La sequestrée de Charlotte Perkins Gilman

La condition féminine au XIXème est au coeur de ce court roman de Charlotte Perkins Gilman. Ce thème, très présent dans les romans de cette époque, est traité ici de manière tout à fait originale. Le confinement sociétal des femmes est matérialisé par un véritable enfermement.

La narratrice et son mari passent l’été dans une grande demeure louée pour l’occasion. Le couple vient d’avoir un enfant. On comprend assez vite qu’ils ne sont pas venus dans le domaine pour des vacances mais pour s’isoler du monde. La jeune femme souffre d’« une simple dépression passagère, un léger penchant à l’hystérie. » Son mari médecin décide qu’elle a besoin d’une cure de repos pour se rétablir. Au début du récit, le mari est présenté comme attentif, aimant et ne voulant que le bien être de son épouse. En réalité ce qu’il cherche c’est à faire rentrer sa femme dans le rang, qu’elle se consacre à ses devoirs : la maison, les enfants et les relations mondaines. Notre narratrice n’a que faire de ce type d’occupation, ne s’intéresse que peu à son enfant : « Il m’est impossible de m’en occuper moi-même, cela me rend trop nerveuse. » Elle aimerait écrire, elle pense que cette activité créatrice l’aiderait à sortir de la neurasthénie.

La cure de repos imposée par son mari est sévère quant aux activités intellectuelles. Tout l’entourage estime que c’est l’écriture qui a rendu malade la jeune femme. Il  faut donc l’empêcher de se livrer à ce penchant. Pour ce faire chaque activité de la journée est prévue, contrôlée. La jeune femme ne peut voir personne, pas d’amis en dehors de la famille de son époux. Ils reçoivent d’ailleurs la soeur de ce dernier, décrite ainsi : « C’est une maîtresse de maison parfaite et convaincue; elle n’a pas d’autre ambition. » L’anti-thèse de sa belle-soeur!

Celle-ci se confine alors dans sa chambre dont le papier peint jaune et malodorant devient son unique obsession. « Rien que la couleur en est hideuse, douteuse, exaspérante, quant au dessin, il est une véritable torture. Vous croyez l’avoir maîtrisé, mais juste quand vous pensez en avoir fait le tour, voilà qu’il s’inverse et vous laisse ahuri. Il vous gifle, vous assomme, vous écrase – un vrai cauchemar. » La jeune femme est absorbée par le papier-peint jusqu’à la folie.

Charlotte Perkins Gilman écrit « La séquestrée » (en vo « The yellow walpaper ») en 1890 et c’est une oeuvre en grande partie autobiographique. La mère de l’auteur l’empêcha très tôt d’exprimer ses talents littéraires. Charlotte tomba en dépression dès le début de son mariage et dut  rencontrer un médecin qui préconisait l’isolement total des patients. Ce même médecin fût consulté par Alice James (la soeur de Henry) et Edith Wharton, toutes deux également en dépression comme nous le montre la remarquable post-face de Diane de Margerie. Toutes ces femmes avaient des vélléités créatrices qu’il fallait réprimer, il fallait laisser aux hommes les joies de la littérature.

« La séquestrée » condense toute cette thématique. La chambre exigüe au papier-peint mortifère est le symbole de la place occupéee par la femme dans la société victorienne. On exigeait d’elle qu’elle soit une potiche sans cervelle, respectable et respectée des autres membres de la communauté. La jeune narratrice voit apparaître une femme derrière le papier-peint qui se libère la nuit. Elle aimerait elle aussi passer derrière le papier-peint, se libérer des obligations qu’on lui impose.

« La séquestrée » est une oeuvre intense, incandescente. Le récit de la folie est saississant, j’ai senti le glissement lent vers la démence. C’est un roman tout à faut essentiel, que m’ont fait découvrir les excellentes éditions Phébus, aussi bien du point de vue littéraire, que du point de vue du témoignage sur la condition des femmes du XIXème. 

Paris-Brest de Tanguy Viel

« Famille, je te hais! » pourrait être le credo du narrateur du nouveau roman de Tanguy Viel. Le message s’adresse plus précisément à la mère qui cristallise toutes les frustrations et les souffrances de son fils Louis qui écrit là le roman familial.

L’histoire de cette famille bretonne tourne essentiellement autour de l’argent source de va-et-vient géographique. Le père de Louis était vice-président du stade brestois lorsque le club était en première division. 14 millions de francs disparaissent des caisses du club, ce qui vaudra sa perte, le père de Louis est suspecté. Lui et sa famille sont insultés, hués dans la rue. L’exil est nécessaire pour sauver la face. Les parents et le frère de Louiss quittent Brest pour le Languedoc-Roussillon, l’horreur absolue! « C’est vrai que c’est assez moche le Languedoc-Roussillon. Moi-même je n’y ai jamais habité mais je n’aime pas cette région. Ne me parlez pas de sa garrigue, de ses taureaux ni de ses flamands roses, ne me parlez pas des vieilles pierres de Montpellier ni du mistral sous le pont du Gard, je suis trop d’accord avec ma mère et je compatis volontiers avec qui habite le Languedoc-Roussillon, a fortiori qui y habite contre son gré. Or ma mère y a habité contre son gré. »  Elle guette la première occasion pour remonter à Brest.

Louis choisit de rester à Brest avec sa grand-mère, loin de sa mère qui veut contrôler sa vie. Il veut conquérir son indépendance, ne plus étouffer. Malheureusement le destin le rattrape. Sa grand-mère rencontre un homme extrêmement riche. Lorsqu’il meurt, elle hérite de 18 millions de francs. La voilà l’excuse tant attendue par la mère pour revenir à Brest! Il faut protéger la grand-mère des vautours et surtout protéger l’argent. Louis ne peut supporter le retour de sa famille, à tout prix il doit quitter Brest. Sa mère bien entendu ne comprend pas la volonté de son fils à rejoindre Paris : »Jamais ma mère n’a compris ce qui m’avait pris d’aller habiter Paris et particulièrement d’y partir au moment même où eux, mes parents, revenaient habiter en Bretagne, c’est-à-dire selon ses propres termes, au moment où ils refermaient la parenthèse de leur exil à eux dans le Sud de la France, où ils étaient quand même restés quatre ans, quatre ans à vendre des cartes postales à Palavas-les-Flots. » La manière, violente, choise par Louis pour devenir indépendant modifiera profondément l’équilibre familial.

Tanguy Viel nous présente une famille gangrénée par l’argent qui disparaît et réapparaît. Une famille dominée, étranglée par une mère qui veut tout contrôler, tout savoir sur les membres de sa famille. Elle surveille par exemple les fréquentations de Louis en écartant ceux qui ne sont pas du bon milieu social.

Tanguy Viel décrit cette famille dysfonctionnelle avec un ton froid, détaché et la violence nous saisit d’autant plus.

Louis, à Paris, se libère  de son histoire familiale par l’écriture. Il écrit son roman familial mais on s’aperçoit qu’il a largement réinventé les évènements. Il raconte ce qu’il aurait aimé vivre et principalement l’échec de sa mère. Tanguy Viel utilise la mise en abîme pour montrer  que tout roman est un mélange de vrai, de faux que le lecteur ne peut démêler.

Brest, dont la reconstruction a été ratée, est le cadre idéal de cette histoire familiale sombre, lourde, aux instincts humains bas comme un ciel breton.

Tulpan de Sergei Dvortsevoy

« Tulpan » de Sergei Dvortsevoy se déroule au Kazakhstan, dans les steppes immenses et désertiques. On y découvre la vie d’Asa, jeune homme revenant chez lui après avoir effectué son service militaire dans la marine.

Asa habite en fait dans la yourte de sa soeur et son beau-frère, un berger taciturne. Il est en âge de se marier et la seule jeune femme libre dans la région est la mystérieuse Tulpan. Asa rencontre les parents de celle-ci avec son beau-frère et un ami. Il tente d’amadouer les parents de Tulpan en leur narrant ses aventures maritimes avec un hippocampe et un poulpe…il leur offre même un lustre (mais à quoi peut bien servir un lustre dans une yourte?!). Malheureusement le verdict de Tulpan sera sans appel : elle ne veut pas épouser Asa à cause de ses grandes oreilles! Rien ne lui fera changer d’avis (ou plutôt à sa mère qui veut l’envoyer au collège) même lorsqu’on lui montre une photo du prince Charles qui a de plus grandes oreilles!

Pourtant le rêve d’Asa est simple : une ferme, des animaux, une femme et des enfants. Il a d’ailleurs dessiné son rêve sur le col de son costume de marin et le montre à Tulpan. Contrairement à elle, Asa veut rester dans la tradition des bergers kazakhs. Il tente d’apprendre son métier avec son beau-frère mais ce n’est pas facile pour notre jeune rêveur!

« Tulpan » est un film magnifique sur un peuple extraordinaire qui doit affronter sans cesse la nature déchainée : orage, tempête, sécheresse extrême qui fait mourir les agneaux du troupeau. les conditions de vie sont terriblement difficiles pour ces nomades et certains continuent malgré tout à perpétuer ce style de vie. En même temps, les paysages sont splendides. Sergei Dvortsevoy  nous montre la steppe en plan large avec des couleurs incroyables. Et Dvortsevoy attend toujours que la vie traverse ses plans : un chien vient se coucher, un petit garçon court sur un manche à balai-cheval. Seule la vie compte et sublime la steppe.

Cette vie, qui peut sembler austère, est aussi pleine de drôlerie. Le personnage de Boni, l’ami d’Asa, est très cocasse: il traverse les paysages en écoutant Boney M à fond et tapisse son camion de femmes à fortes poitrines! Il y a aussi des scènes incongrues comme celle du vétérinaire venu soigner les brebis du beau-frère d’Asa. Il ne s’inquiète que de la présence d’une chamelle. Il a en effet le bébé de celle-ci dans son side-car pour le guérir. La chamelle le suit depuis des kilomètres et le vétérinaire s’est déjà fait attaquer méchamment par une chamelle privée de son petit!

« Tulpan » est un film d’une grande poésie prenant le temps de nous faire partager la vie des nomades. Sergei Dvortsevoy est un documentariste et cela se ressent dans la manière très respectueuse dont il traite ses personnages. On sent une grande humanité, une grande tendresse contagieuse puisque j’ai eu du mal à quitter Asa et sa famille. Je vous conseille chaleureusement de voir « Tulpan » qui nous coupe pendant 1h40 de notre monde confortable et agité.

 

Courir de Jean Echenoz

Vous n’aimez pas le sport ? L’évocation de la vie et des exploits des grands sportifs vous laissent de marbre ? Vous pouvez quand même lire le dernier livre de Jean Echenoz, car c’est bel et bien de littérature dont il s’agit ici.

De plus, le parcours et la carrière d’Emil Zatopek, l’un des plus grands (si ce n’est le plus grand) coureur de fond de l’histoire de l’athlétisme présentent un très grand intérêt. Fils d’ouvrier, d’abord lui-même ouvrier dans l’usine Bata d’Ostrava en Moravie, puis apprenti chimiste, « Emile » déteste le sport. Il participe pourtant à une course organisée par l’occupant nazi pendant la seconde guerre mondiale, et termine deuxième. On l’encourage alors à s’entraîner, et un peu à contre-cœur, parce qu’il ne sait pas dire non, il s’y met, « d’abord pour rire, puis de moins en moins ». Car Emile y prend plaisir, et « s’aperçoit aussi qu’il aime bien se battre ».

Emile est aussi un bourreau de travail, s’imposant des exercices herculéens pour améliorer son endurance et sa vitesse, au détriment de son style. Ce style si caractéristique : « Emile, on dirait qu’il creuse ou qu’il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d’élégance, Emile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé, grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir ». Qu’importe, tête dodelinante, avec cet « air absent quand il court », Emile gagne sur les stades du monde entier, enchaîne les titres et les records.

Echenoz a le don de nous rendre cet homme proche et familier. Par exemple en ne l’appelant que par son prénom (francisé en « Emile »), son nom de famille n’apparaissant que tard dans le récit. Au-delà du champion, c’est la personnalité d’Emile qui nous le rend attachant : homme « d’un heureux naturel », toujours souriant, curieux, mari aimant, et acceptant avec philosophie le déclin de sa carrière sportive. On ne peut qu’être touché aussi par ce destin tragique, celui d’un champion porté aux nues et utilisé par le pouvoir politique trop heureux d’en faire une icône du communisme triomphant, mais qui lui fera payer cher son ralliement au « Printemps de Prague ». Malgré cela, Zatopek restera un homme libre, et l’idole de tout un peuple comme en témoigne cette fabuleuse scène finale des éboueurs refusant obstinément de le laisser ramasser les poubelles.

On se laisse volontiers porter par ce roman servi par l’écriture fluide et épurée d’Echenoz, empreinte d’humour et de bonhommie. Mais, ne nous y trompons pas, cette simplicité n’est qu’apparente : Echenoz retravaille beaucoup ses textes, coupant et recoupant pour ne garder que l’essentiel. Le style est affaire de travail. D’ailleurs peut-être peut-on voir la description de la douleur dans l’effort de Zatopek comme la métaphore du processus d’écriture chez Echenoz. Au terme duquel, en quelques pages concises, il tire de la destinée d’un être la matière romanesque. Alors oui décidément la vie d’Emil Zatopek valait bien un roman. Excellent de surcroît.

Milk de Gus Van Sant

« Milk » de Gus Van Sant est un biopic sur un militant de la cause homosexuelle : Harvey Milk qui fut le premier homosexuel déclaré élu à des fonctions politiques.

Le combat de Harvey Milk (Sean Penn) commence sur le tard, à plus de 40 ans. A New York, il fait la connaissance de Scott (James Franco) et dcide par amour pour lui de changer de vie, de ne plus cacher son homosexualité. Les deux tourtereaux déménagent à San Francisco et ouvrent un magasin de photo dans le quartier du Castro. Harvey et Scott affichent au grand jour leur orientation sexuelle et attirent dans leur magasin tous les homos en manque de reconnaissance. D’ailleurs Harvey devient le chantre du coming out afin de dédiaboliser l’homsexualité. Les images d’archives nous rappellent au début du film, qu’au bébut des années 70 avaient lieu des rafles d’homosexuels par la police dans des bars.

Harvey passe rapidement au milantantisme en voyant le désarroi de nombreux jeunes hommes. Il se lance à la course aux élections de conseiller municipal. Le chemin pour arriver à la mairie est pavé d’échecs mais Hervey est déterminé et a su s’entourer d’une équipe de campagne de choc. En 1977, Harvey Milk est élu à la mairie. Son grand combat est de contrer « la proposition 6 » qui confondait homosexualité et pédophilie et demandait la démission des enseignants gays. Le film de Gus Van Sant sort à point nommé puisque le mariage homo a été abrogé en Californie. Le combat d’Harvey Milk est malheureusement toujours d’actualité.

Le film n’est pas une hagiographie et Gus Van Sant nous montre les failles d’Harvey. Il sacrifie sa vie personnelle à son combat : Scott quitte Harvey faute de place pour lui dans la sa vie, son 2ème compagnon (Diego Luna) se pend. Devenu conseiller municipal, il prend les travers des hommes politiques et ment pour avoir des voix supplémentaires lors des votes de projet. Il est particulièrement manipulateur  avec un autre conseiller : Dan White (Josh Brolin), irlandais, républicain, puritain, faible de caractère qui se rêverait dans la lumière.

Sean Penn vient de recvoir l’oscar du meilleur acteur et c’est amplement mérité. L’acteur joue un rôle loin de la virilité masculine de beaucoup de ses performances. Il interprète Harvey Milk sans excès, sans afféterie et on sent qu’il a voulu faire passer son propre militantisme. Mais Sean Penn n’est pas seul dans le film et tous les acteurs sont à la hauteur : James Franco toujours aussi sexy est un amoureux sacrifié lumineux, Josh Brolin incarne les terribles contradictions de Dan White de manière convaincante et on retrouve avec plaisir Emile Hirsch (Into the wild de Sean Penn) qui est à la tête de l’équipe de campagne et est habité par le combat de Milk.

Gus Van Sant retrouve la lignée hollywoodienne de « Will hunting » et permet de rendre abordable pour le grand public le combat de Harvey Milk. Il se penche sur son sujet et ses acteurs avec une grande tendresse, un grand amour, ce qui nous permet d’avoir de l’empathie pour tous. J’ai déjà parlé des images d’archive et il faut préciser qu’elles apparaissent pendant tout le film de manière très pertinente. Il ne faut pas oublier la réalité du combat de Milk qui lui coûta la vie onze mois après son élection. Cette lutte pour la liberté ne date que de 30 ans et il semble qu’il faille toujours être aussi vigilant pour que chacun garde ses droits. 

Ferdydurke de Wiltold Gombrowicz (Blog-o-trésors)

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Voilà bien une œuvre unique, un livre déroutant et inclassable, considéré par certains comme un chef-d’œuvre de la littérature du 20ème siècle.

Jojo Kowalski, le narrateur, a trente ans mais se voit reprocher par son entourage son immaturité. Et ce n’est pas le livre qu’il a écrit sur le sujet qui l’a fait admettre dans le monde des adultes, bien au contraire. Alors qu’il ressasse ses réflexions débarque Pimko, professeur cultivé et pédant, qui le traite en enfant et l’enjoint de le suivre à l’école. Incapable de s’opposer, Jojo se retrouve au milieu d’écoliers dont aucun ne semble remarquer son âge véritable.

Commence alors pour lui une expérience absurde pour un homme de trente ans, celle de l’infantilisation, que Gombrowicz appelle également « rapetissement », ou « rétrécissement ». L’adulte, c’est l’être qui a un contour social et psychologique net, qui possède une forme précise. Or Jojo, qui reconnaît son immaturité et l’accepte, refuse de se laisser imposer de l’extérieur une forme quelconque. Alors que les adultes n’ont de cesse de le renvoyer à sa jeunesse et de chercher à lui imprimer leur style, lui lutte constamment pour se défaire de leur emprise. Se dessine d’ailleurs au passage une critique acerbe de l’enseignement, de la culture, des mœurs et des rapports sociaux, tous moyens par lesquels les adultes conforment la jeunesse.

Le corps tient une grande place dans « Ferdydurke ». En témoignent ces deux concepts inventés par Gombrowicz, et répétés tout au long du récit : la « gueule » (« faire une gueule » à quelqu’un, c’est l’influencer, lui imposer sa forme), et le « cucul » (notre côté puéril). Ainsi que le concours de grimaces des écoliers, ou les mollets de la jeune Zuta (signes de sa modernité). Le corps est à la fois cette matière malléable par laquelle se manifeste notre intellect, et le moyen par lequel se forme notre intellect.

Avec « Ferdydurke », Gombrowicz a voulu rompre avec la forme traditionnelle du roman : pas de progression logique, juste trois épisodes entrecoupés de deux digressions n’ayant apparemment pas de lien avec le reste, mais qui permettent d’éclairer son propos. Autre signe de cette rupture : le titre, qui ne renvoie à rien dans le texte et ne signifie rien. Je vois dans cette construction le signe de l’immaturité revendiquée de Gombrowicz.

Il m’a fallu du temps pour rentrer dans ce livre, tant il bouleverse les codes. Mais l’humour omniprésent, le grotesque des situations et la réflexion sous-jacente ont fini par m’accrocher. Je ne peux m’empêcher de le rapprocher, sans trop me l’expliquer, de « Voyage au bout de la nuit » ou de « Don Quichotte ».

Avec cet anti-« roman d’initiation », Gombrowicz cherche à nous montrer que les hommes ne sont en fait que de grands enfants, et que la maturité n’est qu’une posture, donc une imposture. Les adultes eux-mêmes, dans « Ferdydurke », ne finissent-ils pas par tomber le masque (lors de ces bouffonnes scènes de bagarre qui ponctuent chaque épisode)?  Finalement, peut-être la vraie maturité consisterait-elle à admettre la part d’immaturité qui existe en chacun de nous : « Il faudra de grandes inventions, des coups puissants assénés sur la cuirasse de la Forme par des mains nues, il faudra une ruse inouïe et une réelle honnêteté de pensée, et un extrême affinement de l’intelligence, pour que l’homme, débarrassé de sa raideur, puisse concilier en lui la forme et l’absence de forme, la loi et l’anarchie, la maturité et la sainte immaturité ». Un grand livre.