentera de passages brefs mais néanmoins forts sur les conditions de vie des soldats. « On s’accroche à son fusil, à son couteau dont le métal oxydé, terni, bruni par les gaz ne luit plus qu’à peine sous l’éclat gelé des fusées éclairantes, dans l’air empesté par les chevaux décomposés, la putréfaction des hommes tombés puis, du côté de ceux qui tiennent encore à peu près droit dans la boue, l’odeur de leur pisse et de leur merde et de leur sueur, de leur crasse et de leur vomi, sans parler de cet effluve envahissant de rance, de moisi, de vieux, alors qu’on est en principe à l’air libre sur le front. »

Ce qui intéresse Jean Echenoz, ce sont les conséquences de la guerre sur les destins de ses personnages. Que va-t-il advenir d’Anthime et de ses copains ? Comment leur participation à ce carnage organisé va influer sur le cours de leurs vies ? Et Jean Echenoz exploite toutes les possibilités : ceux qui reviennent, ceux qui désertent, ceux qui meurent dans le cloaque des tranchées, ceux qui rejoignent les rangs des gueules cassées. Anthime et ses copains forment un échantillon de cette génération sacrifiée sur l’autel de la nation. Et c’est toujours avec une langue admirable de précision et de laconisme que Jean Echenoz nous raconte cette histoire. Une langue extrêmement travaillée, allant vers l’épure mais qui arrive toujours à dire l’essentiel d’un personnage, d’une situation, d’un paysage.

« 14 » démontre une nouvelle fois la perfection de l’écriture de Jean Echenoz et son formidable talent de conteur.

Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? de Jeanette Winterson

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Jeanette a été adoptée bébé par la famille Winterson, des pentecôtistes de Accrington dans le nord de l’Angleterre. Mrs Winterson est une personne dure, austère, en attente de l’Apocalypse et pensant que le diable s’est penché sur le berceau de sa fille. « J’ignore pourquoi elle n’avait, ne pouvait pas avoir d’enfant. Je sais qu’elle m’a adoptée parce qu’elle voulait une amie (elle n’en avait aucune), et parce que j’étais comme une fusée éclairante lancée à l’adresse du monde – une façon de dire qu’elle était là -, une sorte de croix marquant sa présence sur la carte. » Mrs Winterson espère que sa fille se comportera comme elle le souhaite mais ce n’est bien entendu pas le cas. Jeanette passe de longues nuits dehors parce qu’elle est rentrée trop tard. C’est son père, ouvrier la nuit, qui la découvre dormant sur le seuil de la porte. Mrs Winterson est intraitable et cruelle. Deux évènements vont marquer Jeanette à vie et l’ont décidée à quitter sa maison à seize ans. La jeune fille a très tôt découvert le bonheur de la lecture à la bibliothèque d’Accrington, elle décide de lire toute la littérature anglaise de A à Z. Elle commence même à s’acheter des livres qu’elle cache sous son matelas car pour Mrs Winterson la lecture est dangereuse : « C’est vrai, les histoires sont dangereuses, ma mère avait raison. Un livre est un tapis volant qui vous emporte loin. Un livre est une porte. Vous l’ouvrez. Vous en passez le seuil. En revenez-vous ?  »  Malheureusement Mrs Winterson trouve les livres de sa fille et les brûle tous dans le jardin. Jeanette est attirée par les filles et elle a une relation avec une autre adolescente. Les parents des deux filles le découvrent. Jeanette est alors soumise à un exorcisme pour la rendre « normale ». Après cela, il ne lui reste plus qu’à quitter sa famille pour commencer sa propre vie.

« Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? » est un livre poignant. Jeanette Winterson avait déjà raconté son histoire sous forme romancée dans « Les oranges ne sont pas les seuls fruits ». Ici elle le fait sous la forme autobiographique puisque son histoire se poursuit par la découverte de sa mère biologique. La vie de Jeanette Winterson est une bataille, une lutte pour s’affirmer, pour devenir quelqu’un. Elle a dû lutter contre sa mère, ses mauvais traitements et sa morale religieuse sévère. Elle s’est également battue pour rentrer à Oxford. Dans les années 60, les enfants des milieux ouvriers n’allaient pas à l’université. La culture n’arrivait pas jusqu’à eux. Même devenue adulte, Jeanette continue à se battre : contre elle-même et sa dépression, contre l’administration pour découvrir l’identité de sa vraie mère.

« Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? » est également un formidable hymne à la lecture. Ce sont les livres qui ont permis à Jeanette Winterson de s’échapper de sa famille, d’aller à l’université et de se construire en tant qu’écrivain. La langue, les mots sont devenus des refuges, des alliés. Les livres sont une ouverture sur le monde, sur le passé et ils brisent le sentiment de solitude : « Plus je lisais, plus je me sentais liée à travers le temps à d’autres vies et j’éprouvais une empathie plus profonde. Je me sentais moins isolée. Je ne flottais pas sur mon petit radeau perdu dans le présent ; il existait des ponts qui menaient à la terre ferme. »

Jeanette Winterson écrit son histoire, sa terrible enfance, sans misérabilisme, sans acrimonie envers sa mère adoptive. Elle ne se donne pas non plus le beau rôle, ne nous cachant pas ses doutes, ses failles. Sa survie, elle la doit aux livres, à sa passion pour les mots. Une formidable leçon de vie.

Merci aux éditions Points.

Code 1879 de Dan Waddell

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Dans un cimetière, situé sur la colline de Ladbroke Grove à Londres, est découvert le cadavre d’un homme poignardé et amputé des deux mains. L’inspecteur principal Grant Foster est chargé de l’enquête accompagné des inspecteurs Andy Drinkwater et Heather Jenkins. C’est grâce à cette dernière que l’enquête va faire un bond en avant. Sur le torse de la victime, cinq signes ont été gravés post-mortem : 1A137. C’est l’inspecteur Jenkins qui devine que cela correspond à la référence d’index d’un acte de naissance, de mariage ou de décès. La police fait alors appel à un généalogiste, Nigel Barnes, pour l’aider à découvrir le meurtrier. Après des heures de recherche, il découvre que le 1A137 est l’acte de décès de Albert Beck retrouvé mort, poignardé, dans l’enceinte de l’église  St John à Ladbroke Grove, le 29 mars 1879. Le même jour et au même endroit que le meurtre dont est chargé Grant Foster. Quel rapport entre les deux assassinats ? Et pourquoi ce fait divers victorien remonte-t-il soudainement à la surface ?

« Je ne peux m’empêcher de penser que si nous voulons avoir une petite chance de venir à bout du présent, il faut que nous en sachions le plus possible sur le passé. Ce n’est qu’à ce moment-là que les choses deviendront claires. » Et voilà bien toute l’originalité de ce polar haletant : mélanger le présent et le passé. Nous assistons à deux enquêtes, celle de Foster et celle de Nigel Barnes qui nous conduit dans les archives londoniennes. Les deux avancent petit à petit, les déductions et les recherches sont crédibles et logiques. Le déroulement de l’enquête n’est ni trop facile, ni trop rapide. « Code 1879 » nous entraîne à la découverte de Londres et nous montre les évolutions de la ville (des stations de métro qui disparaissent ou changent de nom, des rues remplacées par  des immeubles, etc …) Nigel Barnes cherche le Londres victorien derrière la capitale actuelle. Les mœurs de l’époque sont également évoquées comme l’importance nouvelle de la presse à scandale friande de fait-divers sordides ou l’obsession de la mort visible dans les imposants mausolées des cimetières.

« Code 1879 » est un polar très réussi : l’intrigue prend son temps et est bien menée ; les personnages sont attachants ; l’utilisation de la généalogie est judicieuse et originale. Bref, un divertissement de qualité et qui se dévore.

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Qu’avons-nous fait de nos rêves ? de Jennifer Egan

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« Qu’avons-nous fait de nos rêves ? » est un roman quasiment impossible à résumer tant son intrigue est foisonnante. On fait tout d’abord connaissance avec Sasha, jeune femme cleptomane et globe-trotter. Installée à New York, elle est l’assistance du célèbre producteur musical Bennie Salazar. Ce dernier, divorcé et père d’un jeune fils, met des paillettes d’or dans son café pour stimuler sa libido. Il faisait partie d’un groupe de rock lorsqu’il était adolescent et la rencontre de Lou, un manager, décida de sa carrière. Lou, qui collectionna les femmes et en eut six enfants, finira bien seul dans son immense villa. Les membres du groupe de Bennie se retrouveront dans ce lieu pour lui faire leurs adieux. A l’exception de Scotty, le plus prometteur, qui est totalement sorti des radars et pour cause puisqu’il est devenu marginal.

Ce résumé ne vous donne qu’une idée infime de la galerie de personnages imaginée par Jennifer Egan. Ils se croisent à travers les époques, passent du premier au second plan selon les chapitres. Toutes les possibilités narratives sont exploitées par Jennifer Egan : narrateur omniscient, première personne du singulier, deuxième personne du singulier, journal sous forme de diapositives. Chaque chapitre est une découverte, un nouveau territoire avec ses propres codes. Ils ne s’enchaînent pas de manière chronologique. Les époques se mélangent sans que le lecteur se sente perdu puisque la construction du roman est extrêmement maîtrisée. Le passé, le présent et le futur des personnages se trouvent inclus dans le roman.

Bien entendu, « Qu’avons-nous fait de nos rêves ? » parle du passage du temps et de son effet sur les individus. L’exergue tirée de « Du côté de Guermantes » de Marcel Proust résume l’idée de départ de Jennifer Egan : « Les poètes prétendent que nous retrouvons un moment ce que nous avons jadis été en rentrant dans telle maison, dans tel jardin où nous avons vécu jeunes. Ce sont là pèlerinages fort hasardeux et à la suite desquels on compte autant de déceptions que de succès. Les lieux fixes, contemporains d’années différentes, c’est en nous-même qu’il vaut mieux les trouver. » Comment sommes-nous passés d’une époque A à une époque B ? Nos envies, nos idéaux sont-ils restés les mêmes ? A travers les destinées de ses personnages, Jennifer Egan tente de résoudre ces questions. La vie nous change-t-elle profondément ?

« Qu’avons-nous fait de nos rêves ? » est un roman choral où les destinées des personnages s’emboîtent les unes dans les autres avec maîtrise et intelligence. Jennifer Egan nous livre une œuvre brillante et étourdissante.

Merci aux éditions Points pour ce beau roman.

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Harriet de Elizabeth Jenkins

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Harriet est une jeune femme de trente-deux ans. Un peu simple d’esprit, elle vit chez sa mère, Mrs Ogilvy, et son beau-père. Harriet est choyée et entourée par sa mère. Elle est très coquette et prend grand soin d’elle-même. Lors d’un séjour à la campagne, elle fait la connaissance de Lewis Oman et s’entiche de lui. Celui-ci comprend qu’elle est riche et décide de l’épouser. Mrs Ogilvy se refuse à cette idée : « S’il y avait eu dans la poitrine de Mrs Ogilvy le moindre espoir, un espoir trompeur, que cet homme, finalement, ait pu être sincèrement épris d’Harriet, ait pu comprendre qu’en dépit de sa bizarrerie c’était une fille gentille et malheureuse ; que ç’ait été un homme auquel, même si elle estimait que le mariage était pour Harriet une mauvaise chose, elle aurait pu la lui confier, avec sa fortune pour les entretenir, cet espoir, si tant est qu’il ait existé, s’évanouit à l’instant où Lewis franchit le seuil. » Devant l »opposition de la mère, Lewis monte Harriet contre elle. Il finit par l’épouser pour le plus grand malheur de la jeune femme.

Elizabeth Jenkins n’est pas connue en France, elle était une grande admiratrice de Jane Austen et Virginia Woolf, elle a obtenu le prix Femina en 1958 pour « Le lièvre et la tortue ». Elle s’inspire ici d’un terrible fait divers victorien qui défraya la chronique à la fin des années 1870. Après son mariage et son accouchement, Harriet est amenée à la campagne auprès du frère et de la belle-sœur de Lewis. Ce dernier les paie pour avoir le champ libre et courtiser la jolie Alice. Ils finissent d’ailleurs par se faire passer pour mari et femme dans le village. A la manière de Truman Capote dans « In cold blood »,  Elizabeth Jenkins se met dans la peau des bourreaux d’Harriet.  Elle décrit leurs motivations, leur cruauté à mettre à l’écart cette pauvre fille. Cela commence par la suppression de ses habits, de toute possibilité de se laver. Privée de tendresse et d’attention, Harriet régresse intellectuellement. Sa maladresse, sa déficience mentale la déshumanisent aux yeux de ses geôliers. Leur cruauté, leur perversité peuvent s’exercer puisque Harriet n’est qu’un animal. Ce qui est glaçant, c’est leur manière de justifier ce qu’ils font, ils se pensent dans leur bon droit. Ils sont totalement irresponsables, égoïstes et d’une cupidité sans fin. L’analyse psychologique d’Elizabeth Jenkins est d’une grande finesse et elle nous fait froid dans le dos. Le destin d’Harriet est terrible et déchirant. On ne prend la mesure de son calvaire qu’à la fin du livre au moment du procès puisque jusque là nous n’avions que la vision de ses tortionnaires.

« Harriet » est un livre extrêmement bien construit qui monte l’incommensurable cruauté de certains êtres envers les plus faibles.

En cas de forte chaleur de Maggie O’Farrell

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En ce 15 juillet étouffant de 1976, Robert Riordan sort acheter le journal comme chaque jour depuis qu’il est à la retraite. Mais Robert ne rentre pas et ne donne pas de nouvelles. Gretta, sa femme, s’angoisse et finit par téléphoner à ses trois enfants. Monica, l’aînée, a épousé en deuxième noce un homme beaucoup plus âgé et ils habitent dans le Gloucestershire. Michael Francis habite Londres comme ses parents. Il est enseignant, s’est marié très (trop) tôt et a deux enfants. La petite dernière est atypique, Aoife était une enfant agitée, perturbée, colérique. Elle vit à New York et travaille comme assistante pour une photographe de renom. Les enfants rejoignent leur mère pour quatre jours de recherche, quatre jours épuisants et décisifs où l’histoire familiale va  être mise à jour.

Le thème central de « En cas de forte chaleur » est la famille et ses secrets comme dans « L’étrange disparition de Esme Lennox » et « Cette main qui a pris la mienne ». Maggie O’Farrell aime construire ses romans autour de cette thématique et des non-dits qui en découlent. Ici nous arrivons dans une famille en crise, le père a disparu du jour au lendemain. Chaque membre de la famille est stressé par cette situation. Mais on découvre rapidement que la famille était déjà en crise avant le départ de Robert. Elle n’avait pas été réunie depuis des années, chacun des enfants se débattant avec des situations personnelles très compliquées. La mère elle-même, est un personnage en crise perpétuelle : elle fuit toujours les problèmes, se sert de la religion à outrance, prend beaucoup de médicaments. Comme toujours chez Maggie O’Farrell, le passé explique tout et celui de Robert va peu à peu refaire surface.

L’auteure en profite pour évoquer la vie des irlandais en Angleterre dans les années 50. Robert, qui se nommait Ronan avant son arrivée à Londres, y vient avec Gretta pour trouver du travail. Mais l’intégration est extrêmement difficile : « Ses enfants s’imaginaient qu’ils avaient souffert parce qu’on les injuriait à l’école, qu’on racontait toujours les mêmes blagues sur les Irlandais, que certains gosses du voisinage avaient interdiction de jouer avec de sales catholiques. Mais ils n’avaient aucune idée de ce que ça représentait d’être irlandais en Angleterre à l’époque, à quel point ils étaient détestés, raillés et méprisés. (…) On vous crachait à la figure dans le bus en entendant votre accent, on refusait de vous servir dans les cafés, on vous chassait si vous essayiez de vous reposer sur un banc dans un parc ou bien on écrivait « Les Irlandais ne sont pas acceptés » dans les vitrines des magasins. »


Maggie O’Farrell nous raconte l’histoire de cette famille avec les points de vue de ses différents membres, elle entrelace les récits. Chaque personnage est très bien dessiné, sa vie nous est racontée de manière détaillée. Cela donne de l’épaisseur, de l’authenticité à chacun et les rend attachants.

Maggie O’Farrell nous offre un livre sensible, touchant sur une famille irlandaise rattrapée par son passé douloureux.

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Le bon larron de Hannah Tinti

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Ren est un orphelin de douze ans. Bébé, il a été déposé chez les frères de Saint-Anthony. La vie y est stricte et ascétique mais des liens se créent entre les enfants. Ren veille sur des jumeaux, ses voisins de dortoir. Parfois, des fermiers ou des familles viennent chercher un enfant. Ceux qui ne sont pas choisis, sont envoyés à l’armée. Ren et les jumeaux n’ont aucune chance d’être choisis, le premier parce qu’il est manchot et les seconds parce que cela fait deux bouches à nourrir. Et pourtant, un jour, un homme répondant au nom de Benjamin Nab vient chercher Ren. L’enfant serait son frère qu’il aurait perdu de vue après l’assassinat de leurs parents par des Indiens. Benjamin entraîne Ren dans ses petites escroqueries, ses magouilles peu rentables. A travers la Nouvelle Angleterre, Ren partage la vie de personnages surprenants et improbables sans perdre de vue la quête de sa véritable identité.

Hannah Tinti nous emmène dans l’Amérique du 19ème siècle mais c’est bien à Charles Dickens que l’on pense à la lecture de ce roman. Ren est un orphelin comme Oliver Twist, David Copperfield ou Pip. Il est débrouillard et voleur. L’intrigue, qui le voit évoluer, est pleine de rebondissements, de coïncidences. La galerie de personnages créée par Hannah Tinti est également très dickensienne puisque Ren aura affaire à un colosse ressuscité, un nain habitant sur un toit, des jeunes filles chipies et gloutonnes travaillant à l’usine, des pilleurs de tombe, une logeuse sourde. L’atmosphère se noie également dans la brume, les fumées d’usines, les ruelles sont étroites et lugubres.

Cet hommage à la littérature du 19ème siècle est une totale réussite. Le roman est plein d’énergie, de rythme et les personnages sont bien construits et savoureux. Hannah Tinti, dont c’est le premier roman, a un grand sens de la narration. Une fois commencé, il est bien difficile de lâcher « Le bon larron ». Un plaisir littéraire qui réchauffe l’hiver !

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Calico Joe de John Grisham

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Paul Tracey apprend que son père, Warren, a un cancer incurable. Cela faisait des années qu’il n’avait pas eu de nouvelles. Warren était un père violent, indifférent et coureur de jupons. Après le divorce de ses parents, Paul n’eut que peu de contacts avec son géniteur. Pourtant, un lien aurait pu les unir : leur passion pour la base-ball. Warren Tracey était lanceur chez les Mets de New York à la fin de sa carrière. Paul connaissait toutes les statistiques des grands joueurs, collectionnait les articles des journaux. A l’été 1973, tout le pays a les yeux braqués sur un jeun joueur : « Calico » Joe. Ce dernier joue avec les Cubs de Chicago, il vient d’être recruté comme batteur et il fait sensation. Il pulvérise tous les records en quelques matchs. Il devient l’idole de toute une nation et surtout celle de Paul. Fin août 73, les Cubs se déplacent à New York pour affronter les Mets. Paul voit donc s’affronter son père et son idole. Il va également vivre le moment le plus traumatisant de son enfance.

Le roman de John Grisham commençait bien. Alternant entre le présent et l’été 73, on découvre petit à petit l’évènement qui marqua les esprits des américains et du jeune Paul. La patte du roi du thriller se fait sentir, il mène le début de son roman avec maîtrise et aiguise notre curiosité. Ne pas réellement connaître les règles du base-ball (expliquées en introduction par l’auteur lui-même) , n’empêche pas de comprendre l’essentiel de l’intrigue et que « Calico » Joe est un joueur d’exception.

Mais une fois le match des Cubs contre les Mets passé, on tombe dans une histoire de rédemption comme les américains en raffolent. Et ce qui est encore plus regrettable, c’est que John Grisham nous inflige une happy end avec pardon et réconciliation. Les bons sentiments ne font pas souvent de bons romans et celui-ci en est encore la preuve.

« Calico Joe » se lit facilement et rapidement mais la fin est beaucoup trop prévisible et trop larmoyante pour me satisfaire.

Merci aux éditions Robert-Laffont.