La petite bonne de Bérénice Pichat

La peite bonne

Chaque matin, elle se lève alors que tout le monde dort encore. Elle prépare son panier avec son matériel : balais, brosses, savons, serpillières, éponges. Que c’est lourd à porter de maison en maison pour nettoyer, astiquer, épousseter les intérieurs bourgeois de ses patrons. Elle est efficace la petite bonne, toujours ponctuelle, rigoureuse dans son travail comme sa mère le lui a enseigné. Elle est discrète aussi, avec certains messieurs il est préférable  de se rendre invisible. Depuis un mois, elle travaille chez les Daniel. Là, aucun risque de geste déplacé, Monsieur est revenu de la bataille de la Somme mutilé, amputé. Une gueule cassée comme beaucoup de soldats engagés dans les tranchées. Madame reste avec son mari, ne le quitte que pour aller au marché. Mais à force de lui demander de sortir pour voir d’autres personnes, Monsieur a fini par convaincre Madame. Elle souhaite s’absenter pour le week-end et voudrait que la petite bonne s’occupe de son mari.

Ce roman de Bérénice Pichat est une merveille de délicatesse, de sensibilité et de pudeur. Il est constitué  de trois voix, de trois solitudes dans le huis-clos de l’appartement du couple Daniel. Celle de la petite bonne s’exprime en vers libres. Ils sont courts, rythmés et traduisent la vivacité de la petite bonne et le peu de temps libre dont elle dispose. Ils nous offrent également une proximité immédiate avec ce personnage, une empathie pour cette jeune femme courageuse et tenace. Les voix d’Alexandrine et Blaise Daniel sont retranscrites par une prose élégante et classique. Tous deux sont enfermés, prisonniers de l’état physique de Blaise. Les trois personnages de ce roman ont des secrets, ils sont écrasés par la culpabilité. Bérénice Pichat nous dévoile leur passé, leurs souffrances progressivement avec humanité et subtilité. Elle nous plonge dans la poignante intimité de chacun. Au fil de la lecture, une tension naît, grandit, nous happe et nous saisit.

Dans « La petite bonne », Bérénice Pichat nous propose une narration originale pour rendre compte de trois destins que la vie n’a pas épargnés. Remarquablement construit, écrit dans une langue d’une grande musicalité, ce roman m’a totalement enchantée et émue.

Long Island de Colm Toibin

Long island

Eilis est installée à Long Island avec sa famille. Elle avait quitté l’Irlande vingt ans auparavant pour tenter sa chance aux Etats-Unis et trouver du travail. Elle rencontra Tony dans un bal, l’épousa et ils eurent deux enfants Rosella et Larry. Eilis s’est formée à la comptabilité et travaille dans un garage. Cette vie paisible va être troublée lorsqu’un homme frappe à sa porte. Il est venu lui annoncer que Tony l’a trompée avec sa femme et que celle-ci est enceinte. Ne voulant pas de cette enfant, il compte venir le déposer à sa naissance chez Eilis. Cette dernière ne souhaite pas non plus du bébé dans son entourage et l’exprime clairement à Tony et sa famille. Voyant que son avis n’est pas pris en compte, Eilis décide de retourner en Irlande pour y voir plus clair. Elle sera hébergée chez sa mère qui va fêter ses 80 ans et qu’elle n’a pas revue depuis vingt ans.

J’avais beaucoup aimé « Brooklyn », sorti en 2009, où Colm Toibin nous racontait l’arrivée d’Eilis à New York. Le film de John Crowley, avec la lumineuse Saoirse Ronan, était à la hauteur  du roman. J’ai donc pris plaisir à retrouver les personnages et à avoir de leurs nouvelles. A la fin de « Brooklyn », on imaginait aisément la vie que Eilis et Tony allaient mener ensemble à Long Island où ils souhaitaient faire construire. Colm Toibin décide cette fois de faire faire à son héroïne le chemin inverse et c’est à Enniscorthy que nous allons la suivre. Dans « Brooklyn », Eilis avait du faire un choix entre deux vies possibles et « Long Island » semble le questionner. Regrette-t-elle d’avoir quitter l’Irlande en laissant sa famille et ses amis ? Comment va-t-elle être accueillie après vingt ans d’absence ? Colm Toibin prend du temps avec chacun des personnages et ne se focalise pas seulement sur Eilis. Évidement son retour ne passe pas inaperçu et bouleverse la vie de ses proches. On pourra peut-être reprocher à l’auteur de replonger son héroïne dans un dilemme similaire à celui de « Brooklyn » même s’il le fait avec beaucoup de subtilité. Il montre également que, dorénavant, Eilis ne se sent à sa place ni à Long Island, ni à Enniscorthy.

Même si j’ai préféré « Brooklyn », « Long Island » m’a plu car j’ai eu plaisir à retrouver le personnage d’Eilis, une héroïne indépendante qui ne se laisse pas dicter ses choix. Etant donné la fin de « Long Island », il n’est pas impossible que je croise à nouveau sur ma route de lectrice ce formidable personnage.

Traduction Anna Gibson

Ilaria de Gabriella Zalapi

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Mai 1980, Ilaria attend l’arrivée de sa sœur Ana à la sortie de l’école. Mais, c’est son père qui vient la chercher pour aller dîner Chez Léon, un repas familial régulièrement organisé par ses parents depuis leur séparation. Mais, le voyage en voiture se prolonge ; de la Suisse, le père passe en Italie et compte la traverser du Nord au Sud. Ilaria est devenue captive de l’amour maladif et toxique de son père. Pour s’aider à tenir, l’enfant de 8 ans pense beaucoup à son idole Nadia Comăneci et s’accroche de toutes ses forces à Birillo, son ours en peluche.

« Ilaria ou la conquête de la désobéissance » est le troisième volet de l’histoire familiale romancée de Gabriella Zalapi (les archives familiales sont toujours très présentes, avec ici de réels télégrammes). Ilaria est la fille d’Antonia qui, cette fois, ne sera qu’un fantôme, l’absente dans la vie de sa petite fille. Le roman s’écrit à hauteur d’enfant au travers de ses sensations et de ses émotions qui sont rendues avec beaucoup de justesse et de pudeur. L’enfant est déchirée entre sa loyauté pour son père et son envie de retourner auprès de sa mère et de sa sœur, son amour pour son père et la peur qu’il lui inspire, de par son instabilité et son côté imprévisible. Gabriella Zalapi nous offre le portrait complexe d’un homme brisé par le chagrin, la douleur de la séparation et qui se délite. Tout au long du voyage, l’Italie des années 80 pénètre dans l’habitacle : les attentats et enlèvements des années de plomb, les chansons populaires, la création des autoroutes avec leurs Autogrill où faire escale. Gabriella Zalapi reconstitue à merveille l’atmosphère trouble de cette époque, le chaos qui fait écho à la vie menée par Ilaria avec son père qui, au bout d’un moment, n’arrive plus à s’occuper de son enfant. Au fil des mois, l’enfant plonge dans une profonde solitude qui nous émeut.

Avec une grande économie de mots, une langue précise et suggestive, Gabriella Zalapi signe un texte tendu, étouffant et déchirant sur l’apprentissage brutal de la vie d’une enfant de huit ans.

Willibald de Gabriella Zalapi

Willibald

1989, une salle de vente aux enchères à Genève. Antonia vend un tableau ayant appartenu à son grand-père Willibald. « Le Sacrifice d’Abraham » de Govaert Flinck était jusque-là resté dans la famille, mais Antonia, après une nouvelle rupture sentimentale, doit s’en séparer. L’une de ses deux filles, Mara, reste fascinée par ce tableau qu’elle a toujours connu. Quand, en 2015, le directeur d’un musée de Vienne contacte la famille pour lui restituer des verres syriens du XIVème siècle ayant appartenu à Willibald, Mara quitte immédiatement Paris pour rejoindre sa mère à Livourne et plonger dans les archives de son ancêtre. Elle découvre que « Le Sacrifice d’Abraham » n’a jamais quitté son arrière-grand-père, grand collectionneur. Lorsqu’il quitte l’Autriche en 1938 au moment de l’Anschluss, il n’emporte que cette œuvre avec lui.

Dans « Willibald », Gabriella Zalapi continue à explorer les archives familiales. Willibald était un personnage secondaire dans « Antonia », une ombre qui prend ici toute la lumière. L’homme garde néanmoins une part de mystère, c’est probablement ce qui fait son charme, même pour son arrière-petite-fille. « Mara hésite, cherche ses mots. J’ai besoin de savoir qui est l’homme qui a tant aimé Le Sacrifice. Mais je n’y arrive pas. Il me glisse des mains chaque fois que je lui colle un qualificatif sur le dos. Plus je m’approche de lui, plus il se métamorphose en une matière opaque. Il attise ma curiosité avec son étonnante capacité à se remettre en selle, quelles que soient les circonstances. » Willibald est un homme pour qui « la culture et the social grace » comptaient, orphelin trop tôt, esthète et collectionneur qui a dû reprendre l’entreprise familiale. Un homme élégant, cosmopolite, aussi tendre avec Antonia qu’il a été distant avec sa fille. La vie de cet homme nous est livrée par fragments au travers des nombreux pays où il séjourna et au fil des années. Comme dans « Antonia », les souvenirs émergent des cartons d’archives. Des photos sans légende font écho au sublime texte de Gabriella Zalapi.

Une véritable grâce se dégage du portrait du charismatique Willibald qui conserve malgré tout une part de mystère. Plus encore qu’avec « Antonia », j’ai adoré m’immerger dans l’histoire de cette famille et de cet ancêtre au destin tourmenté.

Yellow face de Rebecca F. Kuang

Yellowface

June Hayward et Athena Liu se sont connues à Yale et sont toutes deux écrivaines. Mais elles ne rencontrent pas le même succès. Athena est devenue la nouvelle étoile montante de la littérature américaine dès son premier roman alors de June a connu un échec avec le sien. Les deux jeunes femmes continuent néanmoins à se fréquenter. Alors qu’elles passent une fin de soirée chez Athena, celle-ci s’étouffe avec un morceau de pancake. June essaie de l’aider, appelle les secours mais son amie décède devant ses yeux. Choquée par l’évènement, Elle n’en oublie pas pour autant de s’emparer du manuscrit qui traine sur le bureau. Il s’agit du prochain roman d’Athena, et si June se l’appropriait ?

Dans « Yellowface », Rebecca F. Kuang évoque avec férocité le monde de l’édition américaine, en décortique les rouages et en souligne la cruauté pour ceux qui ne rencontrent pas le succès. L’autrice aborde également le thème de l’appropriation culturelle (le dernier roman d’Athena parle des travailleurs chinois pendant la 1ère guerre mondiale et June est blanche), le rôle des réseaux sociaux et des haters qui peuvent ruiner une réputation en quelques posts.

« Yellowface » ne s’est pas révélé aussi accrocheur que je l’espérais et je lui ai trouvé quelques longueurs. Ce qui est néanmoins très intéressant est le personnage de June qui est la narratrice de l’intrigue et n’est bien entendu pas fiable du tout.  Elle justifie ses actes durant tout le roman, arrivant à nous faire compatir à ses malheurs. Sans remords, June traverse les évènements avec une incroyable arrogance et est un personnage totalement détestable !

Rebecca F. Kuang parle dans son roman de thématiques très actuelles concernant le monde éditorial au travers d’un thriller plutôt malin bien qu’un peu long.

Traduction Michel Pagel

Ironopolis de Glen James Brown

Ironopolis

« Teeside était une ville de métallurgistes à l’époque, Ironopolis, on l’appelait : plus de 40 000 personnes à la fleur de l’âge qui travaillaient dans les forges, et le ciel rougeoyait toute la nuit. Par contre le boulot était rude. » Mais au fil du temps, des décisions politiques, les forges ont été démantelées plongeant les habitants dans la précarité. Les logements sociaux ne sont plus entretenus, la ville périclite. Et d’ailleurs, des promoteurs immobiliers ont décidé de racheter les vieux bâtiments pour en construire de plus modernes et surtout plus chers. Les anciens habitants vont devoir quitter la ville.

« Ironopolis » est le premier roman foisonnant et passionnant de Glen James Brown. Au travers de six chapitres, chacun dédié à un personnage, il raconte cette ville ouvrière sur plusieurs générations. S’entremêlent les histoires du caïd de la cité, de sa femme et de son fils, d’une coiffeuse accro aux courses de lévriers, d’un jeune homme découvrant l’Acid House, du libraire ambulant. Les histoires intimes de chacun se répondent, s’entrelacent au travers des lieux, des évènements marquants (accidents dans le puits de l’usine en ruines des eaux usées, disparition de jeunes filles). Au travers de ces vies, se dessine l’architecture d’Ironopolis, la mémoire du lieu.

« Non. Comme je le disais, je suis juste un mordu d’histoire locale. De l’histoire du logement social, pour être précis. Mais ça me fait de la peine que la cité soit détruite. Une fois que l’on brise une communauté, sa culture et ses histoires -ses histoires orales-, tout est perdu. J’essaie de faire ma part pour la préserver. » Le projet d’écriture de Glen James Brown est contenu dans cette phrase. Il veut souligner la richesse de ces lieux souvent méprisés et ignorés. Le folklore local est incarné dans le roman par Peg Powler, une sorte de sorcière qui vit dans la rivière et qui fait le lien entre les six personnages. Elle va elle aussi disparaître lorsque la cité ouvrière n’existera plus. Ironopolis est certes une ville fictive mais elle ressemble à toutes les villes anglaises qui se sont effondrées après une désindustrialisation massive. L’auteur raconte ce lieu, qui ressemble à celui où il a grandi, avec beaucoup de tendresse pour ses habitants.

« Ironopolis » est un premier roman à la construction époustouflante qui mélange les genres : réalisme social, fantastique, roman noir, interviews, lettres. Glen James Brown réussit avec brio son entrée en littérature en rendant hommage aux cités ouvrières du nord de l’Angleterre.

Traduction Claire Charrier

La vie est à nous d’Hadrien Klent

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Nous avions laissé Émilien Long, Prix Nobel d’économie et auteur du « Droit à la paresse au XXIème siècle, tout juste élu président de la République. On le retrouve trois ans plus tard et il n’a pas déçu ses électeurs. Il a inventé le mot co-liberté pour définir son nouveau pacte social : 15 heures de travail par semaine qui permettent aux français de profiter de la vie et de donner de leur temps, s’ils le souhaitent, à des associations, des hôpitaux, etc… L’agriculture va devenir entièrement bio, ne sont utilisés que des logiciels libres, le budget de la Défense a baissé au profit de celui de la Santé. « Enfin il n’y a plus de divergence entre les problèmes posés et les solutions appliquées. Enfin l’action concorde avec la théorie. Enfin on peut croire au fait qu’on avance dans la bonne direction. » Mais Émilien ne compte pas s’arrêter là et la semaine qui l’attend sera décisive. Il veut faire adopter une résolution à l’ONU pour que les autres pays adoptent la co-liberté. Un référendum doit également avoir lieu en France pour désacraliser le pouvoir présidentiel et que celui-ci s’incarne, non plus en une personne providentielle, mais en six.

« La vie est à nous » est le récit de cette semaine pleine de tension pour Émilien Long. Hadrien Klent rend concret le programme de son héros et mieux que cela il le rend plausible. Il faut dire que son propos s’appuie sur de très nombreuses références : le Front Populaire de Léon Blum, Louise Michel, René Dumont, l’anarchie, William Morris, etc… L’auteur propose d’ailleurs une riche bibliographie à la fin de son roman. Hadrien Klent souligne à quel point ce changement de société est difficile. Déconstruire le libéralisme, l’idée que le travail n’est pas le centre de la vie ne plaît pas à tout le monde. Les adversaires conservateurs d’Émilien, que l’on verrait bien chroniqueurs sur une certaine chaîne d’infos, sont enragés et détestables. A l’heure où d’anciens ministres veulent augmenter le temps de travail ou supprimer des jours fériés, lire Hadrien Klent fait un bien fou, même si l’utopie d’Émilien semble bien loin de pouvoir se réaliser un jour.

La suite de « Paresse pour tous » est tout aussi réjouissante, enthousiasmante malgré la morosité de l’actualité et le manque de réflexion, de projection de notre personnel politique.

Antonia de Gabriella Zalapi

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Antonia est mariée à Franco, un bourgeois de Palerme qu’elle n’aime pas. Ils ont eu un fils, Arturo, qu’elle voit à peine car il est élevé par une nurse possessive. « Mon mariage n’est pas celui que j’espérais. Depuis la naissance d’Arturo, il y a huit ans, les attentions de Franco se sont effilochées. Il se regarde dans la glace le matin, ajuste sa mèche, sa cravate, et part travailler en me saluant une fois sur deux. J’ai été d’une naïveté grotesque en l’épousant. Je suis simplement supposée obéir, entretenir la maison et superviser l’éducation de notre fils. Rien de plus. Je suis sa subordonnée, son obligée. » Antonia étouffe dans cette vie corsetée. A la mort de sa grand-mère, elle hérite d’une importante somme d’argent, de meubles et de six appartements à Florence qui pourront lui permettre de ne plus dépendre financièrement de son mari. Elle reçoit également une boîte contenant de vieilles lettres et de vieilles photos qui la replongent dans ses souvenirs.

« Antonia-Journal 1965-1966 » est le premier roman de Gabrielle Zalapi qui est une artiste plasticienne. Elle a d’ailleurs rajouté au texte des photos de sa collection personnelle. Le roman est composé des fragments du journal de son héroïne qui ne trouve sa place ni en tant qu’épouse, ni en tant que mère. Replonger dans ses souvenirs d’enfance va lui permettre de se réapproprier son histoire mais aussi son corps. Née d’une mère juive d’origine autrichienne et d’un père italo-britannique mort pendant la seconde guerre mondiale, Antonia fut ballotée de pays en pays, repoussée par sa mère pour finalement être envoyée loin d’elle chez sa grand-mère paternelle. Comment aimer lorsque l’on ne l’a pas été soi-même ? Le puzzle de sa mémoire se reconstitue et l’aide à se libérer du poids de son passé et des conventions sociales.

« Antonia » est le journal d’une émancipation qui questionne la place de la femme, la maternité et la transmission de génération en génération. En 150 pages d’une infinie délicatesse, une vie nous est révélée par brimes, ellipses. Gabriella Zalapi a depuis écrit deux autres textes qui poursuivent le travail de ce premier roman : « Willibald » et « Ilaria ».

Absolution d’Alice McDermott

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1963, Patricia arrive à Saïgon où son mari vient d’être nommé. Anciennement institutrice à Harlem, elle découvre la vie privilégiée des expatriés et les mondanités auxquelles elle se doit de participer. C’est lors d’une garden-party qu’elle fait la connaissance de l’énergique Charlene, épouse accomplie et mère de trois enfants. Rapidement, cette dernière embarque Tricia dans l’un de ses projets caritatifs : faire coudre des ào dài pour poupées Barbie et les vendre aux femmes de la communauté américaine de Saïgon. L’argent récolté servira aux œuvres bienfaisance de Charlene qui distribue des cadeaux dans les hôpitaux aux enfants brûlés par le napalm ou dans les léproseries. Tricia se laisse emporter par le tourbillon d’activités de Charlene, s’en s’interroger sur ce qui sourd dans le pays ou sur la moralité de son amie. Soixante ans plus tard, elle peut avoir le recul nécessaire pour mieux comprendre ce qu’elle a vécu.

Dans « Absolution », Alice McDermott revient sur un moment important de l’Histoire américaine, juste avant le chaos, juste avant l’assassinat du président catholique et pro-américain sud-vietnamien Ngô Dinh Diêm, juste avant celui de JF Kennedy. Ce point de bascule, l’autrice choisit de le montrer du point de vue des femmes, des épouses des diplomates, des salariés de l’administration américaine, des militaires. Celles qui sont invisibilisées par l’Histoire, qui estiment n’avoir joué aucun rôle important. Alice McDermott inverse les rôles, les maris et leur fonction sont quasiment invisibles dans son roman. La place de la femme est alors réduite à la sphère domestique : être une bonne épouse, être très présentable dans les soirées, être une mère. Que faire quand on ne peut remplir l’un de ces rôles ?

Ce qui est intéressant dans la narration d' »Absolution », c’est qu’elle est faite soixante ans plus tard au travers des lettres que Tricia adresse à Rainey, la fille de Charlene. Elle a donc une compréhension différente des évènements sans pour autant chercher le pardon. Elle veut seulement recontextualiser leurs actions, faire comprendre sa naïveté de l’époque. D’ailleurs Alice McDermott ne juge à aucun moment ses personnages, elle analyse très finement leurs psychologies, leur culpabilité face aux évènements.

Alice McDermott est une écrivaine discrète de la littérature américaine qui mériterait d’être plus dans la lumière tant son écriture délicate et précise réussit à rendre les ambivalences, les zones grises de ses personnages.

Traduction Cécile Arnaud

L’imposture de Zadie Smith

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Fin 19ème, Eliza Touchet est gouvernante chez son cousin par alliance William Ainsworth. Après avoir été mariée pendant trois ans, son mari avait kidnappé leur fils et tous deux sont ensuite morts de la scarlatine. Heureusement pour elle, son cousin décida de l’héberger. Jeune femme intelligente et déterminée, elle va également devenir la correctrice de ses romans, de qualité moyenne, et elle va côtoyer de grands écrivains dans le salon de William comme Charles Dickens et William Makepeace Thackeray. Au fil des années, Eliza reste auprès de la famille Ainsworth (elle sera très intime de Frances, la première femme de William mais de lui également !) même si la deuxième Mrs Ainsworth n’est pas à son goût. Elle vient en effet d’un milieu populaire et manque de finesse. Les deux femmes vont néanmoins se rapprocher à l’occasion d’un procès qui fit grand bruit : celui pour usurpation d’identité du supposé Sir Roger Tichborne qui était censé avoir péri en mer.

« L’imposture » est le premier roman historique de Zadie Smith qui s’amuse avec le roman victorien. Elle éclate la narration avec des aller-retours dans le temps, passant cent pages sur le destin de Mr Bogle ancien esclave jamaïcain, avec des chapitres courts, très courts parfois. Les personnages du roman sont fascinants. William Ainsworth (1805-1882) est aujourd’hui totalement oublié mais son roman « Jack Sheppard » s’est, à l’époque,  vendu davantage que « Oliver Twist ». Eliza Touchet est la véritable héroïne de ce roman, son esprit brillant, ses positions modernes et son ironie irriguent les 540 pages de « L’imposture ».

Outre celle mise en avant par le procès de Sir Roger, de nombreuses supercheries sont mises au jour dans le roman. Au cœur de celui-ci est l’abolition de l’esclavage, tout en sachant que les grandes fortunes de l’aristocratie anglaise repose sur les plantations de sucre et notamment en Jamaïque. Eliza, écossaise et femme, sait ce que veut dire être un citoyen de seconde catégorie. Mais au travers de Mr Bogle, elle découvre des vies plus humiliées que la sienne. Qui mieux que Zadie Smith pouvait évoquer toutes les hypocrisies de l’Angleterre victorienne et ses tabous notamment sur les liens qui unisse ce pays avec la Jamaïque.

« L’imposture » est un roman foisonnant à l’image des romans victoriens qu’il pastiche. Le sujet principal en est le passé colonial de l’Angleterre mais aussi le parcours d’une héroïne attachante et son chemin vers l’écriture.

Traduction Laëtitia Devaux