Tea rooms de Luisa Carnés

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Dans le Madrid des années 30, Matilde tente désespérément de trouver du travail. Après de nombreux entretiens, elle finit par se faire embaucher comme vendeuse dans un salon de thé. Elle y croise d’autres jeunes femmes, des serveurs qui, comme elle, viennent de milieux défavorisés et dont les familles subsistent grâce à eux. Entre peur du chômage et conditions de travail contestables, Matilde prend conscience de l’oppression subie par les ouvriers dans la société espagnole.

« Tea rooms » a été publié en 1934, Luisa Carnés était elle-même ouvrière et engagée notamment au parti communiste. Autodidacte, elle devint journaliste  et écrivaine. L’auteure commença à travailler à l’âge de onze ans dans l’atelier de chapellerie de ses tantes. Mais elle travailla également dans un salon de thé et son roman est proche du reportage.

Dans un style très moderne et concis, Luisa Carnés nous offre des descriptions extrêmement minutieuses du travail dans ce salon de thé mais également du caractère de chaque vendeuse (elle est plutôt dure sur leurs physiques !). Le monde dans lequel évolue ces ouvrières est totalement chaotique : la crise de 29 est passée par là et la 2nd guerre mondiale est proche. La condition des femmes à cette époque est vraiment au cœur du livre. Les ouvrières sont encore moins considérées que les ouvriers, elles sont totalement invisibles. « Les hommes qui passent dans le salon regardent à peine la vendeuse. La vendeuse, dans son uniforme, n’est rien de plus qu’un appendice du salon, un appendice humain très utile. Rien d’autre. » Et cet emploi n’empêche pas la misère, l’une des vendeuses vole pour pouvoir s’offrir de nouvelles chaussures ou des trajets en tramway pour rentrer chez elle. Mais Luisa Carnés n’arrête pas son analyse de la condition des femmes au salon de thé. Elle nous montre également que l’oppression existe aussi dans la sphère privée avec le poids de la religion et des traditions. Luisa Carnés n’hésite d’ailleurs pas à parler d’avortement.

Le monde, qui voit évoluer Matilde, est celui où montent le fascisme (un vendeur de glace italien fait le récit de ce qui se passe en Italie grâce aux lettres de son fils) et le communisme. Ce dernier est encore source d’espoir et de possible rébellion. Matilde, double de l’auteure, s’éveille à la politique, prend conscience dans ce salon de thé du sort réservé aux plus pauvres. Elle croit au communisme, à la solidarité entre travailleurs comme Luisa Carnés elle-même. Nous savons que l’Histoire leur donnera tort.

Roman social et politique, « Tea rooms » nous montre avec justesse et minutie le sort des ouvrières dans le Madrid des années 30. Luisa Carnés nourrit son livre de ses propres expériences, de ses propres combats et on ne peut que remercier les éditions de la Contre Allée de l’avoir sortie de l’oubli et de nous faire découvrir le talent de cette auteure espagnole.

 Traduction Michelle Ortuno

Hamnet de Maggie O’Farrell

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1596, un jeune garçon parcourt sa maison et celle de ses grands-parents à la recherche d’un adulte pouvant lui venir en aide. Sa sœur jumelle, Judith, se sent très mal. La seule personne présente est son grand-père, le gantier, qui pour tout soutien lui jette une timbale au visage. Hamnet continue malgré cela à chercher mais ni sa grand-mère, ni sa sœur aînée, ni sa mère ne sont présentes. Son père est quant à lui à Londres où il travaille dans un théâtre. Hamnet doit alors se contenter d’attendre auprès de sa sœur qui est de plus en plus faible.

« Hamnet » est l’histoire d’un deuil, celui que devront faire William Shakespeare et sa femme Agnès (traditionnellement nommée Anne, l’auteure choisit ici le prénom présent dans le testament de son père) après le décès de leur jeune garçon. Il meurt ici de la peste bubonique mais en réalité nous ne connaissons pas les causes réelles de sa mort. La vie de Shakespeare restant en grand partie mystérieuse et peu documentée, cela laisse une grande place à l’imagination et Maggie O’Farrell s’empare avec talent de cet évènement dramatique.

Son roman s’articule sur une alternance de chapitres : ceux consacrés à 1596 et à la tragédie, ceux dédiés à l’histoire de Will et Agnès depuis le moment de leur rencontre. C’est avant tout la femme du barde de Stratford-upon-Avon qui intéresse l’auteure. Shakespeare n’est d’ailleurs jamais nommé dans le roman permettant ainsi de rendre l’histoire de sa famille plus universelle et de ne pas faire d’ombre aux autres personnages. De même, Maggie O’Farrell détaille la vie quotidienne, les tâches accomplies par Agnès au sein du foyer. Même si elle possède des talents d’herboriste et une forte intuition, elle est avant tout une mère qui va devoir affronter le pire. Son portrait est particulièrement réussi et bouleversant.

Si Shakespeare n’est jamais nommé, il est quand même bien présent dans les pages de « Hamnet ». La reconstitution de Stratford, des maisons où il vécut,  est minutieuse et m’a replongée dans ma visite de la ville. De même, certaines thématiques typiquement shakespeariennes sont présentes. C’est notamment le cas des femmes qui s’habillent en homme (comme dans « Comme il vous plaira » ou « La nuit des rois ») ou l’inverse (dans le théâtre élisabéthain les hommes tenaient tous les rôles) : lorsque Shakespeare voit Agnès pour la première fois, il pense qu’il s’agit d’un homme ; Judith et Hamnet échangent leurs vêtements. L’esprit du dramaturge souffle puissamment sur la fin du roman.  Il écrit « Hamlet » quelques années après la mort de son fils et Agnès se rend à Londres pour comprendre pourquoi son mari à oser utiliser le prénom de leur enfant décédé. J’ai trouvé cette partie du roman éblouissante, un véritable tourbillon d’émotions dans les murs du théâtre du Globe qui m’a totalement emportée.

« Hamnet » est le magnifique et déchirant portrait d’une mère, d’une famille et un bel hommage à un jeune garçon disparu trop tôt.

Traduction Sarah Tardy

Psychiko de Paul Nirvanas

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Dans les années 1910, le corps d’une femme a été retrouvé dans le faubourg de Psychiko, dans la banlieue d’Athènes. Elle a été assassinée et sa dépouille a été recouverte de pierres. La police n’arrive pas à faire la lumière sur ce meurtre, d’autant plus que la morte reste anonyme. Nikos Molochanthis, un jeune dandy désœuvré, s’intéresse de près à cette affaire. Aimant les faits divers et les romans policiers, Nikos lit tout ce qui lui tombe sous la main concernant le drame de Psychiko. Lui vient alors une idée qu’il pense brillante, il va s’accuser du meurtre et ainsi connaître son heure de gloire. Nikos a évidemment tout prévu et il ne compte pas passer le reste de sa vie en prison. Mais les rouages de son beau plan vont rapidement se gripper.

Ma lecture de « Psychiko » fut réjouissante. Ce polar, qui est le premier de la nouvelle collection Agonia des éditions Cambourakis, a été écrit en 1928-29 sous la forme d’un feuilleton. Cela se sent car chaque chapitre recèle une nouvelle péripétie pour notre Nikos qui est pris à son propre piège. Plusieurs éléments m’ont séduite dans ce court roman. Le premier est qu’il a déjoué mes attentes. Un dandy s’intéressant à un meurtre, cela m’a fait penser au Lord Peter de Dorothy L. Sayers et je m’imaginais déjà Nikos en détective privé ! Mais Paul Nirvanas a écrit un livre beaucoup plus grinçant et ironique que ce que l’on imagine en le commençant.

Deuxième point positif pour moi, « Psychiko » est étonnamment moderne et il fait écho aux problèmes de notre société. Nikos veut à tout prix que les journaux parlent de lui, il veut être connu, apprécié, même si le fait à l’origine de sa gloire est un assassinat. Paul Nirvanas fustige également les médias qui sont en quête de sensationnel, de titres accrocheurs pour faire vendre. Et les sujets sont bien vite oubliés lorsque l’audience baisse, ce dont Nikos va se rendre compte à ses dépens.

« Psychiko » est une curiosité, un étonnant roman policier où il n’y a absolument aucune enquête !

Traduction Loïc Marcou

Normal people de Sally Rooney

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Marianne et Connell ont grandi à Carricklea en Irlande. La première n’est pas très populaire au lycée, son intelligence et sa singularité l’isolent. A l’inverse, Connell est très apprécié, très entouré. Marianne vient d’une famille bourgeoise dysfonctionnelle qui fait travailler la mère de Connell comme femme de ménage. Malgré ces différences, Marianne et Connell vont tomber amoureux. Leur histoire, secrète au départ, va être un moteur, un fil rouge dans les commencements de leur vie adulte.

« Normal people » nous permet de suivre Marianne et Connell de janvier 2011 à février 2015. Comme dans « Conversations entre amis », Sally Rooney scrute et décortique les relations amicales et amoureuses de ses deux héros. Marianne et Connell sont faits l’un pour l’autre, physiquement et intellectuellement. Mais rien ne sera simple dans leur relation qui, eu fil des années, sera faite de va-et-vient, de séparations et de réconciliations. Ce sont deux personnalités complexes, fragiles qui sont développées dans le roman. L’auteure étudie de manière minutieuse ce qui constitue ces deux êtres : leurs doutes, leurs souffrances (dépression, maltraitance), leurs réussites et les affres du désir. Le chemin pour devenir adulte est semé d’embuches mais une chose perdure quoiqu’il arrive : leur amitié amoureuse. Il est très touchant de voir à quel point cette relation les constitue : Marianne et Connell se construisent en miroir, ils s’influencent à chaque moment de leur existence.  Ils ont une compréhension aiguë l’un de l’autre qui survit à tous les éloignements.

La thématique de « Normal people » peut sembler peu originale mais Sally Rooney la modernise de façon très efficace. Son écriture est fluide, simple et elle nous plonge au cœur de la relation de Marianne et Connell. Rarement, j’ai lu une étude psychologique des personnages aussi poussée, aussi précise. Et c’est sans doute ce qui fait la singularité du roman. Cette connaissance intime de ce qui anime Marianne et Connell nous les rend infiniment proches et attachants.

Avec lucidité, force et modernité, Sally Rooney renouvelle le thème de l’amitié amoureuse orageuse. Pas étonnant que « Normal people » ait connu un tel succès et qu’il ait déjà été adapté en série.

Traduction Stéphane Roques

Le jeu de la dame de Walter Tevis

A huit ans, Beth Harmon perd sa mère dans un accident et elle est placée dans un orphelinat. Ce lieu décidera du reste de sa vie. Elle y deviendra accro aux calmants que l’on distribue à tous les enfants. Mais surtout, elle y apprendra à jouer aux échecs grâce au factotum de l’établissement. Elle se découvrira un talent exceptionnel pour ce jeu.

J’ai énormément apprécié la série adaptée du roman de Walter Tevis où Anya Taylor-Joy est tout simplement époustouflante dans le rôle de Beth Harmon. Autant le dire tout de suite, le roman est aussi addictif que la série et son adaptation m’a semblé une évidence à sa lecture. L’écriture de Walter Tevis est très cinématographique, très rythmée et se prête parfaitement à une adaptation.

Le tour de force du roman est de réussir à nous passionner pour des parties d’échecs alors que nous ne connaissons pas les règles de ce jeu. Walter Tevis ne fait pas l’impasse sur la technicité, les stratégies, les ouvertures, les fins de parties que Beth travaille sans relâche. L’auteur rend les tournois, les parties d’échecs palpitants et source de tension et de suspens. La fin du roman en Russie, pays des échecs par excellence, en est l’acmé.

L’intérêt du roman réside également dans la personnalité de son héroïne. Jeune femme fragile et solitaire, Beth sombre facilement dans les addictions et les échecs en sont probablement une même s’ils vont la sauver de ses démons. Beth vit, respire échecs, rien d’autre ne compte. En dehors de Jolene rencontrée à l’orphelinat et de sa mère adoptive, qui est un beau personnage aussi abîmé que celui de Beth, elle ne noue des relations que grâce aux tournois d’échecs. Townes, Harry Beltik, Benny Watts, Vasily Borgov (le monde des échecs est presque exclusivement masculin) ne sont d’ailleurs pas que des faire-valoir à l’héroïne, Walter Tevis sait donner de l’épaisseur, de la personnalité à ses personnages secondaires. Ils forment tous une constellation d’adversaires-amis autour de l’étoile brillante et vacillante qu’est Beth.

« Le jeu de la dame » est un page-turner diablement efficace dont la lecture est extrêmement fluide et dont l’héroïne est attachante et fascinante. Je vous conseille donc de vous jeter sur le roman de Walter Tevis mais également sur la série qui est tout aussi réussie.

Traduction Jacques Mailhos

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Kérozène d’Adeline Dieudonné

« 23h12. Une station-service le long de l’autoroute, une nuit d’été. Si on compte le cheval mais qu’on exclut le cadavre, quatorze personnes sont présentes à cette heure précise. » C’est ainsi que s’ouvre le deuxième roman d’Adeline Dieudonné qui avait rencontré un franc succès avec « La vraie vie ». Il s’achèvera à 23h14 et entre ces deux minutes, ce sont les vies des quatorze personnes présentes à la station-service qui vont défiler devant nos yeux. Le hasard les a réunit là, rien ne les rapproche et ils viennent d’horizons très différents. On croise entre les pages de « Kérozène » une mannequin qui a peur des dauphins, une nurse philippine, une professeur de pole dance accro à instagram, une vieille femme que son petit-fils emmène en maison de retraite, une truie sauvée d’un abattoir, un cheval champion de saut d’obstacle et bien d’autres personnages aux destinées étranges et fracassées. Chaque chapitre est une histoire en soi, presque une nouvelle. Et malgré la loufoquerie, le côté décalé de ce qui nous est raconté, il se dégage beaucoup de solitude, de violence dans les récits des quatorze personnages. Nous assistons à un meurtre, à des attouchements plus que déplacés, à des accidents, du harcèlement et finalement c’est la noirceur qui semble rassembler tous ces individus.

Le ton est décapant, souvent réjouissant pour le lecteur. Cette narration éclatée fonctionne parfaitement et elle souligne bien le fait que de nombreuses personnes se croisent dans une station-service. On s’y côtoie sans se rencontrer véritablement. Adeline Dieudonné s’amuse avec son dispositif, nous montre un monde où règne le besoin de domination, l’ultralibéralisme, un monde cruel et tragique.

« Kérozène » est un kaléidoscope de destins racontés avec un ton grinçant, mordant. Une excellente lecture qui confirme le talent d’Adeline Dieudonné.

Merci aux éditions de L’Iconoclaste.

Conversations entre amis de Sally Rooney

Frances et Bobbi sont étudiantes, elles montent également sur scène pour réaliser des performances autour de la poésie. C’est après l’une de ces soirées qu’elles rencontrent Melissa et son mari Nick. Elle est écrivain et photographe et lui est acteur. Melissa souhaite réaliser un reportage autour des deux jeunes filles. Tous les quatre sont donc amenés à se revoir. Vont se tisser entre eux des liens d’amitié qui tournent rapidement à la séduction.

La réputation et le succès de Sally Rooney au Royaume-Uni m’intriguaient depuis longtemps. J’ai enfin découvert son premier roman « Conversations entre amis ». Sans être éblouie par cette lecture, j’ai passé un très agréable moment en compagnie des quatre personnages principaux. Ce roman est une classique histoire d’adultère mais que Sally Rooney a su rendre intéressante et très actuelle. Au début du roman, elle nous donne l’impression qu’il va se passer quelque chose entre Bobbi et Melissa. Mais elle sait habilement jouer avec les attentes de son lecteur pour nous proposer une autre combinaison. Et le récit de cet adultère prend également la forme d’un roman d’apprentissage, celui de Frances face aux relations amoureuses. C’est elle la narratrice, elle est mal dans sa peau, n’a pas confiance en elle. Aux yeux des trois autres personnages, elle semble pourtant être talentueuse et sa plume extrêmement prometteuse. Sally Rooney étudie avec précision la psyché de cette jeune femme en pleine construction. Frances se cherche, explore différentes possibilités dans ses relations avec les autres. Ce qu’elle découvre, c’est que les interactions avec autrui sont bien souvent douloureuses et plus complexes que ce que l’on souhaiterait.

« Conversations entre amis » est un roman dégageant beaucoup de fraîcheur, de modernité et d’habileté dans la narration. Sally Rooney nous laisse sur une fin ouverte, sans définir ce que sera l’avenir de Frances sera ce qui m’a séduite.

Traduction Lætitia Devaux

La folie de ma mère d’Isabelle Flaten

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« Une dame me propose un yaourt. Elle a l’air gentille. Je plonge la petite cuillère dans le pot. La dame m’arrête : on dit merci maman. J’ai trois ans et découvre que j’ai une mère. » C’est ainsi que s’ouvre le roman d’Isabelle Flaten consacré à la relation mère-fille. Un livre aux forts accents autobiographiques où la narratrice s’adresse directement à sa génitrice. L’auteure nous propose  trois moments de cette relation : l’enfance, la maladie de la mère et l’enquête sur les origines. La narratrice connaît une enfance chaotique, elle est élevée par une mère célibataire et libertaire. L’autorité est fluctuante, l’enfant n’a pas vraiment de cadre. Dès le départ, l’incompréhension, le dialogue impossible régissent leur histoire.

Cette difficulté ne fait que s’accentuer quand la bipolarité de la mère s’aggrave. Les mensonges, les délires parasitent totalement la communication. Les souvenirs de la mère sont sujets à caution, ils ne sont pas fiables ce qui pose problème à la narratrice qui cherche à en savoir plus sur son père. Elle a de vagues souvenirs d’un homme peu aimant mais était-ce vraiment son père ? Le secret, enfoui dans les méandres de l’esprit de la mère, devient impossible à élucider pour la fille.

Malgré la maladie, la brutalité de certaines situations, le rejet, la paranoïa, la narratrice n’abandonne jamais sa mère, elle tente de la sauver d’elle-même. « La folie de ma mère » est un hommage magnifique et très touchant à cette mère, à leur relation tourmentée et complexe. Il faut souligner l’intensité de ce texte qui est rendue par une écriture épurée, à l’os, sans fioritures inutiles. Isabelle Flaten analyse avec beaucoup de lucidité et de pudeur cette vie aux côtés d’une mère excessive et malade. A noter que le grand point commun entre la mère et la fille est l’amour de la littérature, de la lecture : « J’ai un refuge depuis toute petite, une forteresse, j’habite dans les livres. Tu t’en réjouis et encourage ma passion sans restriction. »

J’ai découvert avec un grand plaisir la plume d’Isabelle Flaten avec « La folie de ma mère », un roman intense et saisissant.

Walker de Robin Robertson

« Il marche, Walker. C’est son nom et sa nature. Rangées d’immeubles, tous les mêmes, portes et fenêtres, gens qui entrent, un œil dehors, dedans : des couloirs, des escaliers, des couloirs, des escaliers, puis encore des portent, qui s’ouvrent qui se ferment. Des rues et des rues d’immeubles, toutes pareilles. Des gens, tous pareils. » Incapable de retourner auprès de ses proches en Nouvelle Écosse, Walker s’installe à New York après avoir combattu en France durant la seconde guerre mondiale. Au bout de deux ans, il rejoint Los Angeles où il trouvera un boulot de pigiste au Press où il s’occupe des faits divers. C’est ainsi que Walker se penche sur le sort de ceux qui vivent dans la rue, les laisser pour compte de l’Amérique et nombre d’entre d’eux sont des vétérans. Ce travail le mènera ensuite à San Francisco. 

« Walker » est un roman atypique. Déjà, il s’agit du premier roman de Robin Robertson, poète et éditeur de 65 ans, qui fut publié en 2018. Le texte est composée de fragments qui narrent le quotidien de Walker mais également ses souvenirs de Cap Breton ou de la guerre où il participa au débarquement. Ces derniers sont de plus en plus présents au fil de la narration et nous font comprendre pourquoi Walker ne retourne pas chez lui. L’écriture mélange le lyrisme au réalisme, la poésie à la noirceur. Robin Robertson nous offre des images fortes, marquantes tout au long du périple de Walker dans les villes américaines. Celles-ci sont d’ailleurs bien plus qu’un décor. Elles sont décrites avec minutie, précision. L’auteur nous montre par exemple une ville de Los Angeles en mutation, les démolitions sont nombreuses et les spéculateurs immobiliers font disparaître la ville mythique des films noirs qu’affectionne Walker. Les pauvres sont chassés, expulsés des immeubles qui vont être démolis. « Des grues montées sur chenilles qui frémissent sur les décombres, qui mettent à bas la Terre entière. »

La toile de fond du roman est une Amérique d’après guerre en pleine mutation, qui ne s’occupe pas de ses vétérans et repart pourtant en guerre, une Amérique où Bogart et Charlie Parker disparaissent, où le combat pour les droits civiques s’amorce et où le sénateur McCarthy fait régner la terreur, une Amérique amère et paranoïaque. 

Walker, observateur urbain, marcheur infatigable cherche une forme de rédemption, une forme d’oubli dans les rues de New York, Los Angeles et San Francisco. Le regard poétique qu’il porte sur son quotidien nous captive, nous surprend et nous saisit par son infinie beauté.

Traduction Josée Kamoun

Viendra le temps du feu de Wendy Delorme

Après la Grande disparition, celle de 30% des jeunes du territoire, un Grand Pacte National a été mis en place pour régir la vie des gens. De très nombreuses restrictions et obligations ont été instaurées. Mais certains refusent de se plier à ses contraintes, ils aspirent à autre chose, à un autre monde.

« Viendra le temps du feu » est une formidable et passionnante dystopie, un genre  qui m’intéresse toujours en raison du miroir qu’il tend à notre société. Le nouveau roman de Wendy Delorme s’inscrit dans la lignée de « La servante écarlate », « 1984 » ou « Farenheit 451 ». Comme dans ces romans, l’auteure invente une société totalitaire régit par ce Pacte National qui restreint les libertés et clôt les frontières. L’intrigue est racontée par plusieurs narrateurs (cinq femmes et filles et un homme). Chacun d’eux ne peut, ne veut s’inscrire dans la société dominante. Ils sont en dehors des normes et nomment ceux qui y correspondent « Les Autres ». Les différents narrateurs sont tous des incarnations de la révolte, de la résistance. Certaines survivent  en se plongeant dans le passé, dans le souvenir d’une utopie. C’est le cas d’Eve, qui ouvre et achève le roman, qui se souvient de la communauté de femmes qui s’étaient mise à l’écart pour recréer une société plus égalitaire et autonome.

Se rajoutent à cette thématique féministe, à ce compagnonnage de sœurs, de nombreux thèmes qui font échos aux problématiques actuelles : l’écologie et la modification du climat (la canicule s’installe), les frontières sont totalement fermées, la productivité est essentielle même dans la vie personnelle (les femmes doivent obligatoirement faire des enfants), la presse est muselée. Un autre thème essentiel dans le roman est celui de la littérature. Dans la société inventée par Wendy Delorme, les livres sont vendus dans les supermarchés et ne sont que divertissants. De nombreux livres ont disparu, ont été détruits. Heureusement, certains ont réussi à conserver d’anciens livres. La langue est également contrôlée, modifiée :  il faut dire contributeurs pour citoyens et des mots ne sont plus utilisés comme librairie. Ceux qui résistent connaissent l’importance des mots, des histoires : « Les histoires qu’on raconte sont nécessaires à l’âme comme l’eau l’est à la terre pour que les plantes fleurissent. Nos âmes s’étiolaient si nous ne prenions soin d’écrire, de chanter, de dire des histoires. C’est pourquoi nous avions chacune écrit la nôtre, et que nous les gardions dans la grande galerie. » Le pouvoir de l’imagination nous sauve, nous nourrit et c’est un message essentiel que nous délivre ici Wendy Delorme.

« Viendra le temps du feu » est une dystopie parfaitement maîtrisée dont les thématiques font échos à ce que nous vivons actuellement. La beauté, la poésie de la langue de Wendy Delorme m’ont transportée et m’ont totalement ensorcelée.