Le dimanche des mères de Graham Swift

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C’était le 30 mars 1924, le jour du dimanche des mères. Chaque année à cette date, les aristocrates donnaient une journée de congé à leurs domestiques pour qu’ils rendent visite à leurs mères. Ces familles, portant pour nombre d’entre elles le deuil de leurs fils partis au front, voient le monde changé autour d’eux et essaient de s’accrocher à leurs traditions : « Étrange coutume que ce dimanche des mères en perspective, un rituel sur son déclin, mais les Niven et les Sheringham y tenaient encore, comme tout le monde d’ailleurs, du moins dans le bucolique Bershire, et cela pour une même et triste raison : la nostalgie du passé. Ainsi les Niven et les Sheringham tenaient-ils sans doute encore plus les uns aux autres qu’autrefois, comme s’ils étaient fondus en une seule et même famille décimée. » Jane Fairchild, la bonne des Niven, est orpheline. Ce n’est donc pas sa mère qu’elle ira voir ce 30 mars 1924 mais son amant, Paul Sheringham, fils de l’aristocratie qui va bientôt se marier. Ce 30 mars 1924, ils se retrouvent, pour la dernière fois et cette journée restera  à jamais gravée dans l’esprit de Jane.

Je découvre avec bonheur la plume de Graham Swift avec ce roman. A travers les détails de cette journée de 1924, l’auteur dessine le destin de Jane et nous montre en quoi ce 30 mars fut décisif dans sa vie. La lumière, les odeurs, les sensations s’inscrivent durablement dans son esprit et ils cristallisent ses envies, son ambition. Graham Swift, à travers quelques phrases disséminés dans le roman, nous projette dans le futur de Jane lorsqu’elle est très âgée. Le texte est sa réminiscence de ce jour crucial, les mots sont lumineux et nimbés d’une douce nostalgie.

Bientôt, après cette belle et chaude journée de 1924, Jane quittera les Niven et connaîtra une belle destinée. A l’apogée de Jane répond le déclin des grandes familles aristocratiques. L’après 1ère Guerre Mondiale sonne le glas d’un monde. La modernité va peu à peu balayer les traditions de cette classe sociale qui se pensait éternelle. Les domestiques, comme Jane, peuvent aspirer à une autre vie. La série « Downton Abbey » ou « La partie de chasse » de Isabel Colegate montraient bien ce basculement, cette disparition lente mais inéluctable des traditions de l’aristocratie anglaise. Un monde disparaît pour laisser sa place à un autre.

« Le dimanche des mères » est un roman remarquable de concision éclairé par une écriture splendide, sensible et subtile.

 

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Rendez-vous avec le mystère de Julia Chapman

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A la mort de sa mère, Jimmy Thornton découvre avec surprise son testament. Mrs Thornton lègue bien entendu ses biens à son fils mais également à sa fille Olivia. Le problème, c’est ce que Livvy Thornton est décédée dans un accident de voiture vingt quatre ans plus tôt. Le notaire de la famille, Matty Thistlethwaite, ne trouvant pas de certificat de décès, il décide d’engager Samson O’Brien, détective privé, récemment de retour à Bruncliffe. Le notaire insiste pour que Samson travaille avec Delilah Metcalfe. Contrairement à Samson, sa famille est originaire de la ville et elle saura mettre en confiance les habitants. L’affaire devrait cependant se régler rapidement. Il ne s’agit certainement que d’un problème administratif… Samson et Delilah vont découvrir que la mort de Livvy Thornton cache bien des secrets.

« Rendez-vous avec le mystère » est le 3ème tome de la série de Julia Chapman, les détectives du Yorkshire. Comme dans les deux précédents tomes, ce qui est plaisant pour le lecteur, c’est de retrouver les habitants de Bruncliffe. Julia Chapman a le don de créer des personnages attachants que l’on a plaisir à retrouver : Delilah, son fort caractère, son indépendance et son chien Calimero, Samson et ses multiples secrets sur sa vie passée de policier infiltré, les pensionnaires de la maison de retraite de Fellside Court, Will Metcalfe, le frère rugueux de Delilah, Ida Capstick, la femme de ménage de Samson et Delilah qui ne parle jamais pour ne rien dire, etc… L’univers de Bruncliffe permet aux lecteurs de se sentir en terrain conquis, dans une ambiance cosy à souhait !

Dans ce troisième tome, l’intrigue commençait très bien. Cette histoire de certificat de décès était intéressante et permettait beaucoup de développements et de pistes (fausses ou véritables). Mais malheureusement, Julia Chapman nous donne beaucoup trop d’indices évidents et l’on comprend rapidement quel va être le dénouement. Et à certains moments, Samson et Delilah m’ont semblé vraiment lents à comprendre ou à faire le lien entre différentes informations. En tant que lectrice, j’ai besoin d’être surprise par le dénouement ou par la qualité de déduction de l’enquêteur. Un peu plus de mystère, de suspens ne nuirait pas à l’intrigue.

« Rendez-vous avec le mystère » nous permet de replonger dans l’univers sympathique de Bruncliffe dont les personnages sont attachants. L’enquête, même si elle partait bien, se révèle trop évidente à élucider. Le tout manque singulièrement de mystère contrairement au titre du roman…

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Love de Angela Carter

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Lee et Buzz sont frères, ils ont été élevés par leur tante après que leur mère ait été internée dans un hôpital psychiatrique. Les deux frères sont très indépendants, originaux et inséparables. Pourtant à 18 ans, Buzz part en Afrique du Nord sans son frère. Lorsqu’il revient Lee a épousé une jeune femme prénommée Annabel. Buzz habite chez eux, n’ayant aucunement l’intention de travailler. Annabel et Buzz deviennent rapidement complices car ils ont une certaine étrangeté en commun. Le trio devient au fil du temps très toxique.

« Love » est le premier roman d’Angela Carter que je lisais et je dois avouer en être ressortie perplexe. L’univers de cette auteure est assez déroutant. « Love », dont le titre est extrêmement ironique, est une histoire d’amour cruelle marquée par les névroses de ses personnages. Le mariage de Lee et Annabel est voué à l’échec dès le départ. Elle est « (…) capable de toutes les nuances de la mélancolie, depuis la tristesse indolente jusqu’au désespoir le plus noir. » Lui, place la liberté au-dessus de tout et il « (…) montrait la même froideur et le même détachement dans ses relations avec les femmes car, pour accéder à la liberté, il fallait obligatoirement être dégagé de toute responsabilité. » Ils se marient pourtant pour satisfaire les parents d’Annabel. Le fait de se plier aux conventions sociales va d’emblée pourrir les relations des deux partenaires. La présence de Buzz, toxique et totalement barré, accélère la désintégration du couple. Le trio est mu par des pulsions violentes et morbides. Angela carter crée un véritable malaise, une ambiance mortifère qui met mal à l’aise à la lecture de son roman. La quatrième de couverture parle d’un féminisme radical, je dois avouer avoir plaint autant Annabel que Lee qui sont tous les deux embarqués dans un véritable cauchemar.

« Love » est un roman déstabilisant tant l’histoire de ce trio est étouffante et tant leurs relations sont imprégnées de perversité.

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L’héritier, une histoire d’amour de Vita Sackville-West

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Miss Chase, propriétaire du domaine de Blackboys, vient de mourir. La propriété revient à son unique neveu qu’elle connait peu, Mr Chase, qui réside et travaille à Wolverhampton. Les notaires de Miss Chase s’empressent de régler la succession et surtout la vente du domaine et de ses dépendances qui leur rapportera un bon pourcentage. Mr Chase est un homme morne, pauvre, vivant dans un appartement et ne sachant que faire d’une demeure dans le plus pur style élizabéthain. Contraint à rester à Blackboys en attendant la vente, Mr Chase découvre sa propriété, ses jardins, les agriculteurs qui cultivent ses terres. Il sent confusément qu’il s’inscrit dans une tradition et se sent soudainement serein.

« L’héritier, une histoire d’amour » est un roman où l’on retrouve de manière flagrante son auteure derrière la trame de l’histoire. Vita Sackville-West était extrêmement attachée aux lieux où elle a vécu. Ce fut le cas du château de Sissinghurst qu’elle acheta en 1930 avec son mari Harold Nicolson et qu’ils aménagèrent à leur goût. Mais l’achat de ce château était le résultat d’une séparation douloureuse : celle de Vita avec le château élizabéthain où elle avait grandi, Knole. Son père décède en 1928 et n’ayant pas d’héritier mâle, le château revient à un oncle selon la loi anglaise.

Ce que Vita exprime dans « L’héritier », c’est un attachement viscéral à une terre, à une propriété. Mr Chase n’a aucun lien avec sa famille. Il savait qu’une fois sa tante décédée, il allait hériter de Blackboys. Mais cela restait très lointain, la propriété était désincarnée. Les jours passés là-bas vont lui apprendre l’importance de sa lignée, de son appartenance à Blackboys et à sa famille. La maison symbolise ses racines, la tradition à laquelle appartiennent les Chase. Il découvre également la beauté des jardins : « Il connut l’odeur âcre de l’herbe coupée, et la caresse de la rosée sur ses chevilles. (…) Il connut le coup de bec du pivert sur les troncs d’arbres et à midi, le roucoulement fort énamouré, fort ensommeillé, des pigeons dans les hêtres.  Il connut le bourdonnement repu de l’abeille qui butinait, le grincement de la sauterelle le long des haies. Il connut le giclement du lait dans les sceaux, les meuglements indolents dans les étables. Il connut le merveilleux éclat d’un pétale dans un rayon de soleil, sa limpidité fibreuse, semblable à la transparence de cornaline de doigts de femme devant une lampe puissante. » 

« L’héritier, une histoire d’amour » est un texte qui ressemble à Vita Sackville-West et qui souligne son attachement à ses origines, à sa terre.

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L’étang de Claire-Louise Bennett

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On sait peu de choses sur la narratrice de « L’étang ». C’est une jeune femme solitaire qui a récemment renoncé à sa thèse. Elle a choisi de vivre à la campagne en Irlande où elle loue un cottage. Près de sa nouvelle maison, se trouve un lac où elle aime se rendre pour se promener.

Le premier roman de Claire-Louise Bennett est assez déroutant. l’auteure nous plonge dans les pensées, les rêveries de son personnage. En vingt chapitres assez courts, elle nous décrit le quotidien de cette femme seule qui s’absorbe dans chaque détail de sa vie. Chaque chapitre pourrait presque exister sans les autres puisqu’il s’agit de pensées disparates. Et c’est ce qui nous désoriente car il n’est pas si facile de pénétrer dans le cerveau de quelqu’un.

« Vous n’avez pas idée comme ça bouillonne de passion là-dedans. » La protagoniste s’intéresse aussi bien aux plantations dans son jardin, qu’au concentré de tomates ou aux boutons de réglage de sa cuisinière qu’il faudrait remplacer. Elle semble s’être volontairement retirée du monde et tend à communier avec la nature, avec cette maison qui lui a plu immédiatement. Elle repense également à d’anciens amants, retrouve dans ses affaires une lettre d’un ancien amoureux. Souvent, la narratrice nous interpelle comme si elle se confiait à nous, lecteurs. Le ton est tour à tour drôle, grave, mélancolique. Le personnage souffre-t-il de la solitude ou en jouit-il ? Les deux à la fois selon l’évolution de ses sentiments, de ses rêveries.

« L’étang » est un premier roman étonnant qui m’a fait penser aux « Vagues » de Virginia Woolf. Nous sommes plongés dans le flot de conscience de la narratrice qui se concentre sur les détails de son quotidien, sur ses humeurs. Un voyage singulier au cœur d’une âme solitaire.

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Les confessions de Frannie Langton de Sara Collins

Le 5 avril 1826 s’ouvre, au Old Bailey, le procès de Frances Langton. Elle est jugée pour le meurtre prémédité de George et Marguerite Benham chez qui Frannie était une servante. C’est la gouvernante, Mme Linux, qui a trouvé les deux corps couverts de sang. Frannie se trouvait dans le lit de Mme Benham et dormait très profondément. Elle dit ne se souvenir de rien et se déclare innocente des deux assassinats. C’est pour aider son avocat que Frannie décide d’écrire son histoire, celle d’une mulâtresse née en Jamaïque dans une plantation d’esclaves.

« Les confessions de Frannie Langton » est le premier roman de Sara Collins et il revisite le roman gothique. La référence première de l’auteure pour son roman est « Jane Eyre », ici  l’héroïne ne tombe pas amoureuse de Mr Rochester mais de la folle dans le grenier ! On retrouve dans ce roman l’ambiance pleine de mystère des romans gothiques. Il m’a également évoqué « Frankenstein » puisque le premier maître de Frannie était un scientifique réalisant des expériences douteuses sur des corps. Sara Collins évoque les recherches réalisées à l’époque sur les personnes noires. Il est question d’abolir l’esclavage mais dans le même temps, les scientifiques continuent à vouloir prouver que les noirs ne sont pas vraiment humains. Frannie est elle-même au cœur de l’expérience puisque Langton décide de l’éduquer afin de tester les limites de son intelligence.

La grande force du roman de Sara Collins, c’est son personnage principal. Frannie s’adresse à nous à la première personne, le ton de son récit est celui de la colère. Sa voix est forte, elle est parfaitement crédible. Ce n’est pas un personnage angélique, Frannie n’est pas qu’une victime et c’est son ambivalence qui fait le sel de son personnage. Sara Collins fait également d’elle une grande lectrice. Une fois qu’elle a appris à lire, elle est avide de savoir, de livres ce qui nous la rend hautement sympathique !

Enfin, on peut dire que « Les confessions de Frannie Langton » est un roman féministe qui met en lumière deux oppressés aux destinées différentes : Frannie et Marguerite Benham. Issues de milieux sociaux opposés, les deux femmes n’en restent pas moins des victimes des hommes qui décident de leurs vies. Les deux femmes aimeraient devenir écrivains et en sont empêchées. Marguerite n’a certes pas les sols à récurer mais sa vie dépend entièrement du bon vouloir de son mari. Frannie et Marguerite sont embarqués dans la galère et sont privées de liberté.

« Les confessions de Frannie Langton » est un livre qui possède de nombreuses qualités, en tête desquelles se trouve son héroïne principale. Le roman aborde des thématiques variées : les races, les classes sociales, la sexualité, les sciences, l’éducation, la drogue, la servitude. Et c’est sans doute ici que se situe pour moi son défaut, Sara Collins a voulu trop en mettre dans son premier roman. Il n’en reste pas moins que sa lecture est très agréable et que sa manière de revisiter le roman gothique est pertinente.

 

Tout ce qui nous submerge de Daisy Johnson

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A 32 ans, Gretel vit avec sa mère, Sarah, qui est atteinte de la maladie d’Alzheimer. La cohabitation est compliquée et pas uniquement en raison de la dégénérescence de Sarah. Gretel vient seulement de la retrouver. Seize ans auparavant, Sarah a abandonné sa fille sans jamais la recontacter. « Je venais d’avoir seize ans. On se disputait souvent, parfois tu me frappais, parfois c’était moi. On était comme le marteau et l’enclume. Peut-être que c’est à cause de ça que tu es partie. Je pense que pour toi, une famille n’a jamais constitué un lien capable de retenir les gens. Je ne savais pas ce qui allait se passer, même si j’aurais sans doute dû. » Gretel a besoin de réponses quant aux questions qu’elle se pose sur leur vie passée. Pourquoi Sarah l’a-t-elle abandonnée ? Qui était Marcus, le jeune homme qui a vécu quelques temps avec elles sur leur péniche ? Le Bonak, une créature vivant dans l’eau, existait-il vraiment ?

« Tout ce qui nous submerge » est le premier roman de Daisy Johnson et il a été finaliste du Man Booker Prize. Le roman commence très bien. La relation entre Gretel et Sarah était vraiment intéressante et originale. Gretel, lexicographe, espère désespérément soutirer à sa mère les mots pour comprendre. Mais Sarah a des absences, mélange présent et passé. Le récit alterne alors entre les deux. Sarah et sa fille vivaient seules dans une péniche amarrée le long des canaux de l’Oxfordshire. Toutes les deux étaient en vase-clos, Sarah inventait un langage pour sa fille. Le Bonak était un mythe, lui aussi inventé par Sarah. Cette créature sous-marine enlèverait les enfants. Mais elle symbolisait surtout tout ce qui faisait peur, tout ce qui pouvait submerger Sarah et Gretel.  Ces différentes inventions m’ont beaucoup plu et la langue de Daisy Johnson est poétique, maîtrisée.

Tout allait bien jusqu’à l’arrivée de Marcus. Ce dernier est resté un mois sur la péniche, il a fui son foyer suite à une prophétie : Marcus va tuer son père et coucher avec sa mère. Vous aurez reconnu sans peine Oedipe. Malheureusement, je n’ai pas trouvé que l’histoire de Marcus s’imbriquait bien dans celle de Gretel. Elle m’a semblé totalement plaquée, superposée sans qu’elle n’apporte rien à l’intrigue principale. Vouloir mettre Oedipe dans ce roman m’a alors paru superficiel et inutile d’autant plus que la relation entre Gretel et sa mère se suffisait à elle-même.

Ma lecture de « Tout ce qui nous submerge » fut mitigée. Il est évident que Daisy Johnson a du talent, le duo Gretel-Sarah le prouve, mais son envie d’ajouter à son roman le mythe d’Oedipe gâche l’ensemble. Dommage.

La faille du temps de Jeanette Winterson

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Par une nuit de tempête en Nouvelle Bohême, Shep et son fils Clo assistent à une terrible scène. Un homme est assassiné sous leurs yeux. Ils ne peuvent rien faire pour l’aider. L’un de leurs pneus explose suite aux tirs des tueurs. Shep et Clo réussissent à se sauver et s’arrêtent plus loin pour changer leur pneu, devant l’hôpital. Devant celui-ci se trouve une boîte à bébés où l’on peut déposer ceux qui ne sont pas les bienvenus. Shep y découvre un nourrisson et une mallette remplie d’argent. Il pressent que cet enfant est lié à la scène violente à laquelle il vient d’assister. « Je m’aperçois plus ou moins que j’ai le démonte-pneu à la main. J’avance sans bouger pour ouvrir la boîte. C’est facile. Je prends le bébé et elle est aussi légère qu’une étoile. » Comment l’enfant est-il arrivé là ?

Jeanette Winterson est une grande amoureuse de la littérature, il n’est donc pas étonnant de la retrouver dans le projet de relectures de Shakespeare lancé par les éditons Hogarth. L’auteure a choisi de réécrire « Le conte d’hiver » et ce pour deux raisons. Tout d’abord, comme le début du roman le monte, le cœur de l’histoire est l’abandon et l’adoption d’un bébé. Comme elle l’avait raconté dans « Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? », Jeannette Winterson est elle-même une enfant adoptée, le sujet la touche donc tout particulièrement.

Ensuite, elle l’explique à la fin du livre, elle était intéressée par la thématique du pardon. « Le conte d’hiver » reprend le thème de la jalousie qui était déjà traité dans « Othello ». Léo, richissime businessman, pense que sa femme MiMi n’est pas enceinte de lui mais de son meilleur ami Xeno. Comme dans « Othello », la paranoïa transforme totalement Léo qui ici utilise les nouvelles technologies pour espionner sa femme avec une webcam placée dans leur chambre. Cette folle jalousie aura de graves conséquences mais contrairement à « Othello », l’histoire se termine par un pardon. Et, comme Jeanette Winterson l’explique parfaitement, Shakespeare explore le pardon dans ses dernières pièces. « Quant au temps qui pose toutes les limites, il nous offre notre seule et unique chance pour nous libérer de celles-ci. Nous n’étions pas pris au piège, finalement. Le temps peut se racheter. Celle qui a été perdue a été retrouvée… »

Jeanette Winterson s’inscrit fortement dans la lignée de Shakespeare. Au début du livre, elle propose un résumé de « L’original » et ensuite « La reprise ». Son livre prend un peu la forme d’une pièce de théâtre avec trois parties ponctuées d’entractes. Les personnages sont clairement reconnaissables et plongés dans l’époque contemporaine. L’intrigue se tisse entre le milieu financier, le milieu de la musique et celui des jeux vidéo. « La faille du temps » s’inscrit donc totalement dans notre époque contemporaine et Jeanette Winterson s’amuse à glisser dans son histoire des clins d’œil à Shakespeare et à elle-même.

« La faille du temps » est une nouvelle fois une reprise très intéressante de Shakespeare et Jeanette Winterson semble s’être beaucoup amusée à reprendre « Le conte d’hiver ».

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La maison d’Âpre-vent de Charles Dickens

Esther Summerson est orpheline, elle a été élevée par sa tante qui ne lui a jamais rien révélé sur l’identité de ses parents. La tante s’occupe d’Esther sans amour et la fait expier sans cesse la faute de sa mère. On suppose donc qu’Esther est une enfant illégitime. A la mort de sa tante, Esther rencontre M. Jarndyce qui souhaite qu’elle vienne tenir compagnie à sa pupille Ada Clare. Le bienveillant M. Jarndyce a également pris sous son aile Richard Carstone. Tous vont résider dans le Hertforshire dans la maison d’Âpre-Vent. Le nom est quelque peu lugubre et il vient de l’état dans lequel le précédent propriétaire l’avait laissé. L’oncle de M. Jarndyce s’était impliqué dans un procès familial, Jarndyce vs Jarndyce, et il y a laissé sa santé physique et mental. Il s’est d’ailleurs suicidé dans cette maison qu’il avait laissée se délabrer peu à peu. M. Jarndyce ne souhaite donc  pas s’impliquer dans ce procès interminable. Richard, cousin de M. Jarndyce, pense pouvoir mettre fin au procès et récupérer l’héritage qui est en jeu. Il souhaite en effet épouser Ada. Mais il ne sait pas dans quel terrible engrenage il vient de mettre le doigt.

Disons-le tout de suite, « La maison d’Âpre-Vent » est un chef-d’oeuvre et il montre l’incroyable maîtrise narrative de Charles Dickens. Le livre est raconté au travers de deux types de narration : celle d’un narrateur omniscient et celle d’Esther à la première personne du singulier, ce qui rend la « Maison d’Âpre-Vent » particulièrement originale et singulière. C’est un roman foisonnant où tous les personnages, les intrigues finissent par converger vers le procès Jarndyce vs Jarndyce (procès qui est tout à la fois un fil rouge et un prétexte narratif). Ce livre est l’occasion pour Dickens de dénoncer un système judiciaire absurde où les procès n’en finissent jamais et où les justiciables se font broyer. Esther l’exprime ainsi : « (…) contempler le Lord Chancelier et tout le déploiement d’hommes de loi disposés au-dessous de lui, comme si personne n’avait jamais entendu dire que dans toute l’Angleterre l’institution au nom de laquelle ils se réunissaient était une amère plaisanterie, était unanimement considérée avec horreur, mépris et indignation, avait la réputation d’être si scandaleuse et si funeste qu’il ne faudrait guère moins qu’un miracle pour qu’elle produisit un bien quelconque pour quiconque : tout cela fut pour moi, qui n’en avais aucune expérience, si étrange et contradictoire que je fus au premier abord incrédule et incapable de comprendre. »  On verra dans le roman des hommes et des femmes perdre goût à la vie face à la lenteur terrifiante du système judiciaire.

« La maison d’Âpre-Vent », c’est également une impressionnante galerie de personnages  (environ une cinquantaine) qui tous ont un rapport avec le procès de M. Jarndyce ou avec la destinée d’Esther. Toutes les couches sociales y sont représentées, nous passons de la méprisante Lady Dedlock au pauvre petit Jo, balayeur de rues de son état. Certains sont comiques et ridicules comme Sir Leicester Dedlock ou l’insupportable M. Skimpole, certains ont des destins tragiques comme Mlle Flite ou M. Gridley, d’autres sont terrifiants comme le redoutable conseiller juridique de Sir Leicester, M. Tulkinghorn. Et puis, il y a Londres, un personnage à part entière, une ville rongée par le brouillard né de la révolution industrielle.

« La maison d’Âpre-Vent » est à tour à tour drôle et tragique, une critique sociale et un roman victorien aux nombreux rebondissements. Charles Dickens signe là un des plus grands romans de la littérature anglaise du 19ème siècle.

 

Le petit sapin de Noël de Stella Gibbons

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« Le petit sapin de Noël » de Stella Gibbons est un recueil de quinze nouvelles dont seule la première se déroule durant la période des fêtes de fin d’année. Elles ont été écrites et oubliées durant l’entre-deux-guerres. Elles traitent quasiment toutes de l’amour, du couple et de la place des femmes.

Un certain nombre de nouvelles sont idéales pour cette période de l’année, elles relèvent presque du conte de fée. C’est le cas dans « Le petit sapin de Noël », « Un jeune homme en haillons », « L’ennui de la fête » et « Le frère de Mr Amberly ». L’amour y surgit  de manière totalement inopinée. Les personnages centraux de ces histoires ne cherchent pas forcément l’amour au début des nouvelles. Mais le hasard fait bien les choses et ils croisent ou retrouvent le grand amour.

Le mariage n’est pourtant pas idéalisé chez Stella Gibbons. Dans plusieurs nouvelles, les couples sont au bord de la rupture. Dans la plus cruelle des nouvelles, « Pour le meilleur et pour le pire », l’auteure met en scène toute l’incompréhension entre un mari et sa femme, la communication est rompue entre eux. Le mariage est décrit dans « L’enclos » comme un enfermement :

« -Mais tous les mariages ne sont quand même pas comme un enclos ?

-Tous les vrais mariages le sont, répondit son mari. » 

Entre le coup de foudre et le naufrage, on voit bien que les femmes vivent un entre-deux. Elles sont à cheval entre la modernité et la tradition. A ce tire, la nouvelle intitulée « La part du gâteau » est extrêmement intéressante. Elle met en scène une jeune femme fière de son travail et qui doit interviewer une ancienne suffragette. « Il doit être triste de tomber aussi bas, après avoir cru qu’on allait révolutionner le monde en 1913. Mais elles étaient si bêtes, ces suffragettes et féministes. Toutes en proie à la manie masculine de protester, toutes habillées en hommes alors qu’elles détestaient les hommes…Elles renonçaient à tout le plaisir qu’il y a à être une femme (…), elles se mettaient les gens à dos. C’étaient de redoutables combattantes, j’imagine…mais qu’elles idiotes ! Elles ne savaient pas s’y prendre pour avoir leur part du gâteau. Ma génération, en revanche, a poussé à sa perfection l’art de manger son gâteau. Nous avons des métiers d’hommes, des salaires d’hommes, avec le plaisir d’être une femme par dessus le marché. Les heureuses gagnantes, c’est nous ! » Cette femme, qui se voit comme une gagnante, va néanmoins se précipiter pour rattraper son mari qu’elle venait de congédier. Cela va lui valoir une gifle mémorable qu’elle estime avoir mérité ! Nous sommes donc encore loin de l’émancipation totale et le mariage semble bien être une nécessité.

Une femme seule cherche toujours un homme comme dans « L’amie de l’homme » où l’héroïne chasse un amant égoïste pour se jeter immédiatement dans les bras d’un autre. La modernité, tant souhaitée, a des limites et les personnages de Stella Gibbons restent finalement très attachés aux traditions. Dans « Charité bien ordonnée », un homme invite son ex-femme à séjourner avec sa nouvelle épouse dans leur maison. Tout cela se fait en bonne intelligence et dans l’intérêt des enfants issus du premier mariage. Comme les personnages le verront, les bonnes manières et la retenue ont leurs limites !

J’ai retrouvé avec beaucoup de plaisir la plume ironique et l’humour grinçant de Stella Gibbons et son univers un brin suranné. Ces nouvelles nous donnent un point de vue intéressant sur la place de la femme entre les deux guerres mondiales.

Merci aux éditions Héloïse d’Ormesson pour cette lecture.