Une bonne tasse de thé et autres textes de George Orwell

« Une bonne tasse de thé et autres textes » est un recueil composé de onze articles de George Orwell, écrits entre 1936 et 1948. On y retrouve l’humanisme, les convictions politiques et la clairvoyance de l’auteur. Mais les textes ne sont pas uniquement sérieux, ils sont également emprunts de beaucoup d’humour, d’ironie et de légèreté.

Une partie du recueil porte sur la culture anglaise auquel Orwell reste très attaché. Il nous donne ses conseils pour réaliser le thé parfait ( ce qui n’est pas anodin en cas de rationnement), défend les qualités de la cuisine anglaise et ses spécialités, il imagine le pub idéal avec cheminée, stout sous pression et repas peu couteux.

Les livres sont également très présents dans les articles. George Orwell évoque ses souvenirs de libraire (épousseter et trimbaler des livres d’un endroit à l’autre l’ont dégouté), de critique littéraire qui doit trop souvent écrire sur des livres insignifiants et il insiste sur le fait que acheter des livres coûte moins cher que d’acheter un paquet de cigarettes ! Aucune raison donc de ne pas se mettre à lire ! L’auteur exprime également la nécessité pour les artistes à s’engager. « En tout cas, comme je l’ai déjà dit, dans une époque comme la nôtre, aucune personne sensée ne peut ni ne doit vraiment se tenir à l’écart de la politique. » 

Justement les autres textes du recueil aborde cette thématique au travers du sport, trop souvent vecteur d’un fort nationalisme et de violence, ou des conditions de vie des pauvres (notamment dans un hôpital parisien). George Orwell se montre également visionnaire. Il voit arriver un monde de loisirs, de divertissement qui empêcherait de réfléchir. De même, il souligne l’importance de la préservation de la nature et du plaisir que procure l’observation de celle-ci au printemps.

« Une bonne tasse de thé et autres textes » montre bien l’humanisme, la lucidité mais aussi l’humour du grand écrivain qu’était George Orwell.

Traduction Nicolas Waquet

Trompeuse gentillesse d’Angelica Garnett

Au mois de mai, j’ai eu le plaisir de visiter Charleston Farmhouse où Vanessa Bell, la sœur de Virginia Woolf, s’installa à partir de 1916 avec Duncan Grant et son amant David Garnett. Dans cette maison, magnifiquement décorée, se retrouvent tous les amis du groupe de Bloomsbury : Clive Bell, Lytton Strachey, Maynard Keynes, les Woolves comme les intimes appelaient Virginia et Leonard, Roger Fry, E.M. Forster, etc…

« Trompeuse gentillesse » est le récit de l’enfance d’Angelica Garnett à Charleston. Elle travailla sur son livre durant sept ans et elle y analyse de façon précise ses relations avec sa mère Vanessa Bell et le reste de sa famille. Le traumatisme majeur de la vie de la jeune femme est la révélation à 17 ans du nom de son véritable père. Elle pensait être la fille de Clive Bell mais Duncan Grant était son géniteur. Cette révélation ne fit que compliquer une relation mère-fille qui n’en avait pas besoin. Angelica relève un véritable problème de communication entre elles. Vanessa, qui ne manquait pas d’amour pour ses trois enfants et pour sa sœur, n’exprimait pas ses sentiments et avait des difficultés à les montrer. Virginia Woolf, comme sa nièce, était pourtant désespérément en attente de tendresse et de signes d’affection. Angelica dresse le portrait de sa mère avec beaucoup d’acuité et avec le plus d’objectivité possible. Elle montre une femme complexe, passionnée par sa peinture mais manquant de confiance en elle, trop modeste, amoureuse désespérée de Duncan Grant tellement plus léger, insouciant et sûr de son talent. Ce qui m’a surprise, c’est le manque d’ambition intellectuelle que Vanessa avait pour sa fille. On sait à quel point Virginia regrettait de ne pas pouvoir suivre ses frères à Cambridge mais Vanessa fait peu de cas de l’éducation. Sa fille étant celle d’un peintre génial, elle doit forcément être talentueuse dans ce même domaine, son avenir est donc tout tracé. 

Angelica Garnett dresse de très beaux portraits des membres du groupe de Bloomsbury. C’est notamment le cas du couple Woolf. Virginia se révèle une tante attentive, aimante, malicieuse, perspicace, à l’imagination débordante. Leonard incarne une force morale inflexible, une autorité naturelle et un grand sérieux.

« Trompeuse gentillesse » est un livre passionnant pour tous ceux qui s’intéressent à Virginia Woolf et au groupe de Bloomsbury. Angelica Garnett donne un éclairage original et sans fard sur la vie à Charleston et nous offre des portraits très touchants des membres de sa famille. 

Traduction Traduction Sabine Porte

 

Repentirs de Chloe Ashby

« Nous nous étions rencontrés quand j’avais vingt-cinq ans et lui trente-six. Ça faisait dix ans que nous étions ensemble, et huit que nous étions mariés. Nous avions établi une routine, un mode de vie. N’ayant à nous préoccuper que de nous-mêmes, nous pouvions nous permettre d’être égoïstes, de donner la priorité à notre relation, notre travail, … les choses nous plaisaient comme ça. » Cathy et Noah vivent confortablement à Londres. Il est professeur à l’université, publie régulièrement des livres. Cathy est restauratrice d’œuvres d’art à la National Gallery. Alors qu’elle commence à travailler sur « Vue des sables de Scheveningen » de Hendrick van Anthonissen, ses certitudes sur son choix de ne pas être mère vacillent. Son questionnement, son indécision peuvent mettre en péril son couple. Noah pense que la grossesse de la meilleure amie de Cathy est à l’origine de ses doutes. Pour aggraver la situation, la mère de Cathy présente des signes de démence sénile.

J’avais beaucoup aimé le premier roman de Chloe Ashby « Peinture fraîche » où elle questionnait le corps des femmes. Ici, elle explore la pression sociale liée à la maternité et qui pèse sur les épaules des femmes. Cathy est-elle totalement libre de ses choix de vie ? Le roman aborde également la question du couple, de l’amitié, du vieillissement des parents avec beaucoup de subtilité et de nuances. Ce que j’apprécie dans les livres de Chloé Ashby, c’est sa manière d’imbriquer le monde de l’art à ses intrigues. Un parallèle s’établit entre ses réflexions sur son désir de maternité et son travail de restauration. Elle tente de retrouver son instinct, de comprendre son véritable désir vis-à-vis de la maternité loin des pressions de la société ou de son entourage, tout en révélant le travail du peintre flamand sous les repentirs. La comparaison s’avère tout à fait pertinente.

Avec « Repentirs », Chloe Ashby confirme son talent à nouer des intrigues, à questionner la place et le désir des femmes avec une plume délicate et pleine d’intelligence.

Traduction Anouk Neuhoff

Le jeu de l’assassin de Ngaio Marsh

Sir Hubert Handesley reçoit ses amis pour le weekend dans sa demeure campagnarde de Frantock. Y seront reçus Arthur Wilde, un archéologue, et sa femme Marjorie, Angela North, la nièce de Sir Hubert, Rosamund Grant, Charles Rankin, le Dr Foma Tokareff. Un nouvel invité va découvrir les lieux pour la première fois : Nigel Bathgate, journaliste de son état et neveu de Charles Rankin. Afin de divertir ses amis, Sir Hubert a décidé d’organiser une murder party. L’assassin sera désigné par le majordome et il devra le soir même choisir sa victime. Un coup de gong et l’extinction des lumières marqueront le moment du meurtre. Mais lorsque cela se produit, c’est un véritable cadavre qui git en bas de l’escalier principal de Frantock. L’inspecteur principal Roderick Alleyn, de Scotland Yard, est mandaté pour mener l’enquête.

« Le jeu de l’assassin » est le premier tome des enquêtes de Roderick Alleyn. Le roman, publié en 1934, est un whodunit classique. Ngaio Marsh est née à Christchurch en Nouvelle Zélande et elle s’installe en 1928 en Angleterre. Ses cosy mysteries et ses pièces de théâtre connurent un grand succès. « Le jeu de l’assassin » est d’ailleurs un roman très théâtral. L’intrigue se déroule en huis-clos dans la splendide propriété de Sir Hubert. Elle respecte tous les codes du genre : des secrets inavouables dans une haute société anglaise policée, des rebondissements, de l’humour, une mystérieuse société secrète russe et un duo d’enquêteurs. En effet, Alleyn va s’appuyer sur Nigel Bathgate, après l’avoir pensé coupable, pour résoudre son enquête. A la manière des aventures de  Holmes et Watson, Ngaio Marsh va développer une série de romans autour de ces deux héros.

« Le jeu de l’assassin » fut une lecture tout à fait divertissante, dans l’esprit d’Agatha Christie, contemporaine Ngaio Marsh. Je conseille cette lecture aux amateurs de l’âge d’or du whodunit ou aux amoureux du Cluedo !

Traduction Roxane Azimi

Les sœurs Field de Dorothy Whipple

A Underwood, Lucy se réjouit à l’idée de recevoir ses deux sœurs Vera et Charlotte. Elles n’ont pas été réunies depuis plusieurs années depuis que chacune s’est mariée. A la mort de leur mère, Lucy a endossé la responsabilité d’élever ses sœurs et ses frères. Elle n’a pas profité de sa jeunesse contrairement à eux. Lucy épousa William, qui lui ressemble : calme, posé, réfléchi. L’éblouissante Vera avait tous les hommes à ses pieds mais elle choisit Brian, un homme bon mais surtout riche. Tandis que Charlotte se maria avec Geoffrey, un homme qui se révélera égoïste et vaniteux. Lucy reste le pilier de la famille, le lien qui unit ces familles si disparates. Durant leurs vies d’adultes, elle tente de veiller sur ses sœurs dont les mariages sont loin d’être heureux.

Grâce aux éditions de la Table Ronde, j’ai enfin pu découvrir « Les sœurs Field » de Dorothy Whipple qui fait partie des autrices republiées par Persephone Books. Le roman, publié en 1943, est un régal et il se dévore. L’autrice y parle de déception amoureuse et de désillusion. A part Lucy qui a choisi judicieusement son mari, Vera et Charlotte ont fait des choix inconsidérés. Ceux-ci définiront leurs vies d’adultes, d’épouses : tyrannie et brutalité pour Charlotte, frivolité et abandon pour Vera. Dorothy Whipple caractérise chaque personnage avec beaucoup de profondeur et d’acuité. Malgré leurs défauts, ils sont tous attachants (sauf Geoffrey) et les enfants ne sont pas laissés de côté. J’ai été particulièrement touchée par le destin de Judith, la fille de Charlotte, et de Sarah, celle de Vera. Bien évidement, Lucy est un personnage merveilleux, altruiste et généreuse, on aimerait que ses sœurs écoutent plus souvent ses conseils.

« Les sœurs Field » est un roman familial, à la narration tendue où Dorothy Whipple parle avec beaucoup de modernité de sororité, de domination masculine et nous offre des portraits plein d’empathie.

Traduction Amélie Juste-Thomas

Bilan livresque et cinéma de mai

Huit livres m’ont accompagnée durant le mois de mai et un certain nombre d’entre eux sentent bon le retour du mois anglais organisé chaque année avec ma chère Lou :

-« Trompeuse gentillesse » où Angelica Garnett revient sur son enfance au milieu du groupe de Bloomsbury créé autour de sa mère Vanessa Bell et de sa tante Virginia Woolf ;

-« En caravane » où Elizabeth Von Arnim n’a jamais été aussi drôle et ironique ;

-« Une bonne tasse de thé et autres textes » de George Orwell composé de onze articles célébrant les saveurs de la vie et la liberté des peuples.

J’ai également eu le plaisir de découvrir le premier roman de Sébastien Dulude qui parle si bien de l’enfance, le travail du dessinateur Will McPhail sur la difficulté de communiquer avec autrui, celui d’Aude Picault dans son « Moi, je » une autofiction pleine d’humour et celui de Cathie Barreau avec cette poignante et sensuelle « Lettre de Natalia Gontcharova à Alexandre Pouchkine ». J’ai également retrouvé une autrice que j’affectionne tout particulièrement : Maria Messina avec « Les pauses » de la vie », une nouvelle fois publiée aux éditions Cambourakis.

Le mois de mai a également été l’occasion de voir sept films dont voici mes deux préférés :

Hiver 1985 à New Ross en Irlande, Bill Furlong est le propriétaire du dépôt de bois et de charbon. Il travaille dur et continue à faire lui-même les livraisons. Il s’occupe d’ailleurs de celles du couvent. C’est là qu’il assiste à une scène déchirante, une adolescente est confiée de force par ses parents aux religieuses. Cela le renvoie à sa propre histoire puisque sa mère l’a eu très jeune mais a été prise en charge par la riche propriétaire terrienne chez qui elle travaillait. Que serait devenu Bill si sa mère avait été placée chez les religieuses ?

En 2002, Peter Mullan avait réalisé « The Magdalene sisters » sur la maltraitance, l’exploitation des filles-mères dans les couvents de la Madeleine. Le film de Tim Mielants reprend ce thème en adaptant le formidable roman de Claire Keegan « Ce genre de petites choses ». Peter Mullan avait réalisé un film choc montrant les violences subies par les jeunes filles. Ici, le propos est suggéré puisqu’il est montré par les yeux de Bill et non ceux des jeunes filles enfermées. Ce point de vue était l’atout majeur du roman et il l’est encore ici d’autant plus que Bill est interprété à l’écran par le formidable Cillian Murphy, poignant et tout en retenue. L’acteur incarne parfaitement le dilemme qui habite Bill : son empathie profonde pour les jeunes filles du couvent rentre en conflit avec ses responsabilités envers sa famille car les religieuses ont beaucoup de pouvoir à New Ross. La mère supérieure est d’ailleurs incarnée par Emily Watson, terrifiante et menaçante.

Le roman de Claire Keegan était bouleversant et remarquable. Le film de Tim Mielants l’est tout autant avec un impeccable Cillian Murphy.

Alertée par l’état de santé de son père, Cécile rentre dans le Loir et Cher en laissant son compagnon finaliser l’ouverture de son restaurant gastronomique. Elle fut lauréate de Top chef et voit ses rêves se concrétiser. Son amour de la cuisine, elle le doit à son père qui tient depuis toujours un relais routier avec sa femme et refuse d’arrêter son activité. Le retour n’est pas simple pour celle qui a si bien réussi, son père lui reproche certains propos méprisants tenus l’émission (il a tout noté dans un carnet). Cécile s’angoisse également pour l’ouverture de son restaurant car elle cherche toujours son plat signature, celui qui fera la différence et assoira sa réputation. Au milieu de ces questionnements, réapparait Raphaël, un ami d’enfance. Ils se sont quittés des années auparavant sur un amour inabouti. Leurs retrouvailles ne les laissent pas indifférents.

Certains films ont un charme irrésistible, presque magique. Le court-métrage d’Amélie Bonnin, également nommé « Partir un jour » et où les rôles étaient inversés, était déjà très réussi et très émouvant. La réalisatrice reprend son idée de départ en la développant. L’histoire d’amour des deux héros, restée en suspens, est toujours le cœur du film.  Mais s’ajoutent d’autres thématiques : le rapport entre enfant et parents vieillissant, le choix d’avoir ou non des enfants. Cette comédie allie avec brio les moments joyeux, insouciants à une tonalité douce-amer et nostalgique. Amélie Bonnin a choisi de réunir à nouveau Juliette Armanet et Bastien Bouillon, un duo qui fonctionne à merveille, qui pétille à chaque scène. Elle a également rappeler François Rollin, dans le rôle du père bougon et pudique,  et elle a offert à la formidable Dominique Blanc celui de son épouse. Les parties chantées rehaussent les sentiments, les situations.

L’alchimie entre les acteurs, l’équilibre entre l’insouciance des souvenirs d’enfance et les questionnements adultes, la fantaisie des passages chantés, tout concoure à faire de « Partir un jour » un film marquant, infiniment séduisant et touché par la grâce.

Et sinon :

  • « Jeunes mères » de Jean-Pierre et Luc Dardenne : Le dernier film des frères Dardenne nous permet de suivre quatre jeunes filles qui viennent d’accoucher et sont accueillies dans une structure nommée « Maison maternelle » où on les aide à s’occuper de leurs bébés mais aussi à devenir responsables. Elles sont entourées par des puéricultrices, des psychologues qui accompagnent leur choix : garder l’enfant ou le placer. Contrairement à leurs films précédents, « Jeunes mères » ne se concentre pas que sur un seul personnage mais est fait de fragments nous permettant de faire connaissance avec chacune. Le talent des Dardenne est là dans leur capacité à dessiner un portrait de chacune, d’expliciter la situation de chacune (misère sociale et affective) rapidement. L’éclatement de la narration apporte de la vivacité mais on perd un peu de la tension, de l’intensité de leurs meilleurs films. Mais ces quatre jeunes filles sont infiniment touchantes et malgré les nombreuses embûches, les réalisateurs leur offrent une vraie lueur d’espoir.

 

  • « Marco, l’énigme d’une vie » de Altor Arregi et Jon Garano : Enric Marco chercher à obtenir un certificat officiel de sa présence au camp de Flossenbürg. Il dit ne pas se souvenir de son matricule, ni du faux nom qu’il aurait donné aux nazis. Grâce à son charisme, il se fait reconnaître comme survivant des camps dans son pays, l’Espagne, qui avait occulté cette période de l’Histoire durant la dictature. Eric devient même président de l’Amicale de Mauthausen, il raconte son histoire dans les écoles, à la télévision. Pourtant en 2005, un historien prouve qu’Eric Marco n’est jamais allé à Flossenbürg, il a même fait partie des volontaires pour aller travailler en Allemagne. L’histoire d’Eric Marco est hallucinante et fascinante. Son besoin d’être dans la lumière a alimenté sa mythomanie pendant des années. Son charisme naturel a fait le reste. Ce qui est incroyable, c’est qu’après 2005 Enric n’a pas cessé de passer à la télévision, de donner des interviews pour raconter sa vie et continuer à se faire passer pour une victime. Une scène invraisemblable m’a marquée : Enric Marco intervient dans un festival littéraire où est invité Javier Cerca qui a écrit sur lui et il se permet de traiter l’écrivain de menteur ! Un personnage hors-norme qui semble effectivement tout droit sorti d’un roman.

 

  • « Les musiciens » de Gregory Magne : Un stradivarius, disparu puis retrouvé, est mis en vente. Voilà de quoi réjouir Astrid qui le cherchait afin d’accomplir le rêve de son défunt père : organiser un concert unique avec quatre stradivarius sur une partition inédite. Après les instruments, la jeune femme doit réunir les interprètes de ce quatuor. C’est là que les choses se corsent et les egos des musiciens provoquent des étincelles. Astrid décide alors de faire appel au compositeur de la partition pour l’aider. « Les musiciens » est un film au charme délicat comme le quatuor de Grégoire Hetzel qui est répété par les musiciens. Le but d’un quatuor à cordes est de réussir à s’harmoniser, à s’écouter pour former un tout et non une somme de personnalités. Gregory Magne montre parfaitement ce travail compliqué pour ses musiciens solistes. Il nous offre de très beaux moments de musique, d’improvisations qui lient peu à peu les artistes. Les quatre interprètes sont de véritablesmusiciens ce qui apporte un vrai supplément d’âme au film. Frédéric Pierrot, qui incarne le compositeur, est comme toujours parfait.

 

  • « Les règles de l’art » de Dominique Baumard : Dans la nuit du 20 mai 2010, cinq tableaux se volatilisent du musée d’Art moderne de Paris : un Picasso, un Matisse, un Modigliani, un Léger et un Braque. Le système d’alarme défaillant a profité à un habile voleur. Il va les fourguer à son receleur habituel, roi de la tchatche et des petites arnaques. Ce dernier ira chercher l’aide d’un expert de Drouot spécialisé… en horlogerie ! Dominique Baumard nous offre une très sympathique comédie autour de ce véritable casse. Les trois voleurs sont des pieds nickelés, dépassés totalement par l’ampleur de leur butin. La reconstitution des faits passe par la fantaisie et l’humour. Et l’atout majeur du film est son casting : Steve Tientcheu en monte-en-l’air talentueux, Sofiane Zermani en embobineur charismatique et Melvil Poupaud en candide inconscient. Ce qui est également très beau, c’est que ces trois-là vont succomber à la beauté des tableaux volés et en être fascinée.

 

  • « Les indomptés » de Daniel Minahau : A son retour de la guerre de Corée, Lee décide de s’installer en Californie avec sa femme Muriel. Une maison neuve, un nouveau quartier, le couple prend un nouveau départ. Cet équilibre se modifie avec le retour de Julius, le frère de Lee, qui gagne sa vie en jouant. Sa venue, puis son départ, vont mettre à jour l’insatisfaction de Muriel. Le film montre une génération perdue qui cherche désespérément à s’évader pour Muriel et Julius ou à retrouver une forme de normalité pour Lee. Muriel et Julius se ressemblent, ils cachent leurs véritables désirs mais cela ne pourra pas durer. Daisy Edgar-Jones, Jacob Elordi et Will Poulter composent le casting glamour et flamboyant de ce film.

Amiante de Sébastien Dulude

Eté 1986 à Thetford Mines, Steve Dubois passe son temps en compagnie de son meilleur ami Charlélie Poulin. Les deux garçons se construisent des cabanes, lisent des Tintin, se baladent à vélo dans cet étrange paysage qui les entoure. A côté des forêts se déploient des terrils, des tumulus d’amiante qui est exploitée dans les usines des alentours. Elles font vivre la ville, le père brutal de Steve y travaille, et bouche en même temps l’horizon. Cet été là ne sera pourtant pas seulement idyllique pour Steve. Comme un mauvais présage, la navette spatiale Challenger explose au décollage. Et un évènement plus dramatique encore va venir bouleverser le garçon. On le retrouve cinq ans après alors qu’il a 15 ans et qu’il est hanté par l’été 1986.

« Je me nourris du bon feu, j’éteins le mauvais. » Cette devise de François Ier est mise en exergue du premier roman de Sébastien Dulude et chaque partie de la phrase illustre une période de la vie de Steve. La première partie du livre est écrite à l’imparfait et inscrit l’amitié des deux garçons dans un passé lumineux et heureux. Loin de la dure réalité sociale de leur ville, du monde des adultes qui ne sont pas à la hauteur, ces deux-là se construisent une bulle où leur amitié les protège. Sébastien Dulude rend parfaitement la force du lien qui les unit, l’insouciance qui les accompagne dans leurs escapades. La deuxième partie est au présent et laisse entrevoir la fin d’un monde. On retrouve Steve au bord du gouffre, sur le fil en permanence. L’écriture de Sébastien Dulude est extrêmement sensorielle, sensible et poétique. Il parle avec justesse aussi bien du bonheur indicible de trouver un ami que du mal-être qui ronge. Steve est un personnage pour lequel j’ai ressenti beaucoup d’empathie et qui m’a infiniment touchée.

« Amiante » est un poignant roman d’apprentissage dont la langue marque par sa beauté et sa poésie.

Au-dedans de Will McPhail

Nick est un illustrateur free-lance désœuvré qui passe beaucoup de temps dans les cafés. Il y teste la posture du type triste, solitaire. Mais la présence d’une jeune femme pleine d’ironie va mettre à mal son projet. Il la recroisera quelques jours plus tard dans le métro et entamera une relation avec elle. Nick n’est pourtant pas satisfait par sa vie, quelque chose lui semble manquer pour l’apprécier pleinement.

« Au-dedans » est le premier roman graphique de Will McPhail, illustrateur au New Yorker, et il a obtenu le prix BD Fnac/France-Inter. Son héros constate qu’il n’arrive pas à communiquer avec les autres, à avoir une véritable connexion avec eux. Il aimerait avoir des conversations plus profondes au lieu des banalités habituelles. Mais il n’y parvient qu’épisodiquement. Au fil de la bande-dessinée, Nick s’ouvrira aux autres et ce alors qu’il traverse une épreuve douloureuse. La BD de Will McPhail parle également de la solitude des grandes villes, des difficultés à rencontrer l’autre dans cette foule d’individus.

« Au-dedans » oscille entre humour et émotion. L’une des bonnes idées de l’auteur est le choix des noms des bars où se rend Nick et qui transcrivent son état d’esprit : Tous tes potes sont parents, Je ne serai jamais proprio, T’as besoin de nous, etc… Autre excellente idée, alors que les illustrations sont en noir et blanc, certaines pages sont en couleurs et matérialisent les mondes intérieurs de ceux avec qui le héros crée une réelle interaction. Les dialogues sont minimalistes et les dessins très expressifs.

« Au-dedans » est une bande-dessinée qui évoque les difficultés des rapports humains avec beaucoup de sensibilité, d’humour et de poésie.

Traduction Basile Béguerie

Les pauses de la vie de Maria Messina

Paola Mazzei vit avec sa mère dans une petite ferme près d’Arezzo. Son frère, qui est médecin, a été réquisitionné sur le front. Leur père, excentrique et fantaisiste, a quitté le foyer depuis longtemps. Paola travaille au bureau de Postes où elle a pris la place de son oncle défunt. La jeune femme est assez solitaire, elle préfère lire pendant ses pauses plutôt que d’écouter les bavardages de ses collègues. Chaque soir, elle retrouve en cachette Matteo Solina dont les origines modestes déplairaient à sa mère. Mais le jeune homme finit également par quitter San Gersolé pour poursuivre ses études. « Oui, le monde est grand mais pour elle, il sera toujours limité à ce lieu tranquille appelé San Gersolé. (…) Mais c’est un coin minuscule dans le vaste monde. Sur les cartes géographiques, il n’est même pas signalé par un point, comme s’il n’existait pas. La terre est pleine de coins minuscules où végètent des gens qui pensent à toutes sortes de choses et meurent d’envie de voir d’autres lieux, de changer d’habitudes – et nul ne sait qu’ils existent. »

« Les pauses de la vie » est l’avant-dernier roman, paru en 1926, de Maria Messina. Comme dans les précédents romans de l’autrice que j’ai lus, la condition des femmes y est le thème central. Elle montre d’ailleurs la grande injustice qui leur est fait après la guerre. Les femmes ont remplacé les hommes partis au front, elles ont travaillé mais au retour des combattants, elles doivent céder leur place. Le titre de la postface de Marguerite Pozzoli, qui a traduit la roman, définit parfaitement la destinée de Paola : « Un impossible envol ». Son désir d’ailleurs et d’indépendance est sans cesse contrarié. Pourtant, elle l’entrevoit grâce à son activité de traductrice qui finit par être reconnu. Mais ce rêve modeste ne pourra pas s’accomplir, il se concrétise trop tard pour notre héroïne.

De nouveau, le destin du personnage principal de Maria Messina est implacablement contrarié, empêché. Paola est un très beau personnage, sensible et anticonformiste.

Traduction de Marguerite Pozzoli

La paix des ruches d’Alice Rivaz

« Je crois que je n’aime plus mon mari. » C’est ainsi que débute le journal de Jeanne Bornand. Elle y raconte les désillusions de son mariage avec Philippe, avec qui elle n’a volontairement pas eu d’enfant, mais aussi ses conversations avec ses collègues de bureau. Son quotidien lui inspire des réflexions sur la condition des femmes, leur rapport aux hommes, à l’amour et au mariage.

« La paix des ruches » a été publié en 1947 et les thèmes abordés par Alice Rivaz sont d’une grande modernité. Jeanne est avant tout une amoureuse, c’est ce sentiment qu’elle aimerait perpétuellement ressentir et que le quotidien du mariage flétrit. « C’est  que nous étions des amoureuses, et qu’ils ont fait de nous des ménagères, des cuisinières… Voilà ce que nous avons peine à leur pardonner. » Alice Rivaz évoque la soumission des femmes au confort de leur mari et de leur double journée de travail. Elle parle également de la tyrannie de la beauté, de l’apparence qui régissent la vie des femmes. Le manque de confiance en soi, l’importance du regard des autres poussent les femmes à s’en préoccuper. Elles répondent aux attentes des hommes, les devancent constamment. C’est pourquoi vieillir est un poids terrible. Jeanne subit également l’ironie féroce, le dénigrement de son mari lorsqu’il s’aperçoit qu’elle écrit. Son journal est constitué de trois parties qu’elle ne peut écrire que lorsque Philippe est absent. Jeanne n’a pas de « chambre à soi », pas d’intimité dans son couple lui permettant de s’exprimer. Heureusement, elle trouve du réconfort auprès de ses amies, de ses collègues. Alice Rivaz met en avant une tendre sororité qui se crée entre les femmes qui connaissent les mêmes attentes et déconvenues dans leur vie sentimentale.

« La paix des ruches » est un roman court, dense, montrant une grande acuité, une modernité dans les sujets abordés.