Veiller sur elle de Jean-Baptiste Andrea

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1986, dans l’abbaye Sacra di San Michele un homme s’éteint. Pendant que les frères se relaient auprès de lui, il repense à sa vie. Michelangelo Vitaliani, dit Mimo, est né en France en 1904 de parents italiens. Son père, sculpteur de pierre, perd la vie au front. Mimo, qui souffre d’achondroplasie, est envoyé en Italie en 1916 chez un oncle tailleur de pierre. Dans son atelier, bientôt installé à Pietra d’Alba, il est malmené, maltraité notamment en raison de son incroyable talent de sculpteur. C’est dans cette ville qu’il fait la rencontre qui va changer sa vie. Viola Orsini est issue d’une grande famille locale, elle a le même âge que Mimo ; elle possède une rare intelligence et rêve d’aller à l’université. Son milieu social ne lui permet pas de s’accomplir. Viola et Mimo ont de grandes ambitions et leurs destinées se lient de manière inextricable.

« Veiller sur elle » est arrivé dans mes mains auréolé du Prix Fnac, du Prix Goncourt et de nombreux articles louangeurs. Le dernier roman de Jean-Baptiste Andrea est une fresque romanesque qui traverse les époques (notamment les troubles des deux guerres mondiales) et mélange histoire intime, religion, Histoire et art. L’auteur nous entraine dans un tourbillon d’évènements, d’aventures et pimente le tout avec une mystérieuse Pietà enfermée dans l’abbaye Sacra di San Michele. Ce dernier point nous accompagne pendant tout le roman et la révélation ne déçoit pas.

« Veiller sur elle » est le récit de l’apprentissage de Mimo, qui part de rien, est handicapé par son physique mais qui a de l’or dans les mains. De Florence à Rome, nous suivons notre héros qui se débat pour réussir, chute, se relève et est par moments particulièrement antipathique ! Viola reste sa boussole et c’est le personnage qui m’a le plus intéressée dans le roman. Elle illumine cette histoire de sa vive intelligence, sa lucidité, sa volonté farouche de liberté qui ne la quittera jamais. Elle est entravée par son milieu social, contrainte par la réputation des Orsini à tenir son rang.

Jean-Baptiste Andrea fait montre d’un indéniable talent de conteur, ses personnages sont bien campés et le romanesque triomphe à chaque page. Malgré le plaisir de lecture, j’avoue avoir trouvé « Veiller sur elle » un peu long.

Peinture fraîche de Chloe Ashby

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« C’était le tableau préféré de Grace et sa fascination pour cette œuvre était contagieuse. Je ne sais combien de fois Suzon nous a dévisagées depuis des écrans d’ordinateurs crasseux à la fac. Nous  l’examinions bouche bée pendant des heures à essayer de lire dans ses pensées. Aujourd’hui, je braque mon regard sur le sien. Comment fais-tu ? A rester là debout toute la journée. Avec ce maintien impeccable. Tu ne t’énerves donc jamais ? » Depuis le décès de sa meilleure amie Grace, Eve trouve du réconfort devant « Le bar des Folies Bergères » de Manet. Elle se rend tous les mercredis à l’Institut Courtauld pour se couper du monde en s’installant devant Suzon. En dehors de ce musée, la vie d’Eve est chaotique. Elle est serveuse à temps partiel, hébergée par un couple dans un appartement miteux, et a arrêté ses études d’histoire de l’art. Elle ne voit plus son père qui a sombré dans l’alcoolisme après le départ de sa femme. La situation d’Eve s’aggrave lorsqu’elle quitte son travail à cause de la main baladeuse d’un client. A l’Institut Courtauld, elle découvre une petite annonce qui va infléchir le cours de sa vie. Un atelier de dessin cherche des modèles, Eve s’y rend et est embauchée. De nouvelles opportunités et amitiés vont s’offrir à elle. Tout semble enfin s’améliorer dans la vie de la jeune femme jusqu’à ce qu’elle découvre que « Le bar des Folies Bergères » a été prêté pendant des mois au musée d’Orsay.

« Peinture fraîche » est le premier roman de Chloe Ashby et il a pu évoquer à certains la géniale série « Fleabag » ou les romans de Sally Rooney. Eve est effectivement une jeune femme perdue, déboussolée comme les personnages de Sally Rooney et elle est aussi imprévisible et excessive que l’héroïne de Phoebe Waller-Bridge. Eve est un personnage attachant en raison de  sa fragilité ; sa solitude au milieu de la foule londonienne est poignante. Le roman de Chloe Ashby n’est pas que noirceur et désespoir : il est parsemé de pointes d’humour  caustique et plusieurs rencontres seront des sources de lumière et d’espoir. L’une des relations d’Eve est des plus singulières puisqu’il s’agit de la Suzon de Manet. J’ai beaucoup apprécié le rôle de l’art dans ce roman : il console, il protège du chaos du monde. Ce qui est également très intéressant, c’est la place du corps des femmes, celui d’Eve reste un objet (attouchements et brutalité, le regard des élèves lors des cours de dessin) comme ce fut souvent le cas dans l’histoire de l’art.

« Peinture fraîche » est un premier roman très réussi, sensible, touchant et dont l’écriture est extrêmement fluide. Chloe Ashby vient de publier son deuxième roman en Angleterre et je ne manquerai sa traduction française sous aucun prétexte.

Traduction Anouk Neuhoff

Un château au loin de Lord Berners

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Dans « Une enfance de château », nous avions quitté notre cher Gerald Hugh Tyrwhitt-Wilson, futur Lord Berners, à Elmley qu’il quitte au printemps 1897 à 14 ans et demi avec un volume des Poèmes de Scott sous le bras. La question de la carrière du jeune homme se pose alors de manière récurrente. « On me fit comprendre que j’allais devoir gagner ma vie, alors que j’étais entouré de personnes qui semblaient n’avoir d’autre préoccupation que de se divertir, ce que je trouvais d’une injustice flagrante. Pourquoi mon grand-père, à l’immense richesse, ne pouvait-il me permettre de vivre dans le confort du luxe comme mes oncles et mes tantes ? A quoi bon devenir un gentleman si c’était pour s’embarrasser d’un métier ? » Un métier artistique, auquel il aspire, étant toujours exclu, sa mère l’oriente vers la voie diplomatique. C’est donc ainsi qu’il fit son entrée à Eton. Il y rencontra sensiblement les mêmes problèmes qu’à Elmley puisque les sports collectifs y restent « le test ultime de la perfection morale et sociale ». Il réussit néanmoins à éviter le cricket qu’il déteste au grand désarroi de sa mère, pour se consacrer, médiocrement, à l’aviron. Il rencontra des difficultés à s’intégrer et à nouer des amitiés durables. Entre professeurs farfelus et camarades peu avenants voire brutaux, Lord Berners connaîtra quelques révélations : la découverte de la musique de Wagner et l’élégance vestimentaire. La sexualité commence également à le questionner.

Comme dans le premier volet de ses mémoires, Lord Berners souligne le poids des traditions victoriennes qui pèsent sur ses épaules. Ses domaines de prédilection ne sont pas assez virils aux yeux de sa mère qui ne jure que par la chasse et le cricket. Il reste en décalage avec son époque et ses valeurs, s’ennuyant profondément lors des réceptions données par ses parents où les hommes parlent sport et politique. Encore une fois, il faut souligner l’humour et l’ironie de Lord Berners dans le récit de ses mémoires. Son flegme anglais et son autodérision font merveille.

Je ne peux que remercier Les Cahiers Rouges de chez Grasset de nous faire connaître l’excentrique et charmant Lord Berners et ses anecdotes piquantes et parfois mélancoliques.

Traduction Valentin Grimaud

Bilan livresque et cinéma de novembre

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Le mois de novembre s’achève et j’ai lu sept livres (6 3/4 en réalité, je n’ai pas encore terminé « Comme si nous étions des fantômes » !). Je vous ai déjà parlé de l’excellent livre de Marika Doux sur Elizabeth Siddal et Dante Gabriel Rossetti. J’ai également adoré le dernier roman de François Bégaudeau et le premier de Chloe Ashby. J’ai retrouvé avec bonheur l’humour so english de Lord Berners. J’ai eu l’occasion de lire le Prix Goncourt 2023 qui est fort plaisant mais un peu long. Et je crains d’avoir le même avis sur le premier roman de Philip Gray qui est néanmoins fort documenté. Je vous reparle de mes lectures de novembre très prochainement.

Côté cinéma, je suis allée six fois dans les salles obscures et j’ai eu deux coups de cœur :

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On découvre Mona Achache au milieu d’un appartement vide de meubles mais rempli de photos, de manuscrits, de lettres, d’enregistrements audio, de carnets. Toutes ces archives ont appartenu à sa mère Caroline, qui s’est suicidée à l’âge de 63 ans. La réalisatrice va se plonger dans toute cette matière pour essayer de mieux comprendre sa mère et sa violente disparition. Son enquête va s’incarner de manière surprenante en Marion Cotillard qui arrive dans l’appartement.

Le dispositif choisi par Mona Achache est surprenant et se révèle saisissant. Marion Cotillard endosse littéralement l’identité de Carole, qui fut romancière et photographe de plateau. Elle commence par s’habiller avec les vêtements, les bijoux de la défunte, elle travaille sa voix en écoutant en boucle celle de Carole, elle rejoue des scènes en playback. La transformation se fait devant nos yeux, elle témoigne aussi du travail d’incarnation de l’actrice. C’est vertigineux. Les vies de Carole Achache, de sa mère (Monique Lange, figure incontournable de Gallimard) mais également de Mona se racontent sous forme de fragments, de reconstitution et leur histoire est bouleversante. La répétition des violences sexuelles est marquante comme si elles étaient une malédiction familiale inévitable. Carole subira la perversion de Jean Genet lorsqu’elle est enfant. De manière très ingénieuse, Mona Achache retrace la vie chaotique de sa mère : la drogue, la prostitution, l’écriture, la dépression. « Little girl blue » est un film étonnant qui retrace un destin singulier, une âme tourmentée et une lignée de femmes blessées qui chacune rendit hommage à sa propre mère au travers d’une œuvre. Le film émeut profondément notamment grâce à l’incroyable performance de Marion Cotillard.

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1858, les brigades du pape-roi Pie IX viennent arraché à sa famille le jeune Edgardo Mortara. Né dans une famille de confession juive, l’enfant a été baptisé en secret par une servante inquiète pour son salut. L’enfant doit donc être élevé dans les préceptes catholiques. L’enlèvement fit scandale en Italie et ailleurs dans le monde. Les parents Mortara firent tout ce qui étaient en leur pouvoir pour récupérer leur fils, en vain. Même l’unification de l’Italie en 1870 et la déchéance du pape ne libéreront pas Edgardo.

Le film de Marco Bellocchio est passionnant et bien évidemment déchirant. Le réalisateur italien s’intéresse depuis longtemps à l’histoire de son pays, aux évènements marquants de celle-ci. Comme dans sa série sur l’enlèvement d’Aldo Mauro (« Esterno notte » aussi formidable que le film sur le même thème « Buongiorno notte »), il mêle l’intime et le politique. Pie IX est un personnage odieux, despotique et antisémite (la scène où il humilie et menace les représentants du ghetto de Rome fait froid dans le dos). L’enfant est soumis à un véritable lavage de cerveau par l’Église que Bellocchio fustige en tant qu’institution et dont il souligne la morbidité. La mise en scène est grandiose, maitrisée, elle possède un souffle extraordinaire. Marco Bellocchio n’a rien perdu de son mordant et il nous raconte ici un évènement sidérant de brutalité et d’inhumanité de la part d’une papauté en sursis.

Et sinon :

  • « Le garçon et le héron » d’Hayao Miyazaki : A Tokyo, durant la seconde guerre mondiale, un hôpital est en feu. Un garçon de 11 ans s’y précipite car sa mère s’y trouve. Celle-ci périra dans l’incendie. Le jeune garçon, Mahito, est évacué à la campagne chez sa tante, qui est devenue la deuxième femme de son père. Il peine à s’adapter à sa nouvelle vie jusqu’à ce qu’un étrange héron cendré vienne perturber sa vie et lui ouvrir les portes d’un monde parallèle surprenant. « Le garçon et le héron » est très probablement le dernier film d’Hayao Miyazaki, âgé de 82 ans. On y retrouve les thèmes, les motifs chers au réalisateur : une partie réaliste avec un jeune garçon isolé, déraciné (comme Chihiro) et souffrant douloureusement du décès de sa mère, une partie fantastique qui nous entraine de l’autre coté du miroir. Cet univers mi-rêve, mi-cauchemar met Mahito à l’épreuve et lui permet de dire adieu à sa mère. Les créatures rencontrées par Mahito, les décors splendides sont encore une fois la preuve de l’imaginaire extraordinaire de Miyazaki (coup de cœur pour les warawara, qui ressemblent aux adiposes du Doctor Who, et pour les perruches colorées). Même si cette deuxième partie est toujours aussi flamboyante, elle m’a semblé s’étirer en longueur. Malgré tout, le film est visuellement épatant, dense et le destin de Mahito reste très touchant.
  • « L’incroyable Noël de Shaun le mouton » de Steve Cox : Si comme moi, vous êtes fan des créations du studio Aardman, vous ne résisterez pas au retour du plus facétieux des moutons anglais. Deux courts métrages composent ce programme : Une surprise de Noël pour Timmy et L’échappée de Noël. Même s’ils s’adressent plutôt aux enfants, c’est un plaisir de retrouver la bande de moutons gaffeurs menés par un Shaun malicieux et futé. Les péripéties, les gags sont au rendez-vous dans un esprit de Noël réjouissant.
  • « Vincent doit mourir » de Stéphan Castang : Vincent est graphiste dans une agence de pub lyonnaise. Sa vie est banale, il est célibataire, inscrit sur les réseaux sociaux, il sympathise avec ses voisins d’immeuble. Un jour, au bureau, un stagiaire le frappe violemment et sans raison apparente avec son ordinateur. Quelques jours après cette agression, un collègue lui plante un stylo dans le bras. Vincent se rend compte qu’un simple contact visuel provoque un déferlement de violence contre lui. Il décide de quitter Lyon pour s’isoler à la campagne à l’abri des regards de ses congénères. « Vincent doit mourir » est un film très original et totalement anxiogène. La raison de cette poussée de violence (Vincent n’est pas la seule victime) ne sera jamais explicitée et cela rend le film d’autant plus inquiétant. Notre société de plus en plus dure, de plus en clivante ne génère-t-elle pas déjà de la violence ? Stephan Castang ne se contente pas de réaliser un thriller paranoïaque et apocalyptique. L’humour est régulièrement présent par petites touches pour alléger la tonalité sombre de l’ensemble. L’arrivée de Margot dans la vie de Vincent apporte également de la légèreté et de la fantaisie. Sortir d’une telle intrigue n’est pas évident mais le réalisateur s’en sort à merveille. Vimala Pons et Karim Leklou forment un duo parfait dans ce film très réussi.
  • « Simple comme Sylvain » de Monia Chokri : Sophia est professeur de philosophie à Montréal. En attendant un poste à l’université, elle donne des cours à des retraités. Elle est en couple avec Xavier depuis dix ans mais leur amour s’est transformé en tendre amitié. Aussi, lorsqu’elle fait la connaissance de Sylvain, le charpentier qui répare leur résidence secondaire, elle tombe totalement sous son charme. Leur relation sera placée sous le signe du désir ardent mais également sous celui de la différence de classe sociale. Le film de Mona Chokri est vraiment réjouissant. La réalisatrice s’amuse avec les clichés de la comédie romantique. Sofia et Sylvain évoluent longtemps dans une bulle, loin du monde et de leurs proches. Le choc des cultures se fera au travers de deux repas où chacun présente sa famille et ses amis à l’autre. Monia Chokri ne privilégie d’ailleurs aucun des deux milieux et se moque des préjugés et des manières de chacun. L’amour et le désir peuvent-ils résister aux différences de classe ? S’il y a beaucoup d’humour dans les dialogues et la manière de filmer, « Simple comme Sylvain » n’est pas exempt de mélancolie. Piquant, sensuel, enlevé, lyrique, voilà le cocktail que nous propose la réalisatrice québecoise avec un grain seventies qui ajoute au charme de son film.

Dieu sur terre de Thomas Fersen

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Dans « Dieu sur terre », Thomas Fersen prête une partie de ses souvenirs à son héros qui grandit entre Ménilmontant et Pigalle dans les années 60/70. On l’accompagne de l’enfance avec ses parents, sa sœur et son frère (Dieu sur terre c’est lui car il réussit tout) à l’adolescence où sa vocation musicale se révèle devant les guitares d’un magasin de Pigalle. Le goût de la poésie lui vient tôt et il s’y consacre au fond de son lit au risque de passer pour un fainéant. « Il pense que je suis paresseux, mais je suis un contemplatif et Papa fait partie de ceux qui confondent avec inactif. Je suis perdu dans mes pensées parce qu’au fond, je suis un poète. Je suis bien mal récompensé, son admiration est muette. »

Ce texte, écrit en octosyllabes, est constitué de chapitres courts, d’anecdotes où l’on retrouve tout l’univers et la fantaisie de Thomas Fersen. A travers ce personnage de jeune garçon timide et peu sûr de lui, l’auteur nous replonge dans cette époque où les maitres d’école fumaient en classe, où des booms étaient organisées, où Giscard était élu et où le service militaire était obligatoire. Le narrateur a du mal à trouver sa place dans sa famille, à l’école où il est bousculé par plus fort que lui, il est obsédé par les filles mais se console avec son traversin (qui joue de multiples rôles dans la vie de notre héros). Son imaginaire est riche, malicieux comme dans ses chansons.

Paris est comme toujours très présente, un Paris populaire, chaleureux et gouailleur. « Des amitiés instantanées aussi sincères qu’éphémères, spécifiques au zinc des bistrots où existe un microclimat, se forment à l’heure de l’apéro. On y perd son anonymat plus vite que n’importe où ailleurs. Le zinc en est le fossoyeur, on y assiste à son trépas. »

J’aurais tendance à conseiller « Dieu sur terre » aux amoureux de l’univers de Thomas Fersen parce qu’il en est un concentré, parce que l’on se prend à fredonner certaines chansons à la lecture d’un mot, d’une phrase. Mais il est sans doute également un bon point d’entrée à son extraordinaire univers poétique, fantaisiste et parfois grivois.

Marie, Lizzie, lumières d’amour selon Dante Gabriel Rossetti de Marika Doux

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Mai 1874, Dante Gabriel Rossetti habite à Kelmscott Manor avec Jane et William Morris. Il y réceptionne son « Annonciation » pour la retravailler avant de l’envoyer à son nouveau propriétaire. La vue du tableau, peint bien des années auparavant, le renvoie à son passé, à celle qui le hante depuis sa mort en février 1862 : Elizabeth Siddal.

Lorsque l’on apprécie le mouvement préraphaélite et encore plus William Morris, il est difficile de trouver des ouvrages en français. J’étais donc ravie de voir cette nouvelle publication des Ateliers Henry Dougier. Marika Doux évoque la relation intense et tumultueuse de Lizzie Siddal et Rossetti  au travers de deux tableaux emblématiques : « L’annonciation » et « Beata Beatrix ». Le premier ouvre leur histoire puisque Rossetti donnera les traits de Lizzie à sa Marie. Le second sera un portrait posthume placé sous l’égide de Dante et de sa bien-aimée. En raison de son prénom, le peintre est habité et inspiré par le poète italien durant toute sa carrière. Il fera de Lizzie sa Béatrice.

Mais Elizabeth Siddal n’a pas été qu’une muse et Marika Doux n’oublie pas d’évoquer son travail artistique, la rivalité qui a pu exister entre les époux. C’est Elizabeth qui a été choisi par John Ruskin pour en être le mécène, pas Dante Gabriel. La destinée de la jeune femme est tragique, infiniment romanesque et s’achève dans l’addiction au laudanum. Sa beauté a néanmoins marqué la peinture préraphaélite, les tableaux de Rossetti en témoignent comme la sublime « Ophélie » de Millais. Aucune autre muse, Jane Morris ou Fanny Cornforth, ne saura mieux que Lizzie incarner l’idéal féminin après lequel Rossetti courut toute sa vie.

« Marie, Lizzie, lumière d’amour selon Dante Gabriel Rossetti » est à ce jour mon titre préféré de la collection « Le roman d’un chef-d’œuvre ». L’écriture de poétique de Marika Doux, son travail de documentation redonnent vie avec talent aux figures mythiques d’Elizabeth Siddal et Rossetti.

Meurtre à l’anglaise de Cyril Hare

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Lord Warbeck est alité, un anévrisme menace très sérieusement son existence. Pour son dernier Noël, il a souhaité réunir ses proches dans sa propriété. Sont invités son fils Robert, odieux membre d’une ligue fasciste, Sir Julius, son cousin et chancelier de l’Échiquier, Mrs. Carstairs, dont le père fut recteur de la paroisse et Lady Camilla Prendergast,  nièce du premier mari de Lady Warbeck. Se trouvent également à Warbeck Hall le majordome Briggs, fidèle aux traditions et à son maître, et sa fille, ainsi que Wenceslaus Bottwink, historien spécialiste de la constitution anglaise venu étudier les archives de la famille, et l’inspecteur Rodgers qui assure la sécurité de Sir Julius. Les invités disparates se réunissent après le repas pour le toast de Noël. Quand les douze coups de minuit retentissent, Robert Warbeck lève son verre, boit son champagne et s’effondre. Mort par empoisonnement.

Cyril Hare a écrit « Meurtre à l’anglaise » en 1951 comme un pastiche des whodunit de l’âge d’or et c’est parfaitement réussi. On se croirait chez Agatha Christie ! L’intrigue se déroule en huis clos puisque la demeure des Warbeck se retrouve rapidement coupée du monde extérieur par la neige. L’inspecteur, présent sur les lieux, va prendre les choses en main, mais il se sentira vite dépassé par les événements. Car, bien entendu, le meurtrier ne va pas s’arrêter là. Une épée de Damoclès pèse sur les invités puisque l’assassin est l’un d’eux. Le dispositif fonctionne toujours merveilleusement bien. Et celui qui résoudra le mystère, le professeur Bottwink, a des airs d’Hercule Poirot, un petit bonhomme érudit et un rien pédant. Sous couvert de cette enquête, Cyril Hare nous parle d’un changement d’époque. Après la deuxième guerre mondiale, les grandes familles aristocratiques perdent leur statut et leurs propriétés. Briggs est le seul, en dehors de la cuisinière, à s’occuper de la maison et l’entretien de celle-ci sera un bien lourd héritage pour le futur lord Warbeck.

« Meurtre à l’anglaise » est un roman délicieusement suranné, ludique, parsemé d’humour. Un Cluedo que n’auraient pas renié les membres du Detection Club dont Cyril Hare a lui-même fait partie.

Traduction Mathilde Martin

Le vieil incendie d’Elisa Shua Dusapin

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Après quinze ans d’absence, Agathe revient dans son Périgord natal. Elle vit à New York où elle est scénariste. Elle travaille actuellement sur l’adaptation de « W ou le souvenir d’enfance » de Georges Perec. Elle rejoint sa sœur Véra dans leur maison familiale qu’elles doivent vider suite au décès de leur père. Leur mère a déserté le foyer depuis bien longtemps. Les pierres de la maison serviront à réparer le pigeonnier de la propriété voisine qui avait été endommagé par un incendie. Véra est aphasique depuis l’âge de six ans. Agathe l’a toujours défendue face aux autres jusqu’à ce qu’elle parte pour construire sa vie ailleurs. Aujourd’hui, elle retrouve une jeune femme, plus solide, plus sûre d’elle que ce qu’elle avait pu imaginer. « J’ai de la peine à me rappeler que nous avons été indissociables. Nous avions les mêmes timidités. Les mêmes craintes de la vie sociale. On ne se chamaillait pas. Notre langue de silence et de cris nous a réunies. » Les deux sœurs vont avoir neuf jours pour s’apprivoiser et réapprendre à se connaître.

Avec « Le vieil incendie », je découvre la plume d’Elisa Shua Dusapin, autrice franco-suisse d’origine coréenne. Il s’agit de son quatrième roman et il m’a beaucoup plu. Le retour à la maison familiale est l’occasion de nombreuses réminiscences pour Agathe. Le lien fort qui l’unissait à sa sœur et à son père, ses compétitions de patinage artistique, l’incompréhension des autres enfants face au silence de Véra. Elle fait également le point sur sa vie actuelle, sur ses choix passés. Elle redécouvre sa sœur qui a su grandir sans elle. Elisa Shua Dusapin sait parfaitement décrypter la complexité des liens qui unissent les deux sœurs, les soubresauts de l’âme d’Agathe face à Véra et les silences de cette dernière. Tout n’est que sensation dans ce roman. La nature qui entoure la maison est très présente. Elle est parfois inquiétante, sauvage, accueillante. Elle est l’occasion de beaux moments poétiques. « Fin du matin, soleil pâle. Le vent a recouvert de feuilles la statue, sa peau granuleuse, seul son visage émerge, penché sur l’eau. Véra et moi sommes agenouillées au bord de l’étang, à nous demander si nous rêvons. Juste sous la surface, des plantes s’entrelacent. Elles ont la forme du trèfle, la taille d’un visage. Nous n’avons jamais vu ça dans cet étang. Le vert éclate, si vif qu’au-dessus de la tourbe, il paraît phosphorescent. Reflet des arbres nus. On dirait qu’ils font l’essayage des feuilles du printemps.« 
« Le vieil incendie » est un très beau texte qui explore la sororité, l’intimité et la profondeur des liens familiaux avec délicatesse.

Trois chardons de Cécile Becq

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Ile de Skye, juin 1933, Moira Ferguson enterre son mari mort brutalement. A 30 ans, elle se retrouve sans ressources avec deux jeunes enfants. Sa sœur aînée Margaret propose de l’accueillir dans sa ferme le temps d’y voir plus clair. Bientôt, leur sœur cadette Effie va les rejoindre. Séduisante et pétillante jeune femme, elle vient d’apprendre que son mari médecin l’avait trompée. Elle quitte Edimbourg pour les terres sauvages et rudes de Skye. Les trois sœurs vont devoir cohabiter alors qu’elles ont des caractères fort différents. La frivolité d’Effie entrera souvent en conflit avec la rusticité de Margaret. Cette dernière n’a que sa ferme comme moyen de subsistance et ne peut nourrir toute la famille. Moira devra donc se mettre à travailler tout en essayant de continuer à vivre. La rigueur du climat, l’isolement de leur cottage, les difficultés vont néanmoins les rapprocher et les souder à nouveau.

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J’ai découvert cette BD grâce à Emjy et j’en ai beaucoup apprécié la lecture. L’intrigue est classique, mais elle est maîtrisée. Cécile Becq a su parfaitement doser la place, le caractère des trois sœurs, ainsi que le côté dramatique de leur situation. Les trois sœurs sont éminemment attachantes et j’ai pris plaisir à les suivre, à découvrir les événements qui ont jalonné leurs vies. La BD est très ancrée dans le quotidien des trois sœurs et des habitants de l’Ile de Skye. D’ailleurs, celle-ci est magnifiquement rendue par les dessins de Cécile Becq. Ils sont à la fois emprunts de douceur et très colorés.

« Trois chardons » nous raconte une histoire lumineuse de sororité, de retrouvailles, d’apprentissage, d’adaptation à une vie nouvelle sur fond des somptueux paysages écossais.

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Il ne doit plus jamais rien m’arriver de Mathieu Persan

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« Ça a commencé dans son bas-ventre. Une multiplication de cellules qui semblait anarchique. De mitose en mitose, une forme a commencé à se dessiner. Une grosse protubérance, puis de petites excroissances sont apparues et un battement rapide s’est fait entendre. C’était il y a bien longtemps et cet amas de cellules, c’était moi. Flottant dans l’utérus de maman, au chaud, grandissant en paix, protégé du monde par le liquide amniotique.

Ça a commencé au même endroit, presque quarante ans plus tard. Une multiplication rapide de cellules, incontrôlée. De semaine en semaine, aucune forme précise ne s’est dessinée et aucun battement ne s’est fait entendre. Seule une masse, ferme et insensible, semblait passer sous la peau de maman. A l’endroit même où la vie avait éclos, maman couvait la mort. »

Mathieu Persan, formidable illustrateur notamment pour les éditions de la Table Ronde, a choisi d’écrire son premier roman sur sa mère et le décès de celle-ci à l’âge de 68 ans d’un carcinome péritonéal. Son récit autobiographique porte également sur leur vie de famille à Vincennes. Mathieu Persan est le benjamin de la fratrie. Les deux parents sont profs de maths et ils ouvrent joyeusement leur porte aux amis de leur trois enfants et prête assistance à ceux qui ont besoin d’un coup de pouce scolaire. La famille est unie, heureuse. Il faut dire que la mère a décidé, le jour de naissance de son premier enfant, de se dévouer entièrement à sa progéniture, puis à ses petits-enfants. Discrète et effacée, elle était entièrement tournée vers sa famille. Cela explique l’envie de Mathieu Persan d’écrire un livre autour d’elle, lui rendant un bel hommage, lumineux et profondément touchant. Son texte est pudique, rempli de tendresse mais il n’est pas plombant car Mathieu Persan sait relever la drôlerie des moments tragiques (par exemple, la scène du retrait de l’assurance vie de sa mère dès le jour de sa mort ou les joints fermant temporairement la tombe qui couinent durant la cérémonie).

« Il ne doit plus jamais rien m’arriver » émeut autant qu’il fait sourire. Mathieu Persan ne pouvait écrire plus beau et émouvant portrait de sa mère.