Rien n’est noir de Claire Berest

Le 17 septembre 1925, la vie de Frida Kahlo bascula. La jeune femme venait d’intégrer la Escuela Nacional Preparatoria dans l’espoir de devenir médecin. Ce jour-là, elle rentrait chez elle en prenant un autobus. Celui-ci percuta un tramway en faisant plusieurs morts. Frida Kahlo fut transpercée par une barre de fer. Ce terrible accident l’a contrainte à rester alitée de très longs mois, à subir toute sa vie des interventions chirurgicales. Durant sa première convalescence, elle s’ennuie et demande à son père de lui procurer des toiles et des pinceaux. C’est ainsi qu’elle commença à peindre. En 1928, elle décide de montrer son travail au peintre mexicain le plus adulé et respecté : Diego Rivera. Elle l’observe longuement pendant qu’il peint ses fresques murales avant de se décider à l’aborder. Rivera est ébloui par le talent de cette jeune femme insolente de 21 ans sa cadette. Pour Frida et Diego débute alors une relation amoureuse passionnée et tumultueuse.

Dans les années 90, j’avais lu l’excellente biographie de J.MG Le Clézio consacrée à ce couple mythique et en haut en couleur. J’ai donc retrouvé avec grand plaisir ces deux personnalités atypiques sous la plume de Claire Berest dont j’avais beaucoup apprécié le précédent livre, « Gabriële », écrit avec sa sœur Anne. Le livre s’ouvre sur le moment où Frida va rencontrer Diego à Mexico en 1928. L’auteure choisit de nous présenter l’histoire du couple de manière chronologique partant de cette première date : le séjour aux Etats-Unis où Diego peint des fresques pour Ford et Rockfeller ; le retour au Mexique suite aux polémiques provoquées par le travail de Diego (par exemple : le portrait de Lénine dans la fresque du Rockfeller Center) ; le voyage de Frida seule à New York et Paris puis son retour à Mexico où elle décède en 1954.

L’originalité de cette biographie est qu’à chaque époque correspond une couleur qui se décline en nuances à chaque chapitre. Claire Berest a choisi des couleurs vives, reflets des états d’âme de Frida : bleu, rouge, jaune et noir/gris pour clore le livre. Elle réussit parfaitement à nous montrer la soif de vie de Frida Kahlo qui a frôlé la mort et a souffert le martyr tout au long de sa vie en raison de ses très nombreuses blessures. Frida est excessive, provocatrice, elle boit beaucoup, se perd dans des fêtes à réveiller les morts, parle crûment et est d’une jalousie maladive. Diego, son ogre tant aimé et tant détesté, l’avait pourtant averti, l’exclusité est impossible pour lui. Alors, Frida aussi aura des amants ; Julien Levy, Nickolas Muray, Jacqueline Lamba, Léon Trostki, etc… « Frida prend des amants bien différents de Diego. Au début, elle était attirée par des hommes partageant quelques similitudes avec son éléphantesque amour, peintre, fort en gueule ou jouisseur, mais, vite, la cruelle comparaison tuait le jeu et toute illusion. Elle veut bien s’appliquer au grand écart et tromper Diego, mais pour pouvoir le retrouver sublimé par des adversaires qui ne seront jamais à sa hauteur. »  Leur histoire d’amour est un tourbillon, une tornade. Ils divorceront, se remarieront, peindront beaucoup, se déchireront et s’aimeront intensément et follement. Claire Berest rend parfaitement compte de ces deux personnalités flamboyantes et incandescentes.

Même si le roman parle du couple Rivera, le cœur en est Frida Kahlo dont le portrait est ici touchant, coloré par la passion, les excès, l’urgence absolue à profiter de la vie, par l’amour et le désir. Mais l’auteure n’oublie pas de montrer le désespoir profond de cette femme au corps meurtri, fracassé et qui jamais ne put être mère. Une femme exceptionnelle et fascinante dont la vie et l’art étaient intrinsèquement liés, l’un et l’autre se nourrissant inlassablement. J’ai toujours trouvé l’intensité de son oeuvre, de sa vie proprement saisissante et Claire Berest réussit à retranscrire cela parfaitement.

« Rien n’est noir » est un roman plein de la fougue, de l’ardeur et des excès de Frida Kahlo et Diego Rivera ainsi que de la scène artistique d’avant-guerre. La plume vive, lumineuse, habitée et impétueuse de Claire Berest rend un magnifique hommage à ce couple hors norme.

8 réflexions sur “Rien n’est noir de Claire Berest

  1. Pingback: Bilan livresque et cinéma d’août | Plaisirs à cultiver

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.