Mr Wilder & me de Jonathan Coe

A 57 ans, Calista, compositrice de musique de film, sait que sa carrière est derrière elle. Ce sentiment est accentué par le fait que l’une de ses filles, Ariane, va quitter la maison pour s’installer en Australie. Son autre fille, Francesca, est enceinte et s’interroge sur son avenir. Calista tente de continuer à travailler en composant une suite de musique de chambre intitulée « Billy ». celle-ci lui rappelle un épisode décisif de sa jeunesse. En juillet 1976, Cal quitte sa Grèce natale pour un périple aux États-Unis. A 21 ans, elle part seule avec un sac à dos. Durant son voyage, elle rencontre une autre jeune femme nommée Gill. A Los Angeles, cette dernière lui propose de l’accompagner à un dîner avec un ami de son père. C’est ainsi que le chemin de Cal va croiser celui de Billy Wilder et de son ami scénariste Iz Diamond.

Un nouveau livre de Jonathan Coe est toujours un évènement pour moi et celui-ci ne déroge pas à la règle d’autant plus qu’il parle de cinéma. Son roman d’apprentissage oscille entre légèreté, humour et gravité. Jonathan Coe nous amène sur les lieux du tournage de « Fedora » : Corfou, l’île de Lefkada, Munich, Paris. Calista est au départ engagée comme interprète grecque mais elle restera auprès du réalisateur américain jusqu’à la dernière scène du film. La jeune femme ne connaît rien au cinéma lorsqu’elle rencontre Wilder à Los Angeles, elle apprendra ensuite des passages entiers de dictionnaires pour donner son avis sur des films qu’elle n’a jamais vus !

« Fedora » arrive à la fin de la carrière de Billy Wilder. Comme Cal au début du roman, il sait que son travail n’intéresse plus. Le crépuscule de la vie artistique du réalisateur n’est d’ailleurs pas s’en rappeler l’un de ses plus grands films : « Sunset boulevard ». Wilder voit arriver la nouvelle génération de réalisateurs : Coppola, Scorsese, Spielberg, « the kids with beards » comme il les surnomme ! Il ne comprend pas leur cinéma, même s’il reconnaît leur talent. Pour lui, le cinéma doit donner de la joie, apporter une étincelle dans le regard des spectateurs et non montrer à quel point la vie est laide. Malgré ses propos doux-amer sur le nouvel Hollywood, Wilder n’en oublie jamais son humour narquois, ironique (Al Pacino en fera les frais lors d’un repas à Munich…). « Les dents de la mer » ayant rencontré un immense succès, Wilder imagine Fedora se faire attaquer par des requins afin de convaincre les producteurs de financer son film !

Finalement, Billy Wilder ne prend qu’une seule chose au sérieux dans sa vie : le cinéma. Jonathan Coe montre un homme qui ne pense qu’à raconter des histoires, à divertir le spectateur. Et cette nécessité chez lui s’expliquera par une scène bouleversante au cœur du roman. Jonathan Coe adopte alors la forme d’un scénario ce qui renforce le côté cinématographique de ce roman qui est également brillamment construit.

« Mr Wilder & me » est un hommage élégant, délicat et pétillant à l’un des cinéastes les plus passionnants d’Hollywood. Ce nouveau roman de Jonathan Coe est emprunt de nostalgie, de mélancolie mais aussi d’humour et d’un charme indéniable. Ce régal de lecture vous donnera bien évidemment une furieuse envie de voir ou revoir la filmographie entière de Billy Wilder.

Bilan livresque et séries de mars

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De mes neuf lectures de mars, je n’ai pu vous parler pour le moment que de « Fantômes » de Christian Kiefer qui évoque le sort terrible réservé aux nippo-américains pendant la seconde guerre mondiale. Durant le mois écoulé, j’ai enfin découvert la talentueuse Sally Rooney avec son premier roman « Conversations entre amis », la délicatesse d’Isabelle Flaten dans « La folie de ma mère », l’engagement et l’intelligence de Wendy Delorme avec « Viendra le temps du feu », le singulier et militant André Siniavski et son double « André la poisse » et le saisissant « Les Oxenberg et les Bernstein » de Catalin Mihuleac. J’ai poursuivi avec plaisir la saga des Cazalets de Elizabeth Jane Howard avec le troisième tome « Confusion ». Une seule bande-dessinée à mon actif mais pas des moindres : « L’accident de chasse » de D.L. Carlson et L. Blair est un roman graphique dense, au dessin virtuose jouant avec le noir et blanc et fourmillant de détails.

J’ai également envie de vous parler d’un film et de deux séries vus durant ce mois de mars :

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Mado et Nina habitent sur le même palier. Mais c’est dans l’appartement de la première qu’elles vivent leur grande histoire d’amour. Les enfants de Mado ne sont pas au courant et elle rechigne à leur annoncer. Ce qui agace profondément Nina car cela met en péril leur projet de partir vivre en Italie. Lorsque Mado fait un AVC, Nina est exclue de son quotidien. Mais leur amour est trop fort pour que les deux femmes soient séparées.

Le premier film de Filippo Meneghetti est absolument bouleversant. Avec une grande simplicité et beaucoup de tendresse, il nous montre cette relation entre deux femmes d’âge mûr. Deux héroïnes, deux corps qui sont trop peu fréquents à l’écran. La puissance de cet amour passe évidemment par les deux interprètes du film qui sont remarquables. Martine Chevallier n’est que douceur, pudeur et retenue. Alors que Barbara Sukowa est prête à tout pour défendre son amour pour Mado quitte à blesser ceux qui se dressent sur son passage. Lorsqu’elles sont ensemble à l’écran, l’amour sonne comme une évidence. La scène finale où elles dansent ensemble pieds nus est merveilleuse.

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Aine vient de passer quelques temps dans un centre de repos où elle et sa sœur, qui vient la chercher, auraient aimé trouver un mini-bar dans la chambre et un jacuzzi. Cette première scène de la série créée par Aisling Bea (qui interprète Aine) donne immédiatement le ton. Aine n’est qu’humour et dérision. Elle passe son temps à faire des blagues, quitte à faire des flops. Mais derrière cet humour forcené se cache une jeune femme perdue qui a fait une tentative de suicide. Aine veut aller mieux, ne serait-ce que pour rassurer sa soeur, Shona (Sharon Horgan) qui passe son temps à surveiller ses déplacements sur son téléphone. L’une a réussi dans la vie, est bien installée alors que l’autre se cherche encore. Mais c’est bien leur relation qui fait leur force, entre lien indéfectible et agacement. « This way up » évoque « Fleabag » en raison de son héroïne paumée et de la crudité des propos. Mais Aisling Bea a choisi un personnage plus positif, sans cynisme et qui se démène pour sortir de sa dépression. L’ensemble des six épisodes est un régal et oscille entre humour burlesque et tendresse, toujours justes les deux actrices principales sont formidables. Et la bonne nouvelle, c’est qu’il y aura très certainement une deuxième saison.

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Septembre 1981, tandis que Roscoe quitte sa famille qui veut l’envoyer à Lagos pour combattre son homosexualité, Ritchie et Colin débarquent à Londres pour débuter leur vie d’adultes. Le fantasque Ricthie profite à fond des possibilités offertes par la capitale et les bars gay. Il arrête rapidement ses études de droit pour se lancer dans le théâtre. Colin est plus sage, plus posé et il se fait embaucher chez un tailleur. Les trois jeunes gens s’installent en colocation sous l’égide de Jill, une étudiante qui couve et protège ses amis. Cette nouvelle vie insouciante et joyeuse va bientôt être assombrie par des rumeurs concernant une maladie qui toucherait uniquement la communauté homosexuelle.

Russell T. Davies est le scénariste de cette série, on le connaît déjà pour « Queer as folk », la reprise du « Doctor Who en 2003 (un clin d’œil à cette série s’est glissé dans « It’s a sin ») et récemment pour la formidable dystopie « Years and years ». Encore une fois, son talent fait merveille dans cette série de cinq épisodes. Elle est formidablement bien écrite, bien construite et elle nous emporte dès les premières images. Cette bande de jeunes gens est éminemment attachante, on aimerait en faire partie, les accompagner dans leurs débuts dans la vie. Le ton est tour à tour léger, drôle, fiévreux et bouleversant sans être plombant malgré le thème abordé.  « It’s a sin » capte parfaitement les années 80 avec les costumes, la musique mais également l’atmosphère pesante due à la politique conservatrice de la dame de fer. La série souligne bien le mensonge qui régnait à l’époque de l’apparition du virus, la volonté de cacher les morts qui s’accumulent.  On assiste à des scènes terrifiantes. Les malades sont enfermés à double tour dans les hôpitaux, décèdent seuls dans la honte. Les banques se permettent de poser des questions sur la sexualité de leurs clients pour des demandes de prêt. Et la désinformation, la méconnaissance (ou l’envie de ne pas savoir) touchent également la communauté gay qui ne veut pas voir la fête s’achever. Pas de manichéisme, pas de pathos chez Russell T. Davies même si les larmes coulent à flot à certains moments. Le scénariste nous offre à nouveau une grande série, percutante et émouvante qu’il ne faut pas rater.