L'art du roman de Virginia Woolf

 

Dans « L’art du roman », Virginia Woolf nous parle de son amour inconditionnel de la lecture et nous explique l’évolution d’un jeune genre de la littérature : le roman. Ce livre est constitué de différents articles ou conférences réalisés autour de ce thème durant toute la vie de l’auteur. L’association des articles s’est fait après le décès de l’auteur mais je trouve l’ensemble plutôt homogène.

Le roman est un genre assez récent dans la littérature anglaise mais Virginia Woolf note son extraordinaire essor durant le XIXème siècle. De très nombreux courants se développent à cette époque qui sont détaillés par Virginia Woolf dans le chapitre intitulé « Les étapes du roman ». Les plus grands auteurs anglais s’y retrouvent dans différentes catégories comme les réalistes avec Defoe, Trollope,  les colporteurs de personnages comme Dickens ou Jane Austen, les satiriques comme Sterne ou Peacock, etc… Ce chapitre permet à Virginia Woolf d’insister sur l’incroyable inventivité des romanciers et leurs possibilités infinies de création. Mais pourquoi cette forme littéraire s’est-elle ainsi développée ? Virginia Woolf l’explique par la volonté des écrivains de créer des personnages et de les approfondir : « Autrement dit je crois que tous les romans ont affaire au personnage et que c’est pour exprimer le personnage – pas pour prêcher des doctrines, chanter des chansons ou célébrer les gloires de l’Empire britannique – que la forme du roman, si lourde, si verbeuse, si peu dramatique, si riche, si élastique, si vivante, s’est développée. » Le personnage comme centre de la création artistique a apporté un changement d’importance : l’arrivée des femmes en littérature. Elles sont de grandes observatrices de la vie quotidienne et des personnes qui les entourent. Cette prédisposition et la possibilité de disposer d’espaces intimes leur permettent d’investir le champ du roman. Mais, comme pour les hommes, leur matériau principal reste l’humain, son comportement et ses émotions. Virginia Woolf fait le même constat en Russie où le roman a également pris son essor au XIXème siècle. L’âme humaine est le sujet principal des oeuvres de Dostoïevski ou Tolstoï.

Après l’écrivain, Virginia Woolf consacre de longs passage au deuxième acteur du roman : le lecteur. Le rôle du lecteur est essentiel car il peut influencer le goût de l’époque. Le lecteur doit avant tout suivre son instinct et s’éduquer grâce à ses multiples lectures. Virginia Woolf souligne d’ailleurs la difficulté d’être lecteur : « Ainsi, aller d’un grand écrivain à un autre, de Jane Austen à Hardy, de Peacock à Trollope, de Scott à Meredith, c’est être arraché et déraciné, projeté ici puis là. Lire un roman est un art difficile et complexe. Il vous faut être capable non seulement d’une grande finesse de perception mais encore d’une grande hardiesse d’imagination si vous voulez mettre à profit tout ce que le romancier – le grand artiste – vous apporte. » Le lecteur, à force de lectures, devient plus critique et recherche la qualité ce qui, normalement, doit élever le niveau des livres écrits.

L’époque contemporaine, à partir de 1910, permet d’ailleurs une démocratisation de la lecture avec l’ouverture d’écoles et de bibliothèques publiques. On assiste également à une démocratisation du métier d’écrivain. AU XIXème siècle et au début du XXème, l’écrivain est issu, à l’exception de Charles Dickens et D.H. Lawrence, des classes sociales les plus élevées. Cette ouverture, espère Virginia Woolf, permettra une diversité créatrice accrue. Cette nouvelle génération d’écrivains doit trouver sa place et chercher de nouveaux moyens d’expression. La période est instable politiquement, les guerres mondiales ont profondément modifié les comportements et bouleversé l’ordre social. Aussi la période semble peu propice à la naissance de chefs-d’oeuvre. Malgré cela, Virginia Woolf attend et croit beaucoup en l’avenir du roman qui ne peut que s’enrichir de tous ces changements.

Ce recueil d’articles de Virginia Woolf est passionnant et passionné. Elle nous transmet son plaisir de lectrice et ses goûts. Ses fines et pertinentes analyses éclairent à la fois l’histoire du roman mais également ses choix d’écrivain. Lire « L’art du roman » incite à lire de plus en plus et comme  le dit fort bien Virginia Woolf : « (…) on ne saurait jamais trop lire. »

Merci à Jérôme et aux éditions Points.

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L'affaire du chien des Baskerville de Pierre Bayard

Je ne suis pas très féru d’essais sur la littérature, je préfère lire les œuvres et m’en faire ma propre interprétation plutôt que de me référer à des théories. Pourtant j’ai ouvert un jour un livre de Pierre Bayard, attiré par son titre provocateur : « Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? ». Intrigué et charmé, j’ai lu récemment son dernier essai, titillé cette fois-ci par son titre paradoxal : « Le plagiat par anticipation ». Décidé dorénavant à engloutir l’œuvre de ce professeur de littérature à l’université et psychanalyste, j’ai décidé de m’attaquer à cette « Affaire du chien des Baskerville », non sans avoir préalablement relu l’une plus célèbres aventures de Sherlock Holmes, dont il ne me restait pratiquement aucun souvenir.

Alors que dans les ouvrages que j’ai cités il se référait à de nombreuses œuvres pour exposer ses théories, dans celui-ci Bayard s’attache principalement au fameux « Chien des Baskerville » de Conan Doyle, dont il se propose de faire la « critique policière » : « De nombreux meurtres racontés par la littérature n’ont pas été commis par ceux que l’on a accusés. En littérature comme dans la vie,  les véritables criminels échappent souvent aux enquêteurs et laissent accuser et condamner des personnages de second ordre. Eprise de justice, la critique policière se donne donc comme projet de rétablir la vérité et, à défaut d’arrêter les coupables, de laver la mémoire des innocents. » Ainsi, Sherlock Holmes se serait trompé ? Ce ne serait pas la première fois, comme nous le rappelle Pierre Bayard qui reprend l’enquête, décortique la méthode Holmes, relève les incohérences, repère les maladresses, réinterprète les indices, comble les lacunes pour, au final, disculper le coupable désigné et révéler le véritable meurtrier. Le plus beau est que sa démonstration est absolument convaincante.

La démarche peut sembler sacrilège (comment Sherlock Holmes a-t-il pu commettre tant d’erreurs ?), voire surréaliste (comment Conan Doyle lui-même a-t-il pu se tromper ?), mais comme dans les deux ouvrages susnommés, la provocation ou le paradoxe sont pour Bayard le point de départ de réflexions originales sur la littérature, en particulier sur les relations qu’entretiennent les lecteurs avec les œuvres, les lecteurs avec les personnages, et le créateur avec sa création. Bayard nous rappelle qu’une œuvre littéraire n’est pas un objet fermé, complet, que chaque lecteur y apporte sa propre vision, remodelant le récit avec sa propre imagination. J’ai particulièrement aimé l’idée de l’autonomie du personnage de fiction, de sa vie propre, en-dehors de l’œuvre qu’il « habite » (les fans de Jasper Fforde saisiront), pour le lecteur aussi bien que l’auteur. Ainsi de Sherlock Holmes (les preuves de son existence autonome existent : le tollé que provoqua sa disparition et surtout sa maison, à Londres, que chacun peut visiter) et Conan Doyle qui entretinrent des rapports conflictuels, peut-être pas étrangers d’ailleurs à la légèreté du grand détective dans cette affaire du chien des Baskerville.

Bien d’autres idées émaillent l’essai de Pierre Bayard, toutes plus stimulantes les unes que les autres. Sa manière légère et iconoclaste d’aborder les concepts littéraires est réellement plaisante, sans pédanterie. Deux autres œuvres ont été passées à la moulinette de la « critique policière » de Pierre Bayard : « Le meurtre de Roger Ackroyd » et « Hamlet » (!). En attendant, partez à la (re)découverte du « Chien des Baskerville » (un conseil : (re)lisez le livre de Conan Doyle avant). Ludique et passionnant.

Jack London de Jennifer Lesieur

La vie de Jack London fut un roman. C’est dans sa vie qu’il a puisé la matière de son œuvre considérable. Sa propre expérience bien sûr, mais aussi ce qu’il a vu, les histoires qu’on lui a racontées. Peu de choses le destinaient à devenir écrivain. Il naît John Griffith Chaney à San Francisco en 1876, et est abandonné avant même sa naissance par son père, un astrologue réputé. Sa mère se remarie avec John London, qui donne son nom à l’enfant de sa femme. Jack n’apprendra qu’à l’âge de 21 ans que cet homme n’est pas son père, mais il conservera toujours une grande affection pour lui. Les London s’établissent comme fermiers en Californie puis, les affaires n’étant pas florissantes, emménagent dans un quartier pauvre d’Oakland. C’est là qu’il devient un petit dur de la rue, qu’il expérimente les bars et l’alcool, mais aussi qu’il se découvre un formidable appétit de lectures, dévorant tout ce qui passe entre ses mains. 

Mais pour aider à la subsistance de la famille, Jack doit travailler dès l’enfance, tout en suivant l’école. Adolescent, il sera ouvrier en usine, pilleur d’huîtres, s’enrôlera dans la patrouille de pêche (qui pourchasse les pilleurs d’huîtres !), chassera le phoque au large du Japon, sera trimardeur sur les routes des Etats-Unis, connaîtra la prison, puis de retour au bercail, reprendra ses études. Marqué par la misère et l’exploitation du prolétariat américain, il se sensibilise alors aux thèses socialistes. Mais Jack ne se sentira jamais véritablement à son aise dans ce milieu étudiant, parmi des jeunes issus de classes aisées. C’est également l’époque de ses premières nouvelles, qu’il tente de vendre aux journaux. Le succès se fera longtemps attendre, et ne prendra véritablement son essor qu’après une année passée dans le grand nord canadien, comme chercheur d’or, d’où il ramènera quantités d’histoires « du froid ». C’est décidé, il sera écrivain. 

Je ne peux ici retracer toute la vie du grand écrivain, la biographie de Jennifer Lesieur le fait excellemment. Tout en narrant les péripéties de la vie de London, elle replace chaque nouvelle et roman dans le contexte où ils ont été écrits, faisant pour chacun un résumé, ce qui permet d’apprécier les rapports, particulièrement évidents chez cet auteur, entre vie et écriture. Sa personnalité est aussi particulièrement bien dessinée. Volontaire, avide de connaissances, boulimique de travail, London n’échappe pas aux contradictions : croyant en la réussite individuelle et militant socialiste, débordant de vie et en proie à l’abattement, voire à la dépression, dénonçant dans ses écrits le sort misérable fait aux peuples colonisés et croyant en la supériorité de la « race » anglo-saxonne… Son tempérament excessif le conduira à une mort précoce, à l’âge de 40 ans, terrassé par la maladie et l’alcool. Mais une œuvre immense nous reste. 

Passionnante, d’une lecture agréable et très bien documentée, cette biographie, à ce jour la seule, étonnamment,  parue en français, ravira tous les aficionados de Jack London. Et pour ceux qui ne connaîtraient pas son œuvre extraordinairement diverse, qui aborda tous les genres, elle leur donnera à coup sûr envie de s’y plonger sérieusement.

Les rois du crime d'Alexandre Bonny

Leurs méfaits font les gros titres des journaux, ils font peur ou fascinent, ils sont braqueurs, cambrioleurs, proxénètes, trafiquants de drogue, trempent dans des magouilles financières, immobilières ou autres affaires louches. Ce sont les vedettes du grand banditisme à la française qui ont marqué leur époque, et qui pour certains sont passés à la postérité.

Le journaliste Alexandre Bonny propose dans « Les rois du crime » quinze courts portraits de ces gangsters du XXème siècle, des années folles à nos jours. Leurs profils psychologiques sont très divers : il y a des doux et des brutaux, des impulsifs et des réfléchis, des risque-tout et des prudents, des fanfarons et des discrets, des solitaires et des grégaires, des cupides et des généreux, des besogneux et des paresseux, bref on trouve tous les caractères dans le monde de la pègre. Cependant ils ont en commun de rejeter les codes de la société des honnêtes gens, de refuser la perspective indigne à leurs yeux du métro-boulot-dodo, et sont tous animés d’une volonté de puissance qui les place d’emblée dans les marges de la société et les condamne souvent à une attitude jusqu’au-boutiste.

Autre chose les rassemble : pour la plupart, ils sont issus de milieux populaires, pauvres, voire misérables. Ils débutent souvent très jeunes dans la carrière et leur passage en maison de redressement, prison, camp ou autre bataillon disciplinaire est l’expérience qui les lance définitivement, par la fréquentation de malfrats plus chevronnés, sur la voie de la délinquance. Ajoutez à cela la possibilité de vivre sans entraves, de mener une existence aventureuse et shootée à l’adrénaline – l’excitation du danger et de l’action est souvent plus motivante que le seul appât du gain -, et tous les éléments sont en place pour faire d’un type ordinaire un « roi du crime ».

On en apprend aussi sur les liens qui unissent le Milieu au monde du show-biz, et surtout à celui de la politique. Ainsi les collabos pendant l’occupation se servirent-ils de truands pour lutter contre les résistants, qui à leur tour les utilisèrent pendant l’épuration, en échange d’une totale impunité pour leurs actions criminelles « ordinaires ». Et que dire des accointances entre le Milieu marseillais et les politiciens de la ville, ou des petits arrangements entre gangsters et services secrets ou autres officines clandestines comme l’OAS et le SAC ? Après tout, barbouzes et grands délinquants évoluant tous dans les zones d’ombre de la société, il était presque fatal qu’ils se rencontrent et, à l’occasion, s’entendent. Les plus grands criminels ne sont peut-être pas ceux que l’on croit.

Les quinze portraits sont plus ou moins acrocheurs, certains marquent plus que d’autres, et ceux-là auraient mérité d’être développés (Pierrot le Fou, Albert Spaggiari, Mesrine, Francis le Belge, le Gang des Postiches, Antonio Ferrara), car on a parfois l’impression d’un survol trop rapide. En tout cas, leur lecture est très agréable, et l’écriture alerte se rapproche plus du polar que de la biographie, ce qui cadre parfaitement au sujet. Je le recommande donc à tous ceux qui veulent s’offrir une intéressante plongée dans le monde interlope du grand banditisme français.

Ouvrage lu dans le cadre de « Masse critique » de Babelio.com.

Eloge de la démotivation de Guillaume Paoli

Pour faire avancer un âne, deux méthodes : le bâton, c’est-à-dire la sanction ou la menace de sanction, et la carotte, autrement dit la récompense. Tout repose sur le bon dosage de ces deux ingrédients. C’est sur cette métaphore que s’ouvre l’excellent essai de Guillaume Paoli, philosophe et membre du mouvement « Chômeurs heureux ». Les ânes, ce sont nous les salariés que la crainte de la pauvreté et du déclassement, et l’espoir d’une gratification financière et sociale, enchaînent au travail. « Soumis à une âpre concurrence, les propriétaires des ânes ne sont plus décidés à gaspiller de coûteuses carottes à l’exercice. Afin de baisser les coûts du travail, ils substituent à celles-ci des images coloriées, ou ils engagent des communicateurs chargés de persuader leurs employés que la perche à laquelle rien n’est accroché est en elle-même un mets succulent. Ou bien que le bâton se transformera en carotte le jour où il aura été suffisamment asséné sur leurs dos. On admire leurs efforts ».

« La motivation est une question centrale de l’époque et elle est appelée à le devenir toujours plus. » Du taylorisme, où le travail répétitif était contrôlé par des petits chefs, nous sommes passés à un système où la contrainte a été intériorisée, où toutes nos « ressources » doivent être mobilisées pour répondre aux exigences du marché, en tant que travailleurs et en tant que consommateurs. Pour les managers, rien ne vaut l’implication des employés. Celle-ci peut aller pour certains jusqu’à la dépendance au travail, plus forte à mesure que les tâches sont plus créatrices, innovantes et à responsabilités, et source de grandes souffrances (en témoignent de nombreux suicides ou dépressions). Le système capitaliste se nourrit de cette addiction qui se vit également sous la forme du manque, dans le cas des chômeurs et des stagiaires par exemple. Le travail moderne tue la joie de vivre. 

Guillaume Paoli fait dans cet essai limpide et passionnant quelques observations que le discours dominant tend à éclipser. Ainsi rappelle-t-il par exemple que le « marché » est avant tout une idéologie, un modèle d’interprétation, et non cette réalité transcendante, « naturelle », contre laquelle – veut-on nous faire croire – il serait vain de lutter. Son expansion suppose l’affaiblissement de l’état politique. C’est ce à quoi s’emploie une élite mondialisée qui fait sauter les dernières barrières nationales qui protégent du marché, imposant plus que jamais sa logique à tous les aspects de notre vie, dans le travail ou en-dehors, et façonnant les rapports sociaux.

C’est volontairement que l’auteur se borne à une critique négative du système, ne proposant rien en échange : « On en a assez vu, de ces utopies qui ne dénigraient la carotte en vigueur que pour y substituer une carotte plus tyrannique encore. » Il remarque que la critique de la société de consommation a souvent tendance à fourbir les armes de ce qu’elle prétend combattre. D’autre part, il n’existe plus d’un côté le travailleur aliéné, de l’autre le capitaliste exploiteur, mille liens les rattachent désormais l’un à l’autre, chacun est à la fois bourreau et victime. S’appuyant sur le « Discours de la servitude volontaire » de La Boétie, il constate que le système capitaliste ne perpétue sa domination que parce que nous le laissons faire. Certes, nous n’avons pas le choix de vivre en-dehors, et la lutte est par trop inégale. Alors le meilleur moyen de le combattre est-il peut-être de ralentir, voire de ne rien faire, d’opposer au mouvement perpétuel requis par le capitalisme, à l’immolation de nos énergies vitales imposées par les marchés, une inertie salutaire, une grève du zèle, de « constituer pour ainsi dire des unités de partisans du moindre effort ». « L’abstention, la suspension d’activité, le non-engagement sont aussi des moyens d’agir ». En somme, pratiquons la démotivation. Chiche ?

Le Prince de Machiavel

Niccolo Machiavelli écrit Le prince en 1513. Jusqu’en 1512, en tant que secrétaire de la seconde chancellerie, chargé des affaires étrangères de la république florentine, il accomplit des missions diplomatiques en Italie et en France. En 1512, après le retour des Médicis à Florence, il est injustement accusé d’avoir conjuré contre eux, est emprisonné et torturé. Libéré un mois plus tard, il se retire dans la campagne toscane où il rédige Le prince. Il le dédicace à Laurent de Médicis le jeune, nouveau chef du gouvernement de Florence, auprès de qui il convoite une charge de conseiller.

Machiavel a mis à profit ses années d’expérience et d’observation de vie politique et diplomatique pour écrire un traité sur ce que doit être l’art de gouverner. Il émaille sa démonstration d’exemples tirés de l’histoire contemporaine – César Borgia revient sans cesse, il semble être la figure même du prince -, de l’histoire antique, de la mythologie ou de la bible, faisant de constants allers et retours entre théorie et pratique. Il s’intéresse aux systèmes monarchiques (les principats), et se propose d’étudier « de quelles espèces ils sont, comment ils s’acquièrent, comment ils se maintiennent, pourquoi ils se perdent » (lettre du 10 décembre 1513 à Francesco Vettori).

L’auteur a donné son nom à une doctrine à forte connotation péjorative, le machiavélisme. Définition du Robert : art de gouverner efficacement sans préoccupation morale quant aux moyens. Le mot charrie avec lui les notions de ruse, de perfidie, de cynisme. Qu’on en juge : un prince doit toujours s’exercer à la guerre, y compris en temps de paix ; des vices et des vertus communément admis chez les hommes, il ne doit garder que ceux qui lui sont utiles pour garder son Etat ; il doit être avare de sa fortune et de celle de ses sujets, mais généreux avec celle des autres ; il vaut mieux être craint qu’aimé, ne pas redouter d’être cruel mais fuir le mépris et la haine; il ne faut pas toucher au bien et aux femmes de ses sujets, mais plutôt leur ôter la vie lorsqu’on veut les punir ; il n’est pas nécessaire pour le prince de tenir sa parole si cela doit se retourner contre lui ; etc. En somme, le prince doit savoir être lion et renard : « renard pour connaître les filets, et lion pour effrayer les loups ». Savoir user de la carotte et du bâton.

De tout cela il ressort une vision très négative des rapports humains. Certes le prince doit avoir pour but le bien-être de son peuple, encourager la vertu et se donner en exemple, mais les hommes étant méchants par nature, et cherchant toujours à contester son pouvoir, il lui faut savoir biaiser pour le conserver. « Paraître enclin à la pitié, fidèle, humain, intègre, religieux, et l’être ; mais avoir l’esprit ainsi fait que, lorsqu’il faut ne pas l’être, tu puisses et tu saches devenir le contraire », dit Machiavel en interpellant le prince.

On peut voir ce livre comme la mise à nu de l’action politique, dépouillée des oripeaux moraux qui masquent sa vraie nature. Machiavel fait la lumière sur la réalité de l’exercice du pouvoir, fait avant tout d’opportunisme et de calcul. Mais c’est aussi une adresse au nouveau dirigeant de Florence, une sorte de mode d’emploi pour surmonter la crise que connaît alors la république. Et tout en se posant humblement en conseiller adoptant le point de vue du peuple, il tente de redorer son blason auprès des puissants. Machiavélique, Machiavel ?

La société contre l'Etat de Pierre Clastres

Le plus grand danger de l’observateur des sociétés dites primitives est de les étudier d’après sa propre société. Il en va ainsi par exemple lorsqu’il s’agit d’étudier la notion de pouvoir. Pierre Clastres, s’appuyant sur les chroniques de voyageurs et les travaux de recherches relatifs aux sociétés indiennes d’Amérique latine (à l’exception des hautes cultures du Mexique et des Andes), constate qu’ils concluent très souvent à l’absence de pouvoir politique dans ces sociétés : toutes, […] ou presque, sont dirigées par des leaders, des chefs et […] aucun de ces caciques ne possède de « pouvoir ». En effet, rien ne semble plus étranger aux Indiens que l’idée de donner un ordre ou d’avoir à obéir. De là à conclure qu’ils vivent à un stade prépolitique, il n’y a qu’un pas.

Car la culture occidentale pense le pouvoir comme un rapport de coercition, une relation sociale de commandement-obéissance. De même, ne pouvant concevoir la société sans le pouvoir, les observateurs occidentaux ont eu tôt fait de considérer ces sociétés comme apolitiques, ce qui pour Pierre Clastres revient à les assimiler aux « sociétés animales régies par les relations naturelles de domination-soumission ». Or, pour l’auteur, « il n’y a pas de sociétés sans pouvoir », « le pouvoir politique est universel, immanent au social ». Seulement, selon les sociétés, il peut être coercitif (dans notre société occidentale par exemple), ou non coercitif (dans les sociétés amérindiennes). Et même lorsqu’il n’existe pas d’institution politique, « même là le politique est présent ». Son étude d’une chefferie indienne est riche d’enseignements : la seule fonction politique du chef est d’arbitrer les conflits, par sa parole et son prestige, mais sans aucun pouvoir décisoire ; il est d’autre part redevable au groupe de ses biens et d’un talent oratoire ; qu’il manque à ses devoirs et le groupe l’abandonnera pour un autre. Les indiens appréhendent le pouvoir comme la résurgence même de la nature, et ils ont pressenti le danger, pour leur société (la culture), d’un pouvoir séparé. Ils ont donc confié le pouvoir au chef, tout en l’empêchant de l’exercer autoritairement : « la même opération qui instaure la sphère politique lui interdit son déploiement » ; « le groupe révèle, ce faisant, son refus radical de l’autorité, une négation absolue du pouvoir ».

Ils manifestent ainsi également leur volonté de préserver leur ordre social intact. Qu’est-ce qui fait alors qu’est apparu dans l’histoire de l’humanité cet « instrument qui permet à la classe dominante d’exercer sa domination violente sur les classes dominées » : l’Etat ? Pierre Clastres ne répond pas à la question. La révolution néolithique n’offre pas d’explication satisfaisante. Sans doute est-elle plutôt à chercher du côté des bouleversements démographiques. Toujours est-il que l’apparition de l’Etat constitue pour l’auteur la véritable révolution dans l’histoire de l’humanité, et l’Etat est le critère distinctif entre les sociétés primitives et les sociétés non primitives. Pour que se constitue l’Etat, il faut que l’organisation sociale de la société primitive permette l’émergence d’un pouvoir politique séparé, que le « chef » substitue son intérêt personnel à l’intérêt collectif, que la tribu se mette au service du « chef ». La société primitive est organisée pour que cela n’arrive pas.

Les chapitres qui constituent La société contre l’Etat sont des articles qui avaient déjà paru dans diverses revues, et semblent sans lien apparent entre eux. Ils abordent différents aspects de la culture des sociétés primitives amérindiennes : la division des sexes, l’humour, l’importance de la parole du chef, la religion, la famille et le mariage, etc. Cependant, le chapitre final, éponyme et écrit pour l’ouvrage, réalise une synthèse en lien avec le sujet central. Mais son intérêt réside aussi dans sa dénonciation de l’ethnocentrisme dans les sciences sociales, et de son corollaire, l’évolutionnisme qui considère que toute société est doit nécessairement passer d’une économie de « subsistance » à une économie de marché, d’une organisation socio-politique sans Etat à une autre avec Etat, etc. L’étude des sociétés amérindiennes nous montre que bien au contraire l’histoire n’est pas à sens unique, et que toute société n’est pas pour l’Etat. Un ouvrage primordial.

Discours de la servitude volontaire d'Etienne de La Boétie

Lorsqu’il écrit le Discours de la servitude humaine, Etienne de la Boétie (1530-1563) étudie le droit à l’université d’Orléans, l’une des plus réputées d’Europe à l’époque. Montaigne, son grand ami, nous dit dans ses Essais qu’il n’avait alors pas encore 18 ans. Des controverses ont éclaté à ce sujet : le Discours n’a pu être écrit par un si jeune homme. Partant, soit il l’a écrit à un âge plus mûr, soit c’est Montaigne lui-même – qui voulait l’inclure dans l’une des éditons de ses Essais – qui en l’auteur. Il est admis de nos jours que c’est bien La Boétie qui a rédigé le Discours, et ce dans sa « prime jeunesse » (même s’il est possible qu’il l’ait retouché plus tard, ou que Montaigne y ait apporté des corrections ou des ajouts). On se trouve donc face à un texte révélant un esprit brillant et d’une grande précocité. Certains commentateurs n’y voient qu’un classique exercice de rhétorique, tel qu’en pratiquaient les étudiants d’alors. C’est cela et beaucoup plus : un essai de philosophie et de psychologie politiques.

Pour La Boétie, il est dans la nature de l’homme d’être libre et raisonnable. Pourtant , il observe que les hommes subissent souvent le joug d’autres hommes, quand ce n’est pas d’un seul. Ainsi soumis, ils semblent préférer souffrir et servir leur tyran, plutôt que de rechercher la liberté à laquelle leur nature aspire. La Boétie voit plusieurs causes à cette soumission : les hommes, naissant dans le servage, sont éduqués à obéir ; ils sont abêtis par les divertissements et les quelques faveurs que leur prodigue le tyran ; enfin, le despote se fait aider par quelques vassaux qui eux-mêmes en soumettent d’autres, ainsi de suite jusqu’à former une longue chaîne de soumission.

Cependant, plus qu’à une dénonciation de la tyrannie, c’est à celle de la passivité du peuple que s’attache La Boétie. En effet, sans la résignation, voire l’approbation du peuple, pas de tyrannie possible. Par quelle perversion de leur nature les hommes se laissent-ils mettre le joug, alors même que cela ne leur apporte que peines et malheurs ? Car il ne leur suffirait que de vouloir se libérer pour que cesse toute servitude : Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres.

Le Discours a inspiré nombre de révolutionnaires des époques ultérieures, en particulier aux XVIIIème et XIXème siècles. Cependant, pas d’appel à la sédition et au désordre public chez La Boétie. Il était trop soucieux de paix sociale pour cela, horrifié qu’il était par les guerres de religion qui ensanglantaient le pays à son époque. On était encore loin également de notions telles que souveraineté du peuple et démocratie. En revanche, il nous disait ceci : l’homme ne peut se laisser dominer sans se renier lui-même. Il est responsable de sa condition et il n’appartient qu’à lui de la changer. La leçon vaut en tout temps et en tout lieu, y compris ici et maintenant où la servitude, qu’elle soit politique ou économique, ou les deux à la fois, est bien d’actualité.

La dynamique du capitalisme de Fernand Braudel

Encore un petit livre (120 pages) bien passionnant. Il s’agit en fait de la présentation dans ses grandes lignes d’un livre beaucoup plus imposant : Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècles. On a ainsi accès à une sorte de fiche de lecture, de synthèse, par l’auteur lui-même en plus, ce qui dispense, du moins dans l’immédiat, de s’attaquer à l’ouvrage principal.

Ce petit livre est intéressant à plus d’un titre. D’abord bien sûr parce qu’il fait le résumé de l’histoire économique du monde (en particulier de l’Europe) sur une période (1400 – 1800) qui va connaître, de ce point de vue, de grands bouleversements. Mais surtout parce qu’il permet d’interroger notre époque. En effet, nombre des faits décrits ici, en particulier concernant la naissance du capitalisme et la façon dont il s’est imposé, sont toujours pertinents de nos jours si l’on veut analyser ce système économique. 

On a tendance à penser l’histoire économique selon cette succession : esclavage, puis servage, puis capitalisme. Dès le XVe siècle existent des régions économiques – Fernand Braudel les appelle des économies-monde – distinctes, délimitées, avec chacune son centre (une ville en général) et, autour, des zones successives et des marges, de plus en plus dépendantes et de moins en moins favorisées à mesure qu’on s’éloigne du centre. Parlant de l’économie-monde « Europe » au XVIIe siècle dont le centre est alors Amsterdam, il dit : « L’économie-monde européenne, en 1650, c’est la juxtaposition, la coexistence de sociétés qui vont de la société déjà capitaliste, la hollandaise, aux sociétés serviles et esclavagistes, tout au bas de l’échelle […] En fait le capitalisme vit de cet étagement régulier : les zones externes nourrissent les zones médianes, et surtout les centrales ». A l’heure de l’économie mondialisée, il semble bien que cette juxtaposition de zones riches et de zones en marge, dépendantes plus que participantes, soit toujours d’actualité.

Autre fait du passé qui éclaire notre époque : le capitalisme est le « privilège du petit nombre ». Il naît lorsque des marchands décident de se faire intermédiaires entre producteurs et consommateurs, pour vendre les marchandises dans les grandes ou les ports exportateurs, dégageant ainsi de gros bénéfices et accumulant les capitaux qui s’investiront ailleurs.   Très tôt, la bourgeoisie « pour asseoir sa fortune et sa puissance, s’appuie successivement ou simultanément sur le commerce, sur l’usure, sur le commerce au loin, sur l’ « office » administratif et sur la terre ». Reprenant le modèle des grandes familles seigneuriales – qu’elle va d’ailleurs parasiter puis dominer -, avec leur lignage, leur histoire, la bourgeoisie accumule progressivement le capital et se le transmet. La bourgeoisie est ainsi « porteuse du processus capitaliste ». Mais le capitalisme ne finit de s’imposer qu’avec la complaisance, du moins la neutralité, de l’Etat : « le capitalisme ne triomphe que lorsqu’il s’identifie avec l’Etat, qu’il est l’Etat ». C’est bel et bien toujours cette classe dominante (n’en déplaise à ceux que ce vocabulaire marxisant rebute, à leurs yeux sans doute pas assez « moderne »), la bourgeoisie, qui détient le capital, le transmet à l’intérieur de son groupe, occupe les postes-clés de la politique et de l’économie (les deux de plus en plus mêlés), assure (ou tente d’assurer) une stabilité et hiérarchisation sociales absolument nécessaires à ses intérêts et s’organise au niveau mondial pour que cela continue ainsi jusqu’à la consommation des siècles. Je renvoie à ce sujet à l’excellent livre de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie.

Je finirai par la distinction qu’opère Fernand Braudel entre économie de marché et capitalisme, termes que l’on pense souvent synonymes. La première existait bien avant le capitalisme, il s’agit de cette économie d’échange qui fait le lien directement entre la production et la consommation, et qui est le fait des paysans, des artisans qui vendent, dans leur boutiques, sur les marchés ou les foires, ce qu’ils ont eux-mêmes produit. Le capitalisme survient, on l’a vu, lorsque apparaît cette classe de gros marchands, avec de gros capitaux, se posant en intermédiaires et prenant le contrôle du marché. Il s’agit donc bien de deux choses différentes : le capitalisme dérive de l’économie de marché. Autrement dit : économie de marché et capitalisme ont longtemps coexisté. C’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui, le capitalisme n’ayant pas envahi tout l’espace économique et social. Fort heureusement.

Je n’aime pas l’histoire pour l’histoire, pour la simple évocation de temps révolus. Je l’aime lorsqu’elle jette un pont entre passé et présent, qu’elle donne du recul sur notre temps et lève un coin du voile sur l’époque contemporaine. Comme ce livre par exemple.

Pas de pitié pour les gueux de Laurent Cordonnier

 On s’intéressera aussi sur ce blog à des essais dans différents domaines : philosophie, politique, économie…et bien sûr les arts. Allez, on commence par Pas de pitié pour les gueux de Laurent Cordonnier.

Ce petit livre est sous-titré « Sur les théories économiques du chômage ». Lesdites théories sont en fait celles qui ont cours depuis 30 à 40 ans et qui découlent de la théorie économique néo-classique. Il vous suffit de lire les journaux (si vous en avez le courage) ou tout simplement d’écouter le journal télévisé (si vous n’avez rien de mieux à  faire) pour vous apercevoir que ce sont celles qui inspirent le discours dominant sur le chômage actuellement.

Alors qu’en est-il d’après cette théorie ? Pour aller vite : le marché du travail est un marché comme les autres ; s’y échangent des quantités de travail (entre offreurs et demandeurs de travail, les salariés et les patrons), ce qui détermine un prix d’équilibre (le salaire) ; à ce prix d’équilibre, le plein emploi est assuré…normalement.

Or, que constate-t-on ? Il y a du chômage. Serait-ce dû à une déficience du marché ? En tout cas pas du marché en lui-même, qu’ « on ne saurait blâmer ». Non, le problème (c’est toujours la théorie néo-classique qui parle), c’est qu’on ne le laisse pas fonctionner librement , qu’il est entravé par toute une série de dispositifs sensés protéger le salarié mais qui au final le desservent : le SMIC , les dispositifs d’assurance et d’assistance, les réglementations du travail, les syndicats… De plus, l’attitude même des travailleurs sur le marché du travail est cause de leurs malheurs.

Maniant parfaitement l’ironie, l’auteur nous montre le génie de cette théorie : « renverser l’ordre des choses ». Ce qui était conséquence du chômage devient sa cause : ce que l’on croyait destiné à préserver le travailleur des affres résultant des aléas économiques et des temps de disette devient ainsi, grâce à la perspicacité de l’homme de science, le responsable même des malheurs qui s’abattent sur les miséreux, nous dit-il.

Une autre question apparaît également à la lecture de cet essai : l’économie est un outil de domination intellectuelle d’autant plus redoutable qu’elle emprunte un raisonnement logique et un langage mathématique qui la font furieusement ressembler à une science exacte. Seulement, tout peut être exact, sans que rien ne soit vrai. « Drapée ainsi dans les apparences du discours scientifique », il ne reste plus qu’à l’utiliser à des fins politiques et idéologiques. Ceci amène d’ailleurs une autre question : au final, à qui cela profite-t-il ?

D’un abord pas toujours évident, surtout pour qui, comme moi, n’est pas très à l’aise avec l’économie, ce court essai mérite qu’on s’accroche. Publié en 2000, il est plus que jamais d’actualité. A noter au passage la qualité de la maison d’édition : Raisons d’agir.